LA FAMILLE REPUBLICAINE
ombres fugitives qui traversent tout à coup le firmament bleu.,. Chimère ! il était en pleine félicité ! L’avenir était à lui... Nous éprouvions un sentiment délicieux dans l’intimité do tels amis. M. Keslner était arrivé exprès de Thann : « Cela me fait du bien de vous regarder, » lui disait mou mari. En effet, c’est le type de la bonté et de la probité républicaines.
Victor Chauffour manqua seul à cette fête du cœur : un devoir le retenait à Thann.
Le colonel lut à son ami un fragment de son Histoire de la Campagne 18Kt, à laquelle il travaillait en ce moment; histoire écrite avec une impartialité héroïque, mais qui, hélas ! ne devait jamais s’achever.
Ce volume, publié après le 23 Janvier 1863, qui peut le tenir dans ses mains, sans une profonde émotion, en voyant ces dernières lignes, interrompues par la mort?... Et cette préface , fière et touchante, placée en tête de l’ouvrage comme une inscription lapidaire sur un monument funèbre!... M, Victor Chauffour s’y révèle tout entier ; écrivain austère, digne frère de celui que la démocratie a perdu.
Le colonel venait de visiter avec Madame Charràs les champs de bataille de Lutzen et de Bautzen. Plus récemment encore, il revenait de Gênes, et racontait avec feu l’admirable élan des Italiens, électrisés par Mazzini, Garibaldi et Bertani. « S’ils avaient eu l’esprit de faire défiler a devant moi deux bataillons de volontaires, je n’y résis- 0 tais pas, je me serais joint à eux, » s’écriait le colonel.
Son affection, ne fut jamais plus cordiale qu’à cette en trevue. Plein d’entrain, de gaieté, de verve, avec un brillant d’esprit incroyable ; on buvait ses paroles comme un vin
MÉMOIRKS d'kXII.
généreux En écoutant Charras, il n'y avait plus de défaite, mais la certitude d’un triomphe prochain!...
Charras et Marc Dufraisse me faisaient l’effet de deux colonnes restées debout dans un édifice écroulé. Ailleurs, on voit des débris, des chapiteaux; ici, c’est le monolithe intact qui donne bien l’idée de l’ensemble, de l’architecture du monument de la République
Nous nous quittâmes, en nous disant au revoir. Et tous les ans ce vœu a été réalisé, tanblt à Bâle, tantôt à Veytaux. O les bonnes heures passées ensemble au verger de Merlin , aux bosquets de Julie au-dessus de Clarens ! Ces ombrages, célébrés par Rousseau, qui nous furent longtemps indifférents, reçurent alors leur consécration par ces nobles proscrits qu’ils abritèrent plusieurs étés. A l’aube du jour, je volais par mes petits sentiers jus([u’à la campagne habitée par nos amis Charras. Madame Thiéry et M. Duhochet les réunissaient à cette autre amie, si belle et si bonne. Madame Arnaud (de l’Ariége) ; nous revenions ensemble jusqu’à un certain groupe de vieux châtaigniers; on se disait adieu, à tantôt ; on disparaissait derrière ce rideau de verdure , pour se retrouver le soir ou le lendemain, après le travail.
A leur tour, ils arrivaient à Veytaux, au pas militaire ; quel bonheur de les voir monter, à l’improviste, le sentier de la vigne et apparaître sur notre terrasse ! Parfois, ils s’asseyaient à notre table; ils burent à la coupe de Merlin. Ils avaient aussi chacun leur verre spécial; et quand ils repartaient, leur serviette était marquée à part,, cachetée jusqu’à, l’année prochaine; afin que nul ne s’en servît. Quand ils ne revinrent plus, cette coupe couleur opale, où
LA l'AMU.I.H KlîHTIHMÜAINR
im
l’on buvait à la France, à la République, .sembbr pleine de larmes ; persouue ii’y touebera jamais.
Mais alors , ou était heureux ! Le saiisounel , oiseau des fées, voltigeait sur nos tètes et mêlait à ses chanta variés le cri : A bas César !
Trop de détails ! diront les indilférents. — Souffrez que je les rappelle. Eu fait de maux, l’exil en a supporté de bien grands , vraiment pathétiques, impossibles à raconter aujourd’hui. Laissez -moi réveiller ici quelques-uns de nos souvenirs les moins amers. Pendant dix-huit ans, la France a été saturée du récit des t'ôtes et des splendeurs officielles; alors elle n’avait d’yeux et d’oreilles que pour les prédications et les triomphes diplomatiques de sou unique orateur. Vos journaux illustrés ne nous ont pas fait grâce un seul jour des toilettes do bal, costumes d’opéra de vos réceptions princières. V’olre burin a immortalisé une à une vos scènes de batailles, voyages, festins de cour, mariages et baptêmes, inaugurations de statues de vos grands hommes de décembre, vos fêtes de patineurs, vos curées de chasseurs, vos orgies..., pendant que les exilés s’éteignaient dans la misère et dans le deuil.
Aujourd’hui, la France se souvient d’eux; elle ne dédaigne aucune des confidences les plus intimes. Ces récits, i]ui affluent peu à peu de milles sources cachées, les unes avec un faible murmure, d’autres grondantes et terribles, n’offrent-ilS aucun enseignement ? Est-ce pour susciter des vengeances ou par un puéril orgueil, que chacun racontera ce (pi’il a vu ?
?son, non : la justice, la moralité ve ent qu’on rappelle à la France la voie mauvaise où elle fut engagée sur la pente
MRMOIRRS D’KXIL
de l’oubli , de riiipratitude. Eh quoi ! Tout serait effacé, pardouué parce qu'il est permis d’exhaler enûn plus librement un soupir ? La justice exige, je le répète, que les années d’exil obscurément, amèrement écoulées loin de la patrie, soient revécues dans la conscience de chaque Français; c’est pourquoi j’écris ces pages.
RÉPONSES AUX TOURISTES
D’immenses difficultés suivirent la reconstitution de l’Italie. L’auteur du traité de Villafranca proposait un Congrès, mais personne n’en voulait. Alors, selon sou habitude, il se consuma en brochures, articles de journâux ; moyens mille fois employés, qui réussissaient toujours, avec un public accoutumé à ne penser qu’avec permission des autorités. Était-ce dans le Corps législatif que le pays eût trouvé un éclaircissement sur ses affaires? Pour se former une opinion, il attendait une paiTîle officielle, la commentait syllabe par syllabe jusqu’au prochain discours. Et si le maître dédaignait de parler, n’y avait-il pas les confidents de son règne, qui nous gratifiaient de quelque prédication politique à l’ouverture des conseils généraux? Dieu sait que l’éducateur de la France ne lui marchandait pas ses enseignements. Enumérez, si vous le pouvez, toutes les lettres publiques sur la question italienne ou sur les fameuses réformes économiques à l’intérieur.
Les circulaires des préfets complétaient cette Uttérature politique. On était alors en pleine floraison de candidatures officielles. Les maires étaient invités à éclairer les électeurs en utibsant le zèle des débitants de tabacs et de boissons, des gardes-champêtres et des employés à tous les degrés. Circulaires de sous-préfets prescrivant ingénûment aux maires
4tU
MKMOIRK.S D’KXII.
les moyens les plus efficaces pour que les urnes du scrutin ne fussent remplies que par les bulletins du candidat officiel ; despotisme et corruption bavarde ^qui soulevaient à peine quelques protestations. Des voix isolées demandaient une enquête, jamais consentie, et les élections étaient toujours validées. Qui eût osé affronter eu ce temps-là l’ire des chanibellaus-candidat^-officiels? Siéger à la Chambre, n’était-ce pas la récompense des services personnels rendus au gouvernement et un attribut naturel des charges de cour?
Sérieusement, les choses ont-elles changé ? N’avons-nous pas vu toutes les élections les plus frauduleuses validées, et les journaux de province qui procédaient aux enquêtes criblés de procès pour avoir usé d’un droit constitutionnel? De juin à décembre 1809, Edgar Quinet s’est fait journaliste uniquement pour aider les journaux condamnés à payer leurs amendes .
Retranché dans les attributions qu’il s’est décerné, le maître se faisait un plai.sir tout spécial de prouver à la France que sa volonté à elle n’était comptée pour rien, qu’elle serait suffisamment instruite par les événements. S’il annonçait ses projets, ou s’il les expliquait après coup, jamais il ne s’adressait qu’à ses pareils : souverains de droit divin qui comptaient au moins dix siècles dans leur arbre généalogique. Son auditoire légal, c’étaient les rois et empereurs. Quand la France écoutait par hasard à travers le trou de la serrure, quand elle ramassait les miettes tombées des tables olympiennes, c’était à l’insu des dieux ; les foudres s’échangeaient par-dessus sa tête.
Il est flatteur de fraterniser à Bade avec les souverains de la Sainte-Alliance ; mais peu de jours après, ces mêmes souverains^ — moins un, — délibèrent en secret à Berlin contre la France.
Rl';PONSliri Alix TOUKlSriiS • i(>5
— La coalition se reforme! s’toient nos chauvins.
— Oui, elle est surtout en vous-mêmes ; à Gaüte, elle protège François II, à Rome le pape ; elle écrase toute vie en France,
Pourquoi rire de Castelfidardo ? Cette tarmée de la foi traduisit en actes la politique honapartisle, en combattant l’invasion piémontaise.
Lorsque Garibaldi débarqua en Sicile, le gouvernement bonapartiste ne se déclarait-il pas tout prêt à intervenir pour arrêter l’effusion du sang? Pourtant, à Mentana, il a versé impartialement celui des patriotes.
L’Angleterre s’oppose à cette intervention. Aussitôt le défenseur des nationalités va rétablir l’ordre en Syrie. Sept mille Français s’embarquent le 3 août pour l’Orient. Grande agitation eu Angleterre, meetings ; des corps de volontaires s’organisent, on arme les côtes comme devant une invasion. Enfin l’irritation britannique, excitée par l’expédition db Syrie, est calmée par l’expédition de Chine. Ou en sait le résultat : beau texte’ pour les feuilles illustrées qui représentaient le pillage du Palais d’Èté et la croix replacée par nos soldats dans la- cathédrale de Pékin (octobre). Voilà les trophées de la France en 18G0.
« L’empire, c’est la paix. » Pendant dix-huit ans, vous avez été tenus en haleine par ses projets de guerre, par ses expéditions. Les esprits les plus hostiles aux révolutions avouent que, pendant ces dix-huit ans, le pays n’a jamais su un seul soir, en s’endormant, s’il se réveillerait le lendemain dans la paix ou dans la guerre. C’est égal, la société jouit de la sécuriié iudispensable à Vordre I
— Au moins vous ne nierez pas les capacités militaires du vainqueur de isolferino?
— « Je vais plus loin que vous, répliquait M, Quinet.
MÉMOIRES d’exil
<1 Quel général peut se comparer à lui ? N’a-t-il pas fait prisonnier dans une seule nuit les cinq premiers généraux de France, Cavaignac, Changarnier, Lamoricière, Bedeau, LeflA, le colonel Charras, les capitaines Brukuer, Gliolal, Valeuliu? Le grand Napoléon lui-même n’eu a jamais fait autant... »
— Convenez donc qu’il est extrêmement habile.
— Quand la parole est à un seul, il lui est aisé de passer pour habile. »
Il s’est fait pendant quinze ans une complaisante légende sur l’habileté, la sagesse de cel homme. Elle le servait autant que les cinq cent mille baïonnettes à établir un semblant de prépondérance de la France sur l’Europe. Où était le secret de cette puissance “? Dans la démission volontaire de l’Europe qui, par haine de la Révolution, supportait l’ascendant de celui ([ui l’avait écrasée. Mais le jour où il se trouva un inventeur de fusil à aiguille, disposé à prendre l’héritage de l’autocratie absolutiste dont un seul avait le monopole, la feinte assurance^ de celui-ci tomba à néant. Son habileté, sa sagesse furent déjouées par un Junker prussien; en xingt-quatre heures, la France eut les yeux dessillés; elle fut ramenée au sentiment vrai de sa situation humiliante.
Septembre est le moment du grand passage des touristes et des migrations d’oiseaux :
« Sanz doute vous quittez la Franco,
« De mon pays, no me parlez- vous pas? »
Nous étions toujours étonnés du peu de nouvelles que nous glanions chez nos visiteurs. Ce sont les exilés qui leur
RÉPONSES AUX TOURISl'ES
apprenaient ce qui se passait en France. A quoi se bornaient les propos? Les nouvellistes racontaient quelque anecdote de cour ou de basse-cour; les jeunes gens et les provinciaux récriminaient comme toujours contre 1848. Les étrangers posaient de ces questions oiseuses qui dénotent une ignorance fabuleuse de la situation; les hommes sérieux, positifs, s’effrayaient de toute parole, de tout symptôme de liberté et protestaient même entre quatre murs de leur dévouement à l'ordre.
Les propos blessants n’arrivaient pas toujours à bout portant, on ne les eût pas soufferts. Ceux qui franchissent le seuil d’un proscrit ont une syrapattiie quelconque pour les idéés qu’il représente; ou bien encore ce sont des curieux si peu au courant des faits, que leurs paroles ne peuvent vous irriter. D’ailleurs l’exilé de Veytaux se fait un devoir de tout écouter, pour juger l’esprit de son temps, et tâter le pouls à la France.
Qui n’a entendu un de ces dialogues entre gens bien posés :
— Moi, je ne m’occupe pas de politique.
— Seriez- vous bonapartiste ?
— Non, je suis libéral, moi. Mais j’aime l’ordre. Je ne veux pas le pillage, moi. Qu’on mette n’importe quoi sur le trône, un soliveau, mais qu’il nous garantisse de l’anarchie. Et vous, n’ôtes-vous donc pas des nôtres?
— Moi, je àuis un irréconciliable?
— Pas possible.
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.
— Vous voulez donc le pillage?
— C’est vous qui favorisez le pillage.
— Eh bien, s’il en est ainsi, nous vous tirerons des coups de fusil.
— Je n’attends de vous pas autre chose
MB.UOmE.^ u'kxil
■im
D’autres propos nous montrent des convives rf^unis à un diner de famille pour fêter le retour d’un proscrit. En su présence, de jeunes libéraux débutent par ce préambule ;
— Vous voilà donc? Pendant dix-huit ans vous vous êtes tenus à l’écart et maintenant que nous avons remis la France sur pied, vous venez vous emparer de la situation?. . . Non, non, place aux jeunes I
— Ah! mes amis, je ne sais si vous aimez la liberté; mais vous n'ôtes pas les descendants Spartiates des jeunes gens qui se levaient à l’entrée des vieillards dans l’Agora. Seriez-vous d’origine sibérienne? A l’approche de la mauvaise saison ces peuplades glacées trouvent plus commode de manger leurs parents qui deviennent gênants.
L’amour de la liberté, pur, désintéressé, a fait monter sur la brèche les vaillants hommes de 18.10, de 1848. Le réveil de la France, mais qui donc l’a préparé? Le travail persévérant des exilés, des anciens.
L’exilé ne cessait de répéter : « Nous avons besoin de toute nos forces dans cette affreuse lutte, d’où la vérité ne sortira qu’estropiée. Pour moi, plus les choses et les hommes diminuent, plus je m’attache aux idées saines et droites et aux esprits qui se sont faits le$ derniers porte-bannières dans cette déroute de la conscience et de l’honneur. Ne voyez-vous pas que le mot d’ordre est donné sur toute la ligue .de brouiller. la jeune génération avec les anciens, d’enrôler la démocratie césarienne, servile et vénale, afin de plâtrer le despotisme au nom de la démocratie? Peut-être le libéralisme viendra-t-il couvrir l’absolutisme. Ce sera la fin du l’infernale comédie. «
I Ou voudrait nu pas laisser debout un nom, uue seule
RÉPONSES AUX TOURISTES
réputation d’honnête homme ; ce travail se fait avec un grand ensemble... »
« Le chemin a toujours été dur en France pour ceux qui ont une conscience et une pensée. Il n’est pas un pays au monde où l’on paye plus cher le droit de rester homme. »
Nous reçûmes en ce temps-là un pamphlet contre les proscrits, si misérable d’ailleurs, qu’il avait l’air de souiller les flammes qui le dévoraient. Pendant que le feu consumait ces pages, je regardais celui qui n’a jamais eu une plainte personnelle. Lui qui a été dépouillé de tout, comme au coin d’un bois, qui n’emporta de France, dans ce départ nocturne, que les vêtements qu'il portait sur lui et qui n’a recouvré de sou avoir que les débris de sa bibliothèque et ses manuscrits ; non, jamais une plainte personnelle... Mais la lâcheté morale, les sophismes et l’indifférence publique ont le pouvoir de lui arracher des imprécations. Une des nouvelles théories de la démocratie Césarienne qui le blessait le plus, eu 1860, c’était le thème « du sphinx Bona- » parte, du J anus moderne cpiiabrisé la machine de Castel- * reagh et qui fait marcher la France, malgré lui, dans le » sens de ses destinées. »
« Rien de plus triste, de plus dangereux, disait-il, que de voir les honnêtes gens sanctionner la servitude, trouver qi£ elle a du bon. La servitude pour une nation est absolument ce que le déshonneur est pour un homme. Peut-on dire ; il y a du bon dans le déshonneur? »
C’était le travail des Danaïdes et de Sisyphe auquel le proscrit se vouait. A peine un esprit se redressait-il, on le voyait retomber à quatre pattes.
La position des proscrits et des démocrates de l’iuté-
MBMOIBBS d'exil
rieur était bien différente ; comment les jugements ne le seraient-ils pas ? Ceux-ci s'occupaient uniquement de la politique extérieure; les exilés s’intéressaient surtout à la France, à sa bberté. Edgar Quinet leur disait : « Sans doute le despotisme est un Janus, mais il en fut ainsi de tous les despotismes ; il n’en est pas un dans le monde qui n’ait double visage. Si vous louez une de ces faces, vous faites passer l’autre, et c’est tout ce qu’il demande. De Tibère à Caracalla, ils ont tous le double visage de Janus. Cela n’a rien de nouveau. Hier on brûlait les protestants au dedans et on les soutenait au dehors ; la liberté étrangère sert à consolider l’esclavage au dedans. Est-ce là la destinée qu’il faut accepter? Non la France n’est pas morte; mais prenez garde qu’elle ne soit avilie. »
a On ne peut faire deux parts de la tyrannie : une bonne; une mauvaise. On l’accepte ou on la rejette tout entière. Tout est mauvais dans un despote ; si non la servitude est inévitable. Tel a été l’esprit des peuples qui se sont faits libres. Ceux qui ont composé avec l’esclavage, qui y ont trouvé quelque chose de bon^ ceux-là ont été esclaves. Ils le sont encore; ils le seront toujours. »
« Il y a des hommes qui ne vivent que de mots, ajoutait l’exilé. Donnez-leur des mots et tout vous est pardonné ; vous pouvez tout vous permettre ; trahir votre cause, vendre cent fois votre parti, en recevoir le salaire ; vous pouvez même vous enrôler dans la police. . . Pourvu que vous prononciez au moins un de ces trois mots sacramentels : terrorisme, athéisme, matérialisme, vous êtes couvert; vous ôtes sacré comme par le sacrement de Tordre ^ vous n’êtes plus (Jiscutable, vous êtes saint. »
RÉPONSES AUX TOURISTES 471
Ces dix-huit années ont vu naître bien des monstruosités ; la plus hideuse est celle du inouchard déguisé, non pas en ramoneur, ni en porteur d’eau, mais en démocrate avancé. Le 2 décembre a commencé sournoisement bien avant cette nuit funèbre qui en porte la date. D’abord on ne crut pas à sa durée. Même les âmes corrompues n’osaient s’y livrer entièrement ; peu à peu elles s’enhardirent, leur cynisme alla grandissant.
Quoi de plus frauduleux que le masque jacobin emprunté parles plus forcenés partisans du Césarisme? Un véritable révolutionnaire n’imaginerait jamais cette alliance entre le 2 Décembre et le 14 Juillet 1789, prêcbée par les démocrates césariens de ces dernières années. « Nous voici presque seuls à nous sduvenir de la liberté, disaient les exilés; si jamais elle revient, que de Brutus nous feront la leçon ! Ces Brutus sont en ce moment à plat ventre aux pieds du maître. »
Pendant dix-sept ans y a-t-il eu un seul intervalle dans l’étouffement? Avons-nous senti un souffle de liberté? Non 5 stérilité byzantine, voilà l’histoire contemporaine jusqu’au jour des morts 1868, alors que l’étincelle de vie se ralluma près du tombeau de Baudin.
De belles âmes égarées développaient devant nous là théorie des instruments involontaires de la Providence.
L’exilé : « Nous savons ce que vaut ce jargon. Laissons-le aux églises officielles. Treize siècles de notre histoire fourmillent de ces sortes d'instruments, fléaux de Dieu, qui frappent les peuples mais ne les rachètent guère et les éclairent'moins encore. La vérité de tous les temps est celle-ci : Le mal produit le mal ; la vertu seule enseigne la vertu.
» Beaucoup de gens renoncent aux lumières de leur conscience, pour s’enténébrer avec les faux systèmes. L’habitude de courtiser dans le passé historique tous les despotismes, les amène aux pieds de celui-ci.
» Il faut rassembler tout son courage; loin de nous abandonner, reconnaissons la nécessité et le bienfait de l’exil. L’exil a conservé à la France la religion du droit. »
Qu’un sophiste éloquent, finisse par capter les esprits faibles, on le conçoit. Mais un absolutisme qui procède envers les idéologues à coups de baïonnettes, et de cassetêtes, qui n’exerce d’autres séductions que les verroux de Mazas , les cloaques du dépôt de la préfecture de pohce, le secret de la Conciergerie, les travaux forcés de Lambessa, la mort sèche de Cayenne, le charme d’une telle séduction dépasse notre intelligence.
Quant aux rêveurs amoureux de l’idéal, qui s’obstinent à reconnaître dans leur César un instrument de la Providence, l’exilé leur disait : « Prenez garde, de ne pas être à votre insu un instrument providentiel de la police. »
Les gens de bonne foi, mais faibles, ont un mot pour clore ces austères entretiens : Que voulez-vous ? il y a ime fatalité pour les peuples.
— L’effort de la liberté, delà vraie civilisation doit être de supprimer la fatalité dans le monde. Les lumières de la raison, l’énergie du cœur peuvent conjurer la fatalité même dans la destinée de l’individu, à plus forte raison dans la vie d’un peuple. Forme de gouvernement, institutions, mœurs, religion, esprit public, tout doit travailler à supprimer la fatalité. N’abandonnez rien au hasard, à l’arbitraire. Suivez V équité ; voilà le premier et le dernier mot de la civilisation
RÉPONSES AUX TOURISTES
— Eh I n’ avons-nous pas tout essayé en quatre vingts ans de révolution ?
— Vous n’avez pas fait crédit d’un jour, d’une heure à la liberté, vous qui avez eu la patience des anges pour le despotisme. En 1848, vous avez voulu que le fruit mûrit aussitôt le grain semé.
Vous n’avez pas persévéré. La persévérance I La plus utile des vertus! Jusqu’ici elle n'a servi qu’aux scélérats; ils couvent longtemps leurs projets, c’est ce qui les fait éclore ; ils arrivent à leur but , malgré la timidité de leur tempérament, malgré tous les obstacles, grâce à la persévérance. Les hommes de bien dédaigneront-ils cette vertu quia permis aux criminels d’arriver à leurs fins? Sacrifiez donc les questions secondaires au premier des devoirs : édifiez la liberté sur des assises durables. La nature dans sa marche lente et sûre ne crée pas tout en un jour; elle poursuit avec persévérance son but, l’ascension progressive des êtres vers un type supérieur.
Des demoiselles, des jeunes gens du voisinage venaient parfois interroger M. Quinet. Il leur disait : « vous êtes une génération volontairement confisquée ; vous ne savez rien 'de ce, qui se passe, parce que vous ne voulez rien savoir. Vous vous plaisez dans les ténèbres ; ne me faites pas parler des hommes du 2 décembre. Pour vous, c’est une curiosité, un passe-temps ; pour moi, il s’agit de la vie môme. Je ne puis et ne veux recommencer perpétuellement l’a b c historique. Vous affectez l’ignorance. Si, après la Sain t-Barthélemyet la révocation de l’édit de Nantes, il ne se fût pas trouvé un seul point en Europe où la vérité eût été publiée, vous n’existeriez pas, vous autres protestants. Un
MÉMOIRES d’exil
jour la lumière se fera ; alors peut-être aurez- vous horreur de votre indifférence d’aujourd’hui. »
Ces sévères paroles semblaient faire impression aux belles demoiselles ; aussitôt elles demandaient à être « éclairées » par des livres, des brochures; mais l’exilé sentait que plus d’une interlocutrice lui vouait une solide rancune après un entretien de ce genre.
Certes, on ne perdait pas une occasion de protester. Un jour on nous apporta une liste de souscription pour le rachat des esclaves aux États-Unis. Nous donnâmes notre obole en ajoutant cette clause : « Souscription des exilés en favcrur des esclaves d’Amérique, avec le vœu que la môme sollicitude s’étende aux esclaves blancs de France. »
La bonne dame qui patronait cette œuvre entrevit confusément notre pensée; elle l’exprima d’une singulière façon, en disant à ses pieuses amies : « Je crois bien que M. Quinet souscrira; car enfin les nègres ne sont-ils pas aussi des espèces de proscrits ? »
Cela le fit rire : « C’est trop fort, disait-il, nous a-t-on achetés et revendus? » Et l’on allait s’assurer au miroir que l’exil ne nous avait pas encore noirci la peau.
— « Ne confondez pas les genres, disait-il à un jeune Français ; ne confondez pas la métaphysique sociale avec la politique du moment présent. On ne fait pas une révolution avec un livre, avec une masse d’idées; au contraire, il faut un très petit nombre d’idées, mais très-sensées, très-claires, très-acceptables pour fonder un état de choses qui puisse durer. Avant tout fondez un gouvernement du droit. Apprenez à vous gouverner. J’ai vu une partie de la démocratie aplatie par la servitude ; demain , la liberté revenue la
RÉPONSES AUX TOURISTES iT5
rendra si exigeante, qu’elle sera toute disposée à demander la lune pour sou déjeuner. «
Dans ce temps de monstrueuse indilFérence politique et morale, quels rapports d’amitié pouvaient s’établir entre les exilés et un monde qui leur était si étranger par les sentiments? (1) S’ils parlaient leur langage accoutumé, on les regardait d’un air d^étonnement, presque avec stupeur.
Traqué jusque dans son terrier, l’exilé faisait des sorties contre l’ennemi qui était partout.
Mieux valait se renfermer dans le soliloque et se replonger dans la solitude. Non, il n’y avait pas alors de repaire assez sauvage, assez profond pour nous cacher la vue des iniquités et des violences.
Singularité qui mieux que toute autre marque cette époque : en dix-huit ans d’exil, jamais Français venant de l’intérieur ne nous a appris une seule chose que nous ne connussions depuis longtemps.
Néanmoins, à la plupart des idées émises plus haut et qui sont le fond des conversations d’exil j on réplique : c’est votre point de vue, d’accord. Mais vous ne connaissez pas la France, vous en vivez éloignés, vous ôtes à Veytaux.
— Ah I vous croyez cela ? Nous sommes présents partout où se commet une iniquité ; nous y sommes pour en souffrir, pour la maudire et s’il est possible pour la conjurer. Et cela, sans trêve, sans repos, sans en détourner notre pensée une seule heure.
(1) Écrit en 1860.
MÉMOIRES d’exil
L exil attise sans cesse cette flamme inextinguible de la justice. Frappée dans son mari, dans son enfant, la femme de 1 exilé, elle aussi, rêve jour et nuit au seul déuoûment conforme à l’honneur.
Nous croyons au jour de la justice, nous croyons à la France. Oui, la foi qui nous a soutenus, les premières années, sera jusqu’au bout la sainte compagne de l’exil volontaire. Nous adorons la France, sans nous faire illusion sur elle ; la vraie, la grande triomphera de la servile. Mais pour la chérir de toute notre âme, pour la regretter à toute heure, nous n attendons pas qu’elle soit arrivée à sa perfection.
Si vous aimez tant votre pays, pourquoi vous résignezvous à en vivre éloignés?
— « Je n’ai pas de moyen plus puissant de montrer à mes amis, à mes compatriotes, ma réprobation contre le 2 décembre », répond l’exilé.
Le désir de revoir la France est identique au désir de • revoir la justice, la liberté. Mais une France asservie, où notre âme serait courbée, oppressée, le travail entravé, comment souhaiter d’y vivre?
8i nous regardons vers la chaîne du Jura et que notre cœur se serre, nous nous disons : dans une France esclave, de chaque point de l’horizon nous arriverait une indignation, une colère, une haine. Ici de chaque cîme nous arrive un souffle de liberté.
• Pourquoi ne rentrez-vous pas en Francè? » La meilleure réponse à cette question est dans les lettres d’Edgar Quinet aux Comités des électeurs de Paris, qui lui offrirent une candidature pour les élections de mai et de novembre 1869.
LBTTRES AUX àLBCTEÜSS
• Mes chers concitoyens,
« Vous m’annoncez, par votre lettre, que plusieurs groupes influents d’électeurs démocrates ont conçu le projet de m’offrir une candidature à Paris, et vous ôtes chargés de me consulter sur l’accueil que Je ferais à votre offre.
€ Une chose est certaine, c’est ma reconnaissance pour le souvenir que vous me donnez.
« Il est donc vrai que dix-huit années d’exil et d’absence ne m’ont pas encore arraché du cœur de mes compatriotes ! Comment ne serais-je pas touché de ce témoignage, auquel j’étais loin de m’attendre ?
« Un peuple qui sait se souvenir à propos de ses proscrits, est assurément fait pour être libre.
« Vous m’offrez le moyen de revoir ma chère patrie, à laquelle, .présent ou absent, tous mes jours ont été consacrés, et peut-être de la servir. Comment hésiter à une pareille proposition? Quoi I je reverrais demain mon pays ! je pourrais lutter au milieu de vous jusqu’à ma dernière heure ! Et je résiste ! Cela se comprend-il?
« Ecoutez-moi, pourtant.
« Le premier obstacle est le serment. Il est bon, je crois, qu’il se trouve des hommes dans un parti qui poussent le scrupule jusqu’à la dernière limite. C’est par ces sacrifices que se refont les forces morales, non-seulement d’un parti, mais d’un peuple.
« Cette raison suffit. En voici une seconde :
« Depuis dix -huit ans, la force des choses a imposé en Fj;ince une langue politique pleine de qualifications et de titres nouveaux.
t C’est là une langue nouvelle, que je ne connais pas et que je ne puis apprendre. La mienne, cqlle dans laquelle
MÉMOIRES d’exil
j’ai vécu, ferait scandale. Chaque mot de ma bouche passerait pour un cri de guerre.
« Si, au contraire, J’essayais d'entrer dans le moule des choses nouvellement étahlies, que je n’ai point vues, auxquelles toute rhabitude de ma vie rési.ste, je ne me reconnaîtrais plus, je ne serais plus moi-mème. Pour vouloir trop impatiemment me rapprocher de vous, je perdrais la force de vous servir.
« D’autres, plus heureux ou mieux doués, ont la puissance do réunir ce qui est pour moi inconciliable. J’admire cet art dans ceux qui le possèdent ; mais il m’est étranger. ' Je tenterais en vain de l’imiter.
« Laissez-moi, chers citoyens, accepter jusqu’au bout la duré nécessité que je n’ai point faite... Je crois pouvoir en tirer meilleur avantage pour nos convictions communes, que si, laissant une partie de ma pensée en exil, j’allais vous apporter une autre portion de moi-même, aflaiblie par une capitulation à laquelle ma conscience ne s’associerait pas.
« Laissez-moi penser que mes travaux depuis dix-huit ans n’ont pas été entièrement inutiles à mou pays. Je ne désespère pas, en les continuant, de montrer jusqu’au bout que mon cœur est avec vous tous qui travaillez à son affranchissement et à son avenir.
« Il était difficile d’espérer dans le lendemain, tant que la France paraissait avoir tout oublié , les choses et les hommes. Elle se souvient aujourd’hui; j’ai foi dans son réveil.
O Salut et fraternité.