‹ Mémoires d'histoire ancienne et de philologieChapitre 10 sur 102 · D'HISTOIRE ANC IE IN NE · texte numérisé non relu

D'HISTOIRE ANC IE IN NE

BT

Nous nous étonnons de voir sur le sol de la France certains monuments bâtis au moyen âge avec des ruines romaines ; mais on a découvert en Egypte des temples construits

» Publié dans la Revue archéologique de» 15 octobre et 15 novembre 4840. — En publiant la présente esquisse dans une Revue spécialement consacrée à l'exposition des découvertes et des recherches nouvelles, nous croyons devoir avertir le lecteur savant qu'il n'y trouvera pas ce g.-nre d'intérêt, et que notre intention a été simplement de réunir dans un cadre historique quelques traits propres à caractériser et à faire aimer les études d'archéologie. Notre Polémon d ailleurs n'est pas un personnage imaginaire, comme le jeune Anacharsis; et, dans cet essai d'une restauration de son œuvre, nous avons toujours distinguo avec soin les conjectures et les rapprochements artificiels des faits établis sur les témoignages anciens. Quant aux citations, qu'il était facile de multiplier en un pareil sujet, on nous pardonnera do les avoir ménagées. Pour les inscriptions surtout, l'ordre géographique que nous suivons permettra de retrouver sans peine dans les recueils les principaux textes qui ont servi à notre travail (1840).

dans le seizième siècle avant notre ère, avec les débris d'édifices plus anciens encore. Aux temps de Salamine et de Platée, Troie n'était plus qu'un amas de poussière, entouré do souvenirs glorieux. Des peuples entiers avaient disparu de la Grèce, n'y laissant d'autre trace de leur séjour que des constructions informes, mais d'une masse en quelque sorte impérissable. A Athènes, il y avait le Pelasgicon, monument mystérieux d'un âge sanshistoirc. Ailleurs c'étaient des figures de dieux en bois ou en pierre, hideusement informes; c'étaient des plaques d'airain couvertes de caractères étranges qu'on ne savait plus lire, ou qu'une vanité complaisante reportait jusqu'aux origines de la nation. Hérodote, dans un de ses voyages, avait vu à Delphes quelques-uns de ces vieux textes sur des trépieds, déposés là, disait-on, dès les temps héroïques; il y croyait reconnaître les traits de l'alphabet phénicien, de cet alphabet primitivement commun à la Grèce et à l'Italie, et qui de l'Italie s'est répandu avec la civilisation sur toute une moitié du globe. Quatre siècles plus tard, un ami de Cicéron, le jurisconsulte Sulpicius, longeant par mer les côtes de la Grèce méridionale, y contemplait avec mélancolie ce qu'il appelle éloquemment « des cadavres de cités, » oppidorum cadavtra projecta ».

Peu de mois avant la mort du grand César, des colons romains découvrirent à Capoue, dans un tombeau, une inscription grecque où l'assassinat du dictateur sembla clairement annoncé; or, quelle fut l'occasion de cette découverte? Des fouilles, d'abord entreprises pour les fondements d'une villa, puis continuées avec plus d'ardeur dans un autre intérêt : on avait rencontré d'anciens tombeaux d'où l'on tirait des vases peints qui, sans doute, se vendaient à grands prix aux amateurs*. Ces fouilles ont été reprises sur plusieurs points de

1 Cicéron, Epislolœ ad Diversos, IV, 5.

8 Suétone, Cœsar, c. i8. Cf. Gerhard, Happorto inforno i vasi volcenli (1831), etl Elite dts Monuments cératnographiques, par MM. Lenorraanl et

LE VOYAGECR ARCHÉOLOGUE. 17

l'Italie et elles ont enrichi nos musées de véritables trésors.

11 y avait donc une antiquité pour l'antiquité elle-même, et Y archéologie n'est pas une invention de la curiosité moderne.

Toutefois l'archéologie n'a pris qu'assez tard une place dans l'encyclopédie des sciences et des lettres grecques. Les premiers historiens, préoccupés surtout du spectacle des grands événements politiques, n'ont guère décrit que les luttes de la tribune et les champs de bataille, ou, s'ils ont quelquefois peint les mœurs et les institutions d'un peuple, c'était moins d'après les monuments de l'art que d'après le témoignage des personnes qu'ils avaient pu consulter. Qu'on lise le second livre d'Hérodote, on y sera frappé de ce singulier caractère. L'historien veut nous faire connaître l'Egypte, et il est incroyable avec quelle insouciance il a souvent passé devant les plus curieux monuments de sa civilisation. Il semble devoir à Pobservation des hommes, à la tradition, presque tout ce qu'il nous apprend des sciences, des arts et de la religion pharaoniques. Thucydide, Xénophon, tous deux Athéniens de naissance, n'ont peut-être jamais écrit dans leurs histoires le nom d'un artiste ou d'un poète contemporain. Cetto école d'écrivains éminents s'attache avec prédilection à certains faits, à certains personnages d'un caractère solennel et en quelque sorte héroïque ; elle a honte, nonseulement des vérités triviales, mais des curiosités de l'art et de la littérature. On dirait quelle no compte même pas parmi les titres d'un peuple à l'immortalité les œuvres peu bruyantes, fussent-ce des tragédies comme l'Œdipe roi ou des temples comme le Parthénon. Mais, après les Xénophon et les Thucydide, il s'est formé en Grèce une école d'écrivains plus mode Witle, recueil qui vient d'être heureusement achevé après la mort de M. Lenormant,par son digne collaborateur et ami.

destes, qui, comme Philochore l, ont pris pour Uche d'exposer

sans réticence, sans omission dédaigneuse, la vie tout entière d'un peuple. Ces recueils où la géographie de l'Attique, la chronologie de son histoire, tout lo détail de ses inslitutious et de ses mœurs, sont traités avec le même respect, avec la même exactitude, s'appellent des Atlhides ; leurs auteurs ne sont pas des historiens orateurs, mais de simples grammairiens. Us n'ont pas eu sans doute, comme lo montre ce qui reste de leurs ouvrages, cette haute intelligence des affaires de la Grèce, cet art d'expression éloquente que Démosthèno étudiait dans Thucydide. Peut-être cependant ne seraient-ils pas moins lus aujourd'hui, parce qu'ils satisferaient, sur bien des points, notre curiosité devenue exigeante à l'endroit des petites choses méprisées par les écrivains do génie. On en peut juger par la Lettre do Denys d'Halicamasse à Ammœus, où un intéressant problî'ine d'histoire littéraire est discuté surtout d'après le témoignage des Atthidïs.

Après les compilateurs de chroniques locales, il y a des écrivains plus modestes encore et de plus humble origine. Ce sont les périégèles. Sous ce nom de }>vrirgètes ou exégètes ou mystagogws, on désigna d'abord les gens dont la fonction était de guider les étrangers dans une ville, dans un lieu sacré, de leur montrer, de leur expliquer les antiquités, les monuments, les traditions relatives aux vieux héros du pays. Ce sont les ciccroni de ce temps . babillards, à l'érudition aventureuse et imperturbable, sachant la date et l'auteur des statues, des peintures, l'âge des moindres pierres, la généalogie de tout personnage dont ils rencontraient le nom ou la figure ; exerçant d'ailleurs cet honnête métier sans nul souci de l'avenir ni de l'histoire. La crédulité des touristes les faisait vivre : « Si l'on avait ôté, dit Lucien, toutes les fables dont s'amusait la Grèce, les guides seraient morts de faim,

' Voy. Philochori fragmenta, par Lent et Siebelis. Lips. , 48H .

car pas un voyageur n'eût voulu, môme pour rien, entendre d'eux la vérité l. »

Quelques périêgètes cependant se sont élevés au-dessus de leur condition, ils sont sortis de leur petite ville, pour visiter le monde, c'est-à-dire le monde connu, les peuples civilisés ; ils ont écrit et publié la relation de leurs voyages. Alors on a eu des Guides du voyageur en Grèce, des Conducteurs dant les rues <f Athènes, chose, comme on le voit, bien peu nouvelle au dix-neuvième siècle Enfin, dans cette foule do petits archéologues et de collecteurs d'anecdotes, il s'est trouvé de véritables savants. Partis d'un peu plus bas, les guides pittoresque» ont rejoint Y histoire, non pas à ses plus hautes régions, mais dans la sphère où nous avons vu briller tout à l'heure les écrivains à'Atthides; à côté de Philochore est venu se placer Polémon, son succosseur dans l'ordre des temps, comme il fut son rival de célébrité ".

Polémon, fils d'Evégétus, naquit vers la fin du troisième siècle avant notre ère, dans un bourg du territoire de la Nouvelle-Ilion. On ne sait rien de son éducation, et c'est par conjectures qu'on a fait de lui un élève des grammairiens de Pergame ou d'Alexandrie. 11 eut de bonne heure sans doute le goût des voyages, il y consacra la plus grande partie de sa vie, et recueillit d'honorables distinctions dans les villes qu'il parcourut; c'est ainsi qu'on le voit tour à tour appelé citoyen d'Athènes, de Samos, de Sicyone. Il connaissait sans

1 On retrouve la fonction û'eacgète encore mentionnée parmi les fonctions sacrées d'Olympie dans des inscriptions du milieu du troisième siècle après J.-C. Voir M. Beulé, Archives des Missions scient, et litl. 1852, p. 570 el suiv., et Etudes sur te Péloponnèse (1857] p. 2G8 et suiv.

• Voir Polemonis periegetœ fragmenta. Collegit, digessit, notis auxit L. Preller. Accedunt de Polemonis vita et serions et de historia atque arte periegetarum commentationes. I.ipsix, 1838, in-8» de 200 pages. C'est le travail qni a servi de fond à celui de M. C. Muller dans les Fragmenta historié, grœc. t. 111, p. 108 et suiv., et dont nous nous autorisons ici à notre tour.

iO I. POLEMOX

doute ces villes aussi bien que la Xouvelle-Ilion \ et par ses recherches il avait répandu quelque jour sur leurs antiquités ; de tels services touchaient vivement la vanité grecque, fort prodigue de récompenses envers ceux qui savaient la flatter ».

Les nombreux ouvrages de noire voyageur offrent à première vue des titres très-variés. C'est d'abord son Voyage autour du monde (titre que les anciens entendaient dans un sens beaucoup plus restreint que nous), qui comprenait depuis l'Asie Mineure et le Pont jusqu'à Carthage ; puis des livres de polémique contre l'historien Timée, contre le géographe et astronome Eratosthène, contre l'historien Ister (que, pour le dire en passant, il proposait de jeter dans le fleuve du môme nom, sans doute en punition de quelque grosse méprise) ; des lettres à divers personnages, dont l'une à un certain Attale, en qui Ton a cru reconnaître le troisième roi de Pergame; des mémoires sur divers points d'antiquité ou de géographie. Mais en regardant de près les cent fragments ou environ qui nous restent de ces diverses compositions, on y retrouve partout le même caractère ; c'est partout de la science recueillie sur les lieux mômes, d'après les monuments ou les traditions locales ; c'est l'histoire des inventions, des arts, des mœurs, des institutions, rattachée à la topographie. Que Polémon ait dédié à un protecteur, à un ami tel ou tel de ses Mémoires, ou qu'il ait particulièrement attaqué sur tel ou tel sujet quelque savant de ses prédécesseurs, comme étaient Eratosthène et Timée, cela est fort naturel, sans doute, et fort convenable au rôle d'un voyageur érudit, qui avait pu apprendre, en parcourant le théâtre de grands événements, combien il est difficile d'être exact dans

* Exemples dans le Corpus n° 5057, et dans Rangabé, Antiq. hellèn. n<>» 741 et 742.

*Un ancien a dît de lui, comme nous dirions en français, qu'il savait bien sa ville de Dodone (fragment 30, dans le recueil de Prellcr). Quant au titre de citoyen obtenu dans plusieurs villes par la même personne, on en a des exemples dans le Corpus inscript, grœc, n' 2811*, 5674, et ailleurs.

la description des lieux que Ton n'a point vus. Eratosthène, écrivain honnête et laborieux, avait vécu à Athènes, on n'en saurait douter; mais il en parlait trop légèrement, de souvenir; de là bien des erreurs dont s'irril ait Polémon, jusqu'à dire que le savant astronome n'était pas môme allé à Athènes, hyperbole de colère qu'on a eu tort de prendre au mot. Timée le Sicilien était un grand érudit sans jugement, puisant à toutes les sources le vrai comme le faux, crédule jusqu'à la puérilité, rhéteur à l'excès dans son style. Polybc, dans son douzième livre, a cruellement relevé les méprises grossières dont ses histoires étaient semées: il lui reproche surtout d'ignorer la géographie; il trouve fort impertinent qu'on décrive les lieux qu'on n'a pu visiter et qu'on fasse do la stratégie d'après des cartes. Polémon, un siècle avant, relevait sans doute les mômes impertinences. Mais, comme on le voit, c'étaient là autant d'épisodes dans la rédaction de ses voyages. En réalité, il semble, toute sa vie, n'avoir fait qu'une chose, observer, el recueillir des documents, en rectifiant çà et là les fautes de ses devanciers. Nous pouvons donc renvoyer les amateurs d'un plus exact détail à l'excellent travail de M. Preller, sur la vie et les ouvrages de Polémon, et, quant à nous, suivre simplement ce voyageur sur les divers points de la Grèce où il reste des traces de son passage ; comme ces traces d'ailleurs sont rares et souvent à demi effacées, nous nous permettrons d'y suppléer par des témoignages plus récents, mais non moins dignes de foi. Strabon, Plutarque, Pausanias, plusieurs siècles après Polémon, visitant les mômes lieux que lui, y rencontraient de nouvelles villes, de nouveaux chefs-d'œuvre : mais ils y rencontraient aussi d'autres ruines; et les voyageurs modernes, sur un sol tant de fois exploré, découvrent encore chaque jour des objets d'art, des inscriptions qui confirment ou complètent les récits de notre voyageur. Nous nous aiderons de ces secours pour faire comprendre tout ce que, dès l'antiquité,

22 I. POLÈMON

l'archéologie prêtait de lumières à l'histoire ; car tel est en réalité l'objet principal de cette esquisse. Aussi bien le nom même de Polémon étant devenu celui du voyageur par excellence, ce n'est pas une grave licence de personniGer en lui la recherche de ces faits historiques qui n'ont guère d'autres historiens que les antiquaires.

Il y a des lieux prédestinés à la gloiro des lettres et des sciences, comme il y en a de prédestinés à la prospérité commerciale ou maritime. Dans la plaine do Troie on devait naître antiquaire et mythologue, et si quelque chose m'étonne, c'est de ne trouver dans l'histoire des lettres anciennes que deux ou trois savants natifs de ce pays. Là, en offet, on n'avait qu'à choisir entre les plus belles et les plus piquantes éludes. Aimez-vous les grands problèmes et les conjectures hardies sur l'origine des sociétés? Contemplez ces ruines échelonnées à diverses hauteurs sur les flancs du mont Ida et du mont Olympe. Les plus hautes appartiennent aux villes primitives: tout l'atteste; à mesure qu'on descend vers la plaine, on s'approche en môme temps des époques historiques. Platon avait jadis remarqué ce fait, et le rattachant au souvenir des déluges qui jadis couvrirent le monde, il supposait quo les hommes, alors réduits à n'habiter que le sommet des montagnes, avaient peu à peu suivi la retraite des eaux; ainsi les villes maritimes auraient été fondées les dernières, lorsque l'océan fut rentré dans son lit. D'autres expliquaient plus sagement, parles progrès de la civilisation et par ceux de la sécurité publique, cette tendance des hommes à quitter les montagnes pour s'établir dans la plaine, sur le bord des fleuves et de la mer 1 ; on a souvent de nos jours observé le

» Platon {Lois, livre III), cité par Strabon, Géogr., XIII, c. i.

même phénomène, et Vico en a fait une des lois de sa Science nouvelle *.

Voulez-vous, le vieil Homère à la main, étudier les champs de bataille de YJliade ? Pas un monticule, dans cet espace de quelques lieues, pas une source, pas un ruisseau qui n'ait son nom et sa légende. Seulement il ne faut pas trop se montrer sévère sur le menu détail, ni chercher une trop juste coïncidence entre l'état présent des lieux et les descriptions du poète. La topographie homérique est chose fort satisfaisante pour l'antiquaire, à une condition toutefois, c'est qu'il ne consultera là-dessus qu'un seul auteur ; dès qu'on en rapproche deux, les débats commencent, et voilà des siècles qu'ils durent. Démétrius, natif de Scepsis (c'était une ville de laTroade), avait son système sur l'application des vers homériques aux diverses localités de la plaine de Troie ; Strabona le sien ; chez les modernes, autant de voyageurs, autant de systèmes. Dans ce dédale, à défaut d'inscriptions, les monuments fourniraient d'utiles indices. Mais, dès le temps de Polémon, sans doute, il ne restait plus une seule pierre authentique de l'ancienne Troie. C'est pis encore aujourd'hui : ce qu'on avait longtemps pris pour le tombeau d'Achille, et où l'on déterrait encore il y a cinquante ans, pour M. de Choiseul, des curiosités d'un âge prétendu homérique *, s'est trouvé le tombeau d'un favori de Caracalla ; une tour grecque, où l'on avait mis l'espoir de belles découvertes, s'est trouvée n'ôtre que la base toute moderne d'un moulin à vent.

Recherchez-vous les questions moins générales dans la critique des monuments d'antiquité ? La plaine de Troie est couverte de petites villes assez riches en vieux débris et en

• Fiu du livre II, p. 292 de la traduction publiée par l'auteur de Y Estai sur la formation du dogme catholique.

« Voir Le Chetaller, Voyage dans la Troade, t. II, p. 315, et le t. III du Voyage de Choiieul-Gouffier, éd. in-8.

inscriptions curieuses. Sigée, par exemple, renferme une pierre qui devait faire un jour le désespoir des érudits européens. On y a vu longtemps l'un des premiers monuments de l'art d'écrire ; puis, regardée de plus près, la double inscription de cette pierre a laissé deviner quelque supercherie, une supercherie déjà ancienne, contemporaine peut-être de Polémon ; en effet, chez les Grecs, certains] amateurs ont eu cette manie du faux antique ; un avocat millionnaire du siècle des Antonins, Hérode Atticus, faisait graver pour ses villas des inscriptions en lettres du temps de Lycurgue ; on en possède au musée do Naples quelques échantillons l.

Enfin l'histoire seule de Troie offrait, au milieu d'obscurités dignes d'exciter l'attention curieuse d'un philologue, les plus intéressantes vicissitudes. Durant deux ou trois siècles après la victoire des Grecs, Troie paraît être demeurée sans habitants ; une sorte de malédiction plana longtemps sur les lieux profanés par l'adultère de Pàris et ensanglantés par la vengeance des Grecs. C'est seulement sous la domination des Lydiens qu'on voit se former, auprès du lieu jadis occupé par le. ville de Priam, un pauvre village sous le nom d'Uion. Là était un temple de Minerve, où les Locriens envoyaient tous les ans deux jeunes filles choisies dans les cent plus nobles familles pour expier le crime d'Ajax, qui avait souillé le sanctuaire de la déesse en y violant Cassandre. Ces jeunes filles, dit un ancien poète, « le corps et les pieds nus, balayaient dès l'aurore le pavé du temple, toujours esclaves jusqu'à la vieillesse. » Un oracle avait prononcé que l'expiation durerait dix siècles : elle finit vers le temps de Plutarque. Un grave témoignage, celui de l'historien Hellanicus, se mêle à ces fables qui entourent le berceau obscur do la nouvelle ville ;

1 Franz, Elementa epigr. gr., n° 35. Nous avons à Paris même, dans notre Musée du Louvre, d'autres monuments du luxe d'Hérode Atticus en ce genre de curiosités. Voir les Inscriptions du Musée du Louvre, par M. de Clarac, planches VH-IX.

sans doute pour flatter la vanité de ses voisins, Hellanicus de Lesbos reconnaissait en eux les descendants directs de Priam et d'Hector. Décidément Troie allait revivre : Xerxès, passant en Grèce, s'arrêtait pour sacrifier à Minerve Iliade; Alexandre, en partant pour la conquête de l'Asie, venait s'incliner devant le tombeau d'Achille et accordait aux gardiens de ces ruines des privilèges importants avec une sorte de liberté. Les successeurs du conquérant macédonien se firent un honneur de continuer la protection généreuse dont il avait donné l'exemple. Un décret des Iliens, parvenu jusqu'à nous, témoigne de leur reconnaissance envers Antiochus Soter, vainqueur et pacificateur de l'Asie. Du temps môme de notre Polémon, le frère d'Antiochus le Grand ayant été blessé à la guerre et guéri par un médecin d'Amphipolis, nommé Métrodore, un autre décret des Iliens conférait des distinctions honorifiques à Métrodoro, en souvenir de cet insigne service1. On voit quels liens étroits de clientèle et d'amitié unissaient les nouveaux Troyens avec la dynastie macédonienne; mais cette prospérité devait durer peu. Déjà Polémon avait pu voir Lucius Scipion sacrifier, après Xerxès, après Alexandre, après les rois de Syrie, sur l'autel de Minerve ; de tels hommages étaient des menaces. Ilion fut bientôt enveloppée dans la ruine d'Antiochus ; au milieu du deuxième siècle elle n'offrait plus que des cabanes couvertes de chaume. On dit que les Gaulois nos ancêtres l'avaient prise pour but d'une expédition, espérant s'en faire une place forte ; mais la voyant faible et sans remparts, ils l'eurent bientôt abandonnée. Dans la guerre contre Mithridat^, Fimbria s'en empara après onze jours de siège ; comme il se vantait d'avoir en onze jours fait plus que n'avait fait Agamemnon en dix ans avec mille vaisseaux, a C'est, lui répondirent les Iliens, que nous n'avions pas Hector pour nous défendre. » Le farouche Sylla fut tou-

1 Corpus inscr. grœc, n» 3596.

ché apparemment des malheurs d'Ilion et de son imperturbable patriotisme : il la releva une fois encore. César, puis Auguste, ajoutèrent aux bienfaits do Sylla, en mémoire d'Alexandre, sans doute, et aussi en mémoire de Vénus etd'Enée que, de jour en jour, on s'habituait mieux à considérer comme les auteurs du peuple romain. C'est, en effet, vers lo temps de notre voyageur que se répandent et s'établissent, moitié parle zèle des Grecs érudits et flatteurs, moitié par la crédulité du peuple, les traditions qui rattachaient les origines de Rome à celles de Troie. César les invoquait sérieusement dans l'oraison funèbre de sa tante Julia ; Tite-Live, qui doutait peutêtre de la vérité de ces fables séduisantes, affirmait du moins que Rome avait le droit de les imposer au monde, comme elle lui imposait ses lois. Après V Enéide on no douta môme plus, et Troie fut désormais considérée comme le berceau de Rome. A seize ans, Néron, à titre de descendant d'Enée, plaidait devant le tribunal de Claude en faveur des liions \ et leur faisait restituer de vieux privilèges. Au temps de Pline, Troie était redevenue la ville des souvenirs et des reliques : on y montrait la lyre de Pâria, l'échiquier de Palamède 8 et une lettre écrite sur papyrus par Sarpédon le Lycien, l'un des héros de V Iliade \

On ne saurait dire aujourd'hui si Polémon se laissa séduire à ces complaisances envers les vainqueurs de la Grèce, ni s'il croyait bien sérieusement comme quelques-uns de ses contemporains, à l'origine grecque de Romulus ; mais je pense qu'il écoutait volontiers les contes où se reflète, au moins, d'une manière naïve, la croyance vujgairc, et à ce titre il avait pu recueillir, avec une exactitude qui n'était pas de la crédu-

« Tacite, Annales, XII, 58.

* Voir, dans la Revue archéol., t. III, p. ÔOÔ, la Lettre de M. Rangabé à M. Letronne sur une Insn iption grecque du Parthénon.

■ La plupart de ces faits sont réunis, soit dans Strabon, soit dans l'introduction de M. Boeckh, entête des inscriptions de la NouvtU* Troie.

LE VOYAGEUR ARCHEOLOGUE. Î7

iité, certains mensonges qui se propageaient par le monde, au leraps de la conquête romaine, pour la favoriser ou la consacrer.

Voici d'autres traditions du môme genre, qu'il recueillait sans y croire. A Sminthe, dans la Troade, était un temple d'Apollon Smînthien, c'est-à-dire Dieu des rats. Selon les gens du lieu, un certain Crinis, prêtre d'Apollon à Chrysé, s'était attiré la colère de ce dieu ; celui-ci envoya dans les champs deCrinis une armée de rats qui les ravagèrent ; puis, voulant arrêter lo fléau, il vint sans se faire connaître chez Ordès, chef des troupeaux de son prêtre, tua tous les rats à coups de flèches, puis se découvrit à Ordès et lui ordonna d'annoncer ce miracle à Crinis. Justement reconnaissant, Crinis fit construire en l'honneur d'Apollon, vainqueur des rats, le temple que desservait ce Chrysès dont l'imprécation ouvre si dramatiquement X Iliade.

Ailleurs Polémon notait que la statue de Bacchus, à Chio, se voyait enchaînée, comme à Erythres celle de Diane, parce que, selon l'opinion vulgaire, les statues des dieux s'évadaient quelquefois et couraient le monde. Ainsi les Romains croyaient par des formules religieuses décider les dieux d'une ville ennemie à la quitter pour se rendre dans leur camp l. Polémon avait vu quelque part une statue d'Apollon gastronome; une autro d'Apollon béant ; cette dernière avait sa légende, quo Pline nous a conservée, en la rapportant à Bacchus au lieu d'Apollon. Elpis de Samos étant débarqué en Afrique, un lion se présente à lui, la gueule béante. Elpis s'élance sur un arbre en invoquant le secours de Bacchus, alors le lion se couche au pied de l'arbre, toujours la gueule béante, mais cette fois avec une expression pitoyable ; le pauvre animal avait un os engagé dans la mâchoire. Elpis des-

1 Voir sur ce sujet la dissertation spéciale d'Ansaldi : De Romana tutelarium deorum in oppugnationibus urbiwn évocation*, 2«éd., Venue, 1756.

28 1. PULÉM05

cend de l'arbre et lui arrache cet os ; le lion reconnaissant, tant que le navire d'Elpis resta sur le rivage, apportait chaque jour à son bienfaiteur le produit de sa chasse. De retour à Samos, Elpis y consacra la statue de Bacchus béant. Changez les noms des divinités, ne dirait-on pas quelque légende chrétienne du moyen âge ?

Enfin Polémon, apparemment, ne dédaignait pas même les contes de bonne femme, quand il écrivait que la poule d'eau est douée d'une telle sensibilité à l'endroit de l'adultère, que si son maître est menacé do certain malheur conjugal, elle s'étrangle pour l'en avertir. Nous irions loin à vouloir le suivre dans ces petites digressions. Revenons à l'histoire sérieuse dont les monuments abondent à chaque pas que va faire notre archéologue hors de son glorieux pays.

S'il n'admet pas le fabuleux blason qui rattache la généalogie des Romains à celle de Vénus et d'Enée, il y a du moins des pièces authentiques où les rapports présents do Homo et do la Grèce se montrent au grand jour. A Téos, en Ionic, on lit sur la place publique le dossier presque complet d'une négociation concernant le droit d'asile dont jouissent lesTéiens. L'affaire se traite en 193, lorsque Polémon a v ingt ans peutêtre ou environ. Vingt villes grecques ont, par autant de décrets confirmé ce droit d'asile. Le roi Antiochus le confirme également; mais que seront les vingt décrets et l'autorisation du roi Antiochus, si les Romains n'y consentent? Heureusement Rome a parlé. Par une lettre aux Téiens, lettre dont nous avons la traduction grecque, M. Valérius Messala, préteur, les tribuns et le sénat ont promis de respecter et de faire respecter l'asile. Malgré la dignité affectueuse du lan gage, on sent dans cette dépêche la puissante main du peuple qui ne protège que pour dominer l. Rome n'a pas plutôt

> Voir, pour plus de détails sur ce sujet, noire Mémoire sur les Traites publies chez les Grecs et les Romains, dans le l. XXIV, t" partie, du Recueil de l'Académie des luscriplions (nouvelle série).

paru en Grèce, qu'elle y a pris le premier rang, et pourtant Carthage la menace toujours, malgré sa défaite à Zama. Que Carthage succombe, Rome n'aura plus de rivale. On proclame déjà ses généraux sauveur* du pays qu'ils oppriment on élèvera bientôt des autels à Rome et au peuple romain » ; il sera môme permis d'offrir les honneurs divins aux gouverneurs proconsuls, à de simples citoyens romains. Mais, chose remarquable, dans leur humiliation, souvent volontaire, las Grecs seront traités encore avec quelque respect. Un siècle après cette lettro de Messala aux Téiens, je vois le sénat traiter comme de puissance à puissance avec une toute petite île des Sporades. Les habitants d'Astypalée envoient en Italie des commissaires pour conclure une alliance ; un sénatus-consulte décrète l'alliance dont les termes sont acceptés par Astypalée ; on croirait voir la république de Saint-Marin concluant un traité avec la France ou avec la Grande-Bretagne.

Toutefois, les mœurs de l'Italie s'imposent moins vite que ses armes à la Grèce conquise. Dès le temps de Ménandreon avait entendu parler à Athènes de ces combats de gladiateurs récemment introduits dans les fôtes de Rome : « Nous sommes plus malheureux que les gladiateurs en champ clos, » disait alors un personnage de comédie ; mais il se passe plus d'un siècle avant que ces jeux barbares s'établissent dans les pays grecs, et c'est toujours par les Romains qu'ils y sont introduits. Entre autres spectacles offerts par Sylla aux Asiatiques réunis dans Ephèse, on trouve des combats de gladiateurs et d'athlètes ; on en trouve à Corinthe, avec la colonie qu'y envoie Jules César ; et là ils devinrent l'objet d'une vive passion. 11 parait même que l'émulation gagna un jour le peuple d'Athènes. Lorsqu'un orateur lui proposa d'imiterles

1 Inscription en l'honneur de T. Quinclius Flamininus, a Gyttaéa, dans le Péloponnèse. Corpus inscr. grcec, n^ 1525. Cf. ci-après, p. 78 et suiv.

s Voir Le Bas, Explication d'une inscription grecque de Vil* d'Egine. Taris, 1842, in-8.

fêtes sanguinaires de Corinthe,un philosophe s'écria, dit-on, dans l'assemblée : ci Athéniens, avant d'appeler les gladiateurs, renversez donc l'autel de la Pitié. i> L'autel resta debout, et Athènes eut des gladiateurs ; mais cela se passait seulement au premier siècle de l'empire.

Les Athéniens n'aimaient pas lo sang ; et s'ils l'avaient plus d'une fois versé, c'était du moins pour d'apparentes raisons d'Etat. Les jeux mêmes d'athlèles répugnaient à leur humanité, ou, si l'on veut, à leur élégante mollesse. J'en juge par l'amère dérision qu'en a faite un poète de la comédie nouvelle ; il fallut trois cents ans, le contact et presque l'invasion d'une société toute romaine pour leur faire accepter les divertissements du cirque. C'est à la même date que se rapportent le petit nombro de monuments où sont mentionnés des jeux de gladiateurs à Mégare, à Milet, à Aphrodisias en Carie, à Ancyre en Galatie, où on les voit aussi joints à des combats de taureaux. Mais on n'a pas, que je sache, trouvé les traces d'un seul amphithéâtro construit par des Grecs et pour eux avant la conquête des Romains : c'est là un fait honorable pour les mœurs grecques et que l'on no saurait trop remarquer l.

Au contraire, dès lo temps de Polémon, la Grèce était couverte de théâtres. On en peut compter plus de cent connus par les ruines qui en restent ou par des témoignages certains*. Rien n'égalait l'émulation des cités helléniques pour les exer-

' Corpus inscr. grœc, n«* 1053. 2511, 2710; 2880, 2889, 2750*, 4057, où la mention des jeux de gladiateurs est presque toujours accompagnée de quelque nom romain, preuve que les Grecs y avaient rarement l'initiative. Les autres textes relatifs à ces jeux en Grèce sont réunis par M. Welcker, Sylloge, p. G2, 05; et par M. Lelronne, à l'occasion d'un monument inédit, dans un article de la Revue archéologique du 15 avril 18JO. Comparez quelques faits réunis par M. Wallon, Histoire de l'Esclavage, M, p. 132.

" Voir Welcker, ta Tragédie grecque dans ses rapports avec le Cycle, p. 1298 et suiv.

cices du gymnase et surtout pour les fêtes de l'intelligence . Sur les côtes seules de l'Asie Mineure d'innombrables fragments d'archives municipales attestent quelles dépenses s'imposaient les habitants des plus humbles villes pour honorer leurs fêtes par la lutte des artistes les plus distingués. La seule Téos, patrie d'Anaeréon, nous en fournira des exemples. Elle avait des concours de musique, do déclamation pour tous les genres, et elle était même devenue lo chef-lieu d'une corporation d'artistes dont l'existence nous serait à peine connue sans le témoignage des monuments ». Cette corporation renfermait des musiciens et des acteurs. Placée sous la tutelle particulière du dieu Bacchus, dont les fêtes se célébraient ordinairement par des représentations dramatiques, elle s'intitulait Synode des artistes de Bacchus pour flonie et VHeile»pont; mais on voit qu'en réalité ses services s'étendaient au delà de ces deux pays. En effet, d'autres confréries analogues se rattachaient au synodo de Téos, d'abord à Téos même celle des artistes auxiiiaires, sans doute recrutée tous les ans par de nouveaux venus de diverses écoles grecques ; puis à Pergame, celle des attalistes plus spécialement placée sous la protection des Eumènes et des Attales; celle de l'Isthme, de Méméo, de Delphes, de Thespi es. Toutes étaient, en vertu d'un oracle d'Apollon, également inviolables, en temps de paix comme en temps de guerre ; chacune avait ses fonctionnaires, ses règlements, ses revenus ; elle pouvait décréter des distinctions honorifiques à ses protecteurs et à ses bienfaiteurs.

» Les principaux textes relatifs aux artistes Je Bacchus sont réunis par Grysar, de Tragœdia circum tempora Demosthenis (Cologne, 4830, in-4); et par M. Boeckli, dans son riche commentaire sur la première des inscriptions relatives à Cralon, Corpus, u° r»0G7 (voir aussi nos Mémoires de iitt. fl«c, n. XVII, p iOO). Quant au dernier trait de notre esquisse, voir le fragment 95° de Polémon. Sur la mise en scfcne chez les anciens, on peut lire trois savants articles de M. Magnin, dans la Revue des Deux-Mondes (1" septembre 1839, 1» avril et 1" novembre 1840).

Ainsi un joueur de flûte, natif de Chalcédoine et nommé Craton, deux fois prêtre du synode de Téos et ordonnateur des jeux, d'ailleurs bon chef de troupe, ayant rendu à ses confrères et administrés d'éminents services par sa générosité personnelle et en appelant sur eux les bienfaits des Attales, les artistes du grand synode lui ont successivement voté des couronnes avec proclamation au théâtre et dans les repas de corps, trois statues, dont une à Téos, l'autre à Délos, la troisième au lieu qu'il choisira lui-môme, enfin un trépied destiné à être placé sous sa statue, dans le temple de Bacchus, à Téos. Les attalistes ont ajouté, pour leur part, à ces honneurs, et l'exemple a été suivi par ceux de llsthme et ceux de Némée. Tant de reconnaissance stimula sans doute le zèle bienfaisant de Craton. En mourant il légua aux attalistes des sommes considérables pour les dépenses de leurs fêtes ; l'emploi de ces sommes était réglé par un acte spécial qu'approuva le roi de Pergame. Craton laissait encore à ses anciens confrères un mobilier dont l'inventaire minutieux était annexé aux deux pièces précédentes. Il s'est conservé de cet inventaire quelques lignes où je remarque, entre autres curiosités, des tapis, une lampe à deux mèches, un bouclier et une lance; c'étaient donc, à n'en pas douter, des ustensiles de théâtre. Polémon s'intéressait dans ses visites à tous ces détails, et c'est peut-être dans le magasin de quelque théâtre comme celui de Craton qu'il avait vu ces épées, qu'il nous montre fabriquées tout exprès pour que la lame, au moindre effort, rentrât dans le fourreau. Ajax en avait une ainsi faite lorsqu'il se donnait la mort dans la pièce de Sophocle. Combien est vieux le secret de se tuer au théâtre sans danger pour la vie !

Cette société des artistes, que Polémon avait vue si florissante sous la protection des Attales, changea plusieurs fois de chef-lieu et aussi do fortune, pendant les révolutions qui ravagèrent l'Asie avant l'établissement déûnitif des Romains,

LE VOVAGEIR ARCHÉOLOGIE. 33

mais il ne paraît pas qu elle ait un instant cessé de desservir les théâtres grecs de l'Orient ; on la retrouve sous les empereurs à Smyrne, à Aphrodisias, à Athènes; elle avait alors des affiliés dans les artistes latins, et le féroce Commode compte parmi ses derniers protecteurs. C'était, à ne partir que du temps des Attales, cinq siècles de durée. D'abord salariés par les républiques comme jadis chez les Athéniens, puis constitués en corps presque indépendants, les artistes allaient retomber sous l'étroite dépendance du despotisme impérial *. L'époque des synodes est peut-être la plus brillante de leur histoire, comme c'est la plus négligée par les historiens. Nos confréries dramatiques du moyen âge eurent une vie moins longue et moins glorieuse ; et quant à la Société du Théâtre- Français, si riche en noms illustres, sommes-nous sûrs que dans vingt siècles la postérité lise encore les registres de ses délibérations, comme nous lisons aujourd'hui dans le Musée du Louvre 3 le décret rédigé en l'honneur de Craton par les ancêtres de Lekain et de Talma ?

La Carie et les provinces les plus méridionales de la mer Egée, Rhodes, la Crète, la Syrie, n'étaient guère moins riches en monuments et en souvenirs que les villes ioniennes; mais de cette partie du journal de notre voyageur il reste à peine deux lignes. Je no vois pas môme sûrement qu'il ait été en Egypte. Comment croire pourtant, s'il ne fut point élevé à

i Voir Orelli, Inscr. lal., n°» 884. 2203, 2025, 2027. Le Beau, dans les Mémoires de f Académie des Inscriptions t. XXXI. p. 58-01, el, pour plus de détail sur ce sujet, nos Mémoires de littérature ancienne, n° XVII, p. 409.

« Voir le fac-similé de ce marbre précieux dans le recueil de M. de Clarac, Inscriptions du Musée du Louvre, pl. XXXIV.

:u I. POLK.MO*

Alexandrie, qu'il n'ait pas du moins visité l'école où brillaient alors tant de personnages célèbres : Hipparqueet Eratosthène dans les sciences; Aristophane dans l'érudition ; Apollonius et Nicandre dans la poésie? Alexandrie d'ailleurs était sur la route de Cartilage, où nous le verrons tout à l'heure. Entre ces deux villes Cyrene offrait un repos utile avec une ample collection dVeuvres curieuses h observer pour un antiquaire. Au reste, même h Alexandrie, la bibliothèque du Musée ne devait pas seule retenir notre voyageur; il aimait à déchiffrer sur le marbre ou l'airain les vieux textes de lois, les traités, les dédicaces, les épitaphes, et en Kgypte le contact de deux civilisations donnait un double intérêt aux monuments de ce genre; ils étaient souvent bilingues ou même trilingues, comme la fameuse inscription de Rosette, qui fut gravée précisément vers cette, époque *. Qui nous dira aujourd'hui si l'attention des touristes philologues allait jusqu'à recueillir à côté des textes grecs les traductions hiéroglyphiques et démotiques ; s'ils consultaient quelquefois le collège des interprètes sur le secret de ces laugiu-s mystérieuses ? Pour ma part, j'en doute fort ; telle était l'insouciance des Grecs pour les langues barbares, telle était l'inclination des autres peuples à se faire grecs pour cnmpr >;:dre Homère dans sa langue 1 Dans la foule d'écrit- sur la grammaire qu'ont produits les écoles grecques, je n'en vois qu'un s ul qui semble attester quelque souci de cette comparaison entre les idiomes, devenue aujourd'hui une branche nouvelle et féconde des connaissances humaines : c'est le traité de l)idyme.s«r la langue d<* Humains, dont il reste quelques fragments; mais le latin avait pris, grâce à la conquête romaine, une si grande importance dans le monde, qu'il fallait bien se relâcher un peu

1 Notis pondons ii Paris le fra^tnent .l'un monument semblable, mais trop mutilé pour offrir un sérieux secours à la philolnpif epyplienue. Voir la Sotir.edes monuments égyptiens du Louvre, par M de ttougé (2* éd., 185i), p. 9«, u.

LE VOYAGKUK ARCHÉOLOGUE. 35

à son égard du dédain où Ton enveloppait tous les autres idiomes étrangers D'ailleurs, chose remarquable et trop peu remarquée, dans l'antiquité comme de nos jours, ce n'est pas d'ordinaire par les savants que se développe cette connaissance des langues ; les relations du commerce en font naître le premier besoin. Les grammairiens ne viennent que bien longtemps après les interprètes. Ceux-ci sont constitués en Egypte dès le sixième siècle avant notre ère ; on en retrouve plus tard sur toutes les frontières grecques ou romaines, dans tous les comptoirs où s'échangeaient les marchandises de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique ; on cite môme une ville de la Colchide, où cent trente interprètes desservaient le commerce romain avec soixante et dix ou, selon d'autres, trois cents nations do l Oricnt. En Italie, où le latin* s'était formé de divers idiomes primitifs, l'osque était familier à beaucoup de Romains; l'étrusque était appris par quelques jeunes citoyens comme langue des vieux rituels. Le grec, ptus tard, remplaça l'osque et l'étrusque, et les grammairiens romains nous laissent voir quelque chose de l'heureuse influence que ces études exerçaient naturellement sur le progrès des théories grammaticales. La traduction des livres hébreux, dès le temps des Ptolémées en Egypte, celle des livres hébreux et chrétiens sous l'empire, mettaient en contact des langues bien autrement diverses de génie : c'était à ron verser les petites théories des grammairiens occidentaux. Il n'en fut rien cependant ; on n'apprit de l'hébreu que tout juste co qu'il en fallait pour le métier do traducteur. On n'y chercha pas de quoi éclairer les procédés généraux do l'esprit humain dans la formation du langage ; cette insouciance devait durer jusqu'à la renaissance des lettres *.

1 < Opéra data est, » dit noblement saint Augustin (dé Civitate Dei, xix, 7), « ut imperiosa civitas non solum jugum, verum etiam linguam suara, « domitia gentibus per pacera socielatis imponeret. »

* Tous les textes relatifs à la connaissance des langues étrangères chex

36 I. POI.KMON

Si Polémon ne savait rien dos idiomes nationaux de l'Egypte, sans doute il ne savait pas mieux le phénicien ou le numide de Carthage ; heureusement cette ville lui réservait d'autres sujets d'études que les livres de Magon sur l'agriculture et les autres richesses des bibliothèques que les Romains distribuèrent, quelques années après, aux petits rois de l'Afrique l. L'autre partie du butin de Carthage, les objets d'art, les offrandes de tout genre ornaient encore la puissante cité dans l'intervalle des deux dernières guerres puniques. C'étaient rarement des œuvres d'artistes carthaginois, presque toujours des statues ou des peintures enlevées aux villes grecques. Scipion Emilien, après sa victoire, convia les Siciliens et les Italiens à venir reprendre ce qui avait pu échapper aux flammes, nimère y retrouva sa statue personnifiée sous les traits d'une femme, et celle du poète Stésichore ; Ségeste, sa Diane; Agrigente, le fameux taureau de Phalaris. a La destinée de ces admirables statues de la Sicile, dit un savant écrivain, est tout à fait singulière. Transportées de Sicile à Carthage par la victoire, une autre victoire les rend à la Sicile; le pillard Verrès les conduit à Rome, d où un autre pillard, Genséric, les emporte et les ramène à Carthage, d'où elles avaient été enlevées six siècles auparavant K »

La seule note qui nous reste des observations do Polémon, à Carthage, prouve à quelles minuties descendait sa curiosité; il avait consacré un chapitre, peut-être tout un livre, aux péplus, c'est-à-dire à ces longs voiles ou manteaux dont les Grecs, dès le temps d'Homère, décoraient souvent les statues de leurs divinités. L'un do ces péplus, orné de figures en broies anciens sont réunis dans une dissertation intéressante de M. J. F. Cramer sur ce sujet. Stralsund, 1844, in-4. Comparez ci-après le morceau sur l'Etude delà langue latine chez les Grecs dans f antiquité.

« Pline, Hist. nal., I. XV11I. c. v, p. '204, éd. Sillig.

* Dureau de La Malle, Recherches sur la topographie de Carthage (Paris, 1835, in-8), p. 99 et 100.

LE VOVAGKLR ARCHÊOLOttr t. 37

derie qu'Aristote avait brièvement dépeintes dans des épigrammes en distiques réunies sous le titre collectif de IUzac;, était l'ouvrage d'un artiste de Sybaris. Celui-ci l'exposa dans le temple de Junon Lacinienne, dont la fête réunissait tous les habitants de l'Italie. Là, Denys l'Ancien s'en empara un jour et le vendit aux Carthaginois , pour le prix énorme de cent vingt talents. On ignore si les Romains restituèrent à la déesse ce précieux tissu. Ainsi Polémon ne s'est pas seulement occupé des peintres et des statuaires : les artistes de tout genre obtenaient quelque mention dans son journal, et, en chaque genre, les plus humbles comme les plus illustres apparemment ; car ceux que nous trouvons nommés dans ses fragments sont tout à fait inconnus ; mais rien n'est petit pour les amateurs d'antiquités.

En Sicile, où nous pouvons sans invraisemblance le faire aborder après une excursion dans la capitale des Carthaginois, Polémon retrouvait bien des souvenirs de Carthage et de ses conquêtes, mais encore plus de fables et do monuments grecs. Ici encore j'admire la profondeur et la variété de son érudition, qui s'étend depuis la plus ancienne histoiro des villes et la description des lieux célèbres jusqu'aux petites superstitions locales. Pourquoi ne pouvons-nous lire aujourd'hui de sa relation pittoresque qu'une page sur les dieux Palici? Pourquoi faut-il que l'on ne sache plus comment Polémon retrouvait, dans la patrie même de Théocrite, les origines du poème bucolique, et ce qu'il pensait des traditions relatives au Sicilien Daphnis? On aimerait aussi à le suivre au tombeau d'Archimède, à lire avec lui l'inscription alors récente, qu'un siècle et demi plus tard Cicéron y recherchait avec peine sous les broussailles1. Rome alors occupait déjà Syracuse, mais Archimède n'y était pas encore oublié.

Rome, toujours Romel Co nom fatal que, dès son enfance,

» Tusculanœ quœstiones, V, 23.

38 I. POLÈ.MON

Polémon devait entendre prononcer avec terreur, ce nom le poursuit partout, à Téos, à Alexandrie, à Carthage, en Sicile. Lo voilà près du contre de la puissance romaine ; s'y laisserat-il attirer par cet invinciblo charme qui nous entraîne au spectacle des grandes choses, même quand ces grandes choses sont pour nous un reproche ou uno humiliation ? Quelques traits de ses ouvrages le montrent si bien instruit des fables du Latium, qu'il faut croire du moins qu'il séjourna beaucoup en Italie. C'est le temps où y vieillissaient, comme otages, mille Achéons et parmi eux Polvbe, que Polémon avait déjà pu voir, dans Alexandrie, à la cour du roi Plolémée Epiphane. Voilà pour notre archéologue un diguo introducteur auprès des Scipions; mais aussi le vieux Caton est là, avec 3a haine contre les Greds et contre leur langue qu'il n'a pas encore apprise. Pour lui, tous ces hommes sont des brigands et des empoisonneurs*. Il parait pou sensible au sorvico que leur érudition veut rendro à Rome en décorant son berceau des glorieuses fables do Troie. Polémon fera bien de descendre vers la grande Grèce à Rhégium, à Sybaris, à Tarente, à Héracléo, il y trouvera une hospitalité plus sûre. Ces cités sont demeurées toutes grecques, avec la permission do leurs vainqueurs ; elles rédigent en grec leurs actes publics, elles adorent leurs héros fondateurs, qui sont quelquefois des capitaines d'Agamemnon. Arrivé en Mcssapie, Polémon n'a plus qu'à traverser un étroit bras de mer, le voici à Ithaque, dans le royaume d'Ulysse. Encoro quelques heures, et il touchera la côted'Épire ; c'est l'un des plus vénérables lioux de la Grèce, celui peut-ôtre où parurent les premiers Hellènes. L'oracle de Dodoue est un do ceux d'où partirent, dès la plus haute antiquité, ces voix mystérieuses qui lançaient les peuples

1 Voir surtout les curieuses paroles citées par Pline, Hist. nat., XXIX, 7. Cf. Van Bolhuis, Diatribe Ull. in M. P. Catonis Censorii quœ supersunt scripta et fragmenta, p. 194.

helléniques sur les pays ouverts à leur génie civilisateur ». Mais à Dodone comme à Carthago, c'est nous qui cherchons les secrets do l'histoire ; Polémon tout simplement observe et recueille des faits.

Voici, par exemple, une œuvre d'art assez étrange, qu'il a ainsi décrite sans emphaso : « Il y a, dit-il, à Dodone (dans le temple de Jupiter) deux colonnes voisines et de même hauteur ; sur Tune des deux est un vase d'airain à peu près de la dimension de nos chaudrons, sur l'autre une statue d'enfant tenant un fouet à la main droite ; c'est à la droite de cet enfant qu'est située la secundo colonne, (juand le Yent souffle, les lanières du fouet, qui sont cependant en métal, sont soulevées comme des lanières en cuir, et vont frapper le vase; cela dure tant que le vent souffle. » Cetto œuvre était une offrande de Corcvréens. Du temps deStrabon, soit qu'on l'eût en effet changée en quelque partie/soit que l'imagination du narrateur ait augmenté lo fait de quelques accessoires fabuleux, il n'est plus question de deux colonnes. La statue repose sur le vase même (apparemment renversé ); le fouet qu'elle porte se compose do trois chaînes do métal terminées par un houton et un osselet, et la durée du son est tello , que l'on peut, avant qu'il cesse, compter jusqu'au nombre de quatre cents. De là est venu le proverbe : C'est un fouet de Corcyre, pour désigner les gens babillards. Trois siècles plus tard, la tradition s'est encore altérée. Des Pères de l'Eglise font de l'offrande des Corcvréens une machine sacrée dont les sons inspiraiont la prophétesse de Dodone. On se souvenait vaguement alors que jadis, dans le môme temple, dos cloches disposées d'une certaine façon servaient au charlatanisme des prêtres pour rendre au peuple de prétendus oracles. Des deux récits confondus s'est formé le troisième, qui les défigure

i Voir la-dessus les observations rie M Brunet rie Presle, dans son Memoire sur les Etablissements des Grecs en S . île (Paris, 18iô, in-8;, j.. 75.

40 I. POLKMOK

également l'un et l'autre. C'est ainsi que souvent les chefsd'œuvre de l'art deviennent peu à peu des merveilles, ou, pour mieux dire, des miracles. Nous ne savons pas assez aujourd'hui combien l'histoire des temps primitifs est pleine de ces métamorphoses.

Si, au lieu de gagner par le continent Delphes, cot autre sanctuaire des superstitions grecques, nous redescendons par mer dans le Péloponnèse, nous trouverons parmi les notes de noire voyageur certains traits de mœurs plus caractéristiques encore. Ce sont des épigrammes comme celle-ci sur la ville d'Elis : a Élis boit et ment ; ainsi fait chaque Elien chez lui, ainsi toute la ville; »et cette autre, probablement relative à quelque habitant d'Elis : «Au buveur Arcadion, ses fils Dorcon et Charmyle ont élevé ce tombeau près du chemin que tu vois. Le bonhomme est mort, ô passant, en buvant tout pur en une large coupe. » On croira peut-être que de telles plaisanteries couraient les almanachs poétiques du temps, mais ne s'inscrivaient pas sur les monuments ; ce serait une erreur. Les marbres nous en ont conservé d'aussi étranges, et que la volonté môme du mort a souv ent fait inscrire sur son tombeau. Ici c'est un mari qui se plaint d'avoir été tué par l'amant de sa femme (le monument est à Paris, au Musée du Louvre ') ; là, un élégant à bonnes fortunes qui se vante de mourir regretté des belles; ailleurs, c'est un épicurien qui traite de vaine chimère la croyance aux dieux. Mais souvent aussi, il faut le dire, des pensées nobles et touchantes ont traversé les siècles sur la pierre où une main obscure les avait gravées. Au premier rang je citerai celle de l'immortalité de l'âme, qui se renouvelle sous cent formes diverses; puis ces pieuses formules, sur la tombe d'un jeune homme de vingt ans : « Eutychus, jadis l'espoir de ses parents, maintenant leur

1 Corpus inscr. grœc, n° ; de Clarac, Inscriptions du Musée du Louvre, pl. Ll.

chagrin ; » sur celle d'un enfant de trois ans : « Heureuse pierre qui renferme un tel trésor ! » Un mari compare en vers élégants les vertus de sa femme à colles de Pénélope ; une jeune esclave, une pauvre nourrice reçoivent des hommages qui respirent la tendresse chrétienne. « Il n'y a qu'une belle chose en la vie, dit un de ces païens dont nous parcourons les tombes, c'est la bienfaisance \ » J'aime encore mieux cela que l'emphase de Pline : « Deus est mortali juvare mor talent, C'est être Dieu que secourir les hommes*. »

Beaucoup d'humbles sépultures ne se distinguent que par la brièveté, par la recherche malheureuse ou par la barbarie du style; il n'importe, qualités ou défauts, ce sont des traits dignes de l'observateur. « L'homme, dit un célèbre archéologue, ne croit pas mourir tout entier s'il laisse de lui-môme quelque souvenir, et quand il ne l'attend pas du témoignage de l'histoire ou des productions de son génie, il veut au moins qu'un marbre annonce à la postérité quelque édifice élevé par ses soins, quelque présent de sa munificence, ou qu'une inscription gravée sur l'urne funéraire y fasse foi de son existence passée \ »

L'Anthologie grecque contient plusieurs centaines do ces pièces qui, sans doute, ne sont pas toutes des jeux d'esprit. Les successeurs modernes de Polémon en ont recueilli un grand nombre dans les cimetières de l'ancien mondo. Ce n'est pas, à mon sens, la moins intéressante partie do leurs recueils. Le testament des hommes d'Etat est dans Thucydide

• Corpus, n» 5545, inscription de l'ergamc. Pour les epigrammes qui précèdent, voir la Sylloge de Welcker, n°» 8, 14-16, 5G, 50, 60, 75, 186. Je ne parle pas des épilaphes d'animaux, bien qu'on en ait d'assez nombreux exemples. Voir le môme recueil, n° 102. — Ai-je besoin d'ajouter que ma traduction de ces petites pièces émousse tristement, quelque effort que j'y mette, les traits de l'original ?

* Hist. naMI.c. V.

3 Lanzi, Saggio di lingua elrusca, t. I, p. 1.

et dans Tacite ; mais le tostament du peuple est sur ces pierres , non moins honorable pour l'antiquité que bien des pages do ses historiens *.

Nous sommes bien prèsd'Olympio, ou plutôt, puisqu'il n'y avait point do ville de ce nom, nous sommes près du temple de Jupiter Olympien, ce grand rendez-vous de toutes les vanités, de toutes les ambitions do la Grèce. Polémon taisait Thistoiro des jeux divers que comprenait la solennité olympique; il décrivait les merveilles des arts déposés dans le temple et dans les édifices voisins. A Sicyone. il visita une riche galerie de tableaux; c'était le moment favorablo pour étudier la peinture grecque, car elle venait d'atteindre, sous Alexandre et ses successeurs, le plus haut point de perfection, et les Romains, peu curieux do beaux-arts, ne dépeuplaient pas encore les musées de l'Orient pour enrichir leurs monuments publics ou leurs villas. En sortant de Sicyone, Polémon put admirer, à Corinthe, les nombreuses merveilles de l'art que bientôt après dévastèrent les soldats de Mummius. J'ai hâte d'entrer avec lui dans Athènes, mais je ne puis m'erapôcher de transcrire auparavant, d'après la relation de notre antiquaire, cette anecdote qui peint au naturel Padmirable enthousiasme des Grecs pour les chefs-d'œuvre : « Alors florissait l'écolo de Sicyone, et on la regardait comme seule dépositaire des traditions du beau , au point que le

1 Sur ce point il y aurait a faire de curieuses comparaisons avec les monuments modernes. L'histoire des morts a eu des vicissitudes intéressantes et tout à fait dignes de trouver un historien. Qu'il me suffise de renvoyer ici à quelques ouvrages où l'on peut se faire une idée de. notre epigraphie funéraire : 1° Le Champ du repos ou Cimetière Mont-Louis, par MM. Roger p'ere et fils, 1810, 2 vol. iu-8; 2° Pecucit de tombeaux des quatre cimetières de Paris, parC.-P. Arnaud, 1817,2 vol. in-8. L'ouvrage est dédié aux dmes sensibles; 3» Promenade aux cimetières de Paris, par P. de S. A., 2* éd., 1825, in-12; 4° Promenade aux sépultures royales de Saint- Denis et mue Catacombes, par le même, 1825, in-12.

grand Apelles, déjà célèbre, y vint et fréquenta pour un talent (plus de cinq mille francs) les ateliers de ses artistes, moins pour s'instruire quo pour en partager la gloire. Aussi Aratus, rendant la liberté à la ville de Sicyone, lorsqu'il détruisit les portraits et les statues des tyrans, délibéra longtemps sur celui d'Aristratus, lo contemporain de Philippe ; le tyran y était représenté debout derrière un char portant une Victoire. Toute l'école de Mélanthe avait travaillé à cette œuvre. Apelles môme y avait mis la main. Partagé entre son admiration pour une si belle œuvre et sa haine contre les tyrans, Aratus finit par condamner le tableau. Alors lo peintre Néalcès, qui était de ses amis, intercéda avec des larmes. Aratus restait inflexible. Néalcès s'écria qu'il était bon de faire la guerre aux tyrans, mais non pas à leur cortège : « Laissons le char et la Victoire ; je me charge de faire sortir Aristratus du tableau.» Cette fois lo terrible Aratus se laissa vaincre ; Néalcès effaça la ûgure d'Aristratus, et peignit à la place une palme (ou un palmier), n'osant faire plus à côté de telles merveilles, a On dit môme quo les pieds du tyran s'aperçoivent encore derrière le char » Ce n'est pas la seule fois que lo fanatisme des révolutions a fait main basse sur les monuments des arts. Le moyen âge et la réforme ont eu leurs iconoclastes, et le temps n'est pas seul coupable de la destruction de nombreux chefsd'œuvre.

A mesure qu'on approche de l'Attiquo et de sa capitale, les monuments se pressent sur la route, soit que de Mégare on

l Plutarque, Vie (F Aratus, c. xm. Il ne cite Polémon que pour une circonstance particulière de celte petite histoire, mais il est évident qu'il lui emprunte davantage.

44 I. POLtMON

gagne Eleusis, soit qu'on passe à Salamine pour se rendre par mer de cette île au Pirée. Il paraît que Polémon suivit de préférence le premier de ces deux chemins, puisqu'il avait écrit un livre entier sur la seule voie sacrée, par où se rendaient d'Athènes à Eleusis les processions en l'honneur de Cérès. Malheureusement il ne reste do ce livre quo le titre, et une perte aussi regrettable est mal compensée par les deux maigres chapitres que Pausanias consacre au môme sujet et par les documents épigraphiques recueillis dans cette région Entrons dans Athènes. Partout, comme Ta dit Cicéron, partout le pied du voyageur y foule quelque souvenir î. C'est le musée national do la Grèce ; chaque page de son histoire revit en traits immortels, ici sur les murs d'un portique ou d'un temple, là sur un tombeau, à la citadelle, au Pirée, dans les bibliothèques, par la main des Sophoclo, des Thucydide, dos Praxitèle et des Parrhasius. Strabon 3 nous dépeint l'enthousiasme et aussi l'embarras d'un historien, esprit médiocre d'ailleurs, en présence de cet éblouissant panorama. Ne sachant par où commencer, pur où finir, Hégésias (c'est l'historien dont il nous parle; se borna à décrire un seul des monuments qui se voyaient dans la citadelle. Mais Polémon n'était pas un historien occupé à faire des harangues pour Miltiade ou Périclès, à étudier les grands secrets de la politique d'Athènes et de Lacédémone. C'était un antiquaire; il avait tout son temps à lui pour se promener et pour prendre des notes; aussi écrivait-il, dans sa relation, quatre livres sur les o/fran-

I On a aujourd'hui un recueil spécial et complet de ces documents dans le livre que M. Fr. Lenormaul a intitulé : liecherches archïulogiques à Eleusis (Paris, 1862, in -8).

s De Finibus, V, 2 : « Modo etiam paulum ad dexleram de via declinavi, « ut ad Pericli sepulcrum accederem. Quanquam id qutdem inlinitum est in « hac urbe; quacunque enira ingredimur, in aliquam historiam vestigium «' ponimus »

3 Ce passage du célèbre géographe est malheureusement fort mutilé.

LE VOYAGEUR ABCIIÊOLOfil E. 43

des consacrées dans V Acropole; un autre sur les héros qui ont donné leur nom aux tribus et aux bourgs de l'Attique; un, enfin, sur les peintures des Propylées.

Les offrandes déposées dans le temple de Minerve étaient de tout genre, de tout prix, et de dates fort diverses. C'étaient tantôt des hommages volontaires, tantôt des curiosités prises parmi le butin que rapportaient de leurs guerres les armées athéniennes. On en dressait annuellement Pinventaire, que les gardiens du temple se transmettaient avec les clefs du trésor. On lit dans les recueils de M. Boeckh, de M. Rangahé, de M. Le Bas, d'assez longs fragments de ces inventaires, où quelques noms historiques se distinguent dans la foule des donateurs obscurs. C'est par exemple le nom de la femme ou de la fille do Cimon, celui do Lysandre, dans un inventaire postérieur do cinq aus à la prise d'Athènes par le général lacédémonien Ainsi celui qui écrivait fièrement en trois mots à ses concitoyens : Athènes est prise , quelques jours pcut-6lre après avoir fait raser les murailles d'Athènes et brûler ses vaisseaux au son de la flûte, venait s'incliner devant la déesse protectrice du peuple vaincu, et il signait de son nom l'humble offrande d'une petite couronne d'or; ce trait-là manque aux récits de Xénophon et de Plutarque *.

Les trésors do quelques églises chrétiennes se peuvent seuls comparer à ces riches collections déposées dans l'Acropole d'Athènes, dans le temple d'Apollon Py thien à Delphes, dans celui d'Apollon Didyméen à Milet3. De tant d'objets, bien peu sont parvenus jusqu'à nous, bien peu surtout de ceux

1 Boeckh, n° 150; Franz, n<>58; inscription qui conûrmela restitution proposée pour le nom du père de Lysaudre dans le texte de Plutarque, Lysandre, c. ii, p. 522, éd. Sinteiiis.

1 Comparez nos Mémoires de littérature ancienne, p. 454.

3 Voir, par exemple, l'inventaire de la Sainte-Chapelle, publié par M. Douet d'Arcq, dans la Revue archéologique, t. V, p. 168 (Cf. t. II, p 326, divers fragments de ces inventaires nthéniens).

que la matière rendait doublement précieux. On sait qu'il faut fabriquer en airain les statues, les monnaies, les ustensiles, où Ton veut que la beauté du travail soit longtemps respectée. Quelquefois le bronze morne n'a pas aussi bien protégé que la pierre les inscriptions qu'on lui avait conQées. Si nos musées comptent aujourd'hui à peine un texte sur bronze contre cent textes sur pierre, cela tient non-seulement à la cherté relative de ces deux substances chez les anciens, mais encore à ce que l'on trouva plus facilement des pierres neuves pour construire *, que du métal pour fabriquer des armes ou des instruments d'agriculture. La conquête romaine commença le ravage dans les trésors des temples grecs, et Polémon arrivait à temps pour jouir encore des richesses qui allaient bientôt ôtre dispersées. Titus Flamininus, Manius Acilius, Paul Emile, [chassant de la Grèce Anliochus ou ruinant les rois de Macédoine, s'abstinrent do violer les lieux sacrés : ils commandaient encore à des soldats bien disciplinés. Mais lorsque la corruption eut relâché les liens de cette vieille discipline qui avait fait tant de miracles, les généraux, trop souvent, n'achetèrent que par de honteux sacrifices l'obéissance de leurs armées. Sylla fut (le croirait-on si l'aveu ne s'en lisait dans Plutarquo * ? ) un des premiers qui subiront cette nécessité. Après la prise d'Athènes, manquant de ressources pour continuer la guerre, il fit argent des opulentes offrandes arrachées aux sanctuaires des dieux d'Epidaure et d'Olympie. Il écrivit moine aux amphictions do Delphes que les trésors d'Apollon seraient mieux dans son

i 11 est vrai pourtant que l'industrie exerci-e, chez nous, par la bande noire n'était pas inconnue à l'antiquité, comme le témoignent explicitement deux inscriptions latines du temps de l'empire, dont l'une ne renferme rien moins qu'un sénatus-eonsulte sur ce sujet. (Voir Orclli, n" 3115 et 331G.) Mais la pierre qui porte une inscription la conserve d'ordinaire plus ou moins intacte dans la nouvelle construction dont elle fait partie.

* Plularque. Km de Sylla.

camp ; en effet, ou il n'en aurait pas besoin, et alors personne mieux que lui n'était capable de les garder; ou il s'en servirait, mais alors c'était pour les rendre avec usure. Deux Grecs, amis de Sylla, vinrent bientôt appuyer de lour présence ces paroles hautaines; on lour raconta, comme un prodige menaçant, qu'on avait entendu la lyre du dieu résonner d'elle-même au fond du sanctuaire; l'un des honnêtes députés crut devoir en référer à Sylla, qui répondit en badinant : « Eh! no voyez vous pas que le dieu abandonne gaiement ce que je lui demande?)) Nous sommes loin du temps où le Dorien, vainqueur do la métropole do l'ionie, laissait à Minerve un témoignage de respect et, pour ainsi dire, de réconciliation. Quelque chose de. fraternel tempère les inimitiés d'Athènes et de Lacédémone : on voit que vainqueurs et vaincus adorent les mêmes dieux; mais quel autre dieu que leur ambition adorent ces Romains qui promènent avec une si impitoyable énergie sur le front des peuples un niveau de servitude? Et pourtant ce Sylla, en ses jours do bataille, portait sur lui, comme fit plus tard notre Louis XI, des reliques et des amulettes !

Toutefois les Homains ne détruisaient pas pour le plaisir de détruire ; ils ne pillaient les temples quo pour payer les frais de la guerre: ils ne brisaient les constitutions nationales que si elles répugnaient absolument aux convenances du nouveau gouvernement. En tout cas ils laissaient volontiers subsister les monuments législatifs qui rappelaient dans leurs anciennes vicissitudes dos libertés abolies. Il faut que ces monuments aient été bien nombreux, à Athènes surtout, pour qu'après tant de ravages de la barbarie on les retrouve encore par centaines, souvent mutilés, il est vrai, mais encore assez riches pour doubler presque nos connaissances sur l'histoire ancienne de la Grèce.

Je ne finirais pas si je voulais relever seulemont les plus remarquables des pièces officielles qui se disputent ici l'at-

iS I. POLK.MOX

tention de notre antiquaire ; car on gravait alors sur le marbre tout ce qu'on imprime aujourd'hui dans le Bulletin des lois, dans les Almanachs royaux, dans les Annuaires, dans le Moniteur enfin ; c'étaient les décrets du sénat et du peuple, les comptes de finances, les listes de soldats morts pour la défense d'Athènes, les procès-verbaux d'installation, de concours dramatiques, etc. Nous avons quelques fragments, mais très-mutilés, des registres de la comédie athénienne; je voudrais en voir une copie sous le vestibule du Théâtre-Français. Nous avons une liste de dépenses pour la construction du temple de Minerve Poliade, morceau qui a besoin d'être commenté par les architectes autant que par les philologues; un compte pareil pour la dépense des murailles d'Athènes ; une liste des tributs que payaient aux Athéniens leurs prétendus alliés (il y a là tel nom de peuple qui ne se retrouve nulle part ailleurs sur les monuments, ni dans les livres, et qui ne figure ainsi dans l'histoire que par un souvenir de sa servitude) ; un traité d'alliance et d'amitié avec Denys, le fameux tyran de Syracuse. Mais au milieu de ces richesses, il faut choisir, et je choisirai celles que me signalent les fragments du voyage de Polémon, je veux dire les lois de Solon et les règlements relatifs aux parasites.

On écrivait peu du temps de Solon, parce qu'on manquait d'une matière commode pour écrire '. Les lois alors étaient donc en petit nombre et fort concises. Solon avait fait graver les siennes sur des pièces de bois carrées, selon les uns, triangulaires, selon les autres (açsvi; ou y-opSiiç), et Polémon les lut dans le Prytanée. Mais, comme on le pense bien, ce n'étaient pas les seuls exemplaires de ces lois. Outre que le temps avait dù agir sur la matière de ces pièces de bois, l'alphabet et le dialecte attiques avaient changé à tel point, sur-

1 Voir ci-après, dans le présent volume, la note sur le prix du papier au temps de Périclès.

tout vers l'époque de Périclès, que les vieux textes devaient être fort difficiles à lire. Chez nous ce qu'on imprime, on le réimprime, quand les exemplaires d'une première édition sont devenus trop rares ou d'une lecture incommode. A Athènes, en pareil cas, on regravait les lois et autres actes, sans parler des copies qui se répandaient dans les livres quand on eut des livres , et c'est une chose curieuse combien souvent ces transcriptions se renouvelaient, dans la mobilité perpétuelle delà législation. A Athènes on ignorait l'art que les Romains, et, à leur exemple, les modernes ont poussé si loin, de coordonner el do concilier les vieilles lois cfans un ensemble approprié aux mœurs nouvelles, en un mot Tari de codifier. Aussi on était sans cesst; forcé de reproduire sous leur forme primitive, ou avec les seuls changements nécessités par le progrès de la langue, une foule de lois à demi abrogées par l'oubli plutôt que par des lois contraires. Tout simple qu'il paraisse, ce travail ne se faisait pas quelquefois sans d'étranges infidélités au texte original, comme nous le voyons dans uu curieux plaidoyer de Lysias contre un citoyen accusé tlo ce délit \ La sévère rigueur de nos procédés d'impression rendrait aujourd'hui impossibles de pareils désordros. Tant de nouvelles causes de procès sont dues aux progrès mêmes de la civilisation, qu'on est heureux de reconnaître que celle-là du moins à disparu.

Pour revenir aux lois de Solon, dont la sagesse profonde pour le temps où elles parurent contrastait avec le style bref et naïf du législateur, il eu est une surtout qu'un Grec ne devait pas relire sans tristesse au temps de Polémon : c'est

1 Voir Weijers, Diatribe in Lysiœ orationem in Nicomachum, Leyde, 18Ô9, in-8, surtout p. 43-00. Nous possédons quelques exemples d'inscriptions recopiées. Boeckh, n°» 1050 (le monument est à Taris, à la Bibliothèque impériale, vestibule qui mené a l'escalier de la salle de lecture, mur de droite), iOôi et 2G55. Orelli, n° 4409. Cf. J. V. Le Clerc, des Journaux chez les Rowmns, p. 77 H suiv .

.'iO I. POLÊMON

celle qui déclarait infâme le citoyen coupable d'être resté neutre dans une sédition. Tout l'esprit des républiques anciennes est dans ces deux lignes. La neutralité, c'est le calcul des intérêts privés au milieu des troubles publies ; c'est la mort d'un Etal populaire. Solon avait résumé d'avance le génie des trois siècles où la gloire d'Athènes se répandit si loin et s'éleva si haut; il excitait cette noble émulation qui arme tous les citoyens pwiir la défense commune, à la tribune, devant les tribunaux ; il préparait de loin cette école de grands orateurs couronnée par le nom de Démosthène. Aucune démocratie no fut plus vivaco que celle d'Athènes, et c'est aussi la seule où l'éloquence ait jeté un grand éclat; Cicéron1 a remarqué avant nous que ni Thèbes. ni Argos, ni Corinthe, n'ont produit d'orateurs célèbres. Au deuxième siècle avant notre ère, la loi de Solon n'était plus qu'un beau souvenir, comme la liberté.

On s'étonnera peut-ôtrc que Solon ait parlé des parasiter C'est que ce nom, devenu plus tard une injure, désignait dans l'origine une espèce de dignité religieuse. Laissons témoigner là-dessus un parasite de la comédie athénienne, donnant l'histoire et la théorie de son métier : « Je veux vous montrer clairement que c'est la une grande institution , une invention des dieux, oui des dieux, tandis que tous les autres arts sont nés de l'industrie humaine. L'inventeur de notre métier, c'est Jupiter Philius (dieu de l'amitié), le plus grand de tous les dieux, chacun le sait. C'est lui qui entre dans les maisons, pauvres ou riches, peu liii importe, et partout où il voit un lit bien couvert et, devant, une table bien pourvue, il se couche proprement avec les convives, prend sa part du dîner, boit et mange, et s'en retourne chez lui sans rien payer. C'est là précisément ce que je fais. (Juand je vois les lits couverts, la table servie et la porte ouverte, j'entre en silences je me fais

» liruius, c. xni.

petit pour no pas gêner mon voisin, et quand j'ai pris ma part do tout lo service, quand j'ai bien bu, je me retire chez moi à la façon de Jupiter Philius. Veut-on uno preuve plus claire encore que ce métier fut do tout temps glorieux et estimé? Notre ville, honorant Hercule par de brillants sacrifices dans tous les bourgs, n'a jamais exclu de ces sacrifices les parasites du dieu, et pour ces fonctions elle ne prend même pas les premiers venus; elle choisit avec soin douze citoyens de haute naissance; ayant biens-fonds et bonne renommée. Depuis, à l'exemple d'Hercule, de riches citoyens ont invité à leur table des parasites choisis, non parmi les plus beaux, mais parmi les plus habiles à flatter, à louer toujours, etc.1. » Tout n'est pas plaisanterie dans cette page plaisante ; -plusieurs textes de lois réunis par Athénée et dont quelques-uns sont dus au recueil de Polémon, prouveut qu'en eflbt les parasites d'Hercule et d'Apollon remplissaient, dans les repas célébrés en l'honneur de ces dieux, l'étrange fonction de bien boire et de bien manger. Une loi de Solon, citée par Plutarque, leur infligeait même une amende, s'ils ne faisaient honneur à ce devoir. Les parasites avaient à Athènes un lieu officiel de réunion; ils étaient régulièrement inscrits, comme les plus honorés d'entre les magistrats, sur les registres publics, et ils signaient ce titre avec leur nom sur les offrandes qu'ils faisaient aux dieux. Do tout temps, à ce qu'il semblo, on a fait debons.repas dans les temples. A Home, certains ministres du culte s'appelaient epulones, comme qui dirait minisires des repas. La cuisine des prêtres saliens était proverbiale. En France, nous avons eu les ordres mendiants et les chanoines fainéants qui ont aussi laissé dans la langue du peuple un proverbe ineffaçable. Mais ce qui ne s'est pas vu ailleurs que chez les Athéniens, c'est la bombance érigée en acte do dévotion, c'est l'obligation de se régaler sous peine d'amende. Il se

• Diodorus, dans nn fragment de sa comédie intitulée ÊiRxXnpoe.

:;*2 i. polémon

cache sans doute derrière ce bizarre usage quelque ancien mystère de superstition, je voudrais pouvoir dire do charité.

Les inscriptions qui révèlent tant de traits des mœurs grecques ne sont pas sans fruit non plus pour l'histoire des lettres; or, Polémon aimait aussi les recherches littéraires ; nous lui devons à peu près tout ce qu'on sait aujourd'hui sur la parodie dramatique en Grèce. A Corinthe, je vois qu'il avait recueilli un chant religieux et populaire; en Béotie, l'épitaphe d'un chanteur, nommé Cléon, avec une petite légende qui s'y rapportait ; à Sicyone, il remarquait PofTrande faite par une femme poète couronnée aux jeux isthmiques.

Nous pourrions aller plus loin que lui sur les mômes traces, et, par exemple, relever un peu la Béotie de l'injuste renommée qui pèse sur elle, comme si son peuple eût été sans goût et sans vocation pour les arts *. Les traditions qui placent dans ce pays le séjour des Muses passeront facilement pour des fables ; Pindare et Corinne avec Epaminondas, pour de brillantes exceptions. Mais quand on suit sur les monuments, depuis l'époque de Polémon jusqu'à celle de Plutarque, la célébration des jeux do Thèbcs, d'Orchomène, de Thespies, * où figurent les exercices les plus variés de poésie et de musique, et où les vainqueurs sont souvent natifs de Béotie, on n'hésite pas à rendre aux Béotiens une place honorable dans la grande famille hellénique*. Ceux qui couronnaient annuellement des poètes épiques et lyriques, des rhapsodes,

1 « Thebis crassum ctelum, itaque pingues Thebani etvalcntes. p Cicéron, de Fato, c. iv. L'influence fatale des climats préoccupait, dès l'antiquité, les philosophes observateurs. On le sait par le témoignage, bien plus ancien que Cicéron, dllippocrate, dans le célèbre Traité des airs, des eaux et des lieux.

* Cf. sur les fêles béotiennes, Plutarque, de Sera numinis vindicla, p. 55, 56, éd. de Wyttenbach. Le sensualisme béotien se déploie avec complaisance dans un décret de la ville d'Acraephion en l'honneur d'un de ses citoyens, nommé Épamiuondas, qui avait dépensé beaucoup d'argent en fêtes <>t en festins publics. Corpus inscr. grœc, n° 1625. Cf. ci-aprè*, p. 75.

des auteurs de satyres (ou drames satyriques), de tragédies, de comédies, des acteurs et des musiciens de tout genre, et qui ouvraient des concours aux talents de tou3 les pays grecs, n'étaient certainement pas insensibles aux nobles plaisirs de l'imagination. Coux qui conservaient comme une relique précieuse les vers d'Hésiodo gravés sur des plaques de plomb, et qui, dans leurs édifices publics, gardaient encore, lorsque les visita Pausanias, tant d'exquises productions de l'art, méritaient sans doute uno mention d'honneur dans le récit de notre archéologue.

Le style seul des inscriptions béotiennes offrait à Polémon un bien curieux phénomène. Elles étaient la plupart écrites en dialecte du pays , c'est-à-dire en un patois de famille éolienne et fort éloigné de la belle langue de Pindare lo Thébain; d'autre part, cette langue môme ne diffère pas moins du dorien de la Phocide ou de Lacédémone, comprise à Thèbes comme à Delphes ou à Sparte, parce qu'elle se compose, outre le fond commun à toute la Grèce, de formes empruntées aux idiomes de ces diverses localités : c'est avant tout la langue d'un poète. Hérodote, natif d'une ville dorienno, n'écrit pas non plus le dialecte dorien ; c'est l'ionien qu'il a choisi comme plus convenable à la prose, mais non pas l'ionien de telle ville do l'Asie Mineure où il signalait luimêmo dans des limites assez étroites quatre variétés do ce dialecte. Comme celle de Pindare, la langue d'Hérodote s'est faite d'éléments pris aux dialectes de plusieurs petits peuples pour être ensuite fondus avec un art à la fois savant et populaire qui est le secret du génie. A Lesbos, Sapho n'écrit pas le pur dialecte de sa patrie ; elle a pris mainte licence pour l'embellir. Ainsi lo patois grossier qu'on déchiffre sur les marbres de Thèbes et d'Orchomène dans des contrats de vente ou des comptes do finances , l'idiome roide et grave où les amphictions rédigeaient leurs décrets, les formes archaïques et sévères du leshien, les formes traînantes et molles qui

;;4 i. pni.KMON

allongent le style dos Ioniens asiatiques, tout cela constituait en quelque sorte le fond nourricier du beau langage qu'immortalisent les chants de Pindare, d'Eschyle et do Sapho, la proso dllérodoto et de Platon. Ainsi chacun de ces dialectes littéraires dont nous admirons dans leurs œuvres l'éclatante variété, avait ses racines au sein du peuple, et c'est par la merveille d'uno culture industrieuse qu'il venait s'épanouir aux plus hautes régions de l'art et do la pensée. Voilà co qu'on soupçonnait à peine avant les découvertes récentes et les travaux qui ont jeté tant de jour sur l'étude des dialectes grecs; voilà ce qui nous apparaît aujourd'hui avec toute l'évidence d'un fait démontré ,.

On ose maintenant aller plus loin ; on compare la création des quatre langues littéraires de la Grèce avec les procédés qui, en Italie, au treizième siècle, ont fait naître de plusieurs idiomes vulgaires lY/oym'o iCustr,- de la Jtivinv Comcdîe*. Mais pourquoi s'arrêter à cette comparaison, et no pas voir là quelque chose de plus encore, une véritablo loi du développement des langues humaines? Le peuple prépare sa langue, elle s'achève par les écrivains créateurs, qui seuls la rendent capable de vivre jusqu'à la .postérité. Chez lo peuplo, elle a tous les charmes de l'invention naïvo, mais aussi toutes les infirmités du désordre et du morcellement. La littérature, qui est une expression plus générale de la vio intellectuelle, a besoin d'un instrument plus régulier, [dus étendu que ne sont tous ces petits idiomes de villages; aussi

» Voir G. Herraann, Opmcula, t. I, p. 152, iô3 et p. 240. C'est aussi l'esprit des savantes recherches «le .M. Aurons sur les dialectes éolien et dorien, bien qu'il ue distingue pas avec assez de précision la part du travail populaire et la part d«*s idoles littéraires. (Voir pourtant de Hial. Dorica, § 2, p. 19, 20 et § 48, p. '#10.)

8 Voir un très-ingénieux Mémoire de M. A. Peyron, dans le recueil de l'Académie de Turin, série n, vol. I : Origine dei tre illustri diaktli greci parangonata cm quella deW eloquio tllustre Haliano.

LE VOV.IGKI'H ARCHKOUMil c. -ïfi

quand uno littérature commence, et qu'avec elle paraît une langue proprement dite, c'est qu'une grande nationalité se forme, c'est que du sein des provinces, il est sorti des hommes supérieurs qui en ont résumé les caractères communs on leur laissant à chacune ce qu'elles ont d'étroit et de mesquin, qui ont su ressembler un peu à tout le monde sans reproduire les traits de personne. Ce travail est plus ou moins long, et l'œuvre qu'il produit est plus ou moins brillante, selon les facultés qu'un peuple a reçues de la nature. Tantôt c'est (comme en Grèce, Homère, ou comme en Italie, Dante) un seul homme qui fonde l'unité du langage en produisant un modèle sublime; tantôt ce sont dos écoles entières qui travaillent lentement, comme dans la France du moyen Age, à rapprocher et à fondre les éléments épais dont se formera un jour la langue nationale. D'abord il y a vingt idiomes voisins et presque étrangors l'un à l'autre ; puis ces vingt idiomes se ramènent à deux variétés principales, celle du nord et celle du midi, dont chacune peut avoir uno littérature ; mais c'est seulement quand les troubadours et les trouvères ne feront plus qu'une seule école qu'il y aura vraiment une langue et une littérature françaises 1 ; c'est aussi le moment où se constitue la monarchie, splondide et vivante image, sous Louis XIV. de l'unité du grand peuple. En Grèce, cette unité ne put devenir parfaite comme nous voudrions l'entendre ; il n'y eut jamais de capitale, jamais de monarchie hellénique ; partout de petits Etats souveut en guerre: Athènes et Sparte tour à tour prédominantes; mais dans ces discordes passionnées un vif sentiment do la famille commune, une vive opposition aux idées, au langago des barbares ; des rendez-vous où se rencontrent sans se méconnaître, malgré bien dos divergences, tous les dialectes du

1 Voir sur ce sujet les textes cités note 107 île nos Notions élémentaires de Grammaire compare'»- (5e »'d., 18571

.'if> I. POLKMON

monde grec, où toutes les sympathies se resserrent et se ranimont. Olympie, Delphes, Néméc, c'étaient comme les mobiles capitales de la Grèce ; aux jours de fûtes elles avaient cent mille habitants, et le lendemain elles restaient presque vides avec leurs magnifiques monuments, avec leurs registres de victoires où des rois étaient venus conquérir une place. Quant à la ville d'Athènes, c'était, disent les historiens et les rhéteurs, un théâtre perpétuellement ouvert aux fôtes dr» la civilisation1, son génie était celui môme de l'hellénisme; son dialecte servait et à la politique et aux relations commerciales. Aussi, quand s'affaiblirent, pour s'éteindre peu à peu sous le gouvernement romain, les différentes nationalités dont la lutte anime si vivement l'ancienne histoire grecque, c'est du dialecte attique corrompu que sortit la langue commune, parlée en Grèce depuis les Césars jusque sous la domination ottomane ; long et pacifique triomphe d'Athènes et de son génie.

.Soit que je ramène Polémou dans sa patrie par la Macédoine et laThrace, soit que je traverse avec lui pour la seconde fois l'Archipel, où nous avons fait à sa suite une rapide excursion, les monuments vont encore se presser sur notre passage. En Macédoine, ce sont les antiquités de cette nation devenue en un demi-siècle maîtresso de la Grèce; en Thrace. co sont les colonies d'Athènes, les petites royautés demibarbares qui briguaient l'honneur de son amitié, en lui assurant l'avantage de certaines importations dont l'Attique avait grand besoin \ A Samothrace, ce sont ces mystères les plus anciens peut-ôtre du monde grec, laissés là, comme en passant, par quelques-unes des premières peuplades qui émi-

1 C'est la pensée qui respire dans le Panégyrique d'Isocrate (voir surtout les paragraphes î3 et suivants) et dans l'Oraison funèbre que Thucydide fait prononcer à Péricles au II' livre de son Histoire de la guerre du Péloponnèse.

* Voir ci après, n° II, le morceau qui traite des Honneurs publics chez 1rs Athéniens.

graient de l'Asie vers l'Occident et conservés presque- dans leur rudesse originelle, au milieu des propres do la religion et du symbolisme païens. Mais il faut résister à la tentation de tout observer avec notre voyageur : il avait rempli de ses notes et de ses récits quarante volumo ou plus, et nous ne pouvons ici étendro davantage un cadre où la multiplicité des sujets fatiguerait l'attention.

TI

Page 1