‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 43 sur 58 · LETTRES AUX ÉLECTEURS · texte numérisé non relu

LETTRES AUX ÉLECTEURS

< 3 Août 1869.

« Avant tout, laissez-moi vous exprimer ma reconnaissance pour la proposition que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser. Elle est conçue en de tels termes, que je dois voir en vous, non-seulement les excellents citoyens que vous êtes, mais encore de véritables amis. Je conserverai à jamais dans mes archives privées cette lettre admirable de patriotisme et de désintéressement; elle sera toujours le meilleur lot de mon exil.

€ Comment puis-je résister à de pareils accents ?

« Je ne sais, chers concitoyens et chers amis, où j’en trouve la force; et quand je dis : Je n’accepte pas, j’avoue que je suis obligé de faire violence à mes sentiments les plus intimes.

c Toutes mes affections, comme tous mes intérêts, m’appellent en France. L’exil, c’est Tabime. Il me serait trop doux de céder à votre appel. La violence que je m’impose me prouve que le devoir est ici.

« Oui, je craindrais de faiblir, si j’insistais trop sur ce point. Il vaut mieux que je me souvienne que ma résolution est prise et que les événements récents n’y ont rien pu changer.

« Ne me blâmez pas, chers concitoyens et amis, si je crois que je puis être plus utile au dehors qu’au dedans.

. « L’exil doit perpétuer le deux Décembre contre le prescripteur.

« Ne m’accusez pas si je pense qu’il est bon et nécessaire que quelques hommes, à chaque jour de leur existence, rappellent à la France , l’origine criminelle de ce régime et son incompatibilité absolue avec la liberté et la justice.

HéuOIRBS d'bXIL

« Nos ennemis répètent trop souvent qu’une nation peut, s’il lui plait, légitimer le crime. Il est bon, il est nécessaire que quelques hommes lui rappellent que le crime ne peut être légitimé, même par im peuple entier.

« Tels sont, chers concitoyens et amis, mes sentiments les plus profonds. Ce sont aussi les vôtres.

« Ce qu’il faut désirer, c’est que les hens se resserrent entre la France du dedans et la France du dehors. Nous avons trop longtemps vécu isolés les uns des autres. Unissons-nous plus que jamais à travers la frontière. Vous nous enverrez le souffle de la patrie, et nous le cri de la conscience persécutée.

« Après avoir lutté chacun avec nos armes, et sur le terrain que nous occupons , nous nous reverrons et nous embrasserons au Jour de la victoire du droit.

« K. QUINBT. »

LE SANSONNET

Nous nous retrouvâmes dans la solitude avec un nouveau compagnon, qui devint la joie, la consolation de cet hiver; tendre comme un enfant, espiègle comme un gamin, harmonieux comme un bosquet d’oiseaux chanteurs, ailé, bienfaisant comme un ange gardien. En même temps c’était un fier captif, un irréconciliable ennemi des Césars. Il manifestait son opposition par de vigoureux coups de bec ; né en Bohême, sujet autrichien en révolte, sans cesse il poussait le cri séditieux : A bas l’empereür !

Il avait été élevé comme le petit Gapet, par un cordonnier inhumain qui, à force d’insomnies, de famine et de mauvais traitements, lui avait enseigné la science du langage.

Sous les barreaux de sa prison couvaient de profonds ressentiments, et il se servait de sa parole uniquement pour provoquer à l’excitation, à la haine et au mépris du gouvernement. Voilà ce qu'il devait aux hommes.

Tout autre était l’emploi de ses facultés naturelles. Virtuose de génie, grand artiste, il était doué de la voix la plus merveilleuse et d’un talent d’imitation qui lui permettait de fondre dans son chant les diverses écoles de rossignols, de fauvettes, de merles et de pinsons.

Mon frère l’avait découvert à Prague, dans l’échoppe du cruel savetier ; il l’acheta cent francs. Sous ce nouveau

MÉMOIRES d’exil

maître, l’existence de Boberlé (c’était son nom) s’adoucit singulièrement ; il en profita pour prendre la clef des champs. Le voilà parti à tire d'ailes.

L’Autriche n’était pas encore à cette époque l’idéal du pays de liberté envié par les Français ; l’édifice n’était pas couronné. En toute circonstance, publique ou privée, les sujets de l’empire étaient tenus de se confier à la sollicitude paternelle de la police, qui pensait et agissait à leur place. Mon frère fit la déclaration obligatoire sur l’évasion du prisonnier, donna son signalement et ne cacha pas ses opinions subversives. Aussitôt les Kaiserliks se mettent à la poursuite de Boberlé. Gomme ils exploraient une forêt à quelques lieues de Prague, ils entendent tout à coup sur la plus haute cime d’un arbre le cri rauque : « A bas l’empereur! »

C’était lui, à n’en pas douter. Comment firent-ils pour le saisir ? Toujours est-il que Boberlé est pris, ramené à Pra^e entre deùx gendarmes et réintégré dans son Spielberg, dans son affreux Mazas.

Mon frère, qui n’attendait que le retour du délinquant pour se mettre en voyage, partit pour Veytaux.

Que ne souffrit pas l’infortuné qui venait de goûter pendant trois jours la liberté des forêts, maintenant incarcéré dans une prison plus noire, plus étroite que Jamais, roulant comme un colis à travers les grand’ routes, franchissant dans une boite les monts Géants et le Simplon ? Le soir de son arrivée (à la fin d’octobre), quand mon frère nous remit la petite cage dp voyage,^ nous en retirâmes un pauvre être sans couleur, sans vie et sans voix.

Un bain frais aussitôt administré le rendit à l’existence ; une heure de plus, et il exhalait son dernier soupir en sortant de la voiture cellulaire.

LE SANSONNET

Comment douter de l’atlraclion des destinées entre natures semblables ? Nos goûts, notre humeur, nos aspirations étaient identiques. Comme lui, nous aimions le libre essor dans les deux, le chant et le feuillage, et surtout la divine liberté !

Mou frère le comprit, généreusement l’amnistia et nous coiiüa les uns aux autres.

— Eh bien, apôtres de la liberté, l’avez-vous donnée à votre ami Boberlé? Eh quoi? de nouveau en cage ?

Oui, le crime de l’asservissement, c’est qu’il est impossible au captif libéré de jouir de son affranchissement comme celui qui ne counut jamais les fers. Pauvre Boherlé ! avec ses ailes rognées, roidies par l’immobilité du perchoir, en plein champ, que serait-il devenu? sans doute la proie du premier vautour, des orfraies qui tournoient sur le rocher de Chillon, ou plus misér^lblement encore du chat qui le guette sur la gouttière.

Nous*lui donnâmes la liberté comme le colon humain qui ne renvoie pas le nègre affranchi dans les Savanes ; il en fait l’ami de la famille ; Boberlé devint l’enfaut du foyer.

Logé dans une volière dont la porte était toujours ouverte, il sortait, rentrait quand la tête lui chantait. Mais ce ne fut pas l’affaire d’un jour.

Les mémoires du prisonnier de la Bastille expliquent pourquoi Boberlé s'effarouchait de la liberté qu’on lui octroyait, pourquoi longtemps, assoupi dans un coin de sa vaste demeure, il contemplait d’un œil défiant, indifférent, cette large ouverture pratiquée entre les barreaux. On avait beau l’ouvrir toute grande, cette porte libératrice, il ne savait pas ce que c’était que la liberté, ne l’ayant jamais connue ; il n'en recouvrit l’instinct que dans la société de l’exilé. Sa pauvre tète s’avançait languissamment sur le

MÉMOIRES D’BXIL

seuil, il n’osait le franchir. Une paysanne de Veytaux le contemplant, me dit ce mot profond : • U ne faut jamais médire d’un oiseau, ni d’un peuple en captivité. »

Pour en finir, il fallut le mettre à la porte, lui donner de vive force la liberté.

Son étonnement fut extrême en se voyant sur le plancher du salon ; longtemps il n’osa bouger ailes, ni pattes ; enfin, il prend son élan et vole vers la glace de la cheminée qui reflétait l’azur des deux, les arbres du jardin. Il y heurte son front, comprend le mirage et, éperdu, va chercher un abri sur l’épaule de son protecteiu', où il se crut en sûreté sur une colline sacrée. Dès lors ce fut son refuge aux heures d’effroi ; même à sa mangeoire ou dans son bain, si un bruit, un coup violent l’épouvantait, il volait vers l’exilé et se cachait dans sa poche.

Au commencement, il craignait de voleter dans ce salon qui lui représentait l’inconnu , l'infini. Mélancolique et distrait, il ne chantait pas; tout lui paraissait piég«s, épouvantail. Mais bientôt il nous prit en si grande affection' qu’il discernait le bruit de nos pas dans la maison, s’agitant violemment dans sa cage, au point de se meurtrir la tête contre les barreaux. Il savait que la liberté rentrerait avec nous.

En effet, le voici tournoyant autour ’ de la chambre comme dans un cirque ; il se pose sur la tête du génie ailé qui surmonte' la pendule de la cheminée, puis sur la table où le déjeuner est servi, trottinant légèrement entre les tasses, la chocolatière et la carafe d’eau. Impatient et mutin, il piétine le petit pain blanc, et à coups de bec veut entamer la croûte ; si elle résiste, il s’en prend à nous, donne un bon coup de bec qui signifie : « Mais servez-mo

. donc !

Après deux ou trois becquées de mie, il sautille

LB SANSONNEt

sur le rebord du verre de Merlin et s’y cramponne; invitation ; versez-moi à boire. La cascade d’eau fraîche qui retombe tout près de lui ne l’efTarouche nullement ; le verre rempli, il y plonge la tête, et délicatement boit deux à trois gorgées. Parfois il prenait tout de suite son bain dans la coupe même; le plus souvent, sa faim et sa soif apaisées, il se plaçait au bord de la table ; et là, pour nous récompenser, comme un minmsaenger qui paye son déjeuner par ses chants, il commençait ses ravissants concerts.

Le grand artiste débute par de brillants préludes à la Paganini; puis il passe en revue tous les chants d'oiseaux connus et inconnus. On se croyait dans une forêt remplie de chardonnerets, de fauvettes, de linottes, de ramiers qui se répondent et rivalisent de notes graves ou aiguës. Après les divers solos de ce concerto, la prose commence. Phrases entières, mais si distinctement prononcées, si mystérieusement, à voix basse, qu’on était ému malgré soi ; puis toutà-coup des éclats de voix stridente, puis encore des chuchotements; paroles, musique et action, c’était un opéra dans le genre de la Flûte enchantée. Notre sansonnet-chansonnier s’apprivoisait de plus en plus et devenait d’une familiarité tendre ; il arrivait à notre appel, souffrait qu’on soulevât les belles plumes irisées de son poitrail ; mais il frémissait d’indignation, si on s’avisait de toucher le bout de ses ailes : Respectez mes ailes !

Il avait pour nous deux, un genre d'affection très-différente. Plein de foi. de vénération pour son maître ; si je m’absentais pour quelques heures, c’était une joie infinie en me revoyant ; il voletait comme un papillon autour de ma tète jusqu'à ce que je consentisse à le prendre.

Non, ce n’est pas une fiction, mais une très-véridique histoire attéstée par les nombreux amis qui ont admiré ses

grâces, son intelligence surprenante. Boberlé a eu en son temps les honneurs de la célébi ité. Dans la Réforme littéraire, notre ami, M. Laurent Pichat, lui a consacré un charmant feuilleton.

L’hiver, quand le feu flambait dans la cheminée, il s’approchait du treillis de fer que nous plaçâmes devant le foyer pour l’empôchor de roussir ses mies ; il examinait de son grand œil la flamme brillante aussi ardente que son cœur.

Il était heureux ; que lui manquait-il ? Son eau était si fraîche, ses graines épurées, son gateau moelleux, sa cage si vaste. Même pendant la mue, loin d’être triste et abattu, il ne cessait de chanter et d’enchanter la maison.

Qui ne se souvient du bain du sansonnet? Nature l’avait doué d’une prudence exagérée ; pourquoi tant de craintes avec des amis si sûrs ? Avant de s’aventurer dans la baignoire. quels regards perçants de tous côtés, pour bien s’assurer que nul œil profane n’assiste à sa toilette I Enfln, il s’avance avec précaution, frappe du bec le rebord du bassin, se décide à entrer dans l’eau, l’essaie, y plonge la tète, s’y retourne cent Jois en un clin d’œil avec des mouvements d’une rapidité électrique ; le voilà disparu dans l’eau, il reparaît, se replonge, secoue ses ailes, son plumage. Quelles minuties de toilette ! il lustre avec coquetterie ses belles plumes violettes, vert et or; il les peigne et les lisse une à une. Quand un rayon de soleil vient à luire à travers les étroits volets du salon, il se place dans ce sillon de lumière, fait la roue, plus beau qu’un paon, ferme les yeux, incline la tête, et telle qu'une odalisque, essaie de sommeiller au sortir du bain.

Daus les chaudes journées de la canicule, il faisait la sieste couché comme une petite poule sur la main de son

LE SANSONNET

maître ; au moindre mouvement qui le réveillait en sursaut, Boberlé importuné appliquait un coup de bec à son compagnon et pour le narguer lui criait à tue-tête : Empereur ! Empereur!

Il avait un esprit d’opposition aussi incorrigible que celui des Parisiens. Il suffisait qu’on lui imposât une volonté pour qu’il s’empressât de faire tout le contraire.

Vers Noël, on plaça dans un coin du salon un jeune sapin aux branches touffues qui touchait le plafond de sa flèche. Nous voulions lui procurer les jouissances de la forêt ; mais le plus insoumis, le plus capricieux des êtres, ne consentit qu’un moment à se blottir dans ce bosquet. Malheureux captif, n’ayant jamais vécu dans les bois, il avait peur de l’arbre de la liberté et aimait mieux s’abriter dans sa Bastille.

Notre affection, nos enseignements de tous les jours ne furent pas vains ; toujours en liberté (sauf en notre absence^ voletant de la glace aux rayons de livres, jasant, chantant pendant le travail du maître, il fut bientôt associé à ses travaux, à ses lectures.

La réputation scientifique de notre sansonnet vient d’être établie par l’auteur dé la Création; il a raconté comment les orientalistes ont été réfutés par lui dans le chapitre étymologique du mot Stâr.

A l’heure du courrier, Boberlé, perché sur l’épaule de l’exilé, suivait attentivement la lecture des journaux ; au moindre passage déplaisant, de son bec acéré il y faisait de larges trouées, si bien que le journal se trouvait lacéré d’un bout à l’autre, notamment aux passages où les orateurs de l’opposition rendaient perpétuellement hommage à leurs adversaires.

Boberlé se passionnait pour la politique, mais il s’inté-

MKMOIRBS d’exil

ressaie aussi aux lectures les plus sérieuses. Souvent il manifestait sou approbation de telle page en l’enlevant adroitement. Ainsi un jour, il détacha le feuillet suivant d’un livre que je n’aurais jamais osé citer moi-même. 11 est d’un grand enchanteur de l’antiquité ;

a Quant aux tyrannies, elles se maintiennent de deux manières tout opposées ; la première qui est bien connue, est • mise en usage par presque tous les tyrans. C’est à Périandre de Corinthe qu’on fait honneur de toutes ces roueries politiques dont la monarchie des Perses peut offrir aussi bon nombre d’exemples. Déjà nous avons indiqué quelques-uns des moyens que la tyrannie emploie pour conserver sa puissance : réprimer toute supériorité qui s’élève, se défaire des gens de cœur, défendre les repas en commun et les associations; empêcher l’instruction et tout ce qui tient aux lumières, c’est-à-dire proscrire ce qui donne ordinairement courage et confiance en soi ; interdire les écoles et les réunions qui pourraient leur ressembler ; tout faire pour que les sujets restent inconnus les uns aux autres, parce que les relations amènent une mutuelle confiance; bien connaître les moindres déplacements des citoyens et les forcer en quelque façon à vivre sur le seuil de leurs portes, pour toujours savoir à point ce qu’ils font et les accoutumer par ce continuel esclavage à la bassesse et à la timidité d’âme ; tels sont les moyens mis en usage sous les Perses et chez les barbares, moyens tyranniques qui tendent tous au môme but.

En voici d’autres : savoir tout ce qui se dit, tout ce qui se fait parmi les sujets, avoir des espions, envoyer comme Hiéron des gens pour tout écouter dans les sociétés, dans les réunions, pareequ’on est moins franc quand on redoute l’espionnage et que, si l’on parle, tout se sait; semer la discorde et la calomnie parmi les citoyens; mettre aux prises les amis entr’eux; irriter le peuple contre les hautes classiss qu’on désunit entr’elles. Un autre principe de tyrannie est d’appauvrir les sujets, pour que d’une part, sa garde ne lui coûte rien à entretenir et que de l’autre, occupés à gagner leur vie de chaque jour, les sujets ne trouvent pas le temps de conspirer. Dans cette vue ont été

LB SANSONNET

élevés les pyramides d’Égypte, les monuments sacrés desCypsélides, le temple de Jupiter Olympien par les Pisistratides et les grands ouvrages de Polycrate à Samos, travaux qui n’ont qu’un seul et même objet : l’occupation et l’appauvrissement du peuple. On peut voir un moyen analogue dans un système d'impôts établis comme ils l’étaient à Syracuse : en cinq ans, Denys absorbait par l’impôt la valeur de toutes les propriétés. «

Le tyran fait aussi la guerre pour occuper l’activité de ses sujets et leur imposer le besoin constant d’un chef militaire. Si la royauté se sauve en s’appuyant sur des dévouements, la tyrannie ne se maintient que par une perpétuelle défiance de ses amis ; car si tous les sujets veulent renverser le tyran, ses amis surtout, sont en position de le faire. (1)

Cette page et tant d’auti’es qu’il nous déroba, qu’en faisait-il?

On lui avait cédé une armoire vide de la salle à manger où il emmagasinait tout ce qu’il pouvait attraper, bandes de journaux, morceaux déchiquetés de gazettes. Faisait-il des collections d’articles pour les réfuter en masse ? Longtemps on pensa que c’était une simple amusette, car il lui prenait fantaisie de jouer à cache-cache dans son armoire. Si l’on disait : il n’y est pas, d’unbondil arrivait en criant à haute voix : Boberlé! Si on le cherchait, il se tenait tapi tout au fond ; recommençant le jeu vingt fois, comme un enfant avec des grâces enfantines, des chatteries inünics.

Vers le printemps, nous découvrîmes dans quel but il dérobait non-seulement tous ces bouts de papier, mais des brins d’herbe, la laine de ma tapisserie, des liges de plume de la table à écrire... Nous eûmes la curiosité de regarder dans son armoire où il se tenait blotti tout au fond. Pourquoi chérissait-il cette mystérieuse retraite ?

(1) Politique a'Arislote. Livre VIII, chap. IX, p. 449.

MBMOIRBS d'exil

Touchant spectacle ! Boberlé essayait dans un angle d'y construire un nid. Avril approchait et l’instinct lui révélait ce qu’il n’avait vu faire ni à un père, ni à une mère ; le nid I

Ardent à son labeur il travaillait des pattes, du bec, des ailes, s’acharnant à cimenter ses matériaux avec sa salive, et n’y réussissant pas! Lorsqu’il se voyait observé il entrait en fureur et se précipitait sur vous avec un cœur de lion. Malheur à vos yeux, si vous n’aviez eu le temps de vous garer de la main.

Ou l’arrachait tout haletant à son armoire où il se consumait dans une œuvre stérile, impossible.

Pauvre captif 1 II n'eut jamais de compagne, ni de postérité, et malgré tout, le sentiment de la paternité s’éveillait avec force. Quand le printemps vint, une grande agitation s'empara de lui. Son perchoir favori c’était la pendule devant la glace de la cheminée. De là, il jouissait d’une double vue par les fenêtres où lui apparaissait le vaste univers, et en même temps par le miroir.

ün jour il y entrevit sa propre image; il en devint amoureux comme Narcisse. La fièvre le prit, il crut voir un autre lui-même; Use précipitait vers l’objet aimé, cherchait à le saisir ; ses petites griffes glissant sur la surface polie du miroir, il se soutenait des aües, voletant autour de cette trompeuse image, tournoyant, tremblant comme un pa* piUon autour de la flamme d’une bougie. Le malheureux était hors de lui, son bec couvertd’écume, c’étaitnavrant. On l’appelle, on le gronde, mais dans son délire passionné il oubUe la voix du maître et la voix de la raison. Alors on s’empare de ce.forcené et brusquement on le plonge dans sa baignoire, en cage ; il y retombe pâmé... La fraîcheur de l’eau, l’éloignement de cette funeste glace le rendaient à lui-

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même. Il redevenait le sage, le savant, l’honnête , l’harmonieux sansonnet et terminait la journée par des chants ravissants. Mais on n’osait plus le mettre en liberté dans le jardin d’Armide.

— Que ne lui donniez-vous une compagne, pourquoi cette barbarie ?

— On y songeait, mais la première sansonnette venue, ne pouvait convenir à un être d’élite tel que Boberlé ; pendant qu’on était en quête d’une fiancée, le malheur arrivai... Boberlé s’envola tout de bon et pour toujours. - Allait-il à sa rencontre? Non.

C’est la funeste expédition du Mexique, c’est elle qui ajouta un désastre de plus à tant d autres... Lamentable

récit qui appartient à la suite des Mémoires d’exil

Mais d’abord, écoutez la grande tragédie :

Le 20 juillet 18C2, M. Quinet venait de terminer la brochure dans laquelle il dénonçait le but caché du gouvernement; le sang de nos soldats versé pour détruire une république et ériger un trône à un prince autricfiien. 11 voyait les événements lointains aussi distinctement que s’ils eussent été déjà des faits accomplis ; mais en juillet 1862, tout le monde les niait. A la tribune les ministres déclaraient, selon la formule ordinaire, que ces rumeurs d’un empire autrichien au Mecque étaient colportées par la malveillance et acceptées par la sottise. Ils donnaient leur parole d’honneur que l’unique but de l’expédition était de protéger les intérêts des nationaux.

Cette expédition qu’Edgar Quinet appelait, : un deux décembre en Amérique, n’était pas envisagée par la démocratie avec la même gravité. On lui disait : vous prêtez à son au-

leur des visées trop hautes, vous lui faites trop d'honneur. Fonder un empire ? Allons donc 1 II ne s’agit que des Bons Jecker, affaires de créances, intrigue de jésuites et de banqueroutiers.

— D’accord, mais derrière ce motif prochain se cachait l’autre conception : porter le deux décembre en Amérique. Mexico n’eût été que la première étape, si le triomphe des États-Unis sur les esclavagistes n'eût anéanti le plan de l’expédition.

Suivant’ pas à pas au delà des océans l’armée française qui n’avait pas encore débarqué , Edgar Quinet la montrait décimée par le vomito negro, les populations en insurrection, les villes désertes à notre approche, remplies de cadavres, l’armée nationale des guérillas harcelant nos soldats, enfin la retraite des Français, issue inévitable d’une série de désastres.

« S’emparer du Mexique, y retremper le césarisme, l’im-

■ poser aux républiques espagnoles, abaisser la démocratie « des États-Unis, c’était Tâme de l’entreprise; car tant que « la vaste république américaine existe, tant que son draf peau est debout, il est sacrilège de désespérer du droit ;

■ elle est la réfutation, la condamnation du césarisme. « L’expédition du Mexique est une mine chargée sous les € pieds des États-Unis. Et c’est pour cette conception qu’on « jettera une armée française au delà de l’Atlantique, sur « des rivages pestilentiels, et que des milliers de précieuses « vies seront sacrifiées. Sous le fier drapeau de la France, « allaient s’abriter les renégats, les jésuites mexicains, « qui frapperont de mort et de proscription tous ceux « qui défendent leur patrie. »

H appelant les traitres de 1811), flétris par la conscience universelle : « De quel droit accusons-nous la coalition.

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• quand nous refaisons exactement ce que nous avons mau- « dit depuis 1792 jusqu’à ce jour?... Asservir des natio- I nalités indépendantes à un maître étranger, c’est là ce « qu’on appelle les affranchir? L’expédition romaine et « l’expédition du Mexique, c'est donc là dans l’esprit bonaa partiste la défense des nationalités? »

Et entrevoyant de loin les hécatombes de Puebla et le fossé sanglant de Quéretaro, il s’écriait : a Prenez garde ! Il y a « aussi en’ Amérique des Baylen et des Bérésina. Mais, « les désastres déchaînés par cette expédition qui ne peut a être utile qu’à un seul homme, se retourneront con- « tre lui; elle ne nuira à personne autant qu’à cet « homme. »

Dans une situation désespérée, que reste-t-il ? Protester au nom de la conscience. C’est la mission des exilés. Le silence leur semblerait complicité. Une dme libre sait trouver, malgré les entraves, des accents qui résonnent ; et cette prote.station transmet à l’avenir les douleurs et l’expiation volontaire des amis de la justice. Si les malheurs des temps condamnent un peuple à l’impuissance, le banni sera la voix des opprimés. Hélas ! de ces dix-huit années il ne survivra peut-être d’autre monument de liberté que la ûère parole de quelques âmes isolées.

Rêvant à ses pages prophétiques, Edgar Quinet avait oublié de fermer les fenêtres du salon. L’oiseau hors de sa cage suit son maître vers la table de travail ; et pendant que celui-ci penché sur son manuscrit y trace le mot liberté, l’oiseau reprend la sienne par la croisée cntr’ouverte ; il part comme une flèche .

Je ne dirai pas aujourd’hui le vide qui se ût sous notre toit. Tout Veytaux s’émut de cette évasion; une récompense fut promise à qui ramènerait le merveilleux oiseau , son signalement fut donné dans les journaux ; enfants du village, soldats revenus du camp, touristes des pensions , tout le monde se mit en campagne. Pendant quarante jours on vit une âme en peine errer aux bords du rivage appelant l’qjseau et .le cherchant dans les buissons de la Prin tanière. -f.. Il y vint en effet... Mais la suite de l’histoire appartient à l’année 1862.

Faut-il garder rancune au fugitif? Il avait tant entendu parler de liberté à son maître, qu’il le prit au mot.

La volonté d’un seul remplaçait depuis; -1851 celle de trente-sept millions d’hommes, la Prance était désarmée, la liberté morte ; le silence régnait autour des institutions de décembre. A ce moment, l’ancien exilé d’Arenenberg, le prisonnier de Ham, l’auteur du coup d’État, fit Y Acte du 24 novembre, la concession de l’Adresse. Il appelait cela : « Donner un témoignage éclatant de confiance à la nation. »

Il daignait accorder au Corps législatif une participation plus directe à la politique générale du pays. — C’est, disionsnous, la restitution d’une toute petite pièce de vingt centimes, au lieu du trésor inaliénable de la nation.

Il voulait prouver qu’il pouvait tout. — Eb bieni non, le Bonapartisme est capable de tout, excèpté de donner la überté.

En effet, le donateur reprit sa menue monnaie, trouvant ses munificences mal placées à l’égard du peuple qui, en 1848, lui rendit une patrie.

Les proscrits s’étonnaient de voir l’importance que les journaux (même les' organes avancés du libéralisme) attachaient au décret du 24 novembre. Les uns étaient dans une joie délirante ; les autres espéraient « le paisible exercice des libertés. » Tel journal comparait le 24 nov^nbre aux grandes dates de l’bistoirede France. La

presse étouffée se réveilla pour entonner une louange intarissable.

Lesgrands tacitumesont dûleur prestige àl’artde se taire. Ce genre d’éloquence venant de si haute école, aurait dû agréer en 1860. Car en temps de servitude, le silence absolu vaut son pesant d’or, lors môme qu’il né recouvre pas un sentiment amer, une indignation amassée, prête à déborder. Mais au contraire la servitude bavarde eut seule la parole pendant dix-sept ans.

Edgar Quinet disait duTalmud : « c’est l’esprit humain en poussière ; chaque grain de poussière discute et argumente d’une voix aigre contre son voisin. » On'pensait à cette définition en voyant la presse remplie de discours arides, dénués de tous sentiments ; apparence de vie qui s’agitait dans un désert.

On comprend que les hommes usés prennent les songes de leur cerveau fatigué pour des biens réels.; leur théorie du progrès quand même leur tient lieu de liberté, de lois, de moralité. Mais les hommes jeunes n’auront-ils pas un instant d’indignation en face de cette série de duperies ? car ce n’est pas dix fois, lîi cent fois, mais mille fois depuis le 2 Décembre que des appâts grossiers ont été offerts au pays, et toujours avec le même succès démystification. On dirait que le despotisme se joue du peuple comme d’un personnage muet de pantomime. Le maître voyant réussir infailliblement ce qu’il entreprend, ose tout ; quoi qu’il fasse, il est sûr d’étre applaudi, acclamé. On en était déjà à déclarer que le gouvernement de décembre est condamné à ne faire que le bien. Mais un être qui ne peut faire que le bien est un être sacré !

Quoi ! tout ce que nous avons perdu en une nuit, tout ce qui a été ravi à la nation ; liberté, 'sûreté, digpité; la

France traitée inhumainement, les mœurs livrées à la corruption, la société à l’espionnage, la civilisation du dixneuvième siècle ramenée à l’état barbare des premiers temps de l’ère chrétienne, les persécutions de Dioclétien contre la foi nouvelle, les proscriptions de Sylla et des Césars renouvelées sur une plus grande échelle, la France de 89 replongée dans l’obscurantisme du moyen âge, abêtie par des fourmilières de moines; la France de la Révolution outragée, honnie, moquée, dépouillée, avilie, frappée par tous les fléaux, par tous les genres de tortures, par le knout des cosaques, le bâton autrichien, les plombs de Venise, les pontons anglais ; le régime muet, terrifiant de l’inquisition espagnole, le massacre de la Saint-Barthélemy, la Révocation de l’édit de Nantes, la terreur blanche de la Restauration, la mort sèche de Sinnamary, les travaux forcés de Lambessa... l’âme d’Escobar et de Loyola substituée à l’âme de eanne d’Arc et de 92!... Quoi, tout cela est compensé par le décret du 24 novembre?

Que le despotisme poursuive son but, rien de plus simple ; mais que des Français, sciemment ou non, lui facilitent sa tâche en croyant la combattre, c’est à désespérer de la conscience publique. Se rallier franchement au régime établi, avouer <que soixante-dix ans de luttes ont lassé les esprits, proclamer que la France et le Bonapartisme sont faits tout exprès Tun pour l’autre, ce serait à coup sûr moins étrange que ce jeu plein de roueries où chacun espère tromper l’autre, où les captifs font semblant de croire aux instincts généreux de leur geôlier, afin de l’attirer, de l’enlacer, lui qui d’un geste les fait rentrer sous terre, dans le cabanon. A vrai dire, ils n’en étaient jamais sortis, mais ils souriaient maintenant à celui qui les y tenait enfermés.

On ne peut énumérer les espérances insensées que cer-

MéMOIRBS D’BXIL

laines gens ont toujours mises dans tel ou tel article du Moniteur, dans tel décret qui resta lettre morte et ne se réalisa jamais en acte sérieux. Après l’amnistie de 1859. un décret concernant la presse la remplit de jubilation. « Qu’elle promette seulement de ne pas attaquer l’origine du pouvoir, et on laisserait tomber le régime des avertissements. » Et le fameux traité de commerce, le libre échange ! N’était-ce pas aussi la réalisation de toutes les réfonnes socialistes ? Il est vrai que l’abandon des prohibitions émut les villes manufacturières. Aux 'mécontents, les exilés disaient : a d'autres droits que ceux des douanes ont été livrés, et vous avez applaudi. Soyez logiques, continuez d’ôtre satisfaits.

Un décret accorde au Sénat, au Corps législatif la permission de voter tous les ans ime adresse de remerciements au pouvoir personnel ; et c’est la Uberté rendue aux Français ? Les ministres-orateurs, à cent cinquante mille francs de gages (innovation inouïe, inconnue sous tous les gouvernements), régenteront la discussion, et c’est en leurs personnes que le régime parlementaire aura été restitué à la France? Les candidats officiels imposés par les préfets, les gendarmes ; le suffrage universel fraudé, la suppression de toute publicité et de la tribune, l’exclusion’du public, tout cela est peu de chose en comparaison de l’immense concession octroyée le 24 novembre, par cette Adresse que le gouvernement s’adresse à lui-même pour la retirer bientôt.... Car c’est lui qui est tout, il réunit toutes les natures dans sa nature providentielle : peuple, pouvoir législatif, exécutif, administration, magistrature, armée, clergé, opinion publique, loi, vie universelle, tout est en lui; il représente tout, il est le maître des âmes, le distributeur des biens, le souverain bien.

Eh quoi ! personne ne fera entendre à la France un mot de vérité, au milieu de tant de phrases sophistiques (1)1 Lorsque des pensées vénéneuses trouvent tant d’adhérents, comment ne sentirait-on pas le devoir de protester? Les âmes droites sont forcées de sortir du silence ; il faut que toute parole honnête, courageuse s’arme pour la vérité et combatte les sophismes dorés, vernis, brodés,, décorés, pensionnés. Si la voix la plus humble ose s’élever au milieu des talents éclatants qui l’environnent, c’est parce qu’elle a l’instinct sûr qui distingue le vrai du faux, le grand du petit, le noble de l’ignoble.

Octroyer par décret une liberté, la retirer après, en accorder un peu plus tard la moitié, le quart d’un gramme..., faire vivoter la France de 92, de 1830, de 1848 sur une espérance, un mot risible comme la chose : « le couronnement de l’édifice 1 »... L’arme du ridicule ne tue donc plus personne ? Hélas ! le chassepot l’a remplacée.

— Le 24 novembre est un acheminement à la liberté, disait-on. — La meilleure preuve que vous êtes à mille lieues de la liberté, c’est que vouS êtes réduits à la recevoir dô la main d’un seul, vous, peuple de trente-huit millions d’hommes, qui étiez la liberté même !

Aussi longtemps que la force brutale et une terreur sanglante annihilaient la France, elle ne se sentait ni humiliée, ni outragée; mais le jour où son mandataire parle de lui accorder un témoignage de confiance, elle croit déchoir dans sa propre estime.

Pendant dix-huit ans, on lui a montré la Constitution perfectible. Quelle Constitution? Qui l’a faite? Est-ce le pays, le peuple librement assemblé dans ses comices ? Le

(1) Écrit en 1860,

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législateur de la Constitution de 1852, n’est-ce pas l’auteur du coup d’État?

Il est de mode, de bon goût, de prêcher la sagesse au peuple en l’enfermant dans son palladium, son arche sainte, le suffrage universel. Régenté, pratiqué comme nous le voyons, est ce ainsi que vous l’entendez? Mais Paris et Lyon seuls possèdent le suffrage universel. La province, les campagnes subissent les députés nommés par le gouvernement.

— a Un peuple qui exerce le suffrage universel n’a rien à redouter », répètent les sages.

— Quoi! vrai ou faux peu importe! Il suffit que l'on possède le mot sans examiner si la chose est au fond ?

— « Ah ! si jamais il y avait violation flagrante de nos droits !... »

Gomment vous la faut-il donc, grand Dieu ? Le 2 décembre en permanence n’est-cepas assez? Qu’attendez-vous pour revendiquer vos droits ? Un cataclysme du globe ?

Faut-il que toute la terre des Gaules, du Havre à Toulon,

disparaisse sous les flots ? Est-ce là une violation de vos

proits.

Que la démocratie césarienne et le libéralisme césarien se fassent à leur gré un calendrier nouveau, qu’ils inscrivent après la date du 24 novembre tant d’autres dates libératrices de ce genre : 19 janvier, 13 juillet. Pour tous ceux qui se souviennent et qui veulent une France libre, loyale et respectée, il n’y a dans les fastes de l’Empire qu’une seule date éternisée : le 2 décembre.

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