‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 44 sur 58 · RECONCILIATION DES PARTIS · texte numérisé non relu

RECONCILIATION DES PARTIS

Après l’acte du 24 novembre, deux circulaires (1) se chargèrent d’expliquer à la France les libertés octroyées à la patrie de Mirabeau, de Danton, de Vergniaud. du général Foy, de Benjamin Constant!...

(1) La première circulaire ministérielle de novembre 1860 félicite les populations « d’avoir retrouvé, au 10 décembre 1848, « le fil perdu de nos destinées », et conclut par ces mots adressés aux préfets : « Soyez «N vigilants à surveiller les ennemis de l’État, mais ne négligez rien pour « achever l’œuvre de réconciliation entre les partis. »

La circulaire sur la presse traçait un parallèle entre le régime absolu- ‘ tiste de décembre et la législation de la libre Angleterre, la Constitution et la dynastie, qui ont assuré à la Grande-Bretagne une liberté pour ainsi dire illimitée : « Que les partis et les écrivains respectent seule- « ment la volonté du peuple français, et la loi des avertissements « deviendra une lettre morte. Je no permettrai pas les attaques, mais je « ne consulterai aucune convenance particulière dans les résolutions k « prendre, afin de favoriser en France les habitudes d’une libre dis~

« cussion. »

Il est dur de transcrire cette prose après neuf ans; mais, en rappelant le langage qu’on osait tenir à la France en 1860, nous mesurons la profondeur du gouffre où elle a été précipitée.

LBS MBMOniBS D'bXIL

Les proscrits répondaient : « Ils invoquent la volonté du peuple français, et ils tiennent le souverain bâillonné, au secret, réduit à un état de déchéance si terrible, qu’il ne peut plus se reconnaître lui-même.

ISspemMUront une certaine discussion , (1 ) à condition qu’on ne discute pas l’origine du Pouvoir. Ils nous accordent la liberté de ne rien dire de ce que nous avons le plus à cœur. La seule chose qui nous importe, c’est précisément l’origine du pouvoir.

Nous voulons dire, publier, répéter qu’ils ont proscrit, transporté des milliers de nos frères ; que la nuit de décembre, dure encore I Point d’espoir d’une liberté quelconque. Leur offre d’une demi-liberté n’est qu’un leurre de plus.

Ils rappelent la date du 10 décembre 1848, où les populations retrouvèrent merveilleusement le fil perdu de nos destinées I Au 10 décembre 1848, ils ont acquis le suffrage des masses au prix de mille serments (2). Ouvrez le Moni-

(1) Écrit en Décembre 1860.

(2) Voyez dane le discours de Boulogne en 1848 les passages suivants :

* Un prétendant, c’est un fléau. Je ne serai jamais le vôtre. Je ne

« serai jamais ni ingrat, ni infâme.

« C’est comme républicain, démocrate sincère et ardent que Je me « présente à vous

« La République démocratique sera l’objet de mon culte ; j’en serai le «c prêtre.

« Jamais je n’essaierai de m’envelopper dans la pourpre impériale.

« Que mon cœur se dessèche en ma poitrine le jour où j’oublierai ce « que je vous dois à tous, ce que je dois à la France

« Que je sois maudit le jour où, par faiblesse, je permettrais qu’on prs- « pageât, à l’abri de mon nom, des doctrines contraires au principe dé- « mocratique qui doit diriger le gouvernement de la République.

« Que je sois condamné aux gémonies le jour où, coupable et traître, « j’essaierais de porter une main sacrilège sur les droits du peuple, soit « de son aveu, en le trompant, soit contre son vœu par la force et la V violence. »

réconciliation des partis

leur. On promettait au peuple l’extinctiou du paupérisme, on allait payer les dettes de la Fra»ce.

C’est un président de la République, non un despote que les électeurs ont nommé le 10 décembre 1848. Ils ont voulu élire pour président un ami du peuple, un ami des pauvres. Lui ont-ils confié ce mandat pour qu’il anéantit à la fois toutes les libertés, les institutions républicaines, et jusqu’aux garanties que la Restauration et la Monarchie de juillet avaient respectées ?

Est-ce pour détruire la République que le président a été investi de la magistrature républicaine? La force armée lui a-t-elle été confiée pour chasser l’Assemblée, issue du suffrage universel, pour arrêter, incarcérer les représentants du peuple, les chefs de l’armée et les proscrire en masse?

Que sont les proscriptions de Sylla et des Césars, comparées à celles du 2 décembre? Le peuple a-t-il donné, en 1848, mandat à son président d’absorber tous les pouvoirs, de violer la constitution, de la remplacer par la loi des suspects qui régit encore ce pays? Est- ce le peuple qui a décrété ces choses nouvelles, inouies : tous les tribunaux réguliers remplacés par des commissions mixtes qui ont décimé quatre-vingt- six départements de France, les transportations et exils sur un simple arrêté ministériel, préfectoral, un arbitraire épouvantable tenant lieu de lois, à ce point que sur un simple soupçon, un propos, un geste, dans la rue et même au secret du foyer, les citoyens sont arrachés pendant la nuit à leurs familles, jetés en voiture cellulaire, déportés à Lambessa, à Cayenne où les attend la mort sèche. Et leurs parents, leurs amis, rie savaient ce qu’ils' étaient devenus.

De tant de milliers d’hommes, enlevés nuitamment à leurs demeures, combien sont revenus? En octobre 1869j

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un de ces revenants de Cayenne affirme qu’il survit seul aux cinq mille déportés fie février 1858.

Ils invoquent l’élection présidentielle de 1848 ! Qu’ils nous parlent donc aussi de celle du 2 décembre. Qu’ils nous disent comment pendant trois ans ils l’ont préparée jour par jour, heure par heure, avec les immenses moyens que leur accordait la confiance de la République! N’osant se fier à cette brave armée, qui est peuple aussi et dont les votes démocratiques ont prouvé que la République peut compter des soldats-citoyens, ils ont éliminé un à un, par compagnie, par bataillon, par régiment, tous les soldats soupçonnés de sentiments républicains; ils les ont envoyés en Afrique. Des prétoriens abusés, ont été lancés sur la représentation nationale, sur Paris et les provinces, comme sur des pays conquis. Plus tard, les soldats républicains, les zouaves d’Afrique , les frères d’armes héroïques de Charras et de Cavaiguac, sont morts sous les murs de Sébastopol.

L’injure que l’on fait au peuple, eu le rendant solidaire du 2 décembre, réveillera tôt ou tard sa fierté. Après douze ans de persécutions, ils prêchent la réconciliation des partis! Réconciliation entre les oppresseurs et les opprimés, entre les proscripteurs et les proscrits! Les républicains ont rappelé l’ancien exilé et lui ont rendu une patrie; ils ont été payés par l’exil, par l’incarcération, par la mort.

Ces milliers de proscrits disséminés sur toute la surface de la terre ont-il tous revu la France? Et ceux qui sont rentrés dans leur pays, suspects, étrangers, ne retrouvant que décombres, tombeaux, foyers en ruine ; et ceux qui ont laissé des tombes en exil ; et toute une génération usée dans l’attente, exclue.de la vie publique, taudis qu’un seul s’attribuait la direction absolue des destinées française et ceux

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qui ont perdu jeimesse, bonheur, avenir, on Içs convie aussi à la réconciliation?

La pensée française étouffée, tout vestige de presse indépendante effacé, toute ombre de discussion évanouie, les chaires de l’enseignement libre, détruites dès le lendemain du coup d’Êtat, et jusqu’au nom de la philosophie proscrit, voilà par quels moyens on a favoi'isé en France les haMtudes de la libre discussion.

Si un immense éclat de rire n’a pas répondu à ces belles offres, c’est que la gaieté française a sombré d#ns une' nuit avec la fortune de la France.

Les vrais amis du peuple se réconcilieront-ils avec le système de réaction européenne, qui paie de promesses égales les peuples et les rois. Aux uns, il dit : « Je suis l’élu du suffrage universel, le défenseur des nationalités » ; aux rois: « C’est moi qui enchaîne la révolution et maintiens vos trônes près de s’écrouler. »

Et les nationalités aveugles ont cru ceux qui ont tué la liberté I Et les rois ont accepté la protection de ceux qui s’étaient engagés à conquérir la Belgique et la rive gauche du Rhin, mettant aux prises l’Italie renaissante et le vieil absolutisme, Solferino, Magenta, Rome et Gaëte!

On a exploité la misère, l’ignorance, les instincts grossiers, surtout les vices de la nature humaine, pour étouffer toute résistance morale, toute voix indépendante, tout cri de justice. Si bien, qu’iL a été impossible, pendant dix-sept ans, de trouver sur le continent un coin de terre où la vérité, les faits, tels qu’ils sont, pussent être publiés. Tous les peuples ont été' intéressés à l’esclavage de la France. Il s’est formé un cosmopolitisme vénal , et l’opinion publique empoisonnée par mille calomfiiies, ne peut plus distinguer la nuit du jour.

MéMOIBES d’BXIL

On a réussi à étouffer tout souvenir de ce qui fut grand et noble ; les jours de liberté sont un mythe défiguré couleur de sang; la pacifique révolution de Février a dépassé, aux yeux de beaucoup d’honnêtes gens, la Terreur de 93. Que sert d’avoir été clément, humain? On a retourné contre les victimes , les sanglantes exécutions. L’échafaud relevé dans le département de l’Ain en décembre 1851, on l’attribue aujourd’hui aux républicains guillotinés.

Cela nous a été dit à nous-mêmes. Les patriotes qui défendirent, dans cinquante départements, la Constitution confiée à la garde de tous les Français, on les appelait des coupables révoltés contre les lois.

Et pendant dix-sept ans nous étions seuls à redi’esser un si monstrueux renversement des paroles et des choses.

Cette disparition de la France, cette éclipse de la lumière n’aura-t-elle duré que dix-sept ans? Les conséquences funestes du 2 décembre sont incalculables.

Dans les malheurs de 93 nous apercevons la lointaine série des siècles d’esclavage et de dépravation monarchique, byzantine, césarienne, perspective infinie qui remonte à la source première de tous les 1 8 brumaire : le crime du Rubicon.

L’âme moderne du dix-neuvième siècle se récouciliera- ;-elle avec le vieil esprit pervers de l’antique césarisme? Les hommes de l’avenir, qui comptent pour aïeux les héros de 89 et de 92, reviendront-ils aux plus sombres . jours u militarisme et du régime monacal ?

Tous ceux qui ont illustré la France par leur caractère, leur génie, leurs talents, leur valeur personnelle, dites, qui

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