II. DES H0NISEIR8 PUBLICS
Quand Montesquieu traçait sa fameuse théorie sur le principe des gouvernements, attribuant la crainte aux gouvernements despotiques, Y honneur aux monarchies, et réservant la vertu aux républiques, il protestait d'avance contre bien des objections : « Je supplie, écrivait-il, qu'on ne s'offense pas de ce que j'ai dit : je parle après toutes les histoires '. » Parole plus fière que juste, ce semble, du moins en ce qui concerne l'histoire des démocraties grecques. Là, en effet, la vertu no paraît pas ôtre le seul mobile des bonnes actions. La vanité, de bonne heure, et, de bonne heure aussi, des motifs moins purs encore comptaient pour une certaine part dans l'émulation que l'Etat entretenait à son profit, soit chez ses citoyens, soit au dehors. A l'origine, les récompenses publiques furent très-simples : quand on peignit sur les murs d'un portique d'Athènes la bataille de Marathon, Milliade ne put obtenir de voir son nom inscrit sur le tableau ; on lui permit seulement de se faire peindre en tôte des Grecs qu'il avait conduits à la victoire. Plus tard, en souvenir d'exploits semblables, je vois des inscriptions gravées sur des hermès, mais des inscriptions où ne figure aucun nom propre, comme s'il appartenait à la seule reconnaissance publique de suppléer au silence discret du monument. C'est l'âge d'or de la démocratie, c'est le temps des vieilles mœurs. Mais bientôt après, on trouve un bienfaiteur de la patrie récompensé par des concessions de terrain, par une somme de cent mines et par une pension journalière de quatre drachmes. Les couronnes de feuillage qui, après la chute des Trente, avaient suffi aux ' libérateurs d'Athènes, sont bientôt remplacées par des couronnes de métal. L'athlète môme, qui a conquis dans le stade olympique la palme verte décernée au nom de toute la
2000 drachmes dans une inscription de Mytilène ( Corpus, n° 2167 <*) où il s'agit d'une couronne destinée à l'empereur Auguste.
1 Montesquieu, Esprit des lois, 111,5. Le germe de cette théorie est déjà dans la 90« des Lettres persanes.
Grèce, vient ensuite recevoir dans sa patrie une récompense moins brillante, mais plus solide Il faut donc que la théorie se résigne ; l'histoire ne la justifie pas de tout point. Comme le dit sensément Démosthène : « Les récompenses, ainsi que tout le reste, suivent le changement des mœurs f. » Pour être de grands citoyens, Démosthène ctLycurgue ne sont pas moins de leur siècle, d'un siècle qui ouvre pour la Grèce l'ère de la décadence. Alors le dévouement ne se payait plus seulement par un austère témoignage de l'estime nationale. On appréciait l'honneur d'être couronné par le héraut de la ville au milieu d'une assemblée nombreuse ; on appréciait aussi le métal de la couronne. Cinq cents ou bien mille drachmes d'argent, et surtout mille pièces d'or, comme je le vois sur quelques monuments \ étaient un utile surcroît à l'éclat d'une proclamation solennelle. Il y a môme tel cas où Ton dirait que cette somme représente comme l'intérôt du capital qu'un riche bienfaiteur avait versé dans la caisse publique. En effet, quoique la fabrication de la couronne soit attestée par plusieurs exemples k, quoiqu'on trouve mentionnée l'autorisation formelle de porter les couronnes honorifiques cependant il n'arrivait pas toujours que l'or coronaire passât par
* Pour tous les faits qui précèdent, voir Démosthène, contre la loi de Leptine, § 112 et suiv. ; Eschine, contre Ctésiphon, § 181 et suîv. Le même Eschine, il est vrai (l'Wd., § 46), mentionne une remarquable précaution de la loi athénienne contre l'abus des couronnes d'or décernées à un Athénien par une cité étrangère.
» Démosthène, contre la loi de latine, § 114.
* Voir, par exemple, Ouvaroff, Recherche* sur les antiquités de la Russie méridional», p. 53-56 (pl. XXIV, 2). La formule ordinaire pour désigner le prix de la couronne est drco ^«xjaûv suivi du chiffre. Voir des exemples dans Franz, Elem. eptgr. gr., no 92, et dans VEphém. arch. d'Athènes, nM 321, 424, 671.
* Corpus inscr. grœc., n«» 107, 112, et ailleurs.
6 Inscription d'Àphrodisias, en Carie, dans Le Bas, Voyage archéologique, partie V, n« 1601.
1k II. DES. HONNEURS PUBLICS
les mains de l'orfèvre pour venir orner la tôto du citoyen couronné. Une inscription de Scyros nous montre lo bienfaiteur que cette ville récompense allant tout droit chez le caissier municipal pour y toucher la somme fixée par les règlements \ à peu près comme la chose se passe chez nous pour les couronnes académiques. Un décret récemment découvert, dans les ruines d'une ville grecque de la Russie méridionale, contient l'expression plus naïve encore de ce que j'appellerais volontiers ce matérialisme de la gloire. 11 y est dit, en propres termes, que tel citoyen sera h couronné do millos pièces d'or ». » Le style grec, comme on le voit, se déformo en même temps que les sentiments s'abaissent; et ce n'est peutêtre pas la moindre utilité de ces textes lapidaires quo de représenter aussi, en une certaine mesure, les révolutions de la langue et du goût dans les cités grecques de l'antiquité. Là, comme dans les lettres, Athènes no parle pas précisément le môme langage que les républiques de l'Archipel ou les aristocraties du Péloponnèse; là, comme dans les lettres, Tatticisme des grands siècles garde les privilèges de clarté, d'élégance et de sobriété qui l'ont rendu classique. Par ces caractères aussi, comme par leur contenu, les décrets athéniens signés des noms d'un Périclès, d'un Lycurguo ou d'un Démosthène, étaient bien dignes d'orner les murs des temples élevés par Ictinus et décorés par Phidias.
Si l'on veut qi\ ce genre apprécier mieux encore la haute bienséance du langage attique, on n'a qu'à parcourir, dans les
1 Corpus, n°2347 <\ où M. Bocckh remarque la singularité du fait.
* ïrsçavwOrvat a'rrôv y.puocï; yùX'.i;. Dans l'ouvrage de M. Ouvaroff, cité ci-dessus. Cf. des exemples semblables de Polybc et de Plutarque dans le Thésaurus linguœ grœcee d'H. Estîenoe, au mot Ste^vom, p. 742, édition Didot. De même dans un papyrus du Musée du Louvre (n° XLII de la collection préparée par M. Letronne, et qui va être prochainement publiée par M. Brunei de Presle), le mot <mç>3Î*iov (comparer en latin aurum coronarium) désigne une simple récompense, qui est de trois talents.
recueils d'inscriptions, quelques décrets honorifiques des municipalités do l'Archipel ou des villes de laBéotie. Comme la reconnaissance du peuple do Scyros, ou celle du peuple de Ténos 1 s'exprime en longues et laborieuses périodes ! Que de répétitions, que de mots inutiles, quo d'oiseux détails 1 Il faut une page aux secrétaires ioniens pour dire ce qu'uu Athénien exprimerait en dix lignes. C'est pis encore quand, ces petits peuples ayant subi l'autorité de Romo, leur indépendance illusoire ne s'exerce plus que dans les plus étroites limites de la vie municipale. Au commencement de l'ère chrétienne, dans une petite ville, voisine de Chéronée où allait naître Plutarquo, un citoyen avait mérité les éloges et les remercîments de sa patrie pour avoir rempli gratuitement une ambassade qui portait au jeune Caligula, nouveau César, les félicitations de la province ; puis pour avoir célébré avec magnificence certains sacrifices tombés en désuétude; pour avoir, dans mainte fête religieuse ou civile, hébergé, régalé de vieux vins et de friandises tous ses concitoyens des doux sexes et de tout âge, et par surcroît les esclaves du raunicipe. Il faut voir avec quelle naïve et prolixe effusion s'exprime, dans un décret on son honneur, la gratitude des bourgeois béotiens, en quel style ils décernent à cet excédent citoyen, comme ils l'appellent, une couronne d" or, la préséance dans les jeux, deux statues, l'une dans le temple d'Apollon, uno autre sur la place publique, des portraits dorés (sans doute des bustes) avec inscription commémorative de ses bienfaits, enfin, ce qui achèvo l'œuvre, a un bon portrait peint. » (Que je voudrais savoir le nom du peintre qui en fut chargé ! ) Par une sorte de dérision du sort, le citoyen d'Acnephion qui est le héros de cette solennité nationale portait le nom glorieux d'Epaminondas 1 !
t Corpus inscr. grœc, n->» 2335 et 2347
s Corpus inscr. grœc, n«>i625; Ecil, Inscr. BccoL, n°3i.