‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 7 sur 58 · K PAIN DK l’exil · texte numérisé non relu

K PAIN DK l’exil

d’un digue pasteur protestant, et dont tous les professeurs étaient choisis dans la proscription.

Elles avaient aussi des élèves particulières ; il fallait les chercher au loin, du faubourg d’Ixelles au Jardin botanique. Un jeune violoniste, de quinze ans à peine, avait déjà des élèves. Mesdemoiselles Valentine ï’ieury et Marie Schmidt commençaient à enseigner le chaut et le piano. Avec l’heureuse gaieté de lem’ âge, ces enfants nous écrivaient : « Décidément, la proscription tourne de plus en plus au professorat, en môme temps qu’à l’école mutuelle. Un proscrit qui n’enseigne pas devient un proscrit phénomène. Dimanche dernier, notre société habituelle était réunie chez M, Vergnes (l’ancien représentant de Marmaude), eh bien! nous étions tous collègues, depuis MM. Saune et Labrousse, nos doyens, jusqu’à Raoul, qui gagne six francs par mois, et à la petite Aline, de sept ans, qui veut donner des leçons d’écriture à sa bonne. »

La Jeunesse musicienne aidait les parents à passer les soirées du dimanche. On se réunissait à tour de rôle chez Mesdames Fleury, Madier de Montjau, Vergnes, Dupont de Bussac ; le violon et le piano alternaient, la voix de plus en plus belle de Consuelo se déployait; quand elle chantait Stradella, c’était bien la fière et suave ''création de George Sand.

La plupart des exilés, retenus par les devoirs de leur profession, passaient toute la belle saison en ville, respirant le sable brûlant soulevé sous leurs pieds. Trop heureux s’ils pouvaient envoyer femmes et enfants dans quelque village de pêcheurs. ^

A l’exception de la mer, tout était déplaisant à Ostende :

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la ville, les figures cosinopoliles, indifférenlcs oü hostiles qu’on y rencontrait. Il n’y a que les visages français qui parlent sans rien dire. Ce monde de touristes était .si eunemi qu’on n’était à l’aise que dans les réduits les plus inconnus, les repaires les plus sauvages nous semblaient délicieux : « Sur la plage monotone dé Blankenherg, nous pouvons vivre comme des chiens de mer, disaient nos chères petites amies. A Ostende, nous sommes comme des âmes eu peine. »

Eh bien, même cette ressource de la mer fut encore entravée par les rigueurs de l’administration.

J’ai dit que les exilés étaient tenus de comparaître tous les quinze jours à la sûreté publique pour constater leur présence à Bruxelles et établir qu’ils n’étaient pas en rupture de ban. Ils recevaient d’avance une lettre d’invitation de la part du directeur de la police, qui leur rappelait cette obligation.

Celui-ci semblait honteux de ces rigueurs ; en apercevant M. (Juinet, il ne manquait jamais,- pour s’excuser, de lui dire, d’une voix doucereuse, en souriant : « Ah! monsieur! c’est pour votre petit permis. »

Les proscrits du seizième siècle, et ceux de la révocation de l’édit de Nantes, ont-ils jamais subi humiliations pareilles? D’Aubigné, Buplessis-Mornay, Marnix de Saiute- Aldegonde, Farel, Jurieu, Bèze, Saurin, Bayle, Saiut- Evremond, Descartes, Voltaire, Rousseau furent-ils traités comme des repris de justice par les magistrats des pays étrangers ?

Loin de nous la pensée de rendre le brave peuple belge responsable des rigueurs que l’administration exerçait con-

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tre ceux qu’ou nommait les réfugiés. Elles atteignaient parfois des proportions si exagérées, que le ridicule se mêlait à l’odieux.

Nous 'nous disposions à partir pour le petit village de Blankenberg. Bien entendu, il fallait se munir d’une permission spéciale, se mettre en règle avec les gendarmes de la côte.

Les préparatifs achevés, M. Quinet se rend à la fameuse direction de sûreté publique, et, pour observer les formes, il expose l’objet de sa visite.

M. le directeur prit une figure des plus solennelles, et répondit :

— Monsieur, je ne puis vous accorder l’autorisation que vous me demandez.

— Et pourquoi?

— C’est une affaire très-grave. Je vais en informer lê Conseil des ministres. Il doit s’assembler. On délibérera.

Très-surpris, M. Quinet diffère son départ; au bout de quelques jours, il retourne dans le cabinet de M. le directeur, et voici le dialogue textuel qui s’engage :

— Monsieur, je suis désolé d’avoir à vous annoncer que l’autorisation d’aller aux bains de mer vous est absolument refusée.

— Par quel motif, je vous prie?

D’un air agréable, cherchant à garder les formes de'la courtoisie, l’administrateur répondit :

— Dans tout ce que j’ai à vous dire, veuillez ne voir rien

de personnel, rien qui vous soit particulier à vous, monsieur; mais... vos figures éloignent les baigneurs^ et comme c’est une industrie du pays, nous ne pouvons consentir à la troubler. ’ ‘

— Eh quoil les proscrits sont-ils donc des monstres

marins? s’écria M. Quinet, et il eut peine à réprimer un éclat de rire.

Toujours est-il que cette amère plaisanterie nous priva très-sérieusement celte année-là des bains de mer.

A T avènement d’un autre ministère, l’interdiction fut levée ; mais l’autorisation était entourée de tant de précautions fastidieuses qu’elles gâtaient tout le plaisir et tout le bien qu’on allait chercher sur la plage de Blaukeuherg.

Une aventure acheva de nous en dégoûter à jamais. Nous demeurions chez une boulangère ; pauvre abri humide ; on s’en accommodait tant bien que mal, car on passait toute la journée en plein air sur les dunes.

Huit jours étaient à peine écoulés depuis notre installation ; voici les gendarmes qui viennent faire une perquisition au domicile oü nous logions, pour s’assurer si M. Quinet y est encore.

La boulangère flamande ignorait le sens du mol proscrit ; elle crut avoir donné asile à un forçat en rupture de ban ; aussi, lorsque nous rentrâmes le soir de la plage, elle vint à nous, la figure bouleversée, et d’une voix suffoquée signifia à M. Quinet qu’elle ne tolérerait pas sa présence un seul jour de plus sous son toit ; elle ne recevait pas des gens de son espèce; enfin elle l’engagea à décamper au pliis vite.

Pauvre femme! Était-ce sa faute? Dans la libre Belgique, on est accoutumé à sévir seulement contre des malfaiteurs. Pouvait-elle imaginer que c’était la liberté proscrite qu’on traquait ainsi dans toute l’Europe, par complaisance pour un puissant voisin. i L’annexion » l’invasion des petits États, les relations internationales , amicales entre souverains ; faire aller le commerce, etc.* » voilà les termes que l’on

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invoquait comme excuse à tous les procédés inhumains pratiqués en ce temps-là.

On comprendra aisément qu’après ces deux aventures, nous préférions diriger nos pas vers les montagnes de l’Helvétie plutôt que vers la mer.

Tous les étés, chacun s’envolait de son côté : c’était une habitude prise. On se disait adieu, presque gaiement, lorsqu’on devait se retrouver après deux ou trois mois d’absence.

Mais quand on fut réduit à ne plus se voir, ou seulement en passant ; quand cette précieuse intimité de tous les instants fut brisée ; quand on ne retrouva plus qu’en souvenir celte vie toute d’affection que l’on s’était faite, ces échanges continuels de sentiments et de pensées qui entretenaient l’espérance, qui parfois donnaient de la joie, qui, du moins, soutenaient toujours les courages, enfin tout ce qui illumine le triste ciel d’exil... ce fut amer !

Aujourd’hui, à distance des choses et des personnes, osons le dire ;

Le groupe de proscrits (sams en avoir conscience, tant le devoir leur semblait simple) offrait le type de celte société française régénérée, espérée par les amis de la liberté.

Comme tous les coeurs battaient à l’unisson ! comme ils recevaient leurs inspirations d’une source unique : Patrie ! Liberté ! Quelle soif intarissable de justice, de beauté morale, de droiture dans les actes, les paroles I

Je ne me souviens pas d’une seule conversation, d’une . seule réunion qui ne fût vivifiée par un sentiment de noblesse et de grandeur, au lieu des misérables et mesquines préoccupation^ qui font les délices des salons .

MÉMOIRES d'bxIL

Aussi, (lu jour oü notre tribu fut dispersée, le cercle rompu, chacun se sentit dépaysé, désorienté. '

La grande famille d’adoption manqua à tous. . L’intimité cimentée entre des caractères si droits et si sûrs né se relrouv«ra-t-elle jamais ?

Chers proscrits ! que nous vous aimons! Vous seuls vous comptiez dans nos cœurs, lorsque tout un peuple avait disparu. La vraie France était avec vous.

Ressusciter ce passé d’exil occupera notre vie. Aujour- ■ d’hui, nous ne pouvons dévoiler qu’un seul coin du tableau. Mais vienne le jour de la vraie liberté, et la France saura tout.

Nous avons beaucoup à dire, année par année; une rapide esquisse ne nous suffit pas.

Nous avons entendu souvent cette parole : « Ceux qui ne vivent pas en France ne sont plus dans le courant national; ils subissent l’influence des lieux étrangers. »

Paroles impies ! Pendant dix-sept ans, toute vie s’est réfugiée dans notre France extérieure. Si nous sentons aujourd’hui battre le cœur du pays, c’est qu’il est revenu aux sentiments, aux 'pensées de l’exil. Oui, c’est la tribu des proscrits, c’est elle qui a gardé la vraie tradition nationale, le dépôt de la liberté, la langue sa(irée. Le jour où-la France a recommencé à balbutier la langue des exilés, l’espérance a été permise.

C’est donc la France qui était dépaysée, quand elle oubliait et reniait ses proscrits ; c’est elle qui renaît à la vie en reprenant la tradition de l’exil.

DK BRUXELLES A LINTHAL.

La veille de notre départ de Belgiffue, Edgar Quinet errait sur les hauteurs qui dominent Bruxelles, vers la chaussée de Louvain. De là, il embrassait du regard celte ville qui renfermait pour les exilés tant de douleurs et de luttes silencieuses... On voyait aussi le cimetière de Louvain... Souffrant, fatigué de sa marche, il s’assit un moment sur un banc, près d’une maison isolée.

Ses graves rêveries furent tout à coup troublées par la voix aigre et la figure en colère d’une vieille cabaretière flamande : a Puisque vous ne demandez pas une chope de bière, lui cria-t-elle, vous n’osez pas rester sur ce bauc, savez-vom? »

L’exilé se leva, reprit le chemin de la ville et comprit que le moment était venu de ne plus abuser de l’hospitalité belge ; il s’éloigna lentement, en fredonnant la comjjJainle populaire : - .

Un jour près de la ville De Bruxelles en Brabant,

Des bourgeois fort dociles ,

L’accostèrent en passant.

D’un pot de bière fraîche,

Acceptez la faveur.

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Nous partîmes le 2G mai. Ami lecteur, sois tranquille; nous ne te ramènerons pas à Cologne, ni à Bâle; plus que toi peut-être nous avons horreur de tourner dans le même cercle. Suivons à vol d’oiseau ce troupeau de cigognes qui remontent le Rhin sur la rive droite, le long de la Forèt- Js'oire, jusqu’à Laufïenbourg, ville moyen âge aux noirs créneaux.

« Non, nous n’affronterons pas les mêmes lieux ; leur immobilité contraste avec la nature humaine. Pourtant il y a aussi en nous des choses immuables, des rochers qui n’ont pas changé. » Rêvant ainsi, le proscrit se demande à quand la fin du voyage, commencé en 1851?

Peu à peu l’âme comprimée par les âpres souffrances de cette année s’épanouit de nouveau. On croit revoir la lumière à ciel découvert, après un long séjour dans les souterrains ténébreux. Non que Bruxelles nous soit antipathique, mais c’est le lieu d’internement, le pilier où tant de captifs ont usé si longtemps les dalles sous leurs pieds.

Oui, la liberté nous étonne ; tout nous semble nouveau, chaque rayon , chaque reflet. Nous nous plaisions au moindre effet de réfraction de la lumière. Elle illumine surtout le front des jeunes filles. Leur présence égayait le printemps, car il faisait froid sur le pont. Quelle différence de physionomies 1 C’est un plaisir de ne plus voir près de la mer du Nord les figures tendues, roides, affairées comme des poissons poursuivant une proie. Ici les visages reprennent le naturel, l’humanité.

Nous approchons de la terre promise; et dans quelle charmante heure de l’année ! Les arbres en fleur se penchent au bord de la route et secouent sur les passants leurs blamches aigrettes ; les prés verdissent, sillonnés de longues bandes de fleurs roses. Parmi ces hautes herbes flottantes

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surgit une faneuse, un faucheur. Les montagnes prennent une forme plus accentuée, plus hardie; l’horizon s’élargit; au fond de l’amphithéâtre s’élèvent en gradins, les Alpes... Oui, c’est bien le groupe bernois que nous reconnaissons entré tous.

O France! quand nous te reverrons, nous ne demanderons plus rien aux pics altiers de la Suisse : mais aujourd’hui il nous faut une vallée solitaire, inaccessible aux amères pensées.

Nous traversons la mystérieuse Forét-Noire; pas un village,' pas une habitation; on se croirait dans les déserts du nouveau monde. Enfin un poteau indique le sol suisse.

Quel gendarme veillait à la frontière à neuf heures du soir? Maître Renard , assis sur la lisière de la forêt. Nous le vîmes très-bien, enveloppé de sa fourrure fauve; sans s’effaroucher du galop des chevaux, de leurs clochettes, il regarda tranquillement les outlaws qui passaient dans le bois .

On met pied à terre dans l’obscurité, la diligence continue vers Schaflfhouse, pendant que nous suivons le sentier qui mène à l’hôtel Weber.

Nous y voilà; ouvrons la croisée : la merveilleuse chute du Rhin blêmit dans le crépuscule. Dix-^pt heures de fatigue en voiture sont payées par la beauté sauvage de ce spectacle. Au jour naissant, nous admirâmes bien mieux l’avalanche d’écume blanche encadrée dans la verdure.

C’est du Rhin qu’on peut dire ici : « Le fleuve majestueux arrive à plein bord, calme, confiant dans sa force. » Tout à coup il tombe dans un piège épouvantable ; ses mugissements de douleur et de colère remplissent la vallée , il s’éparpille en poussière humide. Ce fleuve immense de-

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venu le jouet des rochers cfui le filtrent goutte à goutte et le dispersent dans les airs, quel emblème!

Plus loin, il se retrouve, se recueille et reprend sou beau calme; le voilà apaisé; rien n’altère sa force, sa couleur, son immuable majesté.

Un chant d’oiseau domine le fracas de la cataracte ; est-ce ' une alouette?

Le Rhin serpente avant d’arriver à la chute ; elle est cüvisée dans sa largeur en trois parties, par des rochers saillants. Le chemin de fer aux arches téméraires passe au-dessus de la cataracte. Elle bouillonne à vos pieds, pendant que la locomotive, comme, un cheval fantastique, bondit sur ces abimes d’écume, hérissés de rochers. Le château de Laufen surplombe la chute ; au fond du tableau, des collines boisées, des sommets sombres.

Jusqu’à Winterthour, la prairie n’est qu’un vaste bouquet ; guirlandes de toutes couleurs jetées sur le gazon, elles en cachent la verdure ; plus de fleurs que d’herbe.

Après tant de compression morale, tout semble ici plus beau, le ciel plus bleu, la lumière plus j)ure, les parfums salubres, les hommes bienveillants; ce sont des républicains (quelquefois sans le savoir).

Le chef de station, qui se fit notre cicérone dans la jolie ville de Winterthour, ne comprenait rien à noti-e satisfaction de voir partout la statue de Guillaume Tell et de son fils remplacer l’image de la Vierge et de l’enfant Jésus. Nous le félicitions d’ètre citoyen d’un pays 'où le palais c’est l’École : vous vous appartenez, vous n’avez pas un maître.

Nous allions un peu à l’aventure, sans but déterminé, *

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cherchant dans un canton reculé quelque retraite ombragée, inconnue... Où la trouver? à Saiiit-Gall? à Appenzell?

Le chemin de fer nous y transporte par magie. Les paysages se succèdent grandioses ou charmants; au-dessus des profondes forêts, par delà les vallées, se dressent à l’horizon la chaîne des Kurfirsten et le Sæntis neigeux.

On passe la l’heur, la Sitter, sur des ponts en fil de fer tendus sur les abimes où mugissent de fougueuses rivières.

Ce moment de l’année réunit encore les grâces du printemps à la riche parure de l’été : tout est en fleur. C’est bien la Fête-Dieu que nous célébrons avec la nature.

Un Turc (que vient-il faire ici?) dort, étendu sur la banquette, et rêve à son harem en face de ces blanches cimes.

Voyage à vol d’oiseau. Nous avions cinq heures pour parcourir deux Républiques : Saint-Gall et Appenzell, enclavées l’une dans l’autre. Notre netturhio de Saint-Gall mène vivement sa bonne bête ; les routes sont si belles, même dans cette contrée peu visitée par Ips voyageurs ! Bienfait d’un pays libre. L’argent des citoyens est employé en travaux d’utilité publique, non en œuvre de répression, de tyrannie.

Le paysan suisse donne volontiers son denier, car il sert à bâtir l’école, la bonne route, le pont sur le torrent, l’asile. Son épârgne ne va pas grossir la liste civile des despotes, leurs gardes prétoriennes, ni eugraisser les « rois dévorateurs de présents. » La petite République d’ Appenzell inscrit à son budget la somme nécessaire à l’entretien d’une force armée composée de trois gendarmes! Ils suffisent pour maintenir l’ordre, assurer le respect de la propriété, garantir la société.

Le Suisse adore son libre pays, il l’embellit sans cesse, comme l’artiste perfectionne une œuvre chérie. Vous qui

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ignorez ce que c’est qu’uue République, vous qui payez trente milliards en treize ans pour la gloire d’avoir un maître, venez voir ici un peuple souverain qui se régit luimême depuis cinq cents ans.

contrée que nous parcourons n’est pas assez alpestre à notre gré. La République industrielle nous cache la République des pâtres. Aux portes des maisons, dans les plus humbles chaumières, nous voyous les femmes, les jeunes filles, travailler aux broderies de Saint-Gafi.

Leur jupe courte plissée à mille plis, le corsage échancré galonné, la collerette brodée, le tablier en soie de couleur vive et une coiffe de soie écarlate, leur fout une parure de fête.

Ces mêmes mains, occupées au rude travail des champs, exécutent à l’aiguille les merveilles de finesse et de délicatesse qui remportent les prix aux expositions universelles ; véritables sculptures de coton et de soie (jui dénotent le goût et le génie artistique d’une nation de bergers.

C’est ici dans ces viftages disséminés à travers la prairie en fleur, entre Saint-Gall et Appenzell, que l’on confectionne les tissus de mousseline, jaconas, batistes, et même les étoffes de soie, brodées, façonnées qui vont alimenter les marchés d’Europe et d’Orient ; car les manufacturiers de Saint-Gall et d’ Appenzell rivalisent avec lespa^'s de fabrique les plus renommés.

Le dialecte saint-gallois nous fit l’effet de l’allemand des Niebelungen; pourtant nous comprenions très-bien notre voiturier qui jasait tout le long de la route et nous donnait mille détails. Il avait un accent de tendresse singulière en parlant des Appenzellois des Rhodes intérieures : « Ce sont des catholiques, mais si bonnes gens ! s’écriait-il, A Samt-GaJl, bous les aimons tantl ?

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Peut-on juger un peuple dont on ignore la langue? Ceux qui ne savent pas l’allemand ne peuvent avoir avec les gens du pays ces rapports affectueux où se révèle le caractère national, entretiens naïfs où un homme, un pays apparaissent tout entier. De là, tant de méprises et de préjugés. Isous avons eu l’occasion d'apprécier le fond de bonté, de douceur, de cordialité, que le peuple de la Suisse allemande allie au sentiment le plus énergique de la patrie et de là liberté.

Voici entouré de bosquets ombragés, Gaïs célèbre par ses cures de petit lait. Si les Rhodes extérieures, protestantes, sont toutes à l’industrie, au commerce, les Rhodes intérieures sont un canton pastoral; les bergers, vêtus de grands gilets rouges à boutons d’argent, la tête couverte d’une calotte bigarrée et brodée, conduisent leurs troupeaux sur les premières alpes dégagées de neige. Un pâturage épuisé , ils montent l’étâge supérieur vers les prairies neuves, puis ils redescendent à la fin de l’été, étape par étape. La route est sillonnée de fruitiers qui reviennent de la montagne chargés ’de barattes de beurre et de fromage, recouvertes de toiles diaprées. ' .

Âppenzell, grand village plutôt que ville, au pied (ïu Sæntis, offre un intérêt particulier à tout auiî de' la liberté. C’est le canton le plus démocratique de la Suisse. Notre Saint-Gallois nous montre la grande plaine au bord de la Sitter, où se rassemble la Landesgemeine. Là délibèrent en plein exercice du gouvernement direct ces hommes si près de la nature et de Dieu. Leur Constitution yésun^^ les principes consacrés par les assemblées populaires depuis quatre eièclea ; en même temps, elle atteint h l’extrême

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limile du progrès. L’assemblée du pays, ou Landesgemeine, est la première et souveraine autorité du pays; elle se compose de tous les citoyens âgés de plus de dix-huit ans. Elle nomme, révoque ou confirme chaque an deux Landammans.

Comment la loi ne serait-elle pas entourée d’un respect xiniversel, quand chaque citoyen est appelé à coopérer à la législation et à la défendre? Aussi n’y a-t-il pas une contrée dans l’univers où la sainteté du serment civique soit consacrée avec plus de ferveur.

Dans cette République, régie par une Constitution démocratique pure, ce qui frappe, c’est une population active, éclairée, prospère ; ce sont de magnifiques villages qui ailleurs porteraient le nom de villes ; c’est une absence complète de soldats, d’agents de police. Au lieu de casernes et de prisons, on rencontre, daq^ les vertes vallées, des filatures, fabriques, scieries mécaniques ; dans chaque chaumière les métiers à tisser, les travaux d’aiguille de l’art le plus perfectionné, des écoles, bibliothèques, orphelinats, hospices, asiles de la vieillesse.

Et cette richesse, cette florissante industrie est tirée d’un sol qui ne produit rien que du bois et de l’herbe. Ici, c’est l’intelligence et la liberté qui ont réalisé l’idéal d’ime République d’artisans et de pâtres.

Weissbad attire une foule d’étrangers par la pureté de l'air et ses nombreux troupeaux de chèvres , mais la vallée est trop resserrée. Ou respire avec peine dans ces petits bosquets d’aulnes, au bord de la Sitter. Elle roule ses eaux cristallines sur un fin gravier, entre des rives bordées de

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mayanthèmes ; nous emportons deux de ses fleurs, mais nous ne resterons pas ici.

Le soir, revenus à Saint-Gall, après le coucher du soleil, le paysage s’eutr’ouvrit dans un grand lointain, le lac de Constance miroitait à l’horizon. Nous passions près des ravins, où les Français et les Autrichiens, tombés dans les grandes batailles républicaines, dorment ensevelis sous un même pli de terrain.

Le lendemain matin, nous remontions la vallée du Toggenhourg, la patrie de Zwingli; seuls, dans le coupé de la diligence. C’était la Fête-Dieu; sous les arbres en fleur, le long de la rqute et dans les vergers, s’élèvent des autels, des reposoirs parés de guirlandes; à l’ombre des marronniers et des lilas, bourdonnent les ruches d’abeilles; on respire un parfum de miel, mêlé à ‘la fraîcheur matinale; les plantes des prairies exhalaient aussi leur encens.

Il est donc vrai, que nous revoyous les Alpes au printemps? s’écriait mon cher convalescent, la figure attendrie. Que de fleurs! jamais richesse pareille I C’est que la nature aussi est dans sou premier épanouissement, dans sa force première ; ou n’a pas encore fauché l’herbe neuve. Personne n’est venu de si loin ; nous arrivous avec les oiseaux, avec les hirondelles. Qui comprendra, qui sentira, si ce n’est le captif, cette beauté renaissante? Niera-t-il je témoignage de ses yeux? Le proscrit deviendrait un être stérile, s’il tournait sans cesse dans le même cercle, si loin de son pays, il ne se renouvelait par des objets nouveaux.

En traversant le pont de la Thour (rivière limpide et fougueuse comme ses sœurs, l’Aar et la Reuss), nous vimes vuie grande procession de la Fête-Dieu, cjui s’acheminait lentement, solennellement par les vergers et les prés, vers

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l’église située sur la hauteur. Les femmeê alignées deux à deux, les hommes tête nue, chapelets en main, les garçons du village avec le maître d’école en tête, tous eu bras de chemise (costume de dimanche). Sous le baldaquin, le prêtre portait le sacrement, les statues de la Vierge, richement parées, l’enfant Jésus et l’archange Michel, suivis d’une troupe de jeunes filles en robes blanches et couronnées de fleurs.

Cette cérémonie catholique dans la patrie de Zwingü, en face du Glaernisch et des vieux Margraves neigeux, désoriente l’esprit ; mais ces enfants qui répandent une pluie de fleurs sous ce ciel éclatant vous désarment ; on pense aux fêtes du paganisme. IjCS anciens aussi portaient leurs statues couronnées de fleurs. Les hymnes à Gérés, dans les mystères d’Eleusis, devaient ressembler à ces litanies à la Vierge, louanges inépuisables, belles et poétiques. La liberté aurait-elle le don de rajeunir l’idolâtrie païenne ? Non , ne l’espérez pas. L’âme s’est retirée de ceè religions mortes.

Le jour, où nous ne serons plus contraints de les prendre au sérieux, nous les admirerons autant que le défunt paganisme.

Les cérémonies de Jupiter Panhéllénien et de Diane nous eussent ravis; mais si lem* culte était rétabli tout à coup, et qu’on nous forçât d’y revenir, nous les trouverions exécrables, tandis qu’à l’état de poésie antique elles nous charment. Il en serait de même du catholicisme, s’il consentait à U être plus qu’un souvenir,

Nous aurions voulu atteindre au fond du vieux Toggea-

Digüir—' by Coog:

DK BRUXELLES A LINTHAL

bourg, Wildhaus, petit village où naquit Zwingli, saluer son berceau, comme l'an dernier sa tombe.

Simple pâtre, né au pied du Sæntis, sa gloire égale celle

de Guillaume Tell. Il conquit la liberté religieuse pour son pays. Grand caractère, d’où jaillit la lumière, la civilisation, qui fait aujourd’hui l’honneur et la force de la Suisse allemande.

La rivière serpente à travers les bouquets d’arbres; sur un rocher s’élèvent les ruines du château de Toggenbourg, noircies par les siècles; au fond du paysage, la chaîne majestueuse des Alpes de Glaris et d’Appenzell. Une bonne vieille , qui gravit tête nue, au soleil, la rude montée du Humelswald, nommait ces montagnes neigeuses une à une.

Pourquoi cette adoration des cimes blanches? On se figure que là est la paix, l’abri contre les souillures de l’humanité.

Encore un regard vers le lac de Zurich et les sommets vaporeux, bleuâtres, dominés par les géants de Schwytz.

Le bonheur, qui nous accompagnait jusqu’ici, nous quitte sur les hauteurs. A la descente d’üznach, les ennuis commencent ; poussière et chaleur intolérables, diligence naine où s’entassent les fumeurs. Dans la vallée marécageuse de Gaster, abeilles et bourdons assaillent les voyagems ; le soleil darde aussi ses aiguillons. Ironie! pendant qu’on étouffe, le Glaernisch fait miroiter ses glaciers, ses nappes de neige, et les fraîches eaux de la Linth bondissent le long de la route.

Que de ravages cette rivière n'a-t elle pas causés, jusqu’au jour où un citoyen suisse, Escher, mit à la raison cette furieuse, la força d'assainir ces contrées, les pendit à la culture. Pour récompense, il l'épousa et reçut son nom. Le

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canal Escher de la Linth, profondément encaissé, relie le lac de Zurich au lac de Wallenstadt.

Il eût fallu rester à Wesen, car ce lac de Wallenstadt, réunit les beautés de Thoune et celles de Lucerne ; encore un miroir de saphir et d’émeraude à ajouter au riche écrin des lacs suisses. Les roches à pic, séjour favori des chamois, plongent dans l’eau; les sept cimes neigeuses des Kurfirsten forment l’amphithéâtre, les masses colossales du Glaernisch dominenUl’ étroite vallée qui aboutit à Claris. Quelle force a retourné vers le ciel ce monstrueux granit arraché au noyau de la terre ?

Nous passons devant le champ de bataille de Næfels, où les Glaronnais ont écrasé les Autrichiens. Les étendards ennemis sont rehgieusement conservés dans l’églisQ, au toit rouge, qui brille entre les arbres fruitiers.

Un verger au pied des glaciers, n’est-ce pas toute la Suisse? Le vent secoue les fleurs et les sème par les vitraux ouverts sur les glorieux trophées.

Des toiles rouges étendues sur le gazon indiquent un pays de fabriques. L’industrie fleurit dans ces villages, tout près des neiges : à Molhs, à Netstall. La Linth qui les alimente devient de plus en plus bruyante à mesiu“e qu’on approche de Claris.

Nous voici dans cette singulière ville, enfouie, écrasée' sous le Glaernisch ; ses immenses roches la surplombent, la menacent, l’aspect en est terrifiant.

Un pénible souvenir s’attache pour moi à ce malheureux Claris, qu’un incendie détruisit quelques années après, de fond en comble.

Il était cinq heures, nous allions repartir pour Liuthal ;

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tout à coup mou pauvre convalescent se trouve mal. Pendant quatre mortelles heures, qui me parurent des siècles, il resta presque évanoui dans la salle d’attente de la poste, sous l’action du terrible soleil de la journée. Point d’hôtels en ce temps-là ; nulle assistance ; pour tout secours, de l’eau fraîche dont les compresses ne parvenaient pas à dissiper l’insolation. Le soir venu, une voiture le transporta dans un de ces petits chalets à compartiments éto\i£fants, où l’on ne pouvait respirer, même avec les fenêtres ouvertes toute la nuit ; on manquait d’air sous la cloche pneumatique du Glaernisch. Jusqu’au jour il demeura accablé, immobile; d’un œil désolé, je regardais ce noir Glaernisch. Ah ! qui nous a amenés ici Bonne maisonnette de la rue Traversière! à cette heure, à Bruxelles, il ne souffrirait pas.

Mais, vers l’auhe, quand un souffle matinal entra dans la chambre, le ranima et dissipa les vertiges, quand cette chère voix dit : Je vais mieux, les anxiétés ne parurent plus qu’un mauvais rêve.

Quatre lettres de Paris, que le maître de poste, petit vieillard à perruque rousse, nous remit au moment de monter en voiture, furent aussi un bon cordial.

Elles ne contenaient pas seulement des effusions d’amitié, elles accompagnaient un paquet d’épreuves, tout un volume à corriger. Il fallait se dépêcher, trouver au plus vite un abri favorable au travail.

Nous remontons la rivière jusqu’au fond de la vallée. Sur une hauteur apparaît l’hôtel des bains de Stackelberg; mais c’est Linthal que nous poursuivons. Un rideau de sapins nous le cache encore.

La vallée de la Linth, très-enferrnée, commence au pied du Glaernisch et monte insensiblement jusqu’au Toedi. Ce

MéMOIRRS d’exil

géant de la Suisse orientale surgit avec ses immenses champs de neige, ses noirs contreforts, ses arêtes et ses glaciers grisâtres ; il domine la foule blanche des Clarides. Pendant trois mois nous ne le perdrons pas de vue.

La rivière roule ses eaux écumautes dans des prairies diaprées, on dirait une voie lactée de fleurs ; leurs parfums délicats conservent encore la fraîcheur nocturne ; ce baume efface les maux de la veille; les clochettes argentines des troupeaux retentissent sans cesse, comme un son adhérent à l’air des Alpes.

La voilà donc cette mystérieuse retraite si souvent entrevue en rêve l’hiver dernier, lorsque j’étudiais sur la carte suisse les vallées les plus ignorées. Solitaire, sauvage et riante à la fois, elle répondra à notre attente. '

La diligence s’arrête à la poste, où l’on nous a indiqué des chambres à louer. Hélas I elles sont encore plus petites, plus basses que celles de Glaris ; de la main, on touche le plafond ; ce n’est pas une boite de poupée, mais un étui à aiguilles.

Les autres chalets disséminés, tout aussi microscopiques ; les arbres fruitiers sans ombrage ; la chaleur du Sénégal recommence, accablante ; un soleil implacable répand des torrents de flamme sur les prés et les rochers. Pas un bosquet près des chalets pour fuir l’ardente réverbération ; U y a bien quelques noyers, mais ils n’ont pas encore de feuilles. Est-ce leur faute si nous venons en Suisse au mois de mai? Cette absence d'ombre, ce ciel miroir de feu me désespère. Brumeuse Belgique, tu es vengée.

Pour comble de malheur, l’hôtelier venait de perdre sa femme; tout était sens dessus dessous dans la maison. Sur le seuil de la porte, la mère de la défunte tenait entre ses bras la petite orpheline.

DE BRUXELLES A LINTHAL 55

« Nous avons eu un rude hiver, dit-elle en pleurant. A .Pâqvies je perdis mon mari, et ma fille il y a quelques jours. Elle était si belle ! Elle avait des joues comme des roses. Dieu l’a voulu, mais cela fait mal dans l’âme ! »

Quel accent résigné et plaintif dans ces paroles, pendant que l’enfant souriait à l’aïeule qui essuyait ses larmes.

Grand embarras pour nous qui arrivions souffrants et surchargés d’occupations. Ce jeune homme si cruellement frappé eut pitié de nous. « Voyons, lui disais-je, ne découvrironsnous pas ici une grange, un hangar, n’importe quoi, pourvu qu’il y ait de l’air, de l’espace, de l’ombre! »

. Il réfléchit un moment : « Il y a là-has ime remise où l’on bat le blé, où l’on abrite la diligence, et au-dessus une grande salle; les villageois y dansent une fois par an, mais je doute que cela vous convienne. »

Il m’y conduit : au milieu d’un cbamp de fleurs, un bâtiment rustique ; on y monte par un escalier extérieur, une sorte d’échelle à la Robinson. La porte s’ouvre sur une plateforme. Je demeure ébahie à l’aspect d’une immense salle éclairée par neuf fenêtres spacieuses, ouvertes sur la prairie embaumée; la fraîcheur d’une grotte à l’heure brûlante de midi. Vrai palais de bois ; celui d’Attila n’était pas si beau.

— Et il nous serait q)ermis de nous installer ici?

— Pourquoi pas ?

— Vous y transporteriez quelques meubles?

— Certainement, pourvu que la grandeur de cette pièce ne vous incommode pas.

Quelle joie d’annoncer ma découverte! La guérison, le travail dépendaient de l’installation.

Elle eut lieu le soir même, et chacun y travailla de bon cœur; tout fut rangé, lavé, brillant de propreté. Un étabU

UÛMOÏKKS d'kXIL

de menuiserie encombrait la salle dans un pittoresque désordre; des outils pêle-mêle avec des instruments de mu-' sique et des cahiers d’études pour clarinette et violon. Ces objets de luxe superflus renvoyés, on conserva le lustre à quatre candélabres suspendu au plafond et dix grandes tables. Elles servaient chacune de ligne de démarcation aux différentes divisions territoriales renfermées dans une même enceinte.

Cette halle rustique du travail et de l’harmonie ainsi transformée fut partagée en dix sections pour les occupations spéciales de la journée : bureaux des protes, bureaux de correspondance ; laboratoire de géologie, de botanique, ' avec des fleurs fraîches, vivantes, ou déjà couchées dans leur linceul de papier gris ; bibholhèque composée de huit volumes ; Macaulay , Shakespeare , une Bible latine ,• les Chansons de Béranger, le poëme de la Nature de Lucrèce, la Chimie de Girardin (de Rouen), une Flore allemande, un tome dépareillé de la Correspondance de Voltaire ; salle à manger, salon qui ne vit jamais un visiteur; enfin le sanctuaire du travail avec une table ronde et un canapé à trois pieds tourné vers la croisée, en face de la plus verte montagne. •

Dans quel pays eussions-nous trouvé un établissement aussi parfait? Tous les soucis s’envolèrent. Ce n’était pas une joie puérile que de trouver cet abri. C’est là que pendant soixante-quinze jours mon mari poursuivit son travail.

Tout un volume à remanier, quatre-vingts pages nouvelles de notes, d’éclaircissements, de classifications, l’Introduction de Y Histoire de mes Idées.

L’ordonnance préalable d’un livre entraîne mille difficultés sur les lieux mêmes. Qu’est-ce donc à cette distance au pied du Tœdi, quand il faut correspondre tous les jours

t)B BRUXELLES A LÎNTHAL 5'^

avec la rue de Londres et de Seine? Je l’ai déjà dit : cent lettres pour une virgule, pour un blanc.

L’ami généreux qui s’était dévoué à surveiller cette impression restait à Paris par une chaleur torride, quand tout le monde désertait; et c’était lui qui s’excusait encore d’être exigeant, de- réclamer telle page additionnelle, telle modification, des avertissements, des tables chronologiques, etc. Sans doute les fleurs des alpages aidèrent à répandre de l’intérêt jusque sur ^ ces nomenclatures ordinairement si arides. « Je fais serment de ne plus rien demander, écrivaitil. Il est vrai qu’en bon Normand je jure les mains pleines. » Plus tard, il disait : « Gomment avez-vous pu résister à un si rude labeur ? »

Le jour du repos n’aiTiva que le 1 5 août, et nous étions aux premiers jours de juin.

Age d’or, mœurs patriarccales conservées dans ce pays perdu. Notre hôte nous pria de fixer nous-mêmes le prix de la pension. Il était si doux, si serviable 1 rien de plus touchant que ses efforts pour surmonter sa douleur et s’occuper de nous.

. Et puis, ce qui lui gagna nos sympathies, je le dirai. En entrant dans le chalet de la poste, par qui fûmes-nous accueillis?

Par les portraits des membres du gouvernement provisoire et de la plupart des hommes marquants de 1848.

Il y avait là dans une noble union fraternelle : Louis Blanc à côté de Ledru-Rollin, Mazzini à côté du général Cavaignac, Flocon et Albert du gouvernement provisoire près du grand François Arago et de son frère Etienne.

Il y avait aussi Eugène Sue.

Oui, c’étaient les principaux fondateurs de la République, les représentants de la loi, le gouvernement légal de la

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MÉMOIRES d’exil

France de 48, et de glorieux amis de la liberté qui reçurent l’exilé dans cette retraite ignorée. Comment n’aurions-nous pas aimé Linthal? Je ne sais s’il est vrai que l’Europe et la Suisse les renient ; mais cette vallée perdue aux confins de Claris se pare fièrement de nos illustrations républicaines dans l’adversité.

Aü PIED DE LA MORT.

Ne prenez pas ce titre au tragique; c’est le nom de la montagne qui protège Linthal au midi.

Ce ({ui protège encore bien mieux ce petit hameau, c’est sa rusticité, son dénuement. L’aspérité de la rive droite, ravagée par la Linth, nous défend contre l’envahissement du monde civilisé. Tandis que sur la rive gauche plus élevée, mieux exposée, l’établissement de Stakelberg attire les baigneurs par ses magnifiques ombrages.

Voici comment mon mari dépeignait Linthal à M. Dûmesnil : « Figurez-vous une étroite vallée, elle n’a pas quatre cents pas de large. Des deux côtés une longue avenue de montagnes pyramidales en marbre noir, dont la moindre a cinq mille pieds. Cette avenue est fermée au midi par les neiges du Tœdi de plus de onze mille pieds; elles semblent descendre jusqu’à notre niveau. Ce terrible, inaccessible Tœdi s’appelle la Mort. En effet, il a l’air d’un gigantes * que squelette de neige, décharné, osseux, qui ferme toute issue.

« De son glacier coule la Linth livide et furieuse. Elle partage la vallée. Au milieu de ce paysage austère, mettez des prairies, des cascades, des bois d’érable, des sapins.

« Imaginez encore dans un pré un grand pavillon qui sert

mémoirks d'rxil

aux danses des gens du pays. C’est là que nous habitons une pièce immense. C’est là que je pense à vous. »

Nous y vivions un peu comme en diligence. En effet, ou remisait chaque soir la voiture sous notre plancher ; à deux heures du matin, le grelot des chevaux, les Jimements du postillon, le roulement pesant de l’équipage, nous réveillaient en sursaut.

Cette diligence semblait fonctionner pour nous seuls. Ne voyant jamais les baigneurs qu’elle déposait à Stakelberg, nous pouvions croire que tout son service consistait à maintenir nos communications avec la France, la Belgique. Le matin elle emportait nos correspondances, le soir elle rapportait des monceaux de journaux et les lettres ; enfin elle alimentait la vie intellectuelle.

Bientôt elle améliora aussi notre existence matérielle en charriant des vivres, car nous étions soumis à un régime déplorable. Sûrs de ne pas mourir de faim partout où les hommes trouvent leur "pâture, nous nous étions contentés les premiers jours de partager les repas de notre hôte, pour simplifier les choses.

Mais quel était le dîner? Premier service : viande salée, fumée ; second service: saucissons. On n’y touchait pas , on demandait des œufs, du laitage, des fruits. A souper notre homme revenait avec son plateau chargé du même menu. Le lendemain, le surlendemain' encore du jambon, toujours des salaisons.

Et le café !... Une jeune fille travaillait dans les champs : — Que semez-vous là? — Du café, dit-elle. Nous vîmes que l’unique produit colonial qui eût janjais abordé dans ces parages, c’était la chicorée.

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AU PIED DE LA MORT

liéforme urgente ; notre diligence iburnit dès lors quelques provisions, et l’alpestre Euryclée de notre superbe palais apprit à rôtir à un grand feu les chairs succulentes d’une grasse génisse de Glaris.

Le bruit de la diligence qui s’ébranlait à l’aube du jour ne fut pas l’unique réveille-matin. Un théâtre ambulant s’abrita dans la remise pendant quelques jours. Trois chiens savants forment les premiers sujets de la troupe ; la directrice bohémienne et son mari dressent toute la journée cette société canine douée d’une rare intelligence. Ils donnent des représentations artistiques et scientifiques [Kunst nnd Wissenschaft). Pourquoi rire de ces pompeuses réclames? Le monde les aime et les respecte ainsi; la vogue est aux charlatans, en littérature, en politique.

Le cheval piaffait, de furieux bêlements de brebis venues des Grisons se mêlaient au grognement des pourceaux; tout cela vivait souMiotre plancher. Qu'on juge .si le travail s’en accommodait au premier étage ! Et cependant ces bestiaux étaient moins gênants, moins importuns que ne l’eût été un brillant voisinage ; rien ne put nous dégoûter de notre campement libre, indépendant.

Les sociétés de chant des villages voisins se réunissaient aussi de temps à autre dans la remise et y donnaient des 'concerts. Et trombones, clarinettes, hautbois de retentir. Jusqu’à minuit. Le pavillon, transformé eu instrument-» monstre, sonore et vibrant, n’était plus tenable. Enfin les musiciens partis, les animaux délogés, le silence et le recueillement revinrent. ” ■ '

Un matin, nous fûmes charmés par les"sous enchanteurs d’un violon. L’artiste inconnu tirait de son instrument les sons les plus suaves. L'archet d’un violoniste habile n’est-il pas semblable au vol du papillon que l’œil a peine à suivre

IIIBMOIRBS d’exil

dans sa course aérienns? Légèrement, gracieusement il voltige de fleur en fleur et tourbillonne au soleil.

Ce virtuose, c’était notre hôte, le maître de poste ; il jouait de cinq instruments, mais sa timidité était excessive et on ne parvenait à l’entendre qu’à la dérobée.

La musique est aussi l’âme de la Suisse allemande. Encore un bienfait que la Réforme a déposé dans son berceau.

Pendant que le soleil faisait miroiter les rochers, notre salle conservait sa fraîcheur délicieuse et permettait uu travail assidu.

On- déjeunait devant le pavillon, en pleine prairie ; le livre de botanique à la m-ain, on effeuillait les corolles et les calices. Si on levait les yeux, on voyait, au-dessus d’un bouquet d’érables, les glaciers de Gla,ris ; à gauche, « le Tœdi aux neiges éclatantes. Le sévère Camors surgissait sur le clocher rouge de l’église réformée, tandis qu’à l’angle du vallon se tenait blottie l’humble petite chapelle catholique.

C’était avant les foins. Notre prairie était jonchée de fleurs : myosotis, boutons d’or , campanules bleues ,

menthes sauvages, géraniums violets, silènes blanches, lychnis roses à profusion, achillées à mille feuilles, l’ honneur du thé suisse.

Qui eût osé marcher dans ces hautes herbes ? « Elles se • redresseront d’ici à demain 1 disait notre bon hôte. Tout le pré est à vous. »

Que ne dois-je pas à ces charmantes fleurs ? elles consentaient à se laisser fouler par le convalescent ; elles exhalaient sous ses pas leurs par fums. salubres ; sans les cueillir, nous les étudions en place. Mais on arrachait à leur piédestal .les gentianes, les ancolies ; comparées à ces or-

AU PIED DE LA MORT

gueilleuses, nos humbles fleurettes formaient une population inférieure.

Arrivés au bout de l’enclos, nous n’osions avancer. Mais tout le monde était si bon pour nous 1 Chacun de ces braves gens nous invitait à passer sans crainte.

Nous voilà donc nageant dans des flots de verdure, ayant l’herbe et les fleurs jusqu’aux genoux ; pendantmout notre séjour à Lin thaï, ce fut notre genre de promenade.

Plus de grand’route, ni de sentier raboteux.

Chaque jour nous constations un progrès de santé, grâce à ces bains de fleurs.

Un exercice passablement fatigant, c’était d’escalader les murs de pierre sèche qui séparent les pâturages ; il fallait s’y cramponner, dégringoler parfois eu entraînant un bloc dont le moindre eût suffi à nous broyer la tête. Les pâtres môme n’eussent imaginé rien de semblable, mais on voulait prendre tout droit pour gagner la rivière. Enfin nous trouvâmes des brèches, des issues, et, grâce à quelques détours, on circulait, ou ne grimpait plus. Si on se trompait de clôture, le gardien des troupeaux venait' à nous et indiquait la direction ;

— Mais l’herbe est haute, voyez donc, comment passer par là ?

— Allez ! personne ne vous en voudra, reprenait avec bonhomie le pâtre.

On s’assied près de lui, les vaches ruminent et agitent leurs clochettes pendant que la cime du Tœdi rougit au soleil couchant.

Nous approchions ainsi de Stakelberg, non sans jeter un regard de convoitise sur cette rive gauche si ombreuse, où l’hôtel des bains étale orgueilleusement ses bosquets touffus.

MKMOIRÜS d'exil

Oui, nos regrels se réveillaienl de ne pas habiter cet endroit charmant. De ces hauteurs, la vue du Tœdi est plus belle, le fond des montagnes plus sauvage, la gorge plus profonde; de nouvelles vallées s’eutr’ ouvrent, couronnées de sommets neigeux. Assis sur un tas de planches, vers le vieux ponirde Kuli que l’herbe a envahi, nous regardions ce Slakelberg si bien encadré. Un bois d’érables et de charmes descend par longues bandes du haut de la montagne jusqu’au bord de la rivière, et entoure l’hôtel d’une ceinture d’arbres. Au-dessus serpente une ligne de rochers nus, découpés eu zigzag comme un « éclair de 2)ierre », disais -tu. Plus haut encore des prés, des alpages, des pics qui se perdent dans la nue.

Les montagnes de Claris au front sourcilleux s’abaissaient en pente si rapide, les ligues s’entrecroisaient si vivement qu'on eût dit un abime creusé à leur hase, caché par les saules et les aulnes de la rivière.

Il avait plu, l’air était frais ; nous suivîmes l’étroit sentier entre deux haies d’aubépine ; le mugissement des torrents, le bruit continu de la Linlh, couvraient nos voix ; le Tœdi empourpré sembkit à une heure de distance, tant les objets paraissent rapprochés après la pluie. Quelle grandeur romantique ! La belle vallée de Durnagel si imposante semble dessinée par le Poussin.

Nous comparions cette ravissante situation à notre pauvre Linthal acculé au fond de la vallée " nous n’eu avons vraiment que les aspérités. Mais comptons nos avantages : le premier de tous est d’ètre seuls, au bout du monde. Nous sentirions bien autrement le désert au milieu des touristes, dans un monde de satisfaits ! Cette idée seule nous ter-

AU l'IKD DE I.A MORT

rifie. Enteudre certaines conversations de table d’hôte où l’on glorifie ce que nous exécrons, où l’on maudit ce qui est digne de nos respects et des hommages du monde entier; non, l’épreuve serait trop cruelle; nous l’avons afirontée ailleurs quelquefois, jamais sams péril pour notre paix.

tt Cette complicité morale de toute une société chrétienne et libérale avec le 2 décembre, est chose monstrueuse ! Et nous verrions de près ces honnêtes gens lire tranquillement leur Times, sans s’émouvoir au récit des atroces déportations de cette année ?... Ah ! le monde n’a pas toujours été ainsi. Sous des formes plus rudes, il a eu quelquefois un cœur meilleur. Ce qui est pis, la colère, l’indignation, inèine la plus juste, ne servirait aujourd’hui qu'à l'endurcir encore.

« Heureux celui dont l’esprit est plein de pensées éternelles. Il marche à travers les méchants sans ressentir leurs outrages. Pourtant l’indiü'érence des autres lui jjèse, et il aimerait encore mieux une blessure saignante. »

Pendant que l’exilé parlait ainsi,- la' vallée est envahie par l’ombre. Nous revenons lentement, cueillant la reine des prés, respirant l’air imprégné de mille et mille parfums ; les cimes du Tœdi et des Glarides blanchissent encore , des reflets pourpres sillonnent les neiges avant que la nuit les plonge dans les ténèbres ; le dernier rayon du soleil brille sur les glaces du Tœdi.

Nous passons encore une heure de recueillement sur notre plate-forme, pendant que les étoiles se lèvent une à une sur un tirmament bleu sombre.

Au feul au feul Ce cri effrayant retentit toute la nuit. liPs charreHes passent an tralop. et les Hnelies sonnent à

MÉMOIRES d’exil

grandes volées. Tout Linlhal est sur pied pour porter secours aux malheureux.

Un violent incendie dévoyait le village voisin ; la lueur des flammes éclaire la cime des montagnes. La nuit est magnitîque, les étoiles brillent de tout leur éclat.

Nous fûmes témoin de la fraternité de ces braves gens et du courage de deux heures après minuit, que Napoléon trouvait si rare parmi les hommes.

Quelles délices, de surprendre les fleurs encore humides de rosée et d’aspirer l’air vivifié par la nuit ! Moment uni- ■que, où la nature haletante, fiévreuse, reprend sa vigueur et la communique aux pauvres mortels.

C’est lui qui était le plus matinal. De la fenêtre, je le voyais gravir les prés brillants de rosée encore noyés d’ombre, pendant que sur l’autre rive, le soleil commençait à dorer la vallée. ■ .

A chaque pas un cantique intérieur répondait à l’hymne de la lumière naissante. Ces pensées, écloses à l’aube du jour, se retrouvent dans l’invocation ; « Heure qui passes, arrête-toi! » et dans les cinq chapitres écrits à Linthal ; It Conductem des trois vies.

L’inspiration matinale, née du sein de la beauté éternelle n’est plus un livre; c’est la vie, la nature elle-même qui revêt une forme nouvelle, à la fois visible et idéale. Ou sent bien vite si un livre est faitavec d’autres livres. Quelque brillants que soient les mots, ingénieusement déguisés ou ajustés, c’est une parole usée, fanée, qui ne fait plus vilirer le coeur. Briser; les vieux moules. Retrempez-vous à la source des choses. Chaque jour vous pouvez assister à l’aurore de

AU PIED DE LA MORT

la créaliou et recevoir dans l’esprit un reflet divin de la vérité.

Je le rejoignais, nous errions sur le flanc de la montagne, sur la lisière de la forêt sans pouvoir y pénétrer. Un petit ruisseau profond et rapide, gonflé par la pluie, protégeait un alpage où les fleurs faisaient disparaître l’herbe. Le long de^ rochers s’abritent des plantes aromatiques serpylum herbas oient es ; les tertres de thym et de serpolet semblaient de hautes montagnes aux insectes qui cherchaient leur pâture.

Nous gagnions ainsi deux heures de fraîcheur matinale.

Mais quoi! le soleil envahit la vallée, il faut revenir sur ses pas. Au retour on s’arrête pour voir traire les vaches ; le pâtre les chasse vers l’étable, elles défilent une à une. De tous côtés montent les villîigeois, femmes et enfants, portant des seaux pour chercher le lait écumant. Grande assemblée à la porte de l’étable; les uns assis, les autres debout. Les anciens devisent sur les foins, la pluie, la sécheresse. Pendant ce temps les vaches, qui paissaient làhaut sur les pentes herbeuses, redescendent en broutant sur leur passage quelque plante friande. Le pâtre n’ose les presser, de crainte de les contrarier au moment où elles vont donner leur meilleur lait. Elles approchent, leur sonnerie est plus distincte, on les ramène enfin. De leurs mamelles gonflées s’échappent des ruisseaux de lait plus blanc que la neige, plus écumeux que le torrent voisin. D'autres vaches, encore couchées sur le pâturage, ruminent attendant leur tour ; elles vous regardent d’un œil si sérieux, si bon.

Heureuse existence, pas un instant de la journée où elles ne jouissent du repos, de la liberté, de l’abondance dans les gras pâturages. Si le soleil est ardent, elles ont la fraîcheur de l’étable, la litière parfumée ou l’ombre de

MÉ&IOIRBS d'exil

beaux arbres. Malin et soir, errant parmi les fleurs sur le penchant des montagnes, elles s’arrêtent, se reposent où il leur plaît. Le pâtre n’a que de bonnes paroles p(jur elles; personne ne les menace, on prend un soin extrême de leur bien-être.

— Oui ; mais si elles ne donnent plus de lait, ou les mène à la boucherie.

La vie à Linthal n’est pas seulement uiïe idylle. Celte ■ première heure est nécessaire, elle sert de diapason â la matinée, que des pensées plus graves vont envahir.

Une promenade avant le lever du soleil, la lecture d’une page sainte (ne fùt-ce que dix lignes), d’Homère, de Pindare ou d’Hésiode, une seule pensée d’Epictète ou de Marc- Aurèle, et vous aurez donné un rhythme à la journée. Le travail en sera meilleur. Le soir aussi, avant de vous endormir, entourez votre âme d’une gaiMe sacrée. Cela est bon, surtout dans une vie de luttes.

A peine rentré, il écrivait ses pensées les plus hautes, celles qu’il venait de cueillir dans la prairie, avant les travaux de la journée.

Ainsi reparaissait le trait paeticulier de sa nature : toucher une autre corde pour se ressaisir. On le croyait perdu dans les détails fastidieux de correction d’épreuves, et en même temps il respirait à mille lieues de là, à un autre point du monde moral. « La nature est toujours venue ainsi à mon secours, me disait-il. Elle me fournit, dans mes plus vives préoccupations, une pensée qui m’arrache aux tribulations. On touche un moment, non pas la terre comme Antée, mais le ciel de l’art. Voilà le principe de la force et dn re-

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AU PIED DE LA MORT 69

nouvellement de l’esprit, de la santé morale. Voilà pourquoi j’ai survécu à tant de coups qui semblaient définitifs. »

L’après-midi, la besogne terminée, nous lisions, à l’ombre du pavillon, Macaulay ; les dernières convulsions de la royauté. ,

Quels beaux récits! de quelle façon saisissante il raconte l’entrée de Guillaume à La Ilayè ! Cette vie est pure, comparée à celle du grand roi. Des siècles séparent ces deux contemporains. Quel contraste entre le grand politique, l’homme moderne, et la bigoterie byzantine, la barbarie morale de Louis XIV !

Pourquoi la révolution d’Angleterre a-t-elle atteint son but malgré les complots jacobites, malgré la dépravation des principaux personnages *? Ces hommes de la révolution anglaise, tarés, misérables, incapables de sacrifices, sans loyauté, un principe commim les unissait contre le papisme et sauva la Révolution.

Au contraire, eu France, avec des hommes admirables, d’une vertu stoïque, d’une rare intelligence, après une dépense énorme de sacrifices, tant de sang répandu, pourquoi la République n’a-t-elle pas encore triomphé? Parce que la démocratie éparpille ses forces eu sectes diverses. Chacun se fait chef d’école, centre d une église. Cette autorité apparente console de la défaite. Les anciennes fautes sont glorifiées et perpétuées ; chacun se promet de les recommencer au besoin.

C’est le cas de répéter : « De grâce, si vous voulez commettre des fautes, tâchez qu’elles soient nouvelles; au moins épargnez-nous les anciennes. »

Ou recherche les causes qui nous ont perdus. Voyons entin ce qui nous sauvera. — C’est l’union.

Oui l’union, l’alliance fraternelle de tous les amis de la

liberté, le rapprochement des ‘idées, l’horreur des discussions puériles et mesquines. La solution du prollème viendra après. Il ne s’agit plus d’étudier, mais d’agir.

La liberté, n’est-ce pas aussi une religion nouvelle? S’il en est ainsi, elle doit rallier tous les fils de la Révolution dans un sentiment sacré contre l’ennemi de l’esprit moderne, contre le despotisme sous toutes les formes, comme les puritains s’unirent contre le papisme.

N’élevez pas chapelle contre chapelle, proclamez la liberté, la patrie, dogme unique des croyants. N’immolez pas vos amis pour une nuance. Ah ! vous n’aimez pas votre cause, vous qui cherchez querelle à vos coreligionnaires pour une dissidence imperceptible, pour un mot, au lieu de vous unir avec lui contre le césarisme et les ultramontains.

La fermeté, la sagesse des puritains, cette fierté de la nation anglaise en 1G88, nous pouvondnous les représenter par l’explosion du sentiment public, lors du procès Bernard. Comment les destinées d’un peuple ne seraient-elles pas assurées à jamais, quand la vie nationale repose sur deux idées sacrées : respect de la loi, inviolabilité de la personne ?

Non, il n’est pas permis de rêver à une descente en Angleterre.

C’était le moment où les adresses des prétoriens et les feuilles chauvines poussaient à une guerre contre l’Angleterre et excitaient les passions séculaires des masses ignorantes.

AU PIED DK LA MORT

« Jamais en France l’Anglais ne régnerai » Avec cette .. /

chanson on prétendait réveiller l’antique rancune contre Albion. Si l’on déteste l’Angleterre et l’Amérique, ne serait-ce pas que leurs libres institutions semblent .un reproche?

Indépendamment du droit des nations, les exilés repoussaient comme une folie criminelle l’idée de cette guerre prêchée en 1858 par le césarisme.

Caligula, dit-on, fit semblant de jeter une armée de prétoriens sur les plages britanniques; il rapporta de son expédition des coquillages. Dieu nous garde d’une aventure pareille.

Admettons ce rêve insensé : Londres brûlée, pillée; l’Angleterre ne serait pas le moins du monde anéantie, disions-noùs. Cette nation, dont la politique fut toujours égoïste envers les autres peuples, a en elle des vertus cinques, inébranlables. L’orgueil anglais est intimement lié à son patriotisme. Oui cette nation est indestructible grâce à son culte pour la liberté anglaise. Tant qu’il y aura une poignée d’Anglais, la Grande-Bretagne revivra, lors même qu'on parviendrait à l’écraser comme l’Irlande ; mais c’est la civilisation européenne qui périrait dans une lutte entre la France et l’Angleterre. (1)

Ce livre inspirait ainsi de tristes retours sur le présent, sin: le passé de la France. Elle n’a pas encore vécu de la vie libre et calme des grandes nations. De la liberté, elle n’a connu que les orages. La première, elle donna

(1) Ecrit It) 8 Juin 1858.

12 MÉMOIRRS d’exil

au monde l’exemple de tous les héroïsmes, de tous les sacrifices. El après cet. élan prodigieux, la voilà précipitée dans la plus profonde servitude dont l’histoire fas.^ie mention.

Nous avons renié nos pères et nous n’avons pas d’aïeux. Soyons donc à nous-mêmes nos ancêtres!... Tout esta refaire.

Eh quoi! n’aurons-nous connu que les douleurs, les hu-

milialions qui précèdent l’affranchissement ?

Parfois le tonnerre accompagne notre lecture. Le vent souffle violemment et tourne les feuillets ; le ciel s’obscurcit, l’allention se reporte sur le magnifique spectacle d’un orage dans les Alpes : les nuées grises errent sur le flanc de la montagne ; mais les éclairs se succèdent à de plus longs intervalles; Torage s’éloigne vers le lac Wallenstadt... Il ne ferait pas bon y naviguer en ce moment

Reprenons notre livre.

Malgré toute notre admiration pour Macaulay, nous remarquions chez lui l’abus du comfort, Thistorien gourmet, l’homme opulent, bien attablé, qui craint d’être troublé pendant son dîner.

C’est là sans doute ce qui le met si fort en colère toutes les fois qu’il pressent en France la Révolution. Quel méoris il professe pour les pauvres gens qui ne « dînent que d'une côtelette / » ,

Sérieusement, les dernières pages de son histoire révèlent une si criante injustice à l’égard de la Révolution de 1848, tant d’ignorance calculée ou involontaire des véritables causes qui produisirent nos malheurs publics, des préjugés si aveugles, chez un esprit éclairé et libéral, que la

AU PI KD DE LA MORT

rélutatiou de ces calomnies devj-ait tenter uu historien ami de la liberté.

« Passions mauvaises, soif de gain, soif de vengeance, antipathie de classe à classe, de race à race, affranchissement du contrôle des lois divines et humaines ! »> A quelle date croyez-vous que s’adresse cette protestation de Macaulay ? Est-ce au 2 décembre?

« Les riches devenus pauvres, les pauvres plus indigents qu’ils u’étqjent, des doctrines hostiles aux sciences, aux arts, à l’industrie, aüx vertus domestiques, des idées qui, si elles étaient appliquées, détruiraient en trente ans ce que trente siècles ont fait pour le genre humain... »

JÛe qui parle-t-on? Où sont ces barbares qui menaçaien* de subjuguer l’Europe, « ces barbares en comparaison desquels Attila et Alboin peuvent passer pour gens éclairés? » Ce sont les hommes de 1848 I Cet « ami du peuple » affirme qu’il serait nécessaire de sacrifier même la liberté afin de sauver la civilisation. Et en effet, il laissa sauver la civilisation au 2 décembre, sans protestation contre « le sang de la guerre civile qui ruissela dans la plus orgueilleuse capitale de l’Europe. »

Le Spectre Rouge de M. Romieu inspira cette page malheureuse qui révèle chez les Anglais le préjugé invétéré que la race Anglo-Saxonne est seule capable de supporter la liberté 1 Ainsi s’explique comment on vit un peuple de Puritains acclamer le retour de l’ère Césarienne en France, l’historien libéral , affolé de terreur , invoquer comme le dernier de nos réactionnaires « la .sécurité des propriétés et la paix des rues (1) » et lord Palmerston saluer du nom d’Auguste, l’auteur du coup d’État.

(1) Macaulay, Histoire d'Angleterre depuis le règne de Jacques

MÉMOIRBS d'exil

< Conclusion de Macaulay : liberté pour l’Angleterre , servitude pour le reste de l’Europe. Si une nation cherche la liberté, c’est un acte de brigandage qu’il faut étouffer. La civilisation pour nous autres ne peut venir que par l’esclavage. Voilà le dernier mol de l’historien anglais.

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