‹ Mémoires d'histoire ancienne et de philologieChapitre 11 sur 102 · D'UN DÉCRET INÉDIT DE L'ORATEUR LYCURGUE · texte numérisé non relu

D'UN DÉCRET INÉDIT DE L'ORATEUR LYCURGUE

Malgré les éclatantes conquêtes par lesquelles les antiquaires et les philologues out agrandi pour nous le champ do l'histoire en Egyplo et en Asie, notre sympathie curieuse ne se lasso pas d'interroger les souvenirs de Home et de la Grèce. Vingt pages des discours d'Tlvpéride, récemment déchiffrées sur les papyrus, ont passionné l'Europe savante, autant quo les merveilles d'art ou les trésors historiques que nous ont rendus les ruines de Ninivo et de Memphis.

Pour ma part., je n'ouvre guère sans une curiosité mêlée d'émotion les journaux d'Athènes, qui nous apportent si souvent encore des pages inédites de l'histoire grecque, arraehécs par les antiquaires hellènes au sol presque inépuisable de leur patrie : tantôt un traité de paix entre des villes du Péloponnèse -, ou les règlements d'une corporation religieuse de la Messénie'; tantôt quelque débris nouveau des invcn-

' Morceau lu, le 4 juillet 1861. à la ri-union trimestrielle des cinq Académies de l'Institut, et pul.lw: dans le Journal fi>:nnal de l'instruction jmfAiqw.

3 Ephèméride (irchtologiqufi d'Athènes, n°

1 Le PhUopatris du 1" juillet 18;V.>, texte explique par notre confriie M. Brunei de Tresle, dans un Mémoire lu de\»nl l'Académie au mois

!)KS nOWEl RS PI BLICS CHKZ LES ATHÉME>S. H9

taires de l'Acropole', ou bien un décret daté d'une époque mémorable dans les annales du monde ancien s.

En 1859, on a retrouvé près du Parthénon ^ la base d'une statue malheureusement détruite, qui était l'hommage dos Athéniens à leur compatriote Lycurgue, administrateur habile et int^rc, justement honoré pour sa vertu et ses longs services, orateur aussi, et dont le talent nous est connu par son prolixe mais généreux plaidoyer contre Lèocrate. Tout près de là, vers lo. même temps, reparaissait à la lumièro un décret voté, en 330 avant Jésus-Christ, sur la proposition de cet éminent citoyen *. On avait déjà recueilli, dans de précédentes fouilles, divers fragments do textes relatifs à l'administration de Lycurgue, outre autres ceux qui coueorneut la reconstruction des murailles d'Athènes et qu'a savamment commentés l'immortel Oltfried Millier5. Mais, cette fois, il s'agit d'un marbre presque intact, auquel manquent seulement quelques lettres faciles à restituer ; document fort court, il est vrai, niais qui rappelle de graves souvenirs et qui soulèvo d'intéressantes questions d'histoire.

J'ai pensé qu'une telle découverte méritait d'occuper pon-

d'aoùt 1859. M. H. Sauppe, vient d'en donner une édition spéciale (Goltingue, 18GO, in-4).

1 Ephém. arc/i., n° 5508.

* Ephém. arrh., n" 5555, décret contemporain de la paix de Nicias (425 av. J.-C). •

s Ephém. arch., n" 370-2. Cf. Tausanias, I, 8, § 1.

' Ephém. arrh., tr> 3 *53: cette découverte, comme tant d'autres, est due à M. Pittakis, conservateur des antiquités à Athènes.

Dp munitmntix J/fcm«rt<m (Gottingue, 1856, in-4»j. Cf. Corpus inscr. grœc, n" 157 (fragment relatifaux finance* d'Athènes ); Ephém. arch., n° 1428 (fragment d'un décret rédigé par Lycurgiie). Le premier fascicule (Athènes, 18a», in-4) d'une collection nouvelle d'inscriptions presque toutes inédites, que public la Société archéologique d'Athènes, m'apporte encore quelques lignes d'un deerd des Athéniens en Ibonueur de Lycurgue.

«0 11. DES HOMXEtRS PLBLICS

dant quelques instants cette assemblée et qu'on me permettrait d'en faire ressortir l'importance par de rapides observations.

Voici d'abord le texto du décret, suivi d'une traduction française :

[E TA HMjOY IIAATAIf 'EQIj \

[Tvxl 'ApiTTjc^ôvrs; &pyovz[zz , Itv. tt(; A]£(ovt(ooç èvaTYj; r[pu?zve(3]; , f, Xvrtèwpo; 'Àvrjic&pG'j T)a]£'j; eYpajxjxxrs'jev , è[y~]rt ©xpY^Xuovs; , bnrrt [%%\ Sî]xiTYj rr(; îrpyTovsîa;. [Tîov ::]pséop(av èrs»W;ç^ôv XvfTÎowpsç] E'jwvjjxsûî. Tîsrev t<7> [cVjjj.r.».] A'jy.cjpYs; Aoyiopovs; [BsjTi^y;; eizev. *E7r£'.cr, [Ej2ijjx|s; tts^tîpfv te à'/fj^ct/^v t]g> Af.jxo) à-i$o)C£».[v tt; Tbv z]éAsjxcv, EIt['.]

céc['.]to [ û]pa/-xàr xac vi3v [Oû]é[r/£-:]o zlz rr;v zz\rtz:v ~zj

T:a?([c'j]xa'. tsj OsiTps'J r& lIxvaOYjjvaïJy.sj /CXia Ç^*r^> tx/tx t-é-sjx^ev àravra z[pb| navaOrjvaÉwv xaO' â y-é^/ETc)- $£cé*/0[at] toi cNj^u èza».vl[ca'. E->]cv;;xs[v ^tjAsûp^su T1XaT[a'éa], /.al jrîsavîow. ajTOv [6a]XACj CTE?âv[<j>] suvcia; evsxa tt,; tsv 3t>cv tsv 'AOrjvauov, xa\ £?v(a'.| xjtcv èv tsT; sùspYéTxi; ts[3] cr/xsj tcj "AOr^aîwv xjtsv xal èxvfvcjr, /.ai eTvat aÙTto iy.y/rrjsiv * yr,; y.a» ctxCa?, xa[t] rrpaT£j£^at aiibv Ta; srpaT'.àç xai Taç s'3|ç]opà; ekçépsiv |j.£Ta 'AOïjvadûv ava^pa^at 51 t£cî to tJ/Yjf iqxa tsv YcaiA- ;j.aTÉa tt,; ?s'Atjç x[a«] crr.Tai iv 'AxpsréXsr £i; [oc] t'yjv] àva- Ypa^-rjv rr;ç rrrjXi]; f5oov]a» t:v t*jx{xv t:5 c^xc-j [AAAj opayjxà; ly. Ttov dq Ta '{nr^trxaTa xvaX-7X5'xÉVLo>v tco] îtjjxm s.

1 Ces roots, écrits en gros caractères, sur le haut de la stèle, sont comme* un titre qui en résumait le contenu.

9 Simple variante orthographique pour t^-nom?.

51 Les restitutions, à peu près certaines sur tous les points (particulièrement celle de l'avant-derniere ligne), sont dues h M. Pittakis. J'ai pourtant dû admettre trois corrections de M. Cobet (Mnémosyne, vol. X, pars i, p. 95). Quant à la quatrième correction de 1 habile critique hollandais (XXX, au lieu de AA.N, avant Siay^;), elle ne peut être que l'effet d'une inadvertance; car comment croire qu'une petite stèle comme celle-ci ait pu

CHEZ LES ATHÉNIENS. ■ fil

(Décret en l'honneur) D'Eudémus de Platée.

« Sous l'archonte Aristophon, la tribu Léontido exerçant la prytanie, qui est la neuvième de l'année, Antidore, fils d'Antidore, du bourg d'GEa, étant greffier, le sixième jour du mois de Thargéliou et le dix-neuvième do la prytanie, Antidore, du bourg d'Evonymie, un des proèdres, a mis aux voix. Décret du peuple, selon la proposition de Lyeurgue, fils de Lycophron, du bourg des Butades. Considérant qu'Eudémus a autrefois promis au peuple que, s'il lui manquait quelque chose pour la guerre, il lui fournirait... [1000 ou 2000] drachmes ; que, depuis, il lui a promis, pour faire construire le stade et le théâtre Pauathénaïque, mille chariots attelés, et qu'il les lui a envoyés tous avant les Panathénées, selon sa promesse : le peuple a résolu d'honorer Eudéinus do Platéo, fils de Philurgus, eu lui accordant une couronne do feuillage.1, pour le dévouement qu'il a montré au peuple; en nptant, lui et ses descendants, parmi les bienfaiteurs des AJhéuiens, et en lui accordant le droit d'acquérir des terres et des maisons (sur le territoire de l'Attique), de servir dans les années (d'Athènes i <jt de payer l'impôt avec les Athéniens. ^Ço décret sera gravé par le scribe du sénat et déposé dans l'Acropole ; le trésorier du peuple fournira ilreulo] drachmes, pour la gravure de la stèle, sur l'argent r le peuple à la publication des décrets. >» .Je n'insisterai pas sur le formulaire ofûck'l du préambule, formulaire toutseuiblable.à celui que nous offrent beaucoup de décrets conservés sur les marbres de ce temps1. Mais la

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coûter 7<OO0 drachmes? D ailleurs ce chiffre de 30 drachmes est continué par beaucoup d'exemples semblables daua les inscriptions altiqucs. (Voir Kangabt-, Anliq. Util., nu» 580, 388, et I' £phém.arch.,w 1U50 et 31 14, etc.

1 Corpus inscr. grue, n<» %, 103, 108, etc. Cf. Franz, Elem. rpigrajihices (jraar, Appendice I, p. 319, de Vrmcriytis aclorum Attirorum.

C2 » II. DES IIONNELRS PUHLICS

dato du monument, date que détermine le nom do l'archonte AristophoUj ost fort remarquablo; c'est l'année même où, après de longs retards, fut enfin plaidéc par Démosthèno et par Eschine la fameuse affaire de la Ci>nr<mne \ Alexandre était en Asie, déjà trois fois vainqueur de Darius, qu'il poursuivait dans sa retraite"; la Grèce respirait pour quelque temps, partagée entre, l'orgueil de succès militaires bien glorieux pour son patriotisme et la crainte de voir s'agrandir une puissance déjà monaçante pour son iudépeudanee. Imprudemment enhardi par une défaite passagère des lieutenants macédoniens sur les bords du Danube, lo Péloponnèse essayait de s'affranchir, et le roi Agis tombait vaincu dans une rencontre avec Antipater. Alors, comme toujours depuis plus d'un siècle, à travers les alternatives de sa fortune, Athènes poursuivait dans les arts de l'esprit son œuvre de culture savante. Elle écoutait les comédies de IMiiléroou e^t de Ménandre; elle élevait «li s statues à ses trois grands tragiques, et, dans un<- pensée plus diurne encore de leur génie, elle faisait rédiger de leurs tragédies une. édition officielle qu'elle déposait au Parthénon, sofas la tutelle de Minerve. Alors eUe achevait, enlin, le laineux théâtre en marbre où désormais allaient être dignement représentés tant de chefs -d 'œuvre auxquels avaient sufii jusque-là des théâtres temporaires et plus modestes. Alors entin elle construisait sur le sol comblé d'un ravin, au pied du mont llymctte, ce stade ptowthénoïque qui lut pendant plusie

Ors

1 Doit) d'Halicartiasse, Lctlreù Atnmœus, «:. tu; l'Iul.inJ^P thtnc, < . iv .«.-..la.. ;,: .. il;;n ••!: •.. .-• .r sur la Couronne, cl surtout Théopliraste, Caractères, c. ti {al. vn). Passages classiques au sujet dé ce synchronisme, et que 'pourtant on ne cite plus avec confiance après avoir lu les objections auxquelles ils ont donné lieu dans l'ingénieuse dissertation do A. AA'csteruiaun, de .EscUinis oraltune adverfys Clesiphontem (Lipsia>, 1833, in-8).

* Airien, Exped. d'Alex., Ul, 22.

CHEZ LES ATnÉNIEKS. 03

siècles un de ses plus beauv ornements '. Tout cela s'airumplissait sous l'inspiration et sous la direction do Lycurgue, dont la probité bien connue était comme une richesse pour le trésor public, car elle y taisait affluer les prêts et les dons, non-seulement des riches Athéniens, mais encore des étrangers. Tel avait cédé gratuitement le terrain où fut construit le stade, déclarant en propres termes qu'il le cédait en considération de Lyeurguo ; tel autre s'engageait à payer la dorure d'un autel d'Apollon, pour satisfaire au désir du dieu, exprimé dans un oracle ; Euclide d'Olynthc se montrait toujours empressé à prêter au peuple l'argent dont il avait besoin pourtant de dépenses. A tous ces bienfaiteurs, que citait déjà l'ancien biographe de Lycurgue, nous pouvons joindre aujourd'hui, sur l'autorité du décret retrouvé ért 1859, Eudémus de Platée, et, par une précieuse coïncidence, l'un des services dont le décret remercie Eudémus se rapporte précisément aux travaux du stade, c'est-à-diro au nivellement préalable du terrain ravineux qu'avait cédé Dinias. Les architectes qui construisaient le célèbre théâtre de Bacchus profitèrent aussi, pour le charroi des matériaux, do ces mille attelages mis par le riche Platéen à la disposition de Lycurgue*.

, Si Athènes songeait à ses plaisirs, elle ne songeait pas inoins à sa sécurité. Quand les historiens ne nous apprendraientpas ce qu'elle faisait, mémo après Chéronée, pour toutcmfSon rang parmi les puissances grecques, nous aurions les monuments le témoignage d'une activité que rien ne .,

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' Pausanias, F, 20, § 16.

s Les biographes modernes de Lycurgue, M. Pîsssen iKicl, 1833), M. H. E. Meier (Haies, 18i7), et M. A. Westcrmann, dans son édition de la Vie des dix orateur*, attribuée à Plutarque (Quedlinburg et Leipzig, 1833), entin M. A. Boeckh, dans l'Economie poMique des Athéniens («• éd., Berlin, 1851), ont réuni et commenté les renseignements jusqu'ici connus >ur celte administration mémorable.

04 II. DliS HONNEURS PUBLICS

décourageait. N'a-t-on pas, il y a vingl-cinq ans, oxlrait des fouilles du Piréo vingt pièces provenant des archives de la marine athénienne entre la 100e et la 114e olympiade, c'està-dire pendant les guerres avec la Macédoine, documents précieux à tant d'égards, où, entre autres mentions de ce genre, ligure deux fois, comme armateur, le célèbre Ilypéride, le plus brillant émule de Démosthène après Eschine? Sur l'un de ces marbres ne lisons-nous pas, précisément vers la date marquée par le nom de l'archonte Aristophon, le compte des galères athéniennes alors en mer ou dans les ports, compte qui nous donne un total de 382 navires1? Tant «le dépenses et tant d'efforts ne sont pas d'un peuple qui s'abandonne, ni d'une liberté qui abdique; et voilà bien le commentaire du témoignage de Lycurgue dans son décret, quand il nous montre Eudémus promettant aux Athéniens de l'argent pour les frais de la guerre. Athènes usait largement, abusait môme de la fortune do ses citoyens pour l'entretien de ses armées et de ses flottes. Outre d'utiles alliances avec les peuples étrangers, il était bon que des particuliers quelquefois#lui apportassent le tribut de leur dévouement. Or, nul plus qu'un Platéen ne semble appelé à cette sorte de contribution volontaire, car, depuis le temps de leur commune victoire sur les Mèdes, les Athéniens et les Platéens avaient toujours vécu dans une étroite union de sentiments et d'intérêts».

D'un autre côté, Athènes eût été ingrate, si elle n'eût récompensé, au moins par quelques honneurs, de si géué-

' Le décret eu l'honneur de Lycurgue, conservé par le faux Plutarque à la suite de sa biographie de cet orateur, porte à 400 (en nombre rond, sans doute) le chiffre des galères qu'il avait fait soit réparer, soit construire à neuf.

- Voir : i° le Plataique d'Isocrate et surtout le paragraphe 51 de ce discours; 2° parmi les œuvres de Démosthène, la seconde partie du discours contre NMra.

reux sacrifices. Elle n'y manquait pas d'ordinaire, et, dans la circonstance qui nous occupe, il appartenait naturellement à Lycurgue de rédiger le décret honorifique. Durant sa longue et laborieuso carrière, il eut souvent à en rédiger de semblables, comme on l'a vu plus haut; mais, à vrai dire, la plupart de ses confrères, pour peu qu'ils fussent en renom, n'en avaient pas de moins fréquentes occasions. Ceci mérite que nous nous y arrêtions quelques instants.

« Toutes les institutions d'Athènes, a dit M 0,0 de Staël 1 dans un passage qui semblo traduit de Xénophon , toutes les institutions d'Athènes excitaient l'émulation. Les Athéniens n'ont pas toujours été libres; mais l'esprit d'encouragement n'a jamais cessé d'exercer parmi eux la plus grande force... Ils étaient peu nombreux, mais l'univers les regardait. Ils réunissaient le double avantage des petits Etats et des grands théâtres : l'émulation qui naît de la certitude de se faire connaître parmi les siens et celle que doit produire la possibilité d'une gloire sans bornes. »

Ceux que n'effraye pas trop l'érudition trouveront de ces lignes brillantes une paraphrase latine et fort érudite dans deux ouvrages de mes confrères d'outre-Rhin *. Ils y verront énumérés, avec les pièces à l'appui, tous les honneurs que les Athéniens prodiguaient pour les services rendus à leur république : immunités de diverses charges, éloges gravés sur une plaque de marbre que l'on déposait dans un monument, statue avec inscription, droit do préséance dans les fêtes civiles ou religieuses, couronnes que le héraut proclamait en plein théâtre, le jour même des représentations dramatiques qui y rassemblaient des milliers d'auditeurs; entre-

« De la Liltéralurc, partie I, c. i"; comparez Xénophon, Mémoires sur Socrate, III, 5, § 3.

*• A. Weslermann, de Publicis Atheniensium honoribus ac prœmiis (Lipsi», 1850) ; H. E. Meier, de Proxenia sive de publico Grœcorum hospitio {\ii\is, 1843).

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