‹ Mémoires d'histoire ancienne et de philologieChapitre 9 sur 102 · DE M. A.-J. LETRONNE · texte numérisé non relu

DE M. A.-J. LETRONNE

confondu avec le nom d'un héros de la mythologie grecque, M. Letronne a su composer, sous la forme la plus instructive à la fois et la plus piquante, un des meilleurs chapitres de l'histoire philosophique do l'esprit humain1.

On voit que les prédilections de M. Letronne se concentraient volontiers dans la vallée du Nil. Sans l'avoir jamais visitée, il en avait pourtant exploré de loin tous les monuments, fouillé tous les tombeaux, rostitué, commenté toutes les inscriptions grecques et latines, depuis le fameux texte do Rosette jusqu'aux simples actes d'adoration inscrits sur les murs des temples par de pieux voyageurs ; il savait à merveille, et souvent pour les avoir lui-môme découverts, les détails de la généalogie des Ptolémées. Mais ces éludes ne l'absorbaient pas tout entier ; il y avait môlé bien d'autro3 travaux, dont les résultats ont été consignés, tantôt dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tantôt dans le Journal des Savants, dont il était l'un des plus actifs collaborateurs, enfin dans les Annales de V Institut archéologique et dans la Revue archéologique, fondée, il y a cinq ans, sous son patronage. Quelques-unes mômes de ces discussions nous ont valu de véritables volumes; par exemple, les questions relatives à la peinture murale chez les anciens 1 et à la découverte du prétendu cœur do saint Louis à la Sainte-Chapelle 3.

De ces travaux si divers, les plus étendus ne sont pas les seuls où brillent la sûreté d'intuition et la finesse de dialec-

1 La Statue vocale de Memnon considérée dans ses rapports avec VSgypte et la Grèce. Paris, 1853, in-4 ; la partie épigraphique de cette élude avait paru d'abord dans les Transactions de la Société royale de Londres ; elle se retrouve, complétée et améliorée, dans le Recueil des Inscriptions de VEgypte. Tome II, n°» 325-410.

* Lettres d'un antiquaire à un artiste. Paris, 1855, avec un Appendice publié en 1837.

3 Examen critique de la découverte du cœur de saint Louis faite à la Sainte- Chapelle. Paris, 1814, in-8; 1846, in-4; ouvrage que complète un mémoire spécial sur V Authenticité de la lettre de Thibaud, roi de Navarre, relative à la mort de saint Louis.

tique qui caractérisaient M. Letronne. Il lui est quelquefois arrivé d'exposer en trois pages une découverte importante pour l'archéologie. C'est ainsi que, en 1846, une copie nouvelle lui étant parvenue d'uno inscription grecque en vers trouvée près de Beyrouth, et déjà publiée deux fois, il remarqua, dans celte copie, l'obliquité d'un jambago que les éditeurs avaient jusqu'alors donné comme perpendiculaire. Au lieu d'un iota (11, il vit dans ce jambage incliné à gauche le raste d'un alpha (A), mutilé par le temps, ce qui le conduisit à changer l'ancienne leçon du dernier vers îzpscpiyisv ulu)p en i£ps2pé;j.ov jc(.)p, et à conjecturer que le monument formait la tête de quelque aqueduc aérien, semblable à notro pont du Gard. Comme les voyageurs ne lui disaient rien de cet aqueduc, il consulta son ami le colonel Callier, qui revenait d'un voyage en Syrie, et qui se souvint parfaitement d'avoir vu le monument en question. Quelque mois après, un autre voyageur, M. de Berlou, en envoyait à M. Letronne une description détaillée et un magnifique dessin, qui fut publié par la Revue archéologique

On a reproché à M. Letronne d'avoir apporté dans les disputes littéraires une vivacité excessive. C'est que la critique,

« Voir l'ancien texte de cette inscription dans le Corpus inscriptionum grœcarum n» 4555, puis la Notice sur uue inscription grecque de Bryrout en Syrie et sur un grand aqueduc romain analogue au pont du Gard, extraite de la Hevue archéologique de 1840, notice dont les principaux résultats sont admis et complètes dans les Addenda du Corpus. M. Le Uas, reproduisant comme l'inscription d'un seul monument les deux inscriptions n. 4536 et 15r>5 du Corpus, maintient formellement dans la première la leçon U?c£j5{mv Oîf,i? [Voyage archéologique, V, n° 1855). Mais M. Le Bas n'avait pas, je crois, vu le monument original; peut-être a-t-il eu des scrupules sur l'abrègement de l'a initial dans le mot àtîcîjijiov. Un autre voyageur, notre confrère M. Ch. Texier, qui a vu les lieux et les monuments dont il s'agit, m'assure aujourd'hui (1802), en ce qui concerne l'inscription, que la pierre porte uscSi;c,'u.cv. Il demeure certain, néanmoins, que la sagacité de M. Letronne, même égarée par un faux renseignement, aura produit un résultat utile.

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pour lui, ne fut pas seulement un talent, mais une passion. Il était amoureux de la vérité historique, et cet amour le rendait intolérant pour les abus d'imagination et les fautes de raisonnement qui la compromettent. L'esprit de la critique, après tout, ne peut pas être celui môme de l'indulgence. Arislote a-t-il tant ménagé Platon, son maître et son ami ? On doit dire, d'ailleurs, à l'honneur de M. Letronne, que cetle sévérité pétulante (qu'on nous pardonno une alliance de mots qui représente bien deux côtés étroitement unis de son caractère) fut rarement agressive, et que, môme dans ses excès regrettables, elle reste loin des violences un peu pédantesques qui, chez nos voisins, rappellent quelquefois, en plein dix-neuvième siècle, les disputes orageuses de la renaissance. D'ailleurs, le monde on général, et en particulier les corps savants sont moins troublés qu'ils ne sont excités par ces mouvements, môme intempérants, de la polémique. Un peu de passion n'est pas inutile au succès des plus sérieux débats de la science. Quelque soit le parti qui triompho, et ce no fut pas toujours celui de M. Letronne qui triompha, les vaincus comme les vainqueurs, s'ils out souci des intérêts de la vérité, reconnaissent qu'on leur a rendu service en les animant à l'étude par l'ardeur môme de la contradiction.

Quant à la parole de M. Letronne, comme professeur, elle avait toutes les qualités do cet esprit si net et si ferme : simple, familière, nerveuse, allant droit au fait, sans autre éclat que sa clarté môme, elle séduisait à force de convaincre. Avec de telles qualités, si son enseignement au collège do France n'a pas directement contribué au progrès delà grande découverte do Champoliion, il a du moins affermi et complété sur bien des points la connaissance de l'histoire ancienne de l'Egypte ; il a familiarisé le public avec les résultats que la critique venait d'obtenir en ces études brillamment renouvelées ; il a donné l'excellent modèlo d'une discussion

toujours rationnelle et d'une exposition toujours lumineuse.

Maintenant, un esprit de cette trempe, avec cette curiosité, cette sagacité historique et ce besoin de minutieuse exactitude, était-il naturellement appelé à écrire un grand livre d'histoire? On nous permettra d'en douter. 11 est si difficile de construire un vaste édifice sans se faire aider par la main d'autrui, si difficile de raconter une période un peu étendue dos annales du monde sans accepter sur quelques points des autorités que Ton ne contrôle pas soi-même. Or, c'est là une espèce de sacrifice auquel M. Letronne se serait mal résigné. Le livre de Montesquieu n'offre-t-il pas bien des assertions erronées, reproduites avec trop de confiance d'après des témoignages trompeurs? De telles négligences répugnaient à la méthode sévère do M. Letronno. Non pas qu'il eût exclusivement ce que Ton appelle aujourd'hui le culte des faits pour eux-mêmes ; au contraire, il répétait souvent que les faits n'ont pas de valeur sans un rapport aux idées philosophiques qui les résument et les dominent. On peut môme voir dans quelques-uns de ses écrits et notamment dans le tableau qu'il a tracé de la civilisation égyptienne1, qu'il était fort capablo d'exposer largement de grandes vues historiques. Mais ces vues générales, il aimait à les tirer de ses observations et de ses recherches personnelles, ou, s'il les devait à des devanciers, il voulait en pouvoir apprécier par ses yeux la rigoureuse exactitude. Il avait néanmoins entrepris de rassembler, en les résumant et en les perfectionnant, toutes ses recherches sur l'Egypte, et deux volumes ont déjà paru de son grand Recueil des inscriptions grecques et latines de l'Egypte et de la Nubie, recueil qui devait comprendre, non-seulement toute la matièro épigraphique proprement dite , mais aussi tous ces textes grecs sur papyrus dont nos musées so sont

> Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t XVII, nouvelle sério, «t Revue des Deux-Mondes du 1" février et du \" avril 1845.

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enrichis depuis trente ans, et qui jettent tant de lumière sur la constitution politique et civile de l'Egypte ptolémaïque *. Il poursuivait son œuvre, à travers mille interruptions, sans jamais en perdre le fil, grâce à l'heureuse facilité qu'il avait de se posséder toujours lui-même et de rejoindre ses idées, à quelque dislance qu'il les eût laissées, sur une route pleine de distractions inévitables. Doué d'une trop généreuse confiance dans l'avenir, il avait, disait-il souvent, arrangé sa vie pour de longues années encore ; il se croyait assuré de mener à fin tous ses projets scientifiques, sans négliger aucun de ses nombreux devoirs de professeur, d'administrateur et d'académicien. Et cependant, de sinistres avertissements no lui avaient pas manqué ; pour ne rappeler que le plus douloureux, il s'était vu enlever, en 1838, une femme à juste titre chérie et honorée. Mais de tels coups l'agitaient sans lui faire perdre le ferme équilibre, qui fut toujours le caractère de son tempérament otde son esprit. Un mal qui le minait sourdement et que sa verte vigueur dissimulait à la sollicitude de ses amis et d'une jeune famille dont il était l'idole, Ta enlevé en quelques jours. Il n'avait pas soixante et un ans.

C'était mourir jeune, sans doute ; mais, pour me servir de l'expression éloquente et simple du biographe de Fréret(Frérel mourut aussi à cet âge), « si c'est vivre que de penser, personne n'a vécu plus longtemps que lui. »

Messieurs, le 13 mai 1832, quand on apprit la mort de Georges Cuvier, l'un de ses plus illustres confrères s'écria : a Voilà un événement bien cruel ; il nous rapetisse tous I » Nous, interprètes d'une science plus modeste que celle qui immortalisa Cuvier ; nous, simples historiens des antiquités humaines, nous pouvons dire aussi que la mort de Letronno

» Les Papyrus vont être prochainement publiés, sous les auspices de l'Académie, par notre confrère M. Brunei de Tresle. Quant au Recueil des Inscriptions de l'Egypte, je m'occupe en ce moment même d'en préparer un supplément.

nous rapetisse lous. Ce sera dire eu même temps qu'elle nous impose un grand devoir. Quelques éminenls esprits qu'il comptât parmi ses collègues de l'Institut et du collège de France, M. Letronne, parla grandeur de son talent, comme par sa facilité communicative, était, en Europe, le principal représentant de la critique française. Sa mort amoindrit la France aux yeux du monde savant; c'est là un malheur pour longtemps irréparable. Que du moins nos efforts, animés par son souvenir et ses exemples, lui préparent non des rivaux, mais do laborieux continuateurs, et contribuent aux progrès d'une science qui est l'une des plus belles portions de notre patrimoine intellectuel. Naguère encore, à l'ouverture de ce cours, je vous conviais, par le spectacle de la décadence des lettres pendant le moyen âge, à l'étude persévérante de l'antiquité. Je vous montrais comment le monde fut alors puni d'avoir laissé dépérir le noble héritage de la science et du goût classiques. Aujourd'hui, c'est devant cette leçon delà mort, devant cet échec à notre gloire nationalo, que je vous appelle de toute la chaleur de mon âme aux nobles études de l'érudition et de la critique; je vous y appelle, messieurs, au nom des plus pures ambitions dont se puisse inspirer le patriotisme.

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