‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 8 sur 58 · LE VEILLEUR DE NUIT · texte numérisé non relu

LE VEILLEUR DE NUIT

C’était une impression des plus fantastiques d'entendre dans le silence des nuits la voix lamentable, sépulcrale qui retentissait sous nos fenêtres; elle ajoutait quelque chose de lugubre aux vagues .inquiétudes de l’insomnie. Rien d’humain dans cette voix. Si une porte de fer rouillée qui grince sur ses gonds pouvait chanter et parler, elle ne serait pas moins harmonieuse.

Le veilleur de nuit fait sa ronde nocturne. D’heure en heure, il chante, avec une sauvage monotonie, une cantilène du moyen âge dans le dialecte des Sagas :

La cloche a sonné dix heures I Au nom de Jésus-Christ,

Bonnes gens, endormez-vous ;

Éteignez votre feu.

Brave veilleur, éteignez les angoisses de l’opprimé, réveillez chez l’oppresseur le remords et lés furies ; rpie votre voix, glas funèbre, lui dise que son heure va sonner, que le jour de la justice commence à poindre !

L’insomnie, connaissez-vous de plus grand tourment? Les mauvaises nouvelles qui vous ont assailli dans la jour-

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MÉMOIRES u’bXIL

uée vous élreignent pendant ces heures de ténèbres et d’immobilité. On rêve les yeux ouverts, on songe à la France.

Non, rien ne peut affaiblir un seul instant la doulertr que nous cause la chute morale de la France ; pas de philosophie, d’analogies historiques, pas de résignation à la Providence, ni d’espoir prochain ou lointain qui puisse atténuer cette peine et la résolution énergique de sortir de l’enfer. Quand et comment? Qui le sait (I)?

11 est certain qu’une nation en renferme plusieurs. Il est vrai aussi qu'une partie de la démocratie est innocente des insultes commises chaque jour contre la conscience humaine; nous voyons qu’elles produisent un ahaissement non-seulement des caractères mais des intelligences. Des abîmes nouveaux se creusent sous les abîmes de la crédulité publique. Ou ne parle, on ne pense plus que par mot d’ordre. Les journaux officieux le donnent le matin ; chacun de répéter servilement tout ce qu’il leur plaît d’inventer.

Ou voudrait s’arracher à ces idées fixes, mais c’est un devoir de ne pas fuir cette douleur. La vive souffrance des âmes vraies, servira d’expiation à nos tristes temps.

Dans les heures amères ou s’écrie : « La France n’est plus qu’en exil. » A d'autres heures plus amères, voyant l'inanité de la vie du proscrit, on se dit : « La France est pourtant sur le sol natal. C’est de son propre sein que renaîtra la vie. »

Déjà on se plaisait à démontrer aux exilés que leur action était nulle hors des frontières, que leurs paroles auraient plus de poids s’ils rentraient dans le pays.

Ces doutes ne les ébranlaient pas, mais les découra-

(1) Écril le 22 juin 1858.

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