‹ Mémoires d'histoire ancienne et de philologieChapitre 13 sur 102 · II. DES HONNEURS PUBLICS · texte numérisé non relu

II. DES HONNEURS PUBLICS

moins fallait-il, comme Polybe le dit un jour, mais tardivement, à ses compatriotes S ne pas descendre trop bas en ce genre d'alliances et de flatteries intéressées. Surtout il était honteux que, pour un cadeau de quelque mille mesures de blé, un orateur en crédit abusât de son éloquence jusqu'à faire décréter des statues d'airain à d'obscurs tyrans a, acquittant ainsi, aux frais de la république, les dettes de son propre ménage. Athènes pouvait se montrer généreuse, prodigue même d'honneurs envers de puissants banquiers qui lui avaient prêté secours dans l'embarras de ses finances; mais il ne fallait pas qu'un parleur vénal spéculât, pour sa part, sur la vanité du financier qui voulait obtenir une récompense .officielle de ses services 3. Malheureusement ces abus paraissent avoir été fort communs : et le misérable Démado et (si nous en pouvions croire là-dessus la parole de ses ennemis) le grand Démosthène s'étaient enrichis par le trafic des décrets et des proxénies. Toutefois (il est juste de ne pas l'oublier) la liberté qui domine alors dans les lois athéniennes plaçait, là comme en bien d'autres choses, le remède à côté du mal. Il y avait action régulière contre ces décrets emportés par la brigue et la corruption. L'auteur de la mesure pouvait être puni d'amende, la faveur elle-même pouvait être révoquée, et si elle était maintenue après débat contradictoire, elle n'acquérait ainsi que plus d'éclat et plus d'autorité.

Démade avait, un jour, réussi à faire déclarer proxène Euthyerato d'Olynthe, l'un des traîtres les plus notoires, l'un des membres du parti macédonien qui avaient le plus nui à la cause nationale dans la lutte contre Philippe. Hypéride intente à Démade une action V illégalité. Quelques lignes de son

s Dinarque, contre Démosthène, § 41 .

:1 Kpigëne cl Conon, cilés à ce titre m»* me par Dinarque, contre fh:tnoslhéne, §41.

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discours se sont conservées, où l'orateur, parodiant, avec une sanglante ironie, les termes mômes du décret rédigé par Démade, s'écriait : « On le juge digne de la proxénie, parce qu'il parle et agit toujours dans l'intérêt de Philippe; parce que, nommé chef de la cavalerie, il livra ses cavaliers à Philippe et causa ainsi la perte de Chalcis ; parce que, après la prise d'Olynthe, il fut chargé de l'estimation des captifs ; parce que, dans l'affaire du temple de Délos, il a sans cesse agi pour nos adversaires ; parce que, après notre défaite à Chéronée, il n'a ni enterré un seul de nos morts, ni protégé la vie des prisonniers athéniens l. »

L'ironie semble sans réplique, et l'on pout croire que Dé- . made, condamné à cotte occasion, rendit quelque chose au moins des sommes qu'il avait pu gagner en défendant d'aussi mauvaises causes.

On aime à croire aussi que, dans une cause toute contraire, l'éloquence d'Hypéride triompha, lorsqu'il défendit Lycurgue dans la personne de ses enfants, justes héritiers des honneurs paternels qu'une obscure jalousie venait leur contester. Le peuple athénien ne pouvait entendre froidement ce simple et saisissant résumé des preuves de la défense :

«Que dira donc le passant à la vue du tombeau de Lycurgue ? Cet homme a vécu comme un sage. Placé à la tête de vos finances, il a trouvé des ressources ; il a construit le théâtre, l'odéon, des arsenaux, des ports; il a augmenté le nombre de vos galères Et le peuple le déclare infâme, et ses

enfants sont en prison « ! »

Plusieurs discours de Démosthène traitent, à des points de vue divers, cctlo grande question des honneurs publics chez les Athéniens. Dans l'un, il s'agit d'un armateur qui réclame la couronne à laquelle il a droit pour avoir devancé tous ses

i Fragment conservé par le rhéteur Apsine, t. IX, p. 547, des Rhelores grœci de Wal*.

» Fragment conservé par le même rhéteur, t. IX, p. 545.

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collègues par l'exactitude et la rapidité de ses préparatifs. Apollodorc, le citoyen pour qui, selon un usage alors général, Démoslhènc avait écrit ce discours, Apollodoro dit dès son début : a La conduite de mes adversaires est étrange; ils ont négligé leurs navires et acheté dos orateurs. » Trait de mœurs qui nous rappelle plusieurs invectives, soit de Démosthène, soit d'IIypéride, réclamant, au nom de la morale, contre la vénalité de leurs propres confrères l.

Le plaidoyer contre Andtotion, orateur alors célèbre, a précisément pour objet de convaincre d'illégalité un décret honorifique en faveur du Sénat qui sortait do charge sans avoir rempli l'obligation légale d'armer un certain nombre de galères. Il nous montre l'usage, attesté par d'autres oxemples, • de couronner certains corps politiques comme on couronnait des particuliers s.

Le discours contre Aristocrate attaque un privilège énorme par lequel les Athéniens voulaient récompenser les prétendus exploits de Charidème, chef d'une bande do mercenaires a leur service. En un sens tout différent, l'orateur, qui combattait la loi de Leptine, voulait défendre contre d'injustes attaques les immunités conférées par le peuple à de bons citoyens ou à des étrangers bienveillants. Il fait ressortir la puissance de ces encouragements, qui sans cesse animent et renouvellent le dévouement à l'Etat; et même, comme il ne peut nier, à ce propos, do fâcheux abus, il s'engage à présenter une loi qui permette de poursuivre toute personne coupable de s'être fait accorder injustement quelque immunité. « Cela vaudra mieux, dit-il avec force, que do supprimer une liberté à cause de l'abus qu'on en peut faire. »

Nul débat sur ces sujets si familiers, comme on le voit, à

' Dëmosthone, contre Androtion §37; contre Timocrale, § 123. — ilypôride.coN/re Démosthène, fragm. 110. B. C. T. Il, p. 404, dos Oratores grœci, dans la Hibliolheque grecque de F. Didot.)

- Ephém. arch., n<> 725.

l'éloquence attiquo n'a jeté un plus grand éclat, dans l'histoire, que le procès soulevé par Eschine à propos de la couronne décernée à Démoslhène, sur la proposition de Ctesiphon. Il suffit d'en rappeler ici le souvenir, qui, par un retour naturel, nous ramène à la date et au contenu du décret de Lycurgue.

Quelle était cetto couronne de feuillage, ou plutôt de feuilles d'olivier, décernée par le peuple d'Athènes au IMatéen Eudémus?Au premier abord, on croit volontiers que c'était une couronne de feuillage vert, comme celles que remportaient les vainqueurs d'Olympie Cela siérait bien à l'austérité de sentiments et de langage qui caractérise ce décret. 11 n'en est rien cependant, et la couronne en question a dû »Mre, comme celle de Démoslhène, une couronne d'or, qui n'avait que la forme du feuillage. Beaucoup de monuments, parmi lesquels nous en possédons plusieurs au Musée du Louvre *, reproduisent l'image sculptée de ces sortes de couronnes. Une inscription do Rhodes nous montre le bienfaiteur d'une corporation honoré par elle de plusieurs couronnes, à feuillages divers, qu'il fait toutes sculpter sur un monument commémoratif 8. Maint témoignage nous prouve clairement que la couronne originalo était en or v; nous savons môme quelle en était d'ordinaire la valeur, c'est-à-dire 1000 drachmes, ou environ 900 francs de notre monnaie, rarement plus, rarement moins que cette somme

» Voir Pollux, Onomasticon, III, 153, avec la note «les interprètes.

* Voir île Clarac, Inscriptions grecques et romaines du Musée royal du Louvre, planches XL1I et XLIV.

■ Corpus inscr greee, n° 2525 b.

* Corpus inscr. grœc, n0' 85 et 98; Rangafoé, Antiquités hel'eniques, »• 425. Plusieurs de ces couronnes figurent sur les inventaires du Parthénon (Corpus, n° 450. Cf. Boeckh, Kcon. pol. des Athéniens, II, p. 274, 2« édit.).

* 500 drachmes dans le Corpus, n° 85, cl dans Rangabé, n« 425;

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