LK PAIN DE L EXIL
Heureux, mille fois heureux, celui qui persévérait sur la terre étrangère, malgré les privations, les misères qui ne pouvaient pas toujours être secourues à temps par la charité individuelle et la solidarité fraternelle !
On dit qu’à notre époque, il est rare de mourir de faim et de froid, et que ceux qui prétendent connaître ce dernier échelon de l’indigence emploient une figure de rhétorique.
Des faits innombrables, que l’avenir révélera, mettront en relief l’horrible contraste qui exista pendant tant d’années entre les vainqueurs et les vaincus. D’une part, l’orgie effrénée des satisfaits, et, de l’autre, le dénûment, la détresse mortelle des proscrits.
Un exemple : il date de 1858, après les nouvelles proscriptions qui jetèrent en exil un nombre immense de Français de toutes conditions.
La femme d’un ouvrier exilé après le 14 janvier n’avait pu partir en même temps que lui. Elle voulut rejoindre son mari ; mais n’ayant pas assez d’agent pour prendre les voitures publiques, elle fit à pud\^ trajet de Paris à Bruxelles.
Arrivée dans le faubourg où demeurait le proscrit, les forces, qui l’avaient soutenue jusque-là, lui manquèrent. Elle s’affaissa en touchant le seuil.
MÉMOIRES d’exil
La malheureuse était enceinte, elle accoucha d’un enfant qui mourut au bout de quelques heures.
Quelle situation pour l’ouvrier ! Menuisier de son état, il fit aussitôt un cercueil pour l’enfant, après quoi il chercha le prêtre. L’homme de Dieu refusa l’enterrement avant d’en recevoir le prix ; tarif cinq francs. Où trouver les cinq francs? que faire ? Le pauvre ménage avait déjà vendu toutes ses hardes, vestes, couvertures, pour acheter du pain. On vendit enfin le cercueil pour payer d’avance le prêtre.
Cependant ils étaient là tous les trois dans un misérable réduit ; la mère et l’enfant mort sur le même grabat ; le père travaillant à un second cercueil.
Un de nos proscrits, qui faisait sans relâche sa ronde de bienfaisance et de fraternité, pénétrant par hasard dans ce taudis du faubourg, y découvrit ce spectacle d’horreur.
Inutile d’ajouter que toutes les bourses, toutes les nippes des exilés furent mises à contribution pour sauver le pauvre ménage... momentanément sans doute... Qui peut dire ce qu’ils devinrent ?
Cette histoire s’est renouvelée bien souvent, et en pays différents.
Je ne puis raconter ici toutes les misères des ouvriers en exil. U eût fallu vivre avec eux, les interroger, procéder à une immense enquête. D’ailleurs, il y avait peu d’ouvriers à Bruxelles ; on ne les y tolérait pas : ils étaient presque tous expulsés de Belgique aussitôt qu’arrivés.
Le grand nombre avait été transporté à Lambessa, à Cayenne. Si nous avions été déportés avec eux, je dirais les faits dont j’aurais ététémoin.
Ce qui est certain, c’est que l’exil fut terrible pour tous, ouvriers ou bourgeois. Sur ce radeau de la Méduse où tout le monde était lancé pêle-mêle, la truelle et l’équerre, la
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plume et l’épée, u avaient point de privilège de souffrance.
Tous étaient également à plaindre.
Cèux qui ne pouvaient exercef leur art, leur profession, furent dans un aussi cruel embarras que le maçon, le menuisier. L’ouvrier, privé d’ouvrage, trouvait souvent un aide dans la caisse de secours de la proscription ; mais tel exilé qui travaillait au sauvetage de ses frères cachait sa propre détresse et ne savait comment procurer du pain aux siens.
n est un fait que nul des exilés n’a pu oublier. Pendant les premiers tenrips de leur arrivée en Belgique, tous souffrirent réellement de la faim, tant la nourriture était détestable et insuffisante. Sous le coup de la pauvreté générale, aucun membre de la société d’exil n’eût songé à se- nourrir mieux que les autres. Tous allaient au même restaurant ; c’était rue de Ruysbroeck, le cachet à seize sous. En prenant un abonnement d’un mois, la dépense était encore réduite. Il y avait beaucoup de familles (et nous étions du nombre) qui se faisaient porter à domicile ce repas.
Je vois encore le marmiton, bonnet et tablier blancs, portant les quatre écuelles en faïence blanche et bleue à couvercles reliés dans leurs anses par une cordelière le laine, et les déposant sur la table.
Propreté exquise, propreté flamande, il faut le dire, le premier aspect était engageant.
Mais quand on découvrait la soupière, on s’apercevait, hélas ! que des torrents d’onde pure y avaient aussi pénétré. Différentes herbes innommées de ce pays légumineux llüttaieut dans ime eau saumâtre, graisseuse. C’était le polage.
MÉMOIRES d’exil
Le second service se composait infailliblement d’un pâle morceau de veau ou, dans les grandes occasions, de bœuf bouilli.
Troisièmement des pommes de terre bouillies.
Pour dessert, invariablement pruneaux ou pommes cuites.
Tel fut le diner des proscrits pendant plusieurs mois. On était soutenu par un point d’honneur. Comment changer de restaurant, chercher à améliorer la situation , quand les autres la subissaient'?
Ces scrupules ne venaient pas seulement d’un devoir de solidarité exagérée, c’était aussi une véritable nécessité; le budget inexorable vous limitait.
On ne risquait des prodigalités que les jours où un ami, un frère d’exil, venait rompre avec vous le pain de l’étranger.
J’assistai un Jour à une scène muette, des plus éloquentes; un père de famille, fier proscrit, donna une haute leçon à des amis de France qui venaient le visiter; riches, heureux, pleins de cordialité, ils ne se faisaient d’ailleurs aucune idée des privations, des souffrances de l’exil.
Ils furent priés à diner.
La mère et la jeune fille viennent en des toilettes enchanteresses : robes de foulard cramoisi et de soie blanche, gants roses, crêpes de chine blancs, chapeaux de tulle ; depuis la P'rance, nous n’avions rien aperçu de si gracieux. Mes jeunes amies, comme toujours, dans leur pauvre petit costume d’alpaga noir.
Nappe d’une blancheur éclatante, couvert mis avec soin, quelques fleurs égayaient la tahle.v
Le diner du restaurant aixive, on pose sur la table les différentes écuelles. La maîtresse de mai.-^on, avec sa grâce
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accoutumée, fait les honneurs; notre ami dit avec bonhomie : « Nous n’avons rien changé à notre ordinaire, »
Je verrai toujours la stupéfaction des invités en recevant l’assiettée de soupe et en la goûtant. Et ces laitues ! ... et le veau I . . . et les patates belges !...
Il faut avouer que la surprise était un peu forte pour des Berrichons ou Périgourdins nourris tous les jours de grasses volailles truffées, arrosées de vins généreux.
La petite dame, bonne et belle, refusait gaiement tout ce qu'on lui offrait et se bornait aux pommes de terre bouillies, répétant en mangeant : « Je ne vis que de cela. Vous n’avez pas d'idée comme Je suis friande de pommes de terre. »
Quant à sa fille, s’apercevait-elle de ce qui se passait? de ce qu’on mangeait? Ravie de bonheur de retrouver ses deux amies, les yeux attachés sur leurs doux visages, elle fit certainement le plus excellent repas de sa vie. Le père, homme d’esprit et de cœur, comprit l’intention de son ami; je crus voir ses yeux humides et attendris.
On peut imaginer qu’un régime semblable étiola non-seulement les jeunes filles, les enfants de la proscription, mais il délabra les plus robustes estomacs. Après ces tristes repas, on sentait un dépérissement de forces, on était près de défaillir.
Cette cause suffirait à expliquer la pâleur des jeunes visages et tant de santés minées.
Le résultat inévitable de ces privations, c’était la maladie des enfants. Alors les bons grands-parents les réclamaient. Mais quoi ? les renvoyer en France ? on avait peine à s’y résoudre. Si la mère y consentait avec un grand serrement de cœur, les vaillantes jeunes filles s’y refusaient. A toutes les sollicitations, elles répondaient : Je ne déserte pas
mon poste. Nous refaire au doux climat de la patrie? Mais
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les contraintes et les colères seraient une nourriture bien autrement triste. J’aime mieux souffrir par le climat, par la famine. »
Cependant les vieux parents octogénaires passaient la frontière eux-mêmes et tâchaient de ramener les petils-enfants. Vains efforts; les vaillantes exilées résistaient à la tendresse, à la prière. Aussi quels déchirements à l’heure des adieux !
— Vous ne reviendrez donc jamais chez nous ?
— Espérons pour l’année prochaine.
Et jamais cette année ne vint. Et tant de foyers se sont éteints, sans revoir les absents !...
Je pense en ce moment aux dignes parents de nos amis Dufraisse, Fleury, Laussedat, et à tant d’autres, morts sans avoir eu la suprême joie de revoir leurs enfants, leurs petitsenfants et de les réinstaller dans l’héritage préparé pour eux avec amour !
Noire excellent docteur Laussedat insistait pour que l’été fût mis à profit par ceu.x qui pouvaient quitter Bruxelles, et qu’on se retrempât à l'air vivifiant.de la mer, après onze mois de labeurs incessants.
Car chacun travaillait avec ardeur; et ce n’étaient pas seulement les hommes de la proscription qui s’étaient voués à l’enseignement. Ils eurent bientôt pour collègues les jeunes filles, les enfants qui cherchaient à suivre leurs parents dans cette noble émulation du travail. Madame Madier de Montjau et Madame Rousseau se firent institutrices ; Mesdemoiselles Nancy Fleury et Lucie Dupont donnaient des leçons dans finstitulion de Mademoiselle Vent, sœur
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