TRADUCTION
« à Apollonius, salut.
« Donner, pour ce qui revient annuellement en contributions au temple d'Ammon Rha Sonther, dieu très-grand, et des dieux qui lui sont associés, dans Diospolis la grande, un talent mille vingt drachmes d'airain; ordonnancez sur la ferme des impôts de Diospolis; Héliodore, le greffier royal, signera lo compte en commun avec les prêtres, comme il est d'usago chaque année, et vous ferez faire un st/m/tolon ainsi qu'il appartient.
« Salut (on porte-toi bien), Tan 37, le 4 du mois de Pharmouthin (c'est-à-dire, si je no me trompe, la trente-septièmo annôed,ÉvergèteII,ouranl32ou 133 avant J.-C). Suivent, au bas de la page et sur la marge de gauche, les visa d'Hippalus et d'IIéliodorus, et peut-être de deux autres. Nous avons donc sous les yeux ce qu'on pourrait appeler h ne A Un- d'ordonnaneement, pièce dont l'usage nous était déjà connu par un papyrus de la collection de Londres1, mais dont on ne possédait jusqu'ici aucun exemple.
La célèbre inscription de Rosette mentionnait déjà des contributions en frfjf'iit <>t en .minre, payées par le lise des Ptolémées aux temples de l'Egypte et aux fonctionnaires de ces temples 2, et nous possédons 1 lo dossier volumineux et coni-
1 Tapyrus VI, 1. 17, p. 50, ed. B. Peyron : K-taraXÉvT^; T'.v xa6rjt:>Tc;
1 Ligne 14 : Ti; fVt^cjxsva; Et; ayrà (-y. Upà) w: sviajTÔv ouvrait; «htix»; Tt /.ai à:p?t/.*;. Même aivray; mentionnée dans les Papyrus, n*» VI et XI d* Londres, ft n° VI de Paris, tous relatifs à l'affaire des jumelles dont il va être question.
3 Une partie de ces pièces appartient à la collection du Louvre et est encore inédite Les autres sont à Turin et à Londres, et on les trouve dans les ouvrages cités plus haut. On peut consulter encore, sur l'administration ptolétnafqne, l'excellente Introduction de M. J. Franz aux inscriptions d Êgypte, dans le tome III du Corpus inscr. grœc., et la thèse de M. Robiou.
plexe d'une affaire relative à ces dernières contributions. Deux prêtresses égyptiennes et jumelles, recluses dans le Sérapoum, à Memphis, ne recevaient pas le salaire en nature qui leur était dû selon les règlements. Après avoir une première fois invoqué le vice-administrateur dont elles dépendent, elles adressent au roi Ptoléméc Philométor une réclamation que le prince accueille avec bienveillance, et qu'il apostille pour être renvoyée à qui de droit. L'affaire s'instruit dans les bureaux du trésor, mais elle s'instruit lentement. Des pièces s'égarent ou sont oubliées, comme on dirait aujourd'hui, dans les cartons. Nouvelle réclamation, appuyée, cette fois, auprès du vice-administrateur par un Macédonien, ami du père des prêtresses, et reclus comme elles (twv ev v.*-oyrt) dans le temple Alors le vice administrateur rappelle et recommande les pièces aux employés subalternes, compétents dans l'affaire ; il réclame un rapport. Nouvelle instruction, pendant laquelle les pauvres prêtresses crient misère, car il s'agit pour elles du nécessaire, non pas du superflu; il s'agit de pain, d'huile et d'autres substances pour leur nourriture, peut-être aussi pour leur toilette. Enfin, à travers un dédale de lettres et de réponses, de vérifications et de contrôles, on arrive à l'heureuse solution de ces difficultés, et nous lisons le reçu en forme donné par le fondé de pouvoir des deux jumelles au chef de magasin dépositaire des denrées en question. C'est, en raccourci, un curieux spécimen de ce qu'on appellerait de nos jours le contentieux administratif : mêmes embarras, mêmes lenteurs, mêmes efforts pour combattre le mauvais vouloir ou la négligence, et pour faire triompher le bon droit des pétitionnaires. Mais, chose remarquable, pour les jumelles de Memphis, ce triomphe ne fut pas décisif. L'af-
A£gypt> tegimen quo aninw susceperint et qua raiione Iraclaverint Ploiemœi (Rennes, 1852, in -8).
1 Voir, sur ce sujet, le Mémoire sur leSérapéum de Memphis, pir M. Brunet de Presle, 1852, in-4. •
faire que je viens de résumer est de Tan 19 de Philométor ; or, nous avons pour l'an 20 les débris d'un dossier semblable, et doux autres affaires relatives aux mômes personnes nous sont eonnues encore, mais par des pièces moins nombreuses Les employés du fisc étaient donc incorrigibles ; ceux du temple même n'étaient guère plus scrupuleux, car je les vois accusés de détenir les valeurs régulièrement allouées par le prince aux deux recluses, qui, pendant ce temps, meurent de faim *. J'aime à croire qu'ici s'arrête la ressemblance des mœurs administratives de l'Egypte avec les nôtres, et que de tels abus seraient impossibles sous le régime sévère de notre comptabilité publique.
Quoi qu'il en soit à cet égard, constatons que la contribution due aux deux prêtresses, outre qu'elle est en nature et fournie, au moins en partie, sur les fonds du temple 3, a un caractère tout personnel. Au contraire, cello que constate Tordre de versement adressé à Apollonius est une contribution en espèces et destinée par le fisc royal au trésor même d'un temple. Cela donne un intérêt tout particulier au document conservé par ce papyrus; il comble pour nous une lacune daus les cadres de ce que j'ose appeler le budget ptolémaïque, et il complète ainsi le commentaire que réclame le témoignage trop succinct de l'inscription de Rosette. En outre, il nous permet peut-être de retrouver assez exactement le nombre et le caractère des officiers de finances par qui s'exécutaient ces sortes de versements.
L'auteur de la lettre, dont 1q nom a disparu, est probable-
» Voir, dans Bern. Peyron, p. 23-27, do recueil cité plus haut, le résumé de ces affaires, tel qu'il a pu le rédiger avec les documeots dont il disposait.
* Voir surtout le Papyrus XIII de la Collection britannique.
1 Papyrus de Paris, n° VI : Ojti tt,/ xaôr^uaM rau-nj; ftSooôai ruîv ix t&ù te?&û oûvvaÇn.... xtxojûaaiôa. Papyrus de Londres, n° VI t'ilepi toù xafrwc&vTo; aÙTaû; ix rcù ^aoiXtucoy (sic) x<x-' «viaurov cX*->.i> (jr.axjA'ivcu xxi xûctoç. Cf. Papyrus XIII de Londres et Papyrus D du Vatican.
154 VII. DE QlELOl KS TEXTES (1 II ECS
ment le stratège ou gouverneur do la province, et l'Apollonius à qui la lettre ost adressée paraît être l'intendant, ir.:\j.ù.riTrlzt ohargé de l'administration supérieure des revenus royaux. Do même nous voyons, à Memphis. le stratège Dionvsius écrire à l'intendant nommé Apollonius, à propos de l'affaire des jumelles Ainsi autorisé, noire Apollonius assurera lo payement de la somme indiquée (yzr.y.xzizz:). c'est-à-dire qu'à son tour il autorisera le greffier ou payeur royal de Diospolis à payer aux prêtres d'Ammon Hha Sonther la contribution annuelle que le fisc leur accorde. Ici le rapprochement des lignes 7-9 du texte grec avec la ligne 14 indique assez nettement qu'IIéliodore, le zzxr.iï.r^z ou chef du comptoir - zpxr.ïlx) de Diospolis, est identique avec le greffier royal, {j%z:'/j.y.'*z 7L:x;;.;j.xT:j; s. De même, dans un papyrus de Leyde, on voit un préposé aux revenus, i-r\ zûv* r.zzztzMu, qui porte aussi le litre de {.xzùm'zz ^zx[x\j.%zv'jz \ Si ce fonctionnaire doit signer avec les prêtres, c'est qu'il est en effet une des deux parties principales dans l'acte qui libère le trésor royal de sa dette envers le temple.
Quant au personnage nommé Hippalus, qui signe sur la marge à gauche, personnage sur lequel nous n'avons pas non plus d'autres renseignements, c'est probablement un contrôleur ou hzrtfxz-vjz, comme on en voit figurer un dans
i Voir l'analyse de cette affaire dans les Pa^rigreci delmuseo brilaanicot par Bern. Peyron (Turin, 1841, in -4), p. 25 et suiv., et pour ce (ait eu particulier, Reuvens, Lettres à M. Lettonne (Leyde, 1850 , III, p. 92, 95 et
» Sur ec a fonctions voir Am. Peyron, Papyri laurinenses, t. I, p. 110, 111, et t. II. p. 55 ; Frauz. dans le Corpus insrr. grive . t. III, p. 208; les numéros 4000, 4862 b B', 4896 et 405(3 du Corpus, oh 1 on voit, par mainte difficulté de détail, que si nous tenons les (ils do cette savante administration, ces (ils sont encore pour nous bien embrouillés.
- Leemans, Papyri graci musei Ivgduno-batavi Leyde, 1843, in-4', \t ïï.
TROl'VKS 51 R DES PAPYRIS. § 2. 15îi
l'affaire des jumelles1. La date écrite deux fois, à la ligne 16 et à gaucho de la ligne 8, est Je 28 Pharnnnithi, c'est-à-dire le vingt-quatrième jour après celle de la lettre elle môme, ce qui semble indiquer l'intervalle réglementaire entre le commencement et la conclusion dos formalités prescrites par la lettre à Apollonius.
iMais ce que notre papyrus nous offre de plus curieux, c'est l'espèce de formalité désignée par le mot stjmhnlan.
Le mot sijmbohm est de haute antiquité dans la largue grecque. II y désigne ordinairement un signe de reconnaissance avec des nuances de sens que nous avons énumérées cidessus *. Mais une seule fois, parmi les textes littéraires, je le trouve employé, à ce qu'il semble, pour fifre fie n-éonre*. Or, les documents grecs provenant d'Egypte nous apportent des renseignements tout nouveaux sur l'usage de ce mot dans les affaires de comptabilité. Foire lesijwktffw. est une expression qu'on a déjà rencontrée sur plusieurs papyrus. On trouve même dans deux de ces pièces : foire le si/mbolon envers In po fie recevante*, d'où il est naturel de conclure que c'était quelque moyen de garantir le comptable contre d'injustes réclamations de la part des personnes entre les mains desquelles il avait soldé la dette de l'État. Et, en effet, dans le papyrus d'Anastasi, l'officier royal recommande clairement à son subalterne de prendre toutes ses sûretés à l'égard des prêtres, afin que , la contribution annuelle du fisc ne puisse pas être doux fois
i II se nomme Dorion. On trouve aussi l'attestation d'un iwyçxo-» dans un des papyrus de Zolde, cité plus haut, p. 150, note 1. » Pages 10G-108.
3 Nicolai Progyr.viismaia, dans Hhdores grœci de Walz, tora. I, p. û'27.
4 Papyrus de Londres , II, 1. 36; VI , 1. 36 • Kat tj;j£:>.x r.ir^xx r.zo;
rz'.W.Tt.: w; yy.Qxxi: , ce qui rappelle encore une autre expression de la lettre à Apollonius. Ibid , 02 :
156 VU. DE gtELOlES TEXTES G BECS
réclamée. C'est pour cela qu'il exige la présence des prêtres à côté du greffier royal pour la rédaction de l'acte de versement ; et telle doit être aussi son intention quand il ordonne de faire un symbahm, c'est-à-dire, selon le sens classique de ce mot, une pièce qui, après avoir reçu certaines écritures, serait divisée en deux morceaux, et servirait soit de contrôle intérieur, soit de garantie réciproque aux deux parties contractantes. La taille, procédé si longtemps usité dans nos relations commerciales, et qui figure encore, au titre de la Preuve, dans nos lois civiles 1 , la taille, dont l'usage s'était perpétué jusqu'à notre temps dans les opérations de l'Échiquier, en Angleterre, répond assez bien au moyen de comptabilité que nous cherchons à définir. Le mandat à souche et le récépissé à talon, qui servent à vérifier les opérations des comptables, répondent à la même idée.
Ces analogies, qui me sont indiquées par M. Bienaymé, notre confrère, semblent déjà très-séduisantes; elles le deviendront encore davantage par un rapprochement que nous fournit un papyrus grec do la collection du Louvre *. Ce papyrus est une pétition où les prêtresses jumelles dont je parlais tout à l'heure exposent au roi que, ayant pris à leur service leur jeune frère, pendant les cérémonies du deuil d'Apis, l'enfant leur a dérobé, outre de l'argent et d'autres valeurs, le symbolon qui leur avait été délivré par certains officiers publics pour toucher leur salaire3. Afin de prévenir les conséquences du vol, les prêtresses demandent au prince de renvoyer leur pétition à Denys, le stratège ou gouverneur de la province, pour que celui-ci avise Apollonius l'intendant, et Dorion le contrôleur, et leur enjoigne do ne pas ordonnancer les denrées inscrites sur le mandat qui a été soustrait.
1 Code Napoléon, art. 1333.
* M. Hase a jadis expliqué ce papyrus dans son cours de paléographie grecque; j'en dois l'indication à M. Druuct de Presle.
3 Aa.€fov to Tip-ïv [avp.)C&X&v itr.h twv irpo; toi; irpa-jua-ruat;.
TROl'VÈS SLR DES PAPYRIS. § 2. Ki7
Le symlttifan en question était donc, comme nos enujxms de rente, uno carta-jxtrtita ou un titre à souche, dont la moitié seulement restait entre les mains de l'ayant droit. Si cette moitié se perdait et tombait aux mains d'un tiers de mauvaise foi, celui-ci pouvait en abuser pour se faire indûment payer la somme, comme il arrive aussi chez nous, pour divers payements du trésor. Cela se pouvait, dis-je, à moins d'opposition ; mais c'est précisément l'acte d'opposition que nous ' a conservé le papyrus du Louvre ; il est moins régulier sans doute que ne le sont chez nous, grâce à l'imprimerie, toutes les pièces de comptabilité publique ou même do comptabilité particulière, mais on n'en peut méconnaître ni l'intention ni le caractère essentiel.
Toutefois le symboUm mentionné dans la lettre à Apollonius, s'il est du même genre, n'est pas précisément de la ineme espèce. Ce n'est pas, comme celui des jumelles, un titre de créance, de rente ou de pension ; il ne semble exigé que pour l'opération même du versement ordonné, et, par conséquent, on l'assimilerait mieux au mandat de payement (toujours mandat à souchei que le porteur d'un titre reçoit chez nous au moment même où il va toucher la somme qui lui est due. C'est une pièce qui ne sort pas des bureaux du trésor, et qui sert au contrôle intérieur; et cela semble expliquer aussi l'expression qu'on trouve deux fois dans les papyrus de Londres : compter ou vérifier d'après les symbola
Voilà donc déjà deux sortes de pièces à souche ou à talon en usage daus la comptabilité grecque de l'Egypte. En voici une troisième dont l'usage est indiqué vers l'an 1 94 avant l'ère chrétienne : c'est le bulletin qui servait, sur les grandes roules de la république, pour le transport gratuit des fonctionnaires
» Pap: di Londra, II, 1. 36 et 85 Cf. I. 108, où se trouve mentionné un txXo-paTXîiov ou bureau de vérification. Comparer le Décret impérial du 31 mai 1862 portant règlement général sur la comptabilité publique, articles 82, 310-514 et 470.
41* VII. 1>E QLEI.OIES TEXTES GRiXS
do l'Etat. « Jiî n'ai pas, dit, à cette date, le vieux Caton. je n'ai pas prodigué les transports gratuits, pour qu'à la faveur des symboles mes amis fissent de gros profils \ » Il est probable qu'un procédé si commode trouvait encore d'autres applications. Ciccron est doue mal venu, lorsque, dans le plaidoyer pour Flaccus S il se moque des minutieuses formalités dont les Grecs entouraient toutes leurs opérations de finance; et Home, apparemment, ne trouvait pas leur exemple mauvais à suivre, depuis que l'extension de sa fortune lui imposait le devoir de l'administrer avec un surcroît de sévérité.
D'autres questions historiques peuvent être soulevées à propos de la lettre à Apollonius. On s'étonne, par exemple, que la contribution annuelle du fisc pour un temple aussi vénéré que celui «i'Ammon égalât à peine 82 francs de notre monnaie Il est vrai que les temples de l'Egypte avaient aussi des revenus propres, sans compter un prélèvement sur le produit des vignobles et des jardins1, et que, de plus, les fonctionnaires religieux recevaient un traitement direct du tnésor royal. Toutefois, je ne puis m'empécher de craindre que l'évaluation ordinairement admise du talent d'airain sous
» Caton, de Sumlu 51/u.apui! Kronloncm, Fpist., p. tW.ed Rom 1 1 : « Nuraquam epo eveciionem dalavi, quo amki mei pce rymbu'us pe.unias magnas caperent * Cl Cod. Theod XIII. t V, 1. 42, 22 clÔO Caton, comme fait aussi Piaule, on latinisant le mot syniUlon, lui donne, on le sait, le peniv maseiilin an lieu du neutre. — M. Naud.-t {.le IWd^in. des portes chez les lUmains, p 4; conlesle le sens donné à ce pas-apo par M. V. Le Clerc (des Journaux chez es Humains, p. 220), sens que j'ai suivi ici, et il traduit : < Je n'ai jamais donné à mes amis un ordre de voiture, pour que ma signature leur servit à extorquer de l'argent el à s enrichir. » Mais n'y aurail -il pas alors dans L texte yer vyinlolos infvs ou per syn.blum meum ?
! Chap. xix
'A Voiries tables dressées par M. I.otronne, lU'rtanpense promise à qui rainètnra deux esclaves ech-.tppe's d'Ale.iandrie} dans le Journal des .savants de (morceau réimprimé, en 4818, par l'auteur, à la suite dt s Fragments inédits U'ancii ns j.oeles grecs).
• Inscription de RosetU*. I. 15.
THOLVKS SIR DES FAPYBl'S. § 3. 159
les Ptolémées ne soit entachée de quelque erreur, et qu'il n'y ait lieu, sur ce point, à réviser les calculs. Ce n'est pas la première fois que l'exiguïté relative dos sommes mentionnées sur les papyrus provoque de semblables doutes1.
Mais nous ne prétendons pas avoir épuisé l'examen de toutes les questions que soulève un document si plein d'intérêt pour l'histoire de l'administiatiin ptolémaïque. Il doit nous sufïiro d'en avoir éclaircide notre mieux les principales difficultés.
§ 3. Un fragment inédit <1n porte Alc-mnn \ Dans une lettre qu'il m'adressa à ce sujet le 27 février 1855,
M. Mariette m'apprend que ce papyrus, rapporté par lui d'Egypte après sa grande exploration du Sérapéum, provient d'une momie découverte par les Arabes dans le voisinage de la deuxième pyramide de Sakkarah ; entre les jambes de la momie se trouvait le papyrus roulé dans une enveloppe de mousseline. C'est un fragment de 20 sur 22 centimètres, fort dégradé aujourd'hui ; il contient ou plutôt il contenait cent un vers sur trois colonnes, la première de 34, la seconde de 34, la troisième de 33, et dont une seule, celle du milieu, est à
» Voir les observation* de M. Iiern. Peyron sur les papyrus de Londres, p. 12,77.
- Le morce.au qui forme ce paragraphe est inérlit. Je l'ai lu à l'Académie des Inscriptions dans sa séance du 13 juillet 1860, c'est-à-dire quelques jours après qu'une heureuse découverte de mon ami M. Brunei de Presle m a permis de nommer enfin l'auteur du texte dorien que contenait le papyrus rapporté par H. Mariette (voir les Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions, par M. 11. Desjardins, 18W), p. 102). Les précédentes et Incomplètes communications que j avais pu faire au sujet de ce même papyrus sont consignées avec plus ou moins de détail et d'exactitude dans le Journal .7 < l) ■". :'>- du il mars I'v .~>, dans la V, v ie nrch /< ;/< 7 t<e du 1" avili 1S 5. dans la ll-vu <■ culnt^htraine d\i7A mars In).;, enfin daus la deuxième partie du mémoire cité plus haut. p. Ml, note 1.
iOO VII. DE QVELQCKS TEXTES GRECS
peu près lisible, celle de gauche étant plus qu'à moitié emportée par une déchirure, et celle de droite, par suite des J ravages de l'humidité, n'offrant plus que çà et là quelques mots ou quelques lettres lisibles. Au bord inférieur du manu- , scrit, sous chacune des trois colonnes, on distingue des traces d'une écriture plus grosse, qui ne paraît pas du même temps , et qui, d'ailleurs, sous la troisième colonne, paraît tracée juste en sens inverse de la première écriture. Entre les colonnes, au-dessus et au-dessous, quelquefois même entre les lignes du texte principal, se lisent des notes tracéos en caractères un peu plus cursifs et surtout plus Ans que le texte, avec quelques abréviations.
Le premier déchiffrement laisse facilement reconnaître que nous avons sous les yeux cent vers d'un morceau lyrique, écrit en pur dorien, annoté à la marge, en dialecte vulgaire, par un grammairien assez savant. Une attention plus scrupuleuse conduit aux remarques suivantes :
1° Quelques mots portent des signes d'accent et d'aspiration placés conformément aux règles dont Aristophane de Byzance paraît avoir été le législateur. Ainsi l'accent grave y désigne l'absence d'intonation aiguë, et non pas, comme dans nos usages modernes, l'ahuissemmt de cette intonation K Tous les mots d'ailleurs n'étant pas accentués, on est disposé à croire que les accents ne figurent là que pour le besoin
' Aicadius, de Accentibus , p. 190 : ô Si flapi»; toV.ç, dire xai c«rX&5ç ti; wv xai jxixfotifav fytov Sûvauiv, .irocx-cû; /.ai àurrpw; ïrtpuio! tt.v Xïijiv à-av77./ïi, xai t.ùjSy.x {sic) xai fa'.i tit/t, ^aivc'fMvc;. Jean Philop. , Tovtxà Ttafa-pfïXjJLara, p. 6 : KaÔ' txâorr/v Xéîjiv iv atâ (TjXXaSf. tîôîulïv tj ôÇeîxv y, TÇ6pi<ï7TwjAivT(v, £v 8i rai; ÀotTraî; ouXXxoxt; ^aptïav ctcv :v :w Mm'Xàô; ^WTt'fX ovXXaêf. c^iverat, at 8ï XoiTrxi pxpûwTai- /.ai iv tw i>.c7ô; t, [AS«i TWf.onàrai, r, 8k T^wrr, xai [r,] Tfirr, papfocvTxi. C'est ainsi que nous lisons, col. 1, l. 4 : fràTCtv ; 1. 15 : îràvràv , et 1. 5 : xbpoaràv, où pourtant l'accent grave sur ràv esl l'aigu affaibli par la Maison de cette finale avec le mot suivant. Voir noire mémoire sur Apollonius Dyscole, p. 287 et suiv.
el de philologie, page (60.
Vf M
av $cu
apt
Vf
2 lignes de glose illisil
3tpIt|JL£V aUT3C
Toi; sv
ivr/ïBa pwv
auTO'j
vri ta 6rj(i. [ciTa ri partout a|Aucxai ivo» ? ... . Tii;
Ocuarwat tup
ava aw<n;
d'une explication que le maître faisait à ses élèves sur quelques exemples spécialement choisis dans lo texte.
2° Le signe y,, employé dès une assez haute antiquité dans les manuscrits pour signaler certains passages qui avaient besoin de commentaire 1 (d'où le mot xiiÇssOxt *), se trouve trois fois dans notre manuscrit, col. 2, lig. 25; col. 3, lig. 15 et 32, et, à ce qu'il semble, avec la même signification.
3° A la ligne onzième de la deuxième colonne, on croit distinguer une correction : yj au-dessus de et j il y en a certainement une à la trentième, où l'on a écrit un e au-dessus de Y: dans zj'i, nouvel indice de la main d'un grammairien critique. Au bas de la première colonne, les mots Apicro (abréviation pour 'Apisrc^ivïjî ? ) atca; Ha^iAc; dtioa? [sic) montrent plus clairement encore l'intention do signaler deux variantes d orthographe, en rapportant chacune à l'auteur qui la défendait. Pamphile est bien connu3; Aristophane de Byzance l'est plus encore, si tel est bien, comme je le crois, le nom qu'il faut compléter au commencement de cette petite glose *.
A droite de la troisième ligne, dans la môme colonne, les
lettres api forment une abréviation évidente, où l'on est fort tenté de restituer le nom illustre d'Aristarque 5.
» Voir Osann : Anecdolon romanum de notis veterum criticis, in primis Aristarchi Homcricis et lUade heliconia, elc ^Gissœ, 1851), §21 : de notis plcttonicis et de signo x indramatis Grœcorum notandis adhibito.
* Scbol. d'Euripide, (Jreste, v. 81 ; de Sophocle, Philoctete, v. 201. Cf. Isidori Origines, 1,20,22.
3 Disciple d Arislarque, sur lequel on peut voir Suidas, au mot Oau.çiXoç, et Fabricius, BiU. gr., VI, p. 373, éd Uarles.
* Sur les abréviations du nom d'Aristophane dans les rass., voir Bast, Comment, palœogr., p. 795, 951, à la suite du Grégoire de Corinthe, éd. Schaefer et Boissonade; et A. Nauck, Aristophanis Byzantii fragmenta, p. 60.
* VoirBast, tWd .p. 782.
40 Au bas de la deuxième colonne, une glose explique deux mots'des lignes 26 et 27, l'un zxzzz par son synonyme en prose àpo-rpcv1, l'autre en alléguant une fiction du poêle qui comparait deux jeunes filles, [Mx?]rô> et 'V^./épa, à des colombes.
A la colonne 1", au niveau des lignes 14 et suivantes, une glose, la plus lisible de toutes celles que nous offre ce petit manuscrit, atteste que lV.utcur suivait, sur un point qui reste à déterminer, la même tradition qu'Hésiode». Au niveau de la ligne 6, le nom, en abrégé, do Phérécyde ; au niveau delà ligne 9, le nom plusreconnaissablc d'Alcée ou peut-être d'Alcman3, font deviner quelques rapprochements du môme genre entre l'auteur des vers doriens et quelqu'un de ceux qui avaient traité, soit avant, soit après lui, le mC'ine sujet*;
5" A droite de la deuxième colonne, vers les lignes 21-22, les mots cî»y.sâv5'.5 psi; attestent quelque citation d'un poêle, citation faite en vue d'éclairer le texte principal.
6° La note, note finale, à ce qu'il semble, au-dessous de la
1 Etym. magnum, p. 175 : À'-âf-Tt; r, âvzacTptaare: yr/ çif&î -yàf % àpoci;. Cf. le même, au mot v. -/m::;.
* Le sdiol. d'Apollonius de Rhodes {Argon., IV, 259) remarque que Piudare, Anlimaquc et Hésiode fout venir les Argonautes par 1 Océan eu Libye, cl de 1 a, moitié par terre, dans nuire mer. Cf. id. ad IV, 301 ; et ad I, 498, au sujet du mot yiu qui termine cette note, s'il n'y a pas , de ma pari, erreur de lecture eu cet endroit.
» Le scholiaste de Piudare [Oiymp., I, 97) rapproche l'autorité d'AIcman el celle d'Alcée au sujet de la légende de Tantale.
* Pour Phérécyde, cf. sdiol. Pind , Vylh., IV, 133. 221, 288. où l'on voit que l'histoire des Argonautes faisait partie des récils contenus dans les premiers livres de cet historien. Pour Alcée, je ne trouve guère entre les fragments de ce poète et notre morceau lyrique que des rapprochements accidentels et sans importance. Voir, par exemple, l observatiou d llérodien (mil Mcvt.s'.'j; >.ï£sw;, p. 19, éd. Leurs) sur <>:avd;, forme dorienne d'cjpxvo; que l'on trouve et dans Alcée et col. i, 15, de notre poète. Cf. Sappho, Fragm. 92, éd. Ahrcns, à la suite du traité de cet helléniste de Dialeclo a>olica.
troisième colonne (qui n'a que 33 vers au lieu do 34), nous apprend beaucoup dans sa brièveté et dans son état de mutilation. On y voit que les vers précédents formaient un chœur, que ce chœur était prononcé tantôt par dix jeunes filles, tantôt par dix ou peut être onze hommes d'une ville dont je n'ai pu retrouver le nom dans aucun géographe C'est un exemple qui s'ajoute aux exemples très-rares que nous connaissions déjà de la î'.y.so?*, soit dans le drame ,J, soit dans la poésie lyrique chez les Grecs ».
Nous avons donc ici, à n'en pas douter, le lambeau d'un de ces manuscrits annotés à l'aide d'autres livres par quelque philologue fort instruit, comme celui auquel nous devons les célèbres commentaires sur Y Iliade retrouvés dans le manuscrit de Venise, ou les scholies des A rgonautiques d'Apollonius, ou celles de quelques tragédies et comédies du théâtre athénien.
A tous ces titres, le nouveau papyrus dont vient de s'enrichir la collection nationale est déjà une très précieuse acquisition. Mais, après nous avoir appris tant de petites choses, on désire naturellement qu'il nous en apprenne de plus importantes sur le sujet du morceau lyrique qu'il nous a conservé, sur la date de sa compositiou et sur la date même du manuscrit.
1 feumîuv, ce qui indique une ville dout le nom serait. iI»j*j;-cùvTc;. NI l'ethnique de la célèbre <!•>.•/. y;-.yv7t; , ni celui de <I>j/.-. j;-< jvr'.; , port voisin de Cyrène, nommé deux fois dans Syii.'-sius, ne paraissent pouvoir être restitués ici avec certitude. Encore moins penserais-je à <]>:?■:, ville d'Elide. mentionnée dans Homère [Odirste. XV, 297).
* Voir Pollux, Onomasticon, IX, 107 et 108; sehol. dAristoph., Cheva- IfaTt, v. 580; Paix, v. ilô. L*s EuménHes d'Eschyle et la Lysistrata d'Aristophane offrent des exemples de ce double chœur, qu il ne faut pas confondre avec le dédoublement d un chœar unique en deux demi-chœurs. Cf, Hésychius : Aiy.cpiiÇîiv ii ifovs. Schol. Eurip., Oreste, v. 12G8
et 1275.
» Voir le chant Spartiate cité par Plutarque, Vit de frjcurgw, c. xxt.
Pour commencer par la dernière de ces questions, quelques progrès que la paléographie ait faits depuis un siècle par la découverte des papyrus d'Herculanum et des papyrus grecs do l'Egypte, je ne crois pas qu'où soit encore parvenu, comme pour la seconde moitié du moyen âge, à dater, pour ces époques anciennes, les manuscrits d'après la seule forme de l'écriture. L'alphabet de notre copiste ressemble beaucoup à celui du copiste à qui nous devons les manuscrits d'Hypéride retrouvés depuis dix ans en Egypte. Trois lettres seulement, le ka/j/ta, le jtiei Yyjmlon, y affectent une forme plus cursive ; mais, d'autre part , celte écriture est d'une main plus légère et plus élégante. Tous les auteurs cités dans les notes étant antérieurs à l'ère chrétienne, le manuscrit pourrait n'être pas d'uno date beaucoup plus réconte. Sur ce point, le sarcophage mCuie do la momie n'aurait-il pas offert quelque indice décisif? J'ose a peine exprimer ce doute et ce regret, en songeant à l'habileté si éprouvée de M. Mariette et aux grands services dont nous lui sommes déjà redevables. En présence de la momie, s'il avait seulement soupçonné la possibilité de nous apprendre là-dessus quelque chose de plus, un tel explorateur eut-il omis de recueillir le moindre renseignement utile ?
Le texte lyrique que nous avons sous les yeux est, avonsnous dit, en dorieu très-pur, à la fois caractérisé par le choix des mots, par les formes grammaticales et par l'accentuation.
Kspurràv, àvpérav, lzz-(\zsxzv. (mot nouveau pour ipsSXéçapct)', ^{jL'.sîcdy et ctwv, tw i àpiz-.ioz, r:a:r(s:^£ç, çîpstsat*, sont d'un dorisme plus franc, si je puis dire, que celui des chœurs tragiques, plus franc môme que ce dialecte de Pin-
1 Les fragments k25, 55 el 79 de Sappho el le fragment 20 d'Alcman (éd. Bcrgk) offrent le root simple «je; pour ëj>w;, qui conduit naturellement au compose i^fXéyxzt; , au lieu de tpwT&ëXûpapc;. Quant au -y pour p, consulter Ahrens, de Diakclo dorica , p. 56.
* Sur ces divers dorisnies, voir Ahrens, livre cité, aux chapitres correspondants de l'accent, de la déclinaison et de la conjugaison.
dare où les grammairiens anciens reconnaissaient déjà certain mélange de dialectes étrangers l. Par les formes grammaticales il se rapproche beaucoup du dialecte que nous offrent les inscriptions des paysdoriens. Ces observations m'amènent tout naturellement à une découverte quo je n'avais pas su faire lors do mes premières études sur ce morceau, et dont l'honneur comme le plaisir étaient réservés à mon confrère et ami M. Brunei de Presle.
Ayant remarqué dans la deuxième colonne la mention d'un xiXr(; èvsxtxi;, ou coursier d'Enétie, et sachant que les chevaux d'Enétie ne figurèrent pas dans les jeux de la Grèce avant la 85e olympiade (440 avant Jésus-Christ), selon EustatheV ou la 88e (428 avant Jésus-Christ), selon le scholiaste d'Euripide 3, j'avais moins curieusement exploré les fragments lyriques des poètes antérieurs à cette. époque; j'allais même jusqu'à chercher, par une hypothèse désespérée, mais séduisante, l'auteur de notre morceau lyrique dans un certain poète Dosithée, qu'une épigrammede Y Anthologie me signalait comme le rénovateur de la vieille lyrique doriennc v. Pendant que je travaillais à rédiger la présente note, mon savant ami, à qui j'avais communiqué ma copie du manuscrit, a été assez heureux pour reconnaître dans le vingtseptième fragment d'Alcman, fragment emprunté par Eustathe au grammairien Aristophane 5, les deux vers 30 et 31
1 Les grammairiens n'onl-ils pas déjà nommé celte langue un dialecte commun? sans doute parce qu'il emprunte des formes à plusieurs dialectes de la famille dorienne. Voir, là-dessus, les observations résumées plus haut, dans ce volume, p. 53 et suivantes.
* Sur f Iliade, II, v. 852.
3 Sur Vllippolyte , v. 231. Cf. Hésychius : Èviri£x;- irwXvj; aTi^avr.ço'ocu; i*b rri; mpi ilJpvav RmtC&sc. Hérodote (V, 9) connaît déjà des én'etes sur les bords de l'Adriatique.
* Anthol. palat., VIII, 7U7 (Epigramme de Dioscoride).
5 Je cite l'édition de Schneidewin. Ce fragment est le 78e dans l'édition de Bergk.
166 Vil. DE QUELQUES TEXTES GRECS
delà deuxième colonne. La citation du commentateur d'Homère ne peut laisser de doute à cet égard :
« Le grammairien Aristophane dit que ày.jvcTQ*'. ne signifie pas seulement renHtv h mal //oi/r h mal, mais qu'il s'emploie aussi pour désigner un simple échange, et il en apporte pour exemple ces mots d'Aleman :
Oj t.zz^jzz; zzzzz; v.izzz ùzr xpwzzhv. 1
« Car il, (ou : elle,) n'a pas un tel dégoût de la pourpre qu'il, (ou : qu'elle,) la veuille échanger). » Ce qui est évidemment notre texlo :
OjTl (s if;) vjp -\ r.ZZ'yÛOXZ
mais avec cetto notable différence que, d'après la citation d'Eustathe, le vers s'arrangeait volontiers en un hexamètro héroïque, sauf une très-réelle difficulté résultant de la quantité brève de la seconde syllabe dans Trcpçûpi, tandis que les deux petits vers du texte antique ne se prêtent nullement à cette disposition : nouvel exemple, après beaucoup d'autres, du danger qu'il y a toujours à refaire la métrique des anciens poètes, surtout pour les fragments qui nous en parviennent isolés dans des citations souvent faites avec négligence par les grammairiens et les compilateurs.
Heureusement, si la négligence, trop commune en pareil cas, des anciens auteurs laissait craindre ici quelque méprise, et si Ton pouvait douter que nous eussions sous la main un fragment du vieux poète dorien, contemporain d'Archi-
• Sur l'Iliade, V, 2G6 : «l>r.al -jip 6 ^pxau*7iy.b< Àpic7o'rxvT,; tô àfj.ûvioô*i cû ji/,'.:v GY/j.atvv.v ro y.axû; rraûv/Tx àv7:£ix7i0îva'., xiO.a 7tO»aÔxi xai à>-
z'i^O.'Sj 7:0 àuEtyxffîxt ôtiojv. Kxi oipa y.ff,™ «V. 7c À>jcu.ivcç to *ai
£* 7ûv Bcuiu&tô'.u (I, 42) 70- ÂÇi'.ûtm 7Û; cav.ci; t.;j.x; àpitotoi. Cf. Mrafo/>/»anw ty/san/.i fragmenta, collegit A. Nauck (Halis, 1848), p. 243.
TROUVÉS SUR DES PAPYRtS. § U. 167
loque, d'autres rapprochements avec les fragments déjà connus d'Alcman achèveraient la preuve commencée.
D'abord le mot çïss;, employé au neutre, col. 2, lig. 27, figurosous le nom d'Alcman dans le petit traité d'Hérodien zip\ McvYjpsu; Xsijîu;1.
En second lieu, las mots Atb; ciucv de notre manuscrit, (col. 1, lig. 20,) rappellent une ligne d'Alcman, citéo par le grammairien Apollonius Dyscolo *,
rA::-. \\zz ci^o) h yspb: z\izz y. a» t:(, Fâvar.
Il est vrai que dans notre manuscrit A» s; $ijAsv est précédé des lettres p-s; cl, ce qui ne permet pas d'y reconnaître précisément la phrase dont s'autorise Apollonius. Mais, d'un autre côté, nous savons par Pausanias 5 que le poète Alcman avait célébré, sous les noms de <T>i£vvak et K"Ar(7a, deux Grâces, ou Xiz:zz;, dont les temples se voyaient aux environs d'Amyeles; c'est une raison peut-être de restituer avec quelque confiance dans notre manuscrit Xiz'-z; avant cl Ats; cf;/.cv, et quant à l'association d'idées qui résulte de cette restitution, elle est assez naturelle pour avoir à peine besoin d'être justifiée. On comprend d'ailleurs que l'expression A-.b; Bf;j.s;, ou « la demeure de Jupiter, » se rencontrât plus d'une fois dans les écrits d'un poète lyrique et d'un poète éminemment religieux.
Mais voici une coïncidence plus délicate, et qui paraîtra,
1 Kaù cù^ETspcv ôrccrTî ffxaavTixbv tcû Î|xxt{c'j Ti xat 7vj àporpeu. P. 36, éd. Dtndorf; p. 129, éd. Lehrs (Herodiani scripta tria. Begim. Pruss., 1848) ; témoignage qui n'a été joint à ceux d'Alcman que dans ia 2« édition des Poeîœ lyrki de Bergk (1853).
* De pronom., p. 375 A (p. 103 B du tirage à part).
3 III, 18, § 4 (fragment 97 dans les Lyrici grœci de Bergk).
* Les lettres 4>am se lisent dans notre manuscrit, col. 2, lig. 9, ou elles forment sans doute le commencement de l'adjectif dorique çxtwo; pour çxuvo;.
168 Vil. DE QUELQUES TEXTES GRECS
je pense, plus convaincante par cola môme que toutes les autros.
Les mots avax-r* àpTjtcv que nous offre le fragment n° 7, dans le recueil de Bergk, se retrouvent à la colonne 1, lig. 6, do notro manuscrit. De plus, chez le grammairien, publié par M. Cramer1, à qui nous devons cette citation, elle est précédée du nom d'Eutichès :
EÙTSty^Yj âvax-:' àprjïov.
Or, cet Eutichès était un des fils d'Hippocoon, frère de Tyndare ; et le nom môme 'I^cxwv, pour 'I^cxcwv, se lit en toutes lettres à la droite d'isTfjïsv dans une glose marginale du manuscrit, celle qui paraît commencer par le nom de l'historien Phérécyde. On peut donc restituer avec certitude le nom E'jïc'xy; à la gauche do la sixième ligne, lécpsr, dont on lit le nom à la fin de la troisième ligne ; Eûpursc, dont le nom se lit à la neuvième ligne, étant aussi des fils d'Hippocoon, il est plus que probable que les lettres fsps;, formant la fin d'un nom propre, au commencement de cette môme ligne, aujourd'hui mutilée, doivent ôtre complétées par "Evxpat, ce qui donne 'Evapatfipsc , nom d'un quatrième Hippocoontide , connu par le témoignage d'Apollodore. Enfin le v qui précède les mots ts tsv ^tïTiv, à la quatrième ligne, peut ôtre le reste de l'accusatif du mot "AXtc-jasc, nom d'un cinquième Hippocoontide*; car nous savons, par un témoignage positif du scholiasto
1 Anecdota oxon., I, p. 158 : Eî iroy (îapûveTau tô xûpiov , to ittiOitow» oSûvtTcu. Ei tuv i<mv EÙTiixti; Ôv&jfcci xûpu-v rap' ÀXx(i£vr EÙTit^r» t' ivaxt1 àpTtiov, xai wottXtv etvat rvirta tw Xo'")^ EÙTit^ea.
a Apollodore, BiW., III, 40, §5 ;Pausania8, III, 15, § 2, cités par Schneidewin, dans sa noie sur le 4e fragroenl d Alcraan (Delectus poetarum, p. 248. Gottingae, 1838, in-8). Cf. fragments 34, où ivxooa prendrait fort à propos le digarama, et fragm. 67, où Foîval; le reçoit dans la citation même d'Apollonius Dyscole.
do Clément d'Alexandrie S que toute cette histoire des Hippocoontides et de leur lutte avec Hercule avait été racontée par le poète Alcman.
D'un autre côté, la leçon de notre sixième ligne, comparée à la citation du grammairien de Cramer, offre une variante doublement notable :
c'est-à-dire : 1° le digamma devant <ïvax-a, ce qui est tout à fait conforme au dialecte d'Alcman, et ce qu'avait déjà trèsjustement conjecturé M. Schneidewin ; 2° la répétition de la particule ts, avec élision de la voyelle, ce qui prouve que Tépithète épique àtvaxTx ne se rapporte pas à Eutichès, mais bien à 'Apfy'c;, et que ce dernier désigne, comme nom propre, un héros, Aréius, probablement le tils de Bias, qui figure parmi les Argonautes2. Ainsi notre manuscrit et le grammairien anonyme se complètent et se corrigent l'un l'autre.
De môme, le premier mot de notre fragment [II](i>Xx£Ûxy;ç, nous rend la vraie forme du nom de Pollux dans le fragment de Y Hymne d'Alcman aux tiiosrures, conservé par Hérodion 3, et où on lisait : K%\ nsAjssO/.r,; y.jcpfr.
L'hymne aux Dioscures, auquel on rapporte d'ordinaire cinq ou six fragments de notre poète, pourrait être celui môme dont faisait partie le morceau conservé par le papyrus Mariette. Cette conjecture déterminerait l'attribution, demeurée jusqu'ici incertaine, de quelques témoignages relatifs à la poésie d'Alcman. Par exemple, lorsque le rhéteur Aristide parle de l'affectation de cet auteur à énumérer et à décrire des peuples « que les malheureux grammairiens ne
1 Ad Protrepticoti, l. IV, p. 107, éd. KIolz. * Apollonius, ArgotwtUica, I. 418 ; Orphée, Argonautica, v 14'2. s ni?! Ixi^'wv, p. 61, 5 éd. Dindorf, t. VIII, p. G06, des Rhetorcs grœci de Walz.
*™ VU. DK OUKLQUËS TEXTES GRECS
savent plus où trouver', » n'est-on pas bien tenté de replacer dans un récit des coursas aventureuses do Jason, après la conquête de la Toison d'or, ces visites chez mainte nation plus ou moins imaginaire et destinée à faire un jour le désespoir des géographes? D'ailleurs la conception fort largo et les développements capricieux d'un morceau lyrique, analogue pour le ton et confinant par le sujet à la quatrième Pythi- <jiw de Pindare, s'accorderait assez bien avec le peu que nous pouvons saisir du sens général do notre fragment à travers les difficultés d'un déchiffrement laborieux.
Les débris de la première colonne nous montrent une liste de héros où figurent, près de Pollux, cinq de ses cousins germains, fils d'Hippocoon ; puis un héros, Aréius, connu pour avoir pris part à l'expédition des Argonautes * ; enfin des héros tout à fait inconnus, comme KXévsç et celui dont le nom mutilé se termine par -iôpo>. Dans ces accents de la poésie dorienne, à chaque instant brisés par la mutilation même du manuscrit, on croit entendre quelquefois le ton de Pindare, célébrant cette même expédition des Argonautes. On dirait aussi que Pindare a écrit cette belle sentence : « Pour ceux qui ont médité le mal, il y a une vengeance des dieux.
1 Disc, XL1X, t. II, p. Ô08,éd. Dindorf (texte rangé sous le numéro 111 parmi les fragments, éd. Bergk) : ErepcuOi toi^uv xaXXtoîïi^'ucvc; r.xz ôact; EÙîi>c.tu.Et (AX/.aàv) ToaxÛTx xai TiiaÛTa r)vri x.xTaXs-^1 , »oot' tri vûv t'-ù; àOXtvj; f sot,u.aa7'.07à; ^r.TÛv eu yf,', tolOt' eivii, XuoiteXeîv 8" a'iroi; xat fiixpiv, w; t'oucev, àrtXâîïv ô^cv p.iXXoM ti irepl t£n ixixtto'W* àrr.vjTX rcpx*y- (lattutcOai . Cf. Klienne de Byzance, au mot Âeac; et ÂîxÇx, oii il cite l'ouvrage de Cornéleus Alexander (surnommé Polyhistor) «ec! tw> tcaf ÀXx-
* Apollonius de Rhodes, Argonautica, I, v. 52 et 118; Pindare, Pythique IV, v. 319, etc. Cf. le Catalogus Argonautarum de Burmann.
3 Ce mot comble, à vrai dire, une lacune dans la série de» noms propres grecs, puisqu'on en connaissait déjà deux dérivés : KXovîo;, nom d'un clM'f de Béotiens, dans V Iliade, et KX^à;, nom d'un musicien dans Plularque, de la Musique, c. in.
Mais la vie, quand elle est sage..., » xaxà nr;î«;jivst; • irzl t»; siwv tÎ7«;- c c'î cjv.; e^pwv*, etc. Mais bientôt le ton change, et à travers l'inextricable confusion d'un texte où les gloses juxtalinéaires viennent précisément troubler ce qu'elles devraient éclaircir, on distingue, à côté de quelques images gracieuses, commo la comparaison rappelée plus haut3, certains traits d'un caractère bourgeois, sinon comique : 'A II yrr.z Ta; i[xi- ivs'V.a; Wçrlz':/ïz%z, ïr.vMl : La chevelure de nui cousine Agesichorn flotte (mot à mot fleurit, sans doute, sur son cou et sur ses épaules ?) v ; phrase au moins étrange pour nous dans une composition sérieuse, même en tenant compte du caractère d'une poésie toute archaïque, qui, commo celle d'Homère, no connaît pas encore la différence de deux styles, un stylo noble et un style bourgeois. Plus loin, les deux cousines sont assimilées à des colombes (or, on voit, par d'autres exemples conservés parmi ses fragments, que le poète aimait beaucoup les comparaisons et les métaphores empruntées à des oiseaux) et représentées comme portant des Pnnrore une échnrpe ou un voile : csOp'.z' çizzz çizv.zv.. Dans la mémo colonne il est fait mention tour à tour de l'aurore, du rossignol, d'un cheval vainqueur à la course, de songes sous un rocher, de chevaux énètes, sans qu'il nous soit possible de rétablir entre des sujets si divers
Peut-être faut-il lire u.r.tzai'vai pour ur.?aui\a, participe féminin de l'aoriste tar.wAïjv.
■ Cf. PlutarqUe, êe la Création de Cdme selon Timee, c. vm : b(Cç fn- <pjû>v. Euripide, Fragm. incert., n° 152 : Mîtsît. 'v.cTa cwspov.; Tpaïrifri;.
8 P. 162. Surlcslli).r.â£ïç, voir le schol. d'Apollonius, Argon., H, 528 et 562. Cf. Héstode.ÛKttiTM ci Jours, v. 5S5, et les scholies sur ce pnssape.— Si le ^ n'était pas très-lisible dans le manuscrit, au lieu de j'aurais plus volontiers restitué ici Kr,ow, que je trouve dans Hésiode, ïhfogonie, v. 261, et dans VAlerandra de Lycopbron, v. 1465.
* Si l'accent uc paraissait pas s'y opposer, je rapporterais plus volontiers t-avôsî nu même radical verbal que ùr.vcfai, où Hultmann {Lexiloyus, I, p. 266) a fait ingénieusement ressortir un verbe ivéeM ou cv.ôw.
une liaison raisonnable ; cela tient sans doute à l'état du manuscrit. Il y a telle page do Pindaro qui nous semblerait aussi décousue, si nous ne la pouvions lire que sur une seule copie et sur une copie mutilée comme celle du morceau d'Alcman. Les derniers mots de la deuxième colonno , r.rc/pjz'.z; ojo£ jjLiTpa A'j5'.a[v] vîavicwv, nous rappellent précisément une expression do Piudare dans sa VIIIe Némêenne, vers 24 :
'Asrtov 0' bzïp twvê' fcsjxat çipwv
où le scholiaslo, en nous apprenant que la mitre lydienne désigne ici la riche et savante variété d'un hymne en musique1, nous fait comprendre aussi le péril des interprétations hasardées sur de pareils textes.
Les scholies marginales, dont deux seulement se lisent jusqu'au bout sans trop d'incertitude, sont aussi pleiues de difficultés.
La première, si on no tient pas compte du mot yiv., qui la termine, semble bien se rapporter au retour des Argonautes et au chemin qu'ils se frayèrent pour rentrer dans leur patrie ; mais le mot yiv., qu'il est impossible de méconnaître et qu'on ne peut en détacher, nous reporte à l'idée d'une cosmogonie sur laquelle s'accordaient Hésiode et Alcman, et l'on a précisément des traces de cet accord entre les deux poètes dans un fragment conservé par un scholiaste de l'Anthologie *, et surtout dans un passage de Strabon qui nous
1 Schol. ad h. 1. : À-XXy^opixûç tov 7rcuûXcv ûp*cv cutu çrjGtv, on totjptic et Aûâioi i?£gl ttjv U.GU01XTSV* 70 fàp Aiiàtov {jiiXcç TTOuciX&v — ÀXXwç- oOtw; tint 70 TToitijxa aÙ7&0 w; Au&ç> depuz/na •yt*jptt[AfJiïvov.
2 Schol. in Simmiœ Alas, I, 2, p. 8, ed. Jacobs (cité par Schncidewin) : Àx|xcv{£av 7Ôv Oùpavôv flmctfo;* Fata {i.iv Âxacva fruc7ev àr:b Âxjxcvc; Oùjxvo;. Eustathe, ad Mad., XVIII, 47G : ÀxaovîSai ci Oùpowtôw èV.X'.-ôoiv cî 7Ta.).7.t'.t- w; #à Âxu/.vc; 6 Oùpxvb; 6 À'/.xuxv, yaciv, iaTopû (Cf. Hermanni Opt«c. , VI, p. 271). Dans le vers d'Alcman, cilc à tort par Eu-
montre les deux poètes décrivant les mômes peuples fabuleux
La noto placée sous la deuxième colonne paraît signifier d'abord que Sosiphane, probablement celui que nous connaissons comme poète et grammairien2, ou interprétait le mot ou l'avait employé dans le sens de àpsTpsv. Mais je ne puis saisir le moindre rapport entre cette idée et la phrase qui suit : zv. tt(v, etc. Le texte plus complètement lu donnerait seul peut-être la clef de cette énigme.
La mention d'Aristophane de Byzance, l'un des plus considérables interprètes des Lyriques, et notamment célèbre pour avoir mis en ordre la collection des œuvres de Pindare3, ne peut nous étonner ici, et elle a peut-être plus d'importance que ne semble en indiquer le rapprochement avec Pamphile, au sujet de l'orthographe du mot \loxz. On sait combien il reste de doutes sur la division du texte en strophes et en vers dans presque tous les morceaux lyriques qui nous sont parvenus de l'antiquité grecque; on sait combien, à cet égard, les manuscrits de Pindare et des tragiques ont paru
slathe sous le nom d'Hésiode, comme l'a bien vu Hcrmann, il faut certainement lire ùpz^v, selon l'orthographe dont témoigne notre manuscrit même, col. 1, lig. l(î, et col. 3. lig. 18.
* Slrabon, 1, p. 45: HsisoVj à' '.va àv ti; airtoîcaiTo àpciav r.jMxuva; XifovTi; xat p.*xs ■.«cj.aÀvj; *3Ù Il,j*4-u.*tc,.>;- viiït fàp aCiTcû ÙjATipiu rouira
pcû-KTi;. Cf. id., y II, p. '299; passages dont M Bergk rapproche avec raison celui où Etienne de Byzance s'appuie sur l'autorité d'Alcman au sujet d'un peuple de Thrace, les Issédons.
* Voir le peu qu'on sait et le peu qui reste de ses tragédies dans le Recueil de Wagner (Bibl. gr. de F. Didot), et dans les Fragmenta tragicorum grœc. de Nauck, p. G58. Cf. Schol. ad lliad., IX, v. 453.
3 Thomas Magisler, Pic de Pindare : ù Si i-^iwç Cj V) if/ri- « Âpcar'.v jAtvûàws » TTpcTÉTx/.Tat v»-i Àp'.dTogâwj; rcù ouvriers; -à Iltv^aptxa. — Schol. ad Olymp. II, 48 : Tô X'Vy/.v tvjto idi-îl ÂiioTcoivr,;- TcîpiT tiûciv -pp auto yw. 77po; àvTioTpo'^cj;. Observation qui témoigne, pour le dire en passant, d'une bien grande hardiesse dans les procédés critiques de ces grammairiens.
174 VII. DE Ql'ELQCES TEXTES GRECS
de faible autorité, vu leur âge assez récent et la maladresse souvent notoire des grammairiens, dont ils nous transmettent la récension Au contraire, quel ne serait pas pour nous le prix d'un manuscrit contemporain ou presque contemporain des critiques alexandrins qui ont donné les premières éditions régulières de Pindare, d'Eschyle et d'Aristophane ! Or, telle semble être la date du papyrus qui nous a conservé ces débris d'Aleman. On n'y voit qu'une trace, et une trace douteuse, do la division en strophes : c'est le tiret placé entre les lignes 29 et 30 de la deuxième colonne. Mais la division en vers n'est pas douteuse, et, si le manuscrit était moins tristement mutilé, cette division, rapprochée des témoignages anciens sur les mètres ou plutôt sur les •j.O.t, des lyriques, jetterait beaucoup de jour sur des questions restées jusqu'ici très-obscures.
Nous voudrions être plus instruits ou plus confiants que nous no le sommes dans les théories des métriciens modernes sur le rhythme lyrique, pour nous engager dans ces questions épineuses.
Un savant qui, en avril 1857, lisait devant l'Académie des Belles-Lettres, un mémoire sur les rhythmes lyriques de l'antiquité, M. L. Benloew, consulté par moi sur notre fragment, alors anonyme, a cru reconnaître avec certitude dans le texte de la deuxième colonne ce que les Grecs appelaient le -;£v5;c«.7:/.is'cv,ou le rhythme trochaïque1, troublé, il est vrai, par quelque irrégularité, niais par des irrégularités qui ne sont pas plus nombreuses que dans les chœurs tragiques jusqu'à présent connus.
Mais sur cela, comme sur tout le reste, la prudence conseille d'attendre de nouvelles lumières, et c'est surtout do nouvelles découvertes que les lumières pourront venir. « Il n'est rien ici-bas qu'avec le temps les hommes ne trouvent
1 Maton, de flrp., IJI, p. 400; Aristole, lihét., 111,8; Arisloxène. Hhitthm., p. 300; Marlianus Capella, cap oxcn, otc (Noie communiquée par M. Ilenloew, dans une lettre en date du 21 octobre 1857.)
en cherchant bien, » écrivait quelque part le vieux poète Chérémon*. Nous ne croyons pas avoir épuisé les recherches sur l'étroit et difficile terrain que nous présentait la trouvaille de M. Mariette, et en livrant aujourd'hui ce texte à nos confrères les philologues, nous n'attendons pas sans confiance ce qu'ils sauront faire pour en avancer l'interprétation. Toutefois, s'il est vrai, comme nous 1'atleslc M. Mariette, que derrière les pyramides de Sakkarah gisent encore, dans un même cimetière, des milliers de sarcophages gréco-égvptiens, c'est assurément dans celle riche nécropole qu'il faudra fouiller encore, si Ton veut chercher avec espoir de succès le complément des découvertes qui ont déjà tant enrichi l'histoire de la littérature et des institutions grecques.
S 4L Un fragment oratoire inédit *.
Au mois d'août 1861, M. Dugit, un do mes anciens élèves à l'École normale, aujourd'hui membre de l'École française d'Athènes, revenant dans cette ville après une excursion en Egypte, me fit parvenir des fragments assez confus de papyrus qu'il avait bien voulu recueillir à mon intention, et qui provenaient de Thèbes. Dès le premier examen, ces fragments se répartirent en deux classes, dont la plus considérable, la seule dont je vais parler ici, composée d'environ dix morceaux faciles à rejoindre sans trop de lacunes, représentait la fin d'un rouleau ou minuit?» . L'écriture, sur ce rouleau, est, selon l'usage ancien, répartie en pages dans un sens perpendiculaire à sa longueur, et de ces pages il nous reste la dernière à peu près complète, avec le quart seulement de l'avant -dernière, vingt-huit lignes mutilées
» Fragra. 2k2.
• Lecture faite dans la séance publique des cinq Académies, le 1 * août 1 802. reproduite avec quelques développements et le texte original dans la Ki vue archéologique du mois de septembre 1862.
dans celle-ci, quarante-quatre lignes dans l'autre, moitié intactes, moitié altérées par maint accident malheureux.
L'écrituro y est partout cursivc, très-fine, et ne laisse voir aucune trace d'accentuation ni de ponctuation ; elle devient particulièrement maigre à partir de la quinzième ligne, où l'écrivain parait avoir changé de plume, ou, pour parler plus exactement, de calmum. Quelques abréviations quelques corrections % deux ou trois surcharges entre les lignes 3 (autant de particularités qui nous font presque soupçonner un manuscrit autographe, oserais-je dire un brouillon?) ajoutent à la difficulté que présente la lecture de ce vieux texte, môme pour des yeux qui ont quelque habitude de l'écriture grecque des temps ptolémaïques. Néanmoins, une fois que les débris du papyrus furent appareillas et dûment collés sur le carton, pour les défendre à l'avenir de toute altération, je m'attachai avec ardeur à déchiffrer le texte grec dont j'avais, au premier abord, seulement constaté l'existence. 11 faut peut-être avoir fait, une fois en sa vie, pareille épreuve pour comprendre tout ce que la curiosité a de vif et de passionné devant les énigmes d'une écriture inédite, laborieuso à lire, qui semble nous promettre l'expression de quelque vérité nouvelle ou de quelque noble pensée, qui nous réveille de temps à autre par le plaisir d'une petite découverte, indice ou présage d'une découverte plus importante encore. Les yeux s'obstinent, et ils ne cèdent qu'à l'extrême fatigue. L'esprit s'excite à une sorte do divination, souvent déçue, quelquefois heureuse. Le temps s'écoule sans que presque on s'en aperçoive. Vingt fois repris et abandonné, le travail ahoutit enfin, et l'on ne se
i Tar exemple, pour la conjonction y.%1 et pour les terminaisons de participes en atvc;, lipnes i, 9, H, 17. Mais celte terminaison est quelquefois complète, comme aux lignes 22 et 23.
» Ligne 19, les deux dernières lettres du mot «m (sans i adscril) paraissant recouvrir une leçon effacée.
5 Ligne 23, ^farr.yJ;, et, ligne 37, T* sont écrits au-dessus de la ligne.
GooqIc
défend guère d'un peu d'orgueil si, après de longs efforts, on a pu arracher à l'oubli deux ou trois pages qui méritaient de survivre. Il y a là (qu'on me pardonne cette comparaison peut-être ambitieuse) quelque chose des joies de l'antiquaire poursuivant, à travers des fouilles laborieuses, les débris d'un chef-d'œuvre de l'art, ou des joies du géomètre devant la solution d'un problème où son esprit s'est longtemps attaché.
Cette fois encore un déchiffrement, môme imparfait, car il m'a fallu y laisser beaucoup de lacunes, payait assez bien la peine qu'il m'avait coûtée : je retrouvais, à n'en pouvoir douter, les fragments d'un discours inédit, d'un discours en grec élégant et pur, sur un sujet dont quelques mots feront apprécier le caractère intéressant.
On sait par maint témoignage quelle importance ou plutôt quelle superstition les Grecs attachaient à l'accomplissement des cérémonies funèbres. Un traité qui nous est parvenu sur les Devoirs du général dit en propres termes : « Le général s'occupera du soin des morts, sans prétexter ni le temps, ni la saison, ni le lieu, ni la crainte; qu'il soit vainqueur ou vaincu. Car la piété envers les morts est un devoir sacré, c'est un exemple qu'il faut toujours donner aux vivants. En effet, le soldat, s'il se voyait négligé on cas de malheur... souffrirait avec peine cette odieuse privation des honneurs funèbres f . » L'usage et la loi n'exceptaient pas même ceux qui avaient succombé dans un combat naval. La bataille des Arginuses (406 avant J.-C), doublement tragique et par ellemême et par le dénoûment du procès intenté aux généraux athéniens % prouve jusqu où les Grecs ont souvent porté la rigueur à cet égard. Trente ans après, Chabrias, vainqueur
» Onosander, Stralegicus, c. xxxvi. Le texte offre, sur la fin de ce chapitre, quelque embarras. On y remarque pourlant les mots tt.v xtûul£iutcv 0San pour exprimer la privation des honneurs funèbres, ce qui rappelle bien les lignes 3 et 4 de notre deuxième colonne.
» Xénophon, Hellenka, I, 6, § 27, et Diodore de Sicile, XIII, 97.
d'une flotte lacédémonienne dans les parages do Naxos, n'osait poursuivre le succès de la bataille, et il laissait fuir l'ennemi en toute sécurité plutôt que d'omettre un devoir dont ses compatriotes se montraient si jaloux L'exemple des Arginuses était présent à tous les esprits comme une sinistre menace.
C'est de quelquo épisode semblable ou encore plus tragique qu'il s'agissait dans le fragment oratoire que nous avons sous les yeux.
Un amiral grec a remporté sur l'ennemi une victoire complète. Avant le combat, il avait déclaré à ses hommes la résolution de no relever ni les blessés ni les morts. Le péril, apparemment un péril extrême, justifiait ou excusait cette résolution. Mais, la victoire une fois obtenue, rien n'obligeait l'amiral à tenir sa parole, et néanmoins il s'y est obstiné. Impie à la fois et inhumain, dans une occasion où la seule conscience de sa gloire dovait suffiro à le mieux conseiller, il est traduit devant un tribunal, et la première ligne appréciable de notre texte semble indiquer qu'il y fit défaut. Son accusateur est un témoin oculaire, peut-être acteur dans le désastre où tant de braves ont disparu. Voilà l'état de la cause ; on pourra maintenant comprendre, sans trop de peine, la suite du récit et du raisonnement dans la dernière page de notre manuscrit, la seule qu'il soit possible de traduire; car les mots que je déchiffre dans l'avant-dernière ne complètent pas une seule phrase accessible à la traduction.
a ils ont soutenu la lutte ; mais toi, tu n'as pas même
osé [venir] devant le tribunal (?)
« Et pour preuve de ce que j'avance, que [l'accusé] a fait
cette proclamation par pure et méchante envie d'insulter,
et l'affaire tournait [à bien]; il n'y avait plus do raison pour
* Diodore de Sicile, XV, 35.
donner suite à ses menaces. Ne fallait-il donc pas relever et enterrer les morts, aprè3 avoir tiré profit de la proclamation ou commettre un double crime ? C'est ce qu'il n'a
point fait, et, . . . tandis qu'il n'eût pas même fallu annoncer cette [privation de sépulture], mais il accomplit ses menaces et laissa là les morts, action plus odieuse que celle de violer un tombeau ; car ceux qui dépouillent des cadavres ne les privent pas forcément de toute sépulture ; ils les laissent sur la terre (?) [dont on pourra les recouvrir], tandis que cet homme a mis nos soldats hors d'état d'être même enterrés. Et pourtant co ne sont pas de vulgaires soldais que ceux qui meurent dans une expédition, ni des gens de peu de valeur, mais de ceux qui par courage et par une noble ambition et préfèrent la gloire à leur propre vie. Aussi
ne faut-il point mépriser ceux qui meurent à la guerre et qui
ont affronté les périls pour assurer le salut commun
Ils sont morts avec bravoure et avec éclat, laissant à la fortune le soin de pourvoir aux bonnes chances et aux périls. C'est en se fiant [aussi] à la fortune que le général est venu affronter les ennemis en pleine mer. Et pourtant rien n'a détourné les soldats, ni d'être, pour la première fois, moins nombreux (?) ni la mer qui soulevait les navires, ni les violentes secousses qu'elle leur imprimait l, ni la terrible proclamation du général. Mais lorsqu'ils ont engagé le combat, montant à l'abordage, remorquant les vaisseaux ennemis et on arrachant les bastingages % ils sont ainsi morts en braves, et ils avaient mérité non-seulement d'obtenir une sépulture, mais d'échapper à la mort. Quant au général, il ne voulut point
1 Ou bien, que leur imprimait la manœuvre.
9 Le mot ^tpilarptàoaTa, au commencement de la ligne 18, ne peut être, que je sache, autrement restitué, et j'en donne la traduction qui me semble la plus naturelle. Mais c'est un sens nouveau du mot ntpiarpwji.*, qui n'a paru jusqu'ici dans les auteurs qu'avec le sens de tapis, couverture, etc. Voir Pollux, Onomeuticon, X, 42.
montir à sa proclamation, et il laissa leurs corps rouler parmi les vagues autour des navires, où de temps à autre le flot semblait presque les reporter pour les en arracher ensuite avec violence.
« Mais pourquoi n'accuser ici que sa conduite envers les morts et me lamenter sur des cadavres? Si quelque soldat parmi eux flottait seulement blessé et à demi mort, le général n'en a pas eu plus de souci que des autres, et il est parti avec ses galères couronnées, laissant là sur les flots ces malheureux ballottés près de lui (?) et qui l'accablaient de sanglants
reprochas pendant qu'il hâtait son départ, renonçant
à ceux qu'il abandonnait là sur la mer corps et âmes à la fois (?). Ainsi, non-seulement il n'a pas enterré les morts,
mais il a tué les vivants Si quelqu'un s'accroche
à une rame, il est repoussé Seuls ils ont échappé sur
ce champ de bataille maritime, et tristement privés de la
vue (?) chacun venait à la rencontre pour emmener
son parent, s'il vivait, et, [s'il était mort,] pour l'enterrer et
lui rendre, au nom de l'Etat, les honneurs funèbres
Mais que pouvaient (?) faire ceux qui avaient perdu leurs
parents? ils n'allaient pas aux tombes publiques, et ces
hommes n'ont pas obtenu les hommages que reçoivent ordinairement les soldats morts à l'ennemi Nous
étions roulés sur les flots Hélas! braves soldats, le
vent vous a dispersés, et vous êtes venus échouer avec les débris d'un naufrage. C'est alors que je vous ai rencontrés (?) et, pour prix do votre courage
le général a écrit sur vous (?) : Point de sépulture I •
Le texte s'arrête ici au milieu d'une ligne qui n'a jamais été achevée, et qui parait marquer la fin même du discours.
Texte de C avant-dernière colonne l.
Tctaa;? M (déchirure) tûv xwxote
....tou; (id.) àvBpavaO(a; xat tîj; ?
vSu<j|i.s (irf.) u>; xai v5v otxev?
vcttèeU Toeç (iV/.) yjvto àfStov exo?
ou3 (irf.) xXézrcuct? eia..
(«/.) tîcç airûv xai èx
(*</.) 77) r? iv£jTrjxu(ac
vo (irf.) av? Yvciarv etyec
vov (id.) tcu ôaxretv toi»;
10 [vsxpo6;]
... (id.) xou; GiYi'ouç (oiXfouç?) dcct..
xa( tci (ûf.) axoXo*f(a xpo...
(id ) .... tav tjv
... (itf.)oai.. vwaÔai....
xporrov o&y fixaÇ àXXà tek
.xajTTjYcpctTai eux èç toXo^av. "Etu-
21 [xov]
aa? jjlyjîê xaOetv ^OéXrjaav dtèixsïv?
Tpéxov.
26 fte]
(déchirure) Tau... èV oùtwi tsuvtjv?
(trf.) ata[i] xctetv, dcXXà
1 Les points marquent les traits illisibles ; j'indique par le root déchirure les lacunes du papier même. 11 est, d'ailleurs, Ires-difficile d'apprécier le nombre des lettres que représentent ces lacunes, l'écriture étant d'une ampleur très-iuégale et pleine d'abréviations capricieuses. Rien ne peut suppléer
iBl VII. DB QUELQUES TEXTES GRECS
Texte de la dernière colonne.
1 ^vW]v(cavro • cù II [t.Tt[lï ?t]Xy;: [eî; xb b*ix]a5Tf;picv Si (derhirure, traits illisibles) xat? xal bY eu; aùxb; eu z£pi*f£vé-?
2 [u/]evo; eX^XuQe;* cù xstvuv ( déchirure ) ...vît/
dtrsXeXetjAjjivoi. PIva ce xsxp'fjpiGv ( peut-être x£X{j.(p'.sv) OjjlTv
3 [févY^Tai xcu Xc^su (sic!) ç'.v (déchirure) w; xsûxc xb (?) xt;pu"ftx» ezcCtjsev, aXX' àXr,0ûi: ufp(-
4 Çeiv xal àctxEtv è^pu-éve;, cxé^asfOî] X5UXGV XCV XpdîwGV.
îyj xal Ta xi;; \xiyr,; È;EXr<XuO£i, cuxéxt S' f(v
5 rpc^ast; cùSsiiii [isSaisûv xstassE (?) arstXi;* cuxsuv àva- XaSstv ecxi xat' OàVcEtv, xVjvBe ex xoû xrjpuvjjLaxcç <î>ç-£A£tav xe-
6 xapxwjxévsv , îj SI; àctx(av ëeBf^Xuxs xb zpaxxéiAEvsv (?). 'AXX' eux èrcoCijffe xcuxo* wsr£p ce Bécv, eu? subi xrjpûxxEtv !s£t xcu-
7 xs àXX' apsXstv?, èzéOrjxs xéXc; xaî; àz£tXat; xat àxaçsu; EtacEv auxeû;, ÊEtvcxspsv -pa^xa zotwv ^ xb rj[i.fa>-
8 P'j/eïv v£vé{itT:a».' oî ^àp i:e?[eV:a] cuXwvxe; xà 7w|Aaxa cù xb ravxai:aci àxaç^cu; slvat xaxEpYâÇGvxat, àXXà xf, ft)'
9 ...v èuter cuxscl Bà jxr.Bk xaçi); [cXw;?] exe(vsu; xuxeiv xapssxEÔassv. Kafxst oty cî XE^ptcxct èr:pax£uéu,EV3t ? eîcIv
10 [cî] èv xaî; zapaxaÇEGtv àKcOWjcxovxEç, eue" u>v iXfyov Xc^sv è'xstv âîj'.sv, iXX' esst (?) cY àpEx^jv xal çiXoxt;j.{xv çtv
11 XETCpwTEÛ [xa?] at xal tîjv £Ùco!*(av àvxl xcû* Çijv atpeuv-
xat. &rre cuîe xaxaçpsvEtv à£tov, oiîe xôv jjiev Iv
12 [TTs]Xé{jiotç rEXTWxértov xat xsî; fêict; x'.vîuvot; xa îtjxfita (mc) asçaXtcavxwv. Ouxot 5e xat (au-dessus de la ligne) zavxwv
13 xûç è?£XYiXû0s7av zwzcxs xal aOXov xtj vixyj? x
vet ap'.rrEusvxs; àréOavcv Xa^pcraxa, xal xb
14 [xifj3]E50[ai] xu>v xa't]p[wv] àvacÉpcvxE; xal xwv xtvSuvwv xi] (ce mot au-dessus de :) xir/^ (un espace blanc de trois ou qua-
à l'étude directe d'un tel manuscrit, si l'on veut apporter quelques corrections au texte qu'il renferme.
tre lettres). At/rrçt ïxôy.svoq 6 expatrie; èv jxéffon raXa^Et xat
15 [àvTnrap]éTaîT£ xct; roXe^Cc'.ç]. Oux àrcéTpe^e 5e tcùc arpaTturra; tû jxirjro) jj.s(?)ésuç YEvésQat, cure f) Oi-
16 X[ac]sa jxsTîwpfÇsuci -à Gxâçt), cyxs xeÉvyjsiç («te) xat opyiif)
V£(Î)Ç, GU7E CTTpaTT^SJ X^pj^a ^EpWTaTOV àXXà 5-
17 t[s] xpocéjJiiEav toÎç xoXe^tstç, èref/.c'atvcvTeç èVt tgù; è/- Opsù; xat xàç vaOç àvaocujjiEvci Ta? èxsÊvwv, xal Ta
18 x[£pt]aTpd)piaTa àxocupsvxaç, c5to>ç 2z£i7r:ov (#£c) àv3p£;
ÉT/lOsi Y£tV^JJL£V5t (ilîc) Xal oty ^ |Xt («c) TOtffjVai, àXXà
19 {xyjS' àroOaveîv aÇtot. [fO II] vzpamftbz à^coâeiv o>£?o $£tv èVt zzXç xsxYîpirfiJivci; xat xaTéXtrav afcûv [xi]
20 au)|j.aTa èicî xfo OaXâxnjç «Epi xàc vauç eîXou^eva* xat tût xXvBwvt (xovovoùx èVt xà; vauç
21 ivaxtOéjxeva râXtv tewOetto & aupp-éç. Katxot x{ xEpt vExpwv |iivov xaxYjfopû rcpbç G^aç [xat]
22 [r]£pl co)|JuiT(i)v èX^upopiai ; xtç àpa iv aùrcïç xat -£Tpd)jxévo; |Jtdvcv xat •Jjy.tOvif;;, jjLT;3ev».tav
23 aÙTÛv 9povT(2a èxot^aaTO ô crpa-n^é; (ces deux mots sont écrits au-dessus du suivant), iXXà àxéicXEEv èor£çavu)jj.évatç
Tpt^p£Sl, è~'t TÛV XU|JLaTO)V
24 aÙTOÙ; xaxaXtzùv wp5J£tXtaao(?)ytaç aùxfij) xat iroXXà jxtapà jjL€v<pc{X£v5yç (sic) ' àXXà ?
25 '0 2k IcreuSev àr' alùjxwv xal oiceiicev xa\ xaiéXtTCEv èv -rijt OaXâxxtjt xat tàç tyw/xq jxrL£Tà?] twv cw^axtov
26 xat z\) jxévsv oôx 2Ba^/E tcî>ç V£xps6c, àXXà xat xoùç Çftvraç èçfvsusEv. Et Sé Ttç àpa xat z[î]ptcjat?...
27 wç vc£ xwttt^ iréXacev , xsutgv àzepetèsxat xâXtv
XWV réTTU>ll.[£VC'.]? 01 *£j6vXEÇ
28 zEptsaà; (déchirure) xptr,papxsç i\ ixtvwv («c) xat tcuç Z£XTWxd[-aç ojt]ôjv xavreXu; ? àxcYU|J.vwv ?
29 (déchirure) xcù;? èxstvwv vexps-j; |xr, x[at£]iOat ? tt (déchirure) tyj ou xat i/.£v (déchirure, puis quelques traits illisibles)
30 (déchirure) xaXeï? cili .
31 av Ta; vau; arpéssvrsç xal ^Xéovre; <î>; xexXasjiivwv ?
[tÛv] STp(i)^.ÎTti)V
32 èV èxsi'vrj; tt(; OiXâfmj;] çrpaTeuéjievoi txévst xaTeswforjçav
J^cV? Xal TTjV C'}tV SlXTplOÇ 77677»; p-
33 wjxiv [si]- si cl xal *nspt tsv tcv e'ç tyjv [AîîJyévtqv
irfjvrwv êxarrc; xs^tsuji*-
34 vs;, 9j Çu>vra tsv cixetov àvatpstv îva 6a<^, xal %f]{&o?(a Ta Trpcç tgv Tissv vjfcdpei ? tsv
35 aç èxéjxt^ev t^tt?) tûv àzoktùk&tw <i>ç 81 xept
ty;v? èxxs^ictjv xal.. 3st
36 dbsfAcv, tste aTt'jAti); è[x]x£(u.[£vst] tjsav Otco àTcXsta; (peutèlre apsia;). Kal Tstsikot Xs^st eÙT-r/wç? wç, xal jxyj
37 , cùîk azéOavEV u>ç Se Ta (au-dessus du mot suivant) xitx TSÛTsy crrparr^ixaTa Stà tyjç jjLr4c[s|J.îa]
38 */,v si^wy/j. Ors; Bk TpsTWç tû; tsù; sîxetsu; àTco^eSXyjxittov st six? (ou bien eus') iz\ Ta sV/yista |xvT)jj.aTa èçst-
39 Twv, s-jBe tyjv cuv^Oyj 7t|AY;v tsiç à?cs toO TcsXéjxsu Oairrcjiivst; èxs^savrs. Aurr,?
40 xal xaTà twv xu^Ttov EÎXeé^sOa xal icrcç?
41 èVt TcsTpûv. <I>eO ! crpaTiwTai xaXst, B'.£sxésa<j£v u^ic, [6] àvîjJLs; t; [[JL£Tà]
42 tûv vauaYtwv i?£<pép£c6e, xal xal (sic) tsV àp' èvérjycv ujjLiv àXV ? u|uv tsî; &7:s[3]£[c'],jxésiv ixrjBèv ?
43 aVcl tyjç ivopaYaôi'aç xaT'? [èjvras'iov ùjAÛv xat èVt
7li[P]PaxMl'*l?
44 S' u{AÏv ô arpaTT^s; è^Ypa^sv- Où Oârrw.
A travers les lacunes qui défigurent ces pages, on voit se dessiner assez nettement le sujet de l'accusation. Il nous manque, je l'avoue, ce qui augmenterait beaucoup le prix d'un tel morceau, des noms propres et une date. En deux endroits j'ai cru saisir la trace d'un nom d'homme 4, celui de l'accusé;
» Ihv, à la ligne 3 et à la fin de la ligne 10.
ailleurs, celui d'un nom de pays, qui serait l'île d'Egine *. Mais ce sont là des lueurs où l'œil ose à peine se fixer. Seulement, la nature même du débat, le caractère tout hellénique des mœurs et du langage, enfin l'absence de toute allusion aux Romains semblent indiquer, pour la date de l'événement en question, le temps de la Grèce libre.
Pourrait-on, en conséquence, attribuer ce discours à quelque orateur antérieur aux conquêtes romaines dans ce pays? Assurément, je n'oserais remonter si haut, ni croire que notre papyrus doive rejoindre les précieux rouleaux dont l'Angleterre s'est naguère enrichie et qui nous ont rendu presque trois discours d'Hypéride, d'un rival de Démosthène Mais, d'un autre côté, je ne crois pas céder à une illusion de complaisance pour le client imprévu que le hasard m'amène, si j'hésite à le prendre pour un simple déclamateur. Il nous reste beaucoup de ces exercices d'école, en grec et en latin, sur des sujets fictifs et ordinairement choisis en dehors des vraisemblances de la vie, pour se prêter mieux à des tours de force oratoires. Or, l'événement qui forme le sujet de notre discours anonyme ne dépasse pas les vraisemblances historiques. Saint Augustin, parlant du mépris de la mort chez les païens, dit que « des armées entières, mourant pour la patrie terrestre, ne songèrent pas où leurs corps seraient abandonnés, ni de quelles bêtes ils deviendraient la proie5. » Sirecom-
1 Ligne 33 ( où la leçon est très-douteuse) [Àt?]-pnv.
5 Le discours pour Euiénippe, la moitié du discours pour Lycophron, el l'oraison funèbre des guerriers morts devant Latnia. Le premier de ces discours a été déjà traduit en français par M . Caffiaux, et le troisième par notre confrère H. Debèque.
3 De Civitate Dei, I, 43 : ... « Saepe universiexercitus, dum proterrena patria morerentur, ubi postea jacerent vel quibus besliis esca fièrent non curarunt. » licite à ce propos un beau vers de Lucain, Pharsale, VII, 8l9 (cf. Appien, Guerres civiles, II, 82), dont les commentateurs rapprochent Cicéron, Tusculanes, I, 42 ; Séneque, de TranquiUitate animœ, c. xit ; Epistola 92.
mandé que fût ce soin de la sépulture après une bataille, il pouvait donc céder quelquefois à des nécessités plus ou moins impérieuses. D'un autre côté, j'entends dire que des ordres tels que celui du général grec en cause dans ce débat ne sont pas sans exemple dans l'histoire militaire des temps modernes. Si donc, admettant le fait comme historique, nous^ croyons cependant qu'il est traité de la main d'un sophiste, il faudra reconnaître aussi que c'est de la main d'un sophiste fort habile. Rien, en ce genre, parmi les déclamations de Libanius, d'Himérius et autres, ne peut être comparé avec le style vigoureux et presque toujours sobre du discours dont nous avons sous les yeux des fragments. Si les rhéteurs d'Alexandrie ou du voisinage déclamaient do la sorte, c'étaient vraiment des gens de bonne école, des gens à nous rappeler Cicéron déclamant en groc, ce qu'il fit, dit-on, jusqu'à l'âge do sa préture, et déclamant si bien, qu'il arracha un jour des larmes de jalousie patriotique au vieux rhéteur de Rhodes Apollonius Molon1.
Mais une troisième supposition, intermédiaire entre les deux autres, me séduirait davantage pour expliquer l'origine de nos fragments.
Les historiens grecs ont, de tout temps, pratiqué l'usage de prêter aux principaux personnages qui figurent dans leurs récits des harangues de leur composition; quelques-uns d'entre eux, comme Thucydide et Xénophon, ont déployé un véritable talent dans ces morceaux oratoires, qu'ils proportionnent aux convenances d'une narration bien ordonnée *. Nous en avons précisément un exemple dans le chapitro de Xénophon qui concerne l'affaire des Arginuses. Or, notre dis-
1 Suétone, de Claris rhetoribus, c. i ; et Hutarque, Vie de Cicéron, c. iv. Cf. Cicéron, ad Diversos episl., VII, 33.
s Voir, sur ce sujet, Daunou, Cours d'études historiques, t. VII (184T»), c. xiu et xiv, et V Appendice, I, de noire Examen critique des historiens de la vie et du régne d'Auguste (1844).
cours anonyme était peut-être dans ces proportions d'une harangue historique : le commencement de la dernière colonne nous place au milieu même du sujet, et il n'est pas nécessaire de supposer un surcroît de développement oratoire après le trait que nous offre la dernière ligne1. Il semble donc que, par ses dimensions, ce petit plaidoyer aurait pu tenir assez bien sa place dans un corps d'histoire comme celui de Denys d'Halicarnasse ou d'Appien ; mais par le ton et par les qualités du style il contraste avec les caractères de ces deux pâles annalistes.
Quelques particularités de l'orthographe* nous inclineraient à placer vers le premier siècle de Tère chrélienne, sinon la rédaction originale, au moins la copie assez négligée que nous en possédons. Mais, quoi que Ton pense à cet égard, l'auteur se montre certainement à nous comme un scrupuleux observateur des mœurs et de la langue d'Athènes. Pour la grammaire, deux ou trois mots, sur tous ceux que j'ai pu déchiffrer, présentent seuls de graves incorrections, qui sont
* Ce qui reste de la marge à droite du papyrus, au niveau des lignes 4-11, dépasse notablement en largeur ce qui reste de la marge entre l'avaot-dernière et la dernière colonne, nouvelle preuve que l'écriture ne se continuait pas et ne recommençait pas après les mots cù eabrTw.
» Tutfupiov pour Tix|«i?iov, ligne 2 ; pi pour pi, ligne 18, où d'ailleurs la faute est douteuse, vu la forme ordinaire» de l'H dans cette écriture. Kiivïioi; pour xîvr.oiç, ligne 16; fcturrov pour fciimv, et ^ttvo'jx«»ci pour «rtvo'{j.r»Gi (il vaudrait mieux encore lire «poW.t), ligne 18; l'omission et • l'addition capricieuses de l'iota que uous appelons souscrit, aux ligues 11 dans £nv, 10 dans ûito (Cf. colonne 1, ligne 17/, 34 dans 8â<{nrs et ^(xcot* (adverbe), 35 dans ircpirîi, 14 dans pirat, 20 dans rût (Cf. colonne 1, ligne 18), 25 dans rfii ÔaXâoow. Deux formes insolites du N, ligues 20 et 42, paraissent de simples accidents d'écriture- Mtvçcutvcu; pour |a,ijaç6j«vcu;, à la ligne 24, est un archaïsme aussi accidentel et dont on trouverait d'ailleurs, dans les inscriptions grecques, des exemples de date assez récente. Voir Franz, Elementa epigraphicts grœcœ , p. 49. L'emploi du mot ijfifwt immédiatement après itoXifitou; est peut-être uue négligence plus grave ; mais on n'en peut rien conclure sur l'âge de l'auteur.
évidemment de véritables lapsus calami* ; le reste porte le cachet des meilleurs temps de l'atlicisme. Les termes relatifs à la guerre y ont surtout une remarquable propriété, un, entre autres, qui vaut la peine d'être, à ce tUre, spécialement signalé : je veux dire le mot stratège ou général (Gzpxvr^éq), employé plusieurs fois pour désigner un amiral. En effet, sauf une ou deux exceptions, qui sont môme contestables », les écrivains altiques ne désignent jamais par le mot navargue ou amiral (vTjxpyoz) , mais par le terme générique de stratège, le chef d'une flotte athénienne. Chez eux vauap^oç ne s'applique jamais qu'au commandant des flottes étrangères \ Les inscriptions officielles d'Athènes témoignent làdessus dans le môme sens que Xénophon et Thucydide. Jetez les yeux sur les marbres de Nointel, au musée du Louvre, marbres qui ont conservé la liste de trois cents soldats athéniens morts dans les guerres à moitié maritimes de Phénicie, de Chypre, d'Egypte, etc., 458 ans avant Jésus-Christ : vous y voyez nommés au premier rang plusieurs stratèges qui ont dû commander des flottes \ C'est avec le titre de stra-
1 È<TTf <XTïuo'|i,ivu pour iarpaTwjiivoi, a la ligne 9 (où la lecture me laisse des doutes), et surtout, à la ligne 22 : âv ti; apa ry cv aÙToîç, etc., où la grammaire semble exiger ^ avec ry employé pour «âv. Cette règle n'est méconnue que chez les écrivains de la basse grécilé. Voir l'Alticiste publié par Bekker, Anecdote gresca, I. p. 144, où il admet l'usage de l'indicatif avec èâv.
» Xénophon, Hellenka, I, 7, § 30, où le motvauâpx*» 681 peut-être une faute de copiste, et, en tout cas, ne se rapporte pas aux chefs de la flotte athénienne ; Démoslhene, sur la Couronne, c. xxxiv, documents d'une authenticité plus que douteuse et dont l'un, la lettre de Philippe, peut, sans contredire notre observation, ne pas être conforme au style athénien. Quant à l'inscription atlique, n° 1114 de Y Ephéméride archéologique, et n° 2271 des Antiquités helléniques de Rangabé, qui semble nous offrir un vxûapx0? athénien, le teite n'en est pas non plus assuré.
3 Voir les Indices de Thucydide par M. Bêlant, et de Xénophon par Sturz.
1 De Clarac, Inscriptions du musée royal du Louvre, pl. X et suiv.;
tége que Périclès lit la célèbre expédition contre l'île de Samos ; comme stratège que Sophocle, le poète dramatique, lui fut adjoint, dit-on, par un vote populaire, après le succès de sa tragédie é'Antigone, en 440 avant Jésus-Christ l. C'est avec lo même titre que figurent les commandants athéniens à la bataille des Arginuses, et, plus tard, Chabrias à la bataille do Naxos, que nous rappelions tout à l'heure. Au temps de Démosthène, on ne trouve pas la moindre trace d'un nom spécial pour désigner 1 amiral dans les nombreux documents sur la marine athénienne, publiés et si bien commentés par M. Boeckh \ Jusque sous les successeurs d'Alexandre, on voit durer encore le môme usage du mot stratège ; il est affirmé d'une façon explicite dans un document que les antiquaires athéniens viennent de découvrir et de publier 3 : c'est un décret du sénat et du peuple qui désigne un nommé Thymocharès comme stratège pour la marine (âzi ?b vaimxév), et, quelques lignes plus bas, son fils, d'abord comme stratège pour lo matériel (èzi ttjv rcapaffX£yif;v, en d'autres termes comme intendant militaire), puis comme stratège pour les hoplites ou armée de terre [lia ià &iXa)s. Au contraire, le
Corpus inscr. grœc, n°» 165, 166. Cf. Rangabé, Antiquités helléniques, no 115.
1 Voir une bonne discussion critique des témoignages sur ce sujet dans le volume de M. F. Rilter, intitulé : Didymi Chatcenteri opuscula auctori suo restituta, ad codices antiquos recognita, annotatione iltuslrala (Colonie, 1845), p. 146 et suiv.
* Urkunden ueber das Seewesen des allischcn Slaates (Berlin, 1840), formant aujourd'hui le troisième volume de l'ouvrage intitulé : Staatshaushallung der Athener.
J Ephéméride archéologique, n° 4108, inscription trouvée le 26 février
* Ce témoignage résout, à ce qu'il semble, les difficultés depuis longtemps soulevées par les savants au sujet des locutions i tri tw< SttXwv ou foi twv mtXitûv ovf xTTrYo;. Voir les commentateurs de l>éraosiheue sur les décrets, probablement apocryphes, conservés dans le discours de la Couronne, % 38, 115 et 116; et en particulier la note 20 de M. Stiévenart
titre de navarque se rencontre plusieurs fois sur les monuments quand il s'agit des flottes de Rhodes, de Chypre ou d'autres Etals1. Ainsi, par une confiance qui est bien dans l'esprit des démocraties antiques, la république organisée par Solon demandait à ses citoyens d'élite une égale aptitude pour les services divers où elle avait besoin de leur dévouement. Tout homme do cœur et de talent devait s'y attendre : orateur ou poêle la veille, il pouvait être, le lendemain, improvisé général ou amiral par un décret. De telles lois, appliquées souvent par le caprice et l'engouement populaires, garantissaient peut-êlre assez mal les intérêts publics ; et pourtant le sago Isocrato reprochait gravement aux Athéniens de n'y ôtre plus assez fidèles, et de ne pas confier le soin de la guerre à ceux mômes qui en avaient donné le conseil * ; Plutarque, d'autre part, t'ait honneur à Phocion d'avoir ressaisi ce double privilège de l'action unie à la parole, privilège indivisible au temps des mœurs antiques9. Après tout, les institutions romaines ne nous offrent elles pas le môme spectacle? Nous sommes plus sages dans nos grandes sociétés modernes (et la complication môme de nos intérêts nous y a forcés), nous sommes plus sages en préparant à l'Etat, par une éducation spéciale, des généraux, des amiraux et des intendants militaires, sauf à
sur sa traduction de ce discours. Cf. Corpus inscript, grœc., n«* 2613 et
» Voir le Corpus inscript, grœc, n°» 2524, 2617, 2623. Cf. Arrien, Abrégé de l'histoire des successeurs d'Alexandre, § 39 , cd parlant des Rhodiens : Axuxpxrcu vx'jxpX'S'Tc; xyrct;.
* Discours sur la pnix, c. xvn. El cependant la loculion cTpa-nj^ûv tcù; ÔTîXtrx; se conserve jusque sous l'empire, quoique les Athéniens alors ne pussenl avoir d'aulre marine que des vaisseaux marchands. Voir les inscriptions du Corpus inscript, grœc, n"« 191, 311 cl 477.
3 Vie de Phocion, c. vu : ôeûv Si «'u; 7xy.uvx îîPxt7gvtx; to'ti Si^tjjm-
v.y; wsnt? àîïo /.Xr.fvj rô ctj xt^iov xxî tô pf<uux èociiXero ttjv IU-
putXt&u; *xi Àpt<J7Û<î&u xxi Scauvgç h&Xitwxv û<nwp éX'JxXr,f cv xal d\«j>[«a- (m'ydv àpjtfW dvaXa&îv xat dnto£oûvou.
placer sur lo même rang, pour l'honneur et.les profits, les chefs de ces différents services. Mais il n'y a pas bien longtemps qu'a prévalu chez nous cette distinction rigoureuse : au siècle de Louis XIV, on voit encore des officiers généraux passer brusquement du service de terre à la marine, comme firent le duc de Beaufort et le maréchal Jean d'Eslrées1. De nos jours môme, l'exemple de la démocratie américaine prouve ce qu'il y a de ressources dans une société, d'ailleurs intelligente et vigoureuse, où les talents divers, moins attachés dès la jeunesse à des fonctions spéciales, se développent librement, changent d'attribution selon les besoins de l'Etat et les inspirations du patriotisme, passent des tribunaux dans les camps et des camps dans les ateliers ou dans les assemblées délibérantes, sous le contrôle de l'opinion publique qui les excite et qui les jugera *.
Mais, pour revenir à notre orateur grec, dont m'a, un instant, écarté l'attrayant spectacle de ces contrastes et de ces ressemblances entre les mœurs des peuples, n'est-ce pas chose remarquable qu'une telle fidélité aux usages d'Athènes ? Dès le temps d'Auguste et surtout dans la suite, ces usages seront plus ou moins méconnus. Déjà Diodore de Sicile ne les suit pas avec la mùino exactitude \ Au deuxième siècle de
1 Ces faits, que me signale M. Ad. Régnier, mon confrère, sont rappelés par une dépêche du sieur Malharel, intendant de la marine à Toulon, dépêche adressée à Colbert le 8 avril 167*2, et qui existe aux Archives de la marine. On y voit d'ailleurs que le comte de Grignau, gendre de Mœe de Sévigné, avait eu la même ambition.
i Voir, par exemple, dans les Débats du 17 novembre 1861, une Notice sur la vie d'Abraham Lincoln.
3 Xlll, D7, dans le récit de la bataille des Arginuses, il n'emploie que le mot orjanrp; P°ur les commandants athéniens, tandis qu'il applique vxûxp/o; et ses dérivés aux commandants de la flotte des Lacédéraoniens et de leurs alliés. Mais, à propos de la bataille de iNaxos (XV, 34, § 4if il lui échappe d'appeler Chabrias Vamiral des Athéniens ( 6 twv Àôr.vatwv veuiafx0?) * con"ue il a plus haut appelé amiral Pollis le commandant de leurs ennemis.
notre ère, Polyen, auteur d'un traité spécial sur le commandement militaire, se conforme, pour le titre de son livre, à l'usage athénien, car sous ce titre de Strategica il a compris le commandement des (lottes comme celui des armées de terre ; mais dans ses divers récits il n'observe plus la distinction que nous avons signalée entre les Athéniens et les autres nations maritimes1. Si donc l'auteur de nos fragments est un sophiste (hypothèse que je craindrais d'écarter absolument), c'est un sophiste érùdit autant qu'habile écrivain, qui observe, dans la composition de son discours, des convenances de style déjà bien oubliées au temps des Antonins. Cela semble circonscrire dans un cercle assez étroit les conjectures qui se présentent, sur ce sujet, à notre esprit, mais cela ne suffit pas pour les fixer avec une vraisemblance rassurante. Je connais, vers le temps d'Auguste, tel historien, à la fois exact et d'une éloquence, dit-on, un peu bruyante, que je pourrais nommer ici comme l'auteur d'un livre où figurerait bien un discours tel que celui dont nous avons retrouvé quelques pages. Cette supposition s'accommoderait aux qualités qui dominent dans ce morceau, comme aux traits presque déclamatoires qu'y peut relever un goût scrupuleux. Mais, en vérité,
1 III, 10, § 4, à propos de la bataille de Leucade : TiacOccu <rrpata vaîwv, Nu.iXâou vauxp£côvrc; Aoucsîaijiovtwv. Mais V, '29, § 5, il lui échappe de dire : Aiotiuo; Àôxvaïc; vxûxçyjii ctXâftcv ïtXcûv uiXXw* 7:Xiïv, comme il dira plus bas, c. xxvii : nauot<rrpixT&; vaustf/c; i»;££<ov. On est presque étonné de retrouver, au quatorzième siècle, l'alticisme antique dans ces vers d'une complainte sur l'abaissement d'Athènes, écrite, il est vrai, par le patriarche même de cette ville, Michel Choniate :
BguXcù iravrrpsttç ts xal arpa-rr^-xt Twv mÇcfAac/wv iu.% *at twv yxu{jl*xwv
(dans les Anecdota grœca de M. Boissonade,t, V, p. 375). Le rédacteur, quel qu'il soit, du décret apocryphe que l'on lit au paragraphe 73 du discours de Démosthene sur la Couronne, en employant le mol vaûxp^o; pour l'amiral athénien, et le mot arpam^ç pour l'amiral aux ordres de Philippe, semble avoir fait, par inadvertance, une simple transposition de mois.
pour se hasarder à des rapprochements si hardis, il vaut mieux attendre qu'un sujet si obscur s'éclaire de quelque révélation jusqu'ici difficile à prévoir, bien qu'il soit toujours permis de l'espérer. Pour aujourd'hui, arrêtons-nous donc simplement sur l'impression que nous laissent les échos affaiblis et brisés do cette éloquence où nous avons cru ressaisir çà et là quelques accents dignes des beaux siècles de la Grèce ; arrêtons-nous en prenant acte des justes espérances qu'entretiennent même les plus modestes découvertes en ce genre de voir nos bibliothèques s'enrichir encore de quelques chefsd'œuvres échappés au naufrage de l'antiquité.
En présence des manuscrits d'Herculanum, M™ do Staël
disait éloquemment : a Quelques feuilles brûlées que Ton
essaye do dérouler à Portici, sont tout ce qui nous reste pour interpréter les malheureuses victimes que le volcan, la foudre de la terre, a dévorées. Mais, en passant auprès de ces cendres que l'art parvient à ranimer, on tremblo de respirer, de peur qu'un souffle n'enlève cette poussière où de nobles idées sont peut-être encore empreintes 1 ! » Il s'est trouvé que les manuscrits d'Herculanum provenaient tous d'une seule et même bibliothèque, celle d'un philosophe épicurien. Tout ce qu'on en a déchiffré jusqu'à présent (et cela formerait bien un gros volume) appartient donc aux disputes des épicuriens et des stoïciens, leurs plus vifs adversaires. Parmi ces pages, souvent mutilées, il y en a de précieuses pour l'histoire de l'esprit humain, celles, par exemple, où Epicure, Epicure lui-même, expose quelques parties de sa doctrine, de ce froid système que, par un miracle du génie poétique, Lucrèce a quelquefois passionné jusqu'au sublime. L'ensemble pourtant de ces controverses philosophiques est d'une lecture monotone : la perpétuelle opposition de deux écoles
« Corinne ou r Italie, XI, 4.
494 Vil. DE QUELQUES TEXTES GRECS
de penseurs pour qui toute poésie était superstition et mensonge, de deux écoles d'écrivains qui méprisaient également l'éloquence, et à qui ce mépris a porté malheur, tant de métaphysiquo et de subtilité, que jamais no relève le moindre charme de langage, tout cela n'a pas ému et attaché l'Europe savante autant qu'on l'aurait pu attendre d'une découverte si importante par elle - même et si complètement imprévue1. Je m'abuse peut-être, et le bonheur que j'ai eu de déchiffrer quelques pages de grec inédites me fait illusion à cet égard ; mais il me semble que les fouilles do l'Egypte produiront plus encore et seront plus applaudies que celles d'Horculanum. Elles ont déjà, on no peut le méconnaîtra, un intérêt plus varié ; l'histoire des lettres y profite autant que celle des institutions. Toutes les classes de la société passent sous nos yeux dans ce musée des papyrus égyptiens : les ministres et les généraux des Ptolémées et des empereurs romains, le personnel do leur chancellerie, les fermiers de l'impôt et les contrôleurs, les prêtres et les prêtresses, les prophètes des temples, les embaumeurs et les gardiens de momies, les artisans, les simples soldats, les mariniers du Nil, les païens et les chrétiens, les orthodoxes et les hérétiques, les hommes libres et les esclaves ; enûn, pardessus toutes ces générations occupées de leurs affaires et de leurs passions du moment, il y a les écrivains qui ont travaillé pour l'avenir, il y a les auteurs de ces chefs-d'œuvre que l'on copiait et que l'on commentait dans les studieux loisirs des bibliothèques et du Musée. Nous n'espérons pas
* M. Doissonade, un si savant helléniste, n'a-t-il pas écrit, dans sa Préface sur Nicétas Eugénianus (p. xn) : « Quot sic amisimus auctorcs! Quos nunquara nobis rcddenl M on Us Sancli cœnobia, aut lierculuni alquc Pompeioruro rudera, unde, ut est in proverbio, tantum cruimus pro ihesauro carbones, » On pourra rapprocher avec quelque plaisir ce que dit Courier des éditeurs de ces papyrus, dans sa Lettre à H. Boissonadc, du 25 mars 1812.
retrouver un seul manuscrit de la bibliothèque d'Alexandrie; on n'en retrouvera pas même le catalogue, co trésor qu'annonçait pompeusement, il y a quelques années, un faussaire devenu célèbre ; mais nous avons du moins les débris de quelques collections particulières, et parmi ces débris on a vu briller des noms illustres, Homère1, Alcman, Isocrato*, Hypérido 3.
Ne craignons donc pas de le répéter, l'étude de l'antiquité n'est pas épuisée autant que voudraient le fairo croire quelques esprits chagrins. Le travail de la philologie ne se borne pas à revoir sans cesse des textes vingt fois revus, et à interpréter de nouveau des témoignages vingt fois interprétés, travail qui d'ailleurs a toujours son ulilité. Mais des textes inédits se cachent encore dans les dépôts littéraires de l'Europe -, beaucoup d'autres sont chaque jour arrachés à l'oubli par les voyageurs qui explorent l'Oriont ; beaucoup restent à découvrir, j'en ai la ferme confiance. Le hasard aide souvent à ces découvertes, mais le dévouement des voyageurs y aidera plus encore que le hasard. Il faut pourtant se hâter; en Egypte surtout, malgré le zèle éclairé du gouvernement actuel de ce pays, la destruction des monuments fait de rapides progrès : la cupidité des indigènes, qui a sauvé pour nous tant do trésors, n'est pas toujours clairvoyante, et elle a ses caprices. Un moment d'inattention ou de négligence
» Voir la description et la collation de longs morceaux de l'Iliade sur papyrus, conservés maintenant en Angleterre, dans le Philological muséum de Cambridge, t. 1, p. 177-188; dans VAthenœum anglais, n°U41, p. 813, et dans VArchœolug. Anzeiger de lierlin, 1849, p. 93. Un fragment du même poète, que nous possédons à Paris, a été publié, par M. A. de Longpérier, dans le Bulletin archéol. de CAthenœum français, mai, 1856.
* Voir nos Mémoires de Littérature ancienne, p. 408, note 1.
» Un fragment du Sicoclés, appartenant au célèbre amateur Clot-Bey, a été copié, pendant que le papyrus était à Paris, par M. de Longpérier, qui se propose de le publier.
196 Vil. DE QUELQUES TESTES GRECS, ETC.
peut causer la perte irréparable do quoique page qui méritait d'être payée au prix de l'or. Que tous les amis de l'histoire et des lettres anciennes unissent donc leurs efforts pour seconder, chacun selon son pouvoir, cette moisson arriérée, mais encore féconde, qui renouvelle pour eux la joie des beaux jours de la Renaissance.
SUR DIVERS MONUMENTS RELATIFS A LA MÉTROLOGIE GRECQUE ET A LA MÉTROLOGIE ROMAINE ».
On lit dans lo savant ouvrago do M. Boockh sur la métrologie ancienne* : « Athènes avait des poids étalons dans le lieu où se fabriquaient ses monnaies, vraisemblablement dans une chapelle du héros Stéphanéphoros*. Dans la chapelle il y avait douze poids d'airain que la ville avait fait vérifier*. Pollux en mentionne encore de ce genro au temps d'Alcibiade 5. L'inscription, plus récente, du Corpus n° 123 donne un oxemple évident du soin des Athéniens pour les mesures : elle nous montre que Ton préparait des mesures étalons, d'après lesquelles on faisait des poids et mesures, Tr(x(b;j.aTa, pour les principales divisions et subdivisions
1 Publiées dans le vingt cinquième volume des Mémoires de la Société des Antiquaires de France.
• Metrologische Untersuchungen, p. 12; Cf. p. 188-190.
• Corpus inscr. grœc. . n° 123. § 4. Ce 2Ti<vxvrj<fi2c; était, selon une conjecture Ir'rs-probable de M. Heulé [La monnaie d' Athènes, p. 349-351)» une statue de Thésée, celle même qu'on voit figurer, une couronne à la main, sur plusieurs monnaies d'Athènes.
4 Corpus inscr. grœc., n° 150, § 24 : 2tx0|m» y.oXxi AU ( c'est-à-dire Sû'Wj. Cf. n" 123, § 8; ilid., n°15i, 40 : ïraJOaia yaXxà AU i ô Îtjao
5 Onomast^X, 126.
métriques; ces poids et mesures étaient communiqués aux magistrats et aux particuliers, et déposés non-seulement dans la citadelle, mais encore sous la Sfùtde au Pirée, à Kleusis. Les Romains avaient aussi, dans le Capitole, leurs mesures et leurs poids étalons4. On avait quelquefois des chambres spéciales pour les y déposer3. Des poids étaient aussi déposés dans des temples, comme dans celui d'Hercule \ »
Or, parmi les textes cités en note par M. Boeckh, aucun ne peut nous donner une idée do ce qu'était un jjonderarium. Ces textes mentionnent le lieu où étaient déposées des mesures officielles, mais ils ne le décrivent pas. Cependant une inscription do Pompéi, depuis longtemps publiée et spécialement reproduite dans le recueil d'Orolli % provient d'un monument tel que celui que nous cherchons, et d'un monument aujourd'hui presque intact. Mais pour s'en apercevoir, il fallait recourir aux dessins mêmes des antiquaires, par exemple à ceux de Mazois"; car M. Orelli n'avait pas pris le soin qu'a pris plus tard M. Mommsen7 do signaler, en quelques mots du moins, le monument sur lequel l'inscription avait été relevée. Le ponderarium do Pompéi, découvert, eu 1816, sous un portique, au Forum, près du temple qu'on
1 Édifice en forme de dais qui parait avoir fait partie du Prytanée. Voir llésychius, au root 2xtâ;, et Harpocration, au mot 0;'Ào;.
1 Wernsdorf, Excurs. ad Priscian. de pond, et viens, dans ses Poetœ lat. min., t. V, part. I, p. 603; Ideler, Mém. de CAcad. de Berlin, 1812- 1815, p. 158; Hase, ibid., 1824, p. 152 de la partie historique et philologique.
8 Orelli, Inscr. la t., n° 144 et n° 4344. v Fabrelli, Inscr. antiquœ, p. 527.
* N° 4348, c'est-à-dire tout près du n» 4544 que M. Boeckh a cité.
« Ruines de Pompei. t. III, p. 54, pl. XL. Sur la valeur historique de ce monument, voir les observations de M. V. Vasqucz Queipo, Essai sur les systèmes métriques et monétaires des anciens peuples (Paris, 1859, in-8), t. II, noie 29.
' Inscr. Hegni neapol.y n° 2195.
SUR DIVERS MONUMENTS METROLOGIQUES. î 99
appelle ordinairement temple de Vénus, est aujourd'hui conservé dans le musée de Naples. Il se compose d'un bloc de tuf creusé de manière à présenter deux tables sur chambranle, superposées Tune à l'autre, et toutes deux renfermées dans une seule niche. Sur la face antérieure de la table d'en bas on lit l'inscription que voici :
A.CLODIVS.À F.FLACCVS.N. ARCAEVS . N . F . ARELMAN . CALEDVS D . V . I . D . MENSVR AS . EX AEQVANDAS . EX . DEC . DECR.
qui nous apprend que les duumvirs Aulus Clodius Flaccus et Numérius Arca?us Arollianus Calédus ont procédé, en vertu d'un décret des décurions, à la vérification des mesures municipales et en ont déterminé les étalons authentiques. En effet, sur la table inférieure du monument se trouvent creusées cinq cavités de grandeur décroissante de la droite à la gauche. Sur le bord de la môme table et le long du chambranle de droite qui soutient la seconde, est encore une cavité plus petite. Une cavité semblable, mais à demi couverte par le chambranle de gauche, se voit en face de ce chambranle. Là seconde table en contient deux autres à peu près égales. Quatre des cinq premières cavités sont percées, à leur partie inférieure, d'un trou que fermait une plaque de bronze glissant entre deux coulisses -, ce trou servait sans doute à l'écoulement des matières contenues dans la cavité. Sur la table d'en bas on distingue la trace des charnières qui fixaient sur chaque trou un couvercle de métal; on voit aussi près de chaque mesure la trace de caractères aujourd'hui effacés et qui paraissent l'avoir été dès l'antiquité môme et avec intention l. L'époque où ce grattage a eu lieu n'est pas connue, mais la dato du monument lui-môme ne semble pas impos-
1 Voir la planche ci -jointe n° I, où ce monument est reproduit d'après les dessins et la description de J. Overbeck : Pompeii in seinm Gebceuden, Âllerthumern Kunstwerken dargesteUt (Leipzig, 1856), p. 55, 56.
^00 ittll. OBSERVATIONS CRITIQUES
sible à fixer ; en effet, l'un des deux magistrats auteurs du travail en question, A. Clodius Flaccus, s'il est bien le môme que son homonyme duumvir avec M. Holconius Rufus sous le treizième consulat d'Auguste, Tan de Rome 752, serait un contemporain de cet empereur1; il aurait été trois fois duumvir ; c'est à l'un de ses duumvirats que se rapporteraient les brillantes fêtes municipales attestées par uno autro inscription de Pompéi et où figurent entre autres le nom du célèbre danseur Pylade*.
Quoi qu'il en soit à cet égard, la forme du ponderarium de Pompéi nous explique comment, dans une dos inscriptions citées par M. Boeckh a, il peut être parlé d'un ponderarium détruit par un tremblement de terre. Ces monuments étaient quelquefois de petits édifices, sujets, comme tant d'autres, à se disloquer sous l'effort d'une secousse souterraine. Avaientils, en Grèce, la môme forme ou uno forme analogue? C'est ce que Ton pouvait volontiers admettre par conjecture, bien que, à vrai dire, aucun témoignage, épigraphique ou autre, no contînt de renseignement sur ce sujet. Mais uno découverte récente, faite en Asie par le docteur Wagener, nous dispense de toute conjecture, en nous offrant un rrpM>\ka grec assez semblable au ponderarium de Pompéi k.
Ce monument, qui d'ailleurs ne remonte pas au delà du premier siècle de l'ère chrétienne, so compose d'un gros bloc de marbre blanc dont la surface supérieure est percée de sept cavités circulaires de grandeur inégale. A côté de chacune on
1 Mommscn, Inscript, regni neapol., n° 2261. 5 Orelli, n° 2530 ; Momrasen, ibid., n° 2378.
;» Orelli, n° 144; Momrasen, n° 5531 (inscr. du bourg d'Inlerproraum).
* Notice sur un monument métrologique récemment découvert en Vhrygic. Présenté à la Classe des Lettres de l'Académie de Bruxelles, inséré au tome XXVII des Mémoires couronnés et des Mémoires des savants étrangers. La planche ci-jointe représente sous le numéro II une réducliou du dessiu de M. Wagener.
lit une inscription qui ne permet pas d'y méconnaître des mesures do capacité pour les corps secs et les liquides. Ces mesures sont, par ordre de grandeur :
1° Le xurrpo;, déjà connu pour valoir un double modius chez les habitans du Pont ; 2° Le i/iBiGc, jdeux mesures également connues des anti- 3° Le y.oîvt?, j quaires;
4° Le y.-v[8p-j] ^[^î?»! écrit ainsi par abréviation et dans lequel M. Wagener croit voir le Çéroj: ordinaire, équivalant à la moitié du ycîvtç, et employé pour mesurer le y.cvèpsç ou épeautre.
Les quatre étalons précédents se rapportent tous à des mesures de corps secs; les trois derniers se rapportent à des mesures de liquides :
5° AixdrjAsv ou le double colyle. On ne connaissait jusqu'ici ce mot que sous la forme adjective cr/orAo^-cv.
6° Kst6av, iXatr,, la cotyle d'huile, nom composé par une alliance de mots dont, jusqu'ici, on n'avait pas d'exemple, mais dans laquello èXaiYj me semble évidemment jouer le rôle d'adjectif, comme dans la locution homérique aAîtfseOsi a--' èAzuo, dont M. Wagener aurait pu la rapprocher1 ;
7° Le çécrrjç, qui se trouve avoir ici une valeur toute nouvelle pour la métrologie; «car, dit M. Wagener, d'après les témoignages des auteurs anciens, le Çésrr,? est le double de la cotyle, tandis que dans l'étalon phrygiaquo, c'est probablement le contraire qui a lieu. »
Enfin, au-dessus du xô-poç se trouve l'étalon d'une mesuro de longueur, jusqu'ici inconnue, « qui, selon M. Wageuer, est à l'aune romaine comme 5 est à 4 ; à l'auno babylonienne royale comme 21 est à 20 ; à l'aune do Philétère comme 25 est à 24, c'est-à-dire comme le pied grec est au pied romain.»
» /Ka<fc,K,577;E, 171; 2, 350.
202 Vni. OBSERVATIONS CRITIQUES
Sans m'arrôter aux discussions que peuvent soulever ces renseignements et ces précieuses données, discussions qui no sont guère de ma compétence \ je passe à l'autre partie du monument d'Ouschak à propos de laquelle j'aurai peut-étro à mYïcarter dos interprétations proposées par l'heureux auteur do cette découverte.
La face antérieure du bloc do marbre est ornée d'une guirlande ; au-dessus do la guirlande on distingue des caractères grecs que M. Wagener, malgré tous ses efforts, n'a pu déchiffrer ; mais au-dessous il a lu très-nettement :
'AAé;avcpo; \zY.*.[j.d>z i~z:.z'..
Dans cette inscription il n'hésite pas à reconnaître le nom du sculpteur qui aurait, selon lui, exécuté le monument ; et dans le mot 1zy.vj.zjz il voit 1 ethnique de Ar/.'u-x, bourg voisin de Synnada, et qui avait, dans le pays, donné son nom zzv.vj.hr,; ou ozY.vyxlzz) à la belle espèce de pierre appelée par les Romains Si/uvail/f/ur*. Comme d'ailleurs les carrières de Synnada paraissent avoir fourni de la pierre blanche, M. Wagener conjecture que le bloc d'Ouschak provient do ces carrières. Quant au mot 1zy.vj.z-jz, il n'a pas de peine à en justifier l'usage géographique par le témoignage des inscriptions et par celui des médailles. Je n'ai pas, en général, à contester ses conclusions sur ce point : Izv.vjzùz est bien l'ethnique régulier de \z/.i\)J.x, dont l'ethnique vulgaire ot moins élégant était Acxijj.yjvc;, selon le témoignage précis d'Etienne de Byzancc 3. Mais, en ce qui concerne le monu-
1 Je suis heureux d'ailleurs de pouvoir renvoyer, sur ce sujet, au savant ouvrage do M. Vasqucz Queipo (cité plus haut, p. 198], t. II, note 109.
2 Slrabon , Geugr., XII, ch. vu, p. 577, éd. Casaubon. Une inscription de Smyrne sous le règne d'Hadrien ( Corpus , n° 5148) mentionne xe^vx; p. y.tcva;) Et; t& àÀEtnrr.ptcv Svmao'îou;.
3 Acjujieiov tô tôvixov Awap-iù; xarà liyyr» (c'est-à-dire selon les lois de la grammaire); xarà 8i tt.v <ruvT,6ttxv AcxtprWç.
SIR DIVERS MOîfCMBTTS MÉTROLOG1QUKS. 203
ment d'Ouschak, sommes-nous bien sûrs qu'il faille admettre 'AÏÀzTKpzz pour un sculpteur, et Ar/tii-rj; pour une indication de sa patrie ? La guirlande qni décore la face antérieure du monument ne valait certes pas la peine d'être signée par un artiste, et les cavités qui jaugent les mesures normales du municipe grec, ainsi que le creux de l'aune phrygienne, sont une œuvre de précision technique plutôt qu'une o:uvre d'art. Bien plus, ne semhlo-t-il pas qu'à la précision du travail devait se joindre ici quelque garantie officielle, analogue à celle que nous voyons attestée sur le monument de Pompéi et sur beaucoup d'autres monuments du môme genre'? Plusieurs poids étalons, soit grecs, soit romains, portent l'empreinte de cette garantie, et quelquefois lo nom du magistrat sous lequel ils ont été fondus et frappés5.
Est-il d'ailleurs bien naturel qu'un simplo particulier, fût-ce mémo un fabricant do mesures, eût fait élever un monument comme celui d'Ouschak, et qu'il l'eût fait décorer par un artiste? Au contraire, l'autorité publique a précisément pour devoir de fixer la valeur des mesures, de la préserver contre les injures du temps et contre les ruses de la mauvaise foi. Dans cette vue, ello doit chercher, pour les étalons qu'elle consacre, la plus grande solidité unie à la plus grande exactitude. Le tuf de Pompéi et plus encore le marbre des carrières de Phrygie répondent parfaitement à la première do ces conditions. Pour remplir la seconde, il fallait ou l'habileté d'un expert responsable, ou tout au moins lo talent d'un ouvrior habile agissant sous lo contrôlo et sous
* Orelli, n°» 1530, 3882 (longue el importante inscription d'Ostie, où je
remarque : pondéra ad maceUum fecit); 3889, 4344, 4345, 4347,
7319° (dans le troisième volume, publit- par G. Heuzen).
* Corpus inscr. grœc, n° 8535 et suiv. Cf. t. IV, p. xtiu; Rangabé, Ântiq. helléniques, n° 894, inscriptions de quatre poids athéniens. Le cabinet de M. le duc de Luynes renferme un de ces poids.
la responsabilité des magistrats ; c'est ce qu'attestent avec évidence plusieurs monuments de l'antiquité grecque et de l'antiquité romaine, qu'il me semble inutile d'énumérer ici *. Ces réflexions et ces rapprochements nous amènent à une c onjecture qui, sans doute, se fût présentée à l'esprit du docteur Wagener, si, quand il a rendu compte de sa découverte, les préoccupations du géographe n'eussent dominé chez lui celles de l'antiquaire. J'exprimerai cette conjecture simplement et sans plus de détours.
Asx'.psu; n'est pas un ethnique ; c'est le nom d'une profession ou d'une fonction, et l'Alexandre auquel ce nom se rapporte était un expert vérificateur, un exactur ou un œquotor, comme l'appelaient les Latins *. Le mot Ssxijiîi; ne s'est pas encore rencontré dans ce sens chez les auteurs grecs, on doit l'avouer ; mais il est d'ailleurs parfaitement conforme à une analogie dont témoignent les exemples suivants :
y.épajj.c; — xsp a^îû; — y.£px;j.sTsv — y.£px;j.£Uco,
pi?2AASY — IXST2AA£<JC — JXETlXAetSV — [/.STxXAEOM ,
çxpjxxxcY — ç2p;x2X£y; — ç2py.2X£ÏSY — Ç2p{j.xxê6ù>, Hix/sç — [îax/ejc— ^ax/etcv — jtex/sju.
■ Exemple dans le Corpus trwcr. prœc, n« 123, § 2 : Ai S'i ipx«, *îî
ci vc'y.ct îîDC<J73CTTCU9tj Tfp'o; XX7l<rArjx[aULi'vx] CÛttSoAX ffWMJAXTX ÎÏCt[T,j-
cx^evxt, r:f cl; tî tx ûfpx xxi tx ^r.px *ai tx orxOax, [x]v[x-jx]xJ;ét(o[oxv tco;] wtoÀ'.ûvrâ; t[i] ii rf. x-jcçx [ifi] «v 7«; èp-yxaTT.jîu; r toi; /.x[k]t<).eUi; 71 tivwavv 7) irr1 o[Ùw)uxtwv, yJpf.sOxi 7cï; p,i7pct; xxt 7tî; <775.G;ta; tcjtci;, etc. Orelli, n° 4345 (sur un poids en marbre): Ex auctoritale Q. Junii Rustwi prœf. Vrbis, inscription qui se retrouve sur plusieurs poids de la collection nationale du Cabinet des médailles. Cf. A. de Longpericr dans le llullelin archéul. de L'Mhentrum français, sept. 1855.
* Orelli, u°» 3228, 5229. Ce dernier leste épigraphique doit être complété par le texte reproduit dans Gruter, p. 1066, 5, qui en fournil la date. Cf. ibid.t p. 1070.
SUR DIVERS MONUMENTS MÉTROLOGIQl ES. 20'i
D'après cette analogie, à Z6y.i\xz; et czy.:[xzïzv \ mots déjà connus par de nombreux exemples, répondent naturellement Ssy.tjAE'j; et Zzv.v^m pour désigner la fonction d'expert ou d'essayeur et l'action d'essayer, deux idées déjà exprimées dans la langue grecque par les mots 2oy.'.|j.arrr,; et 2oy/.[j.x£o>. Jusqu'ici csy.'ij.sûw n'est attesté par aucun exemple, et sove- |xe6; ne l'est que par celui même que nous discutons. Mais combien de mots techniques du mémo genre ne nous sont connus que par un exemple conservé soit sur le marbre, soit dans le texte de quoique grammairien 1 Quant au pléonasme que formeront en grec les mots Ssxijuô; et Ssxtixaîrf,;, il no saurait nous embarrasser si nous songeons à tant d'autres synonymies pareilles dans une langue qui a vécu si longtemps, chez un tel peuple et avec une si grande variété de dialectes. — Que Ton compare do même :
akiiùq et àXicirnfjç, (ipaccû; et fpa^rjTrjç, ^peffêsû; et TCpssôît/r/jç, xoupsOç et xoupeurr;;, p.£TaXXe6(; et jJLexaAXeimf;;, (2ax/£uç et £>axy,êirar);, (ScjXsy; (épithète de Jupiter) et £o/aeuty;;, àvprl- (épithète de Neptune) et iYp£jTr,ç, T.Tàzv.vjq et TravooxeuTTqç (dont je ne trouve, il est vrai, que le féminin zavcsx&'jrpta), çip;xay.su; et çap^axsurïj;;, xajjuvs6; et xaiitvîuryj;,
* Corpus inscr. grœc, n° 1570, inscription d'Oropos, en Béotie, où le mol ôcxiaiïcv désigne, selon M. Boeckb, un échantillon do métal conservé pour faire des essais : KxTaoxsuoîoai :w Gâû otoîXrv xo'JTÎiv xaroûi^cam) {sic) ^m;mîm. Cf, Harpocralion, au mol Jiâaavoç (pierre de louche).
et tant d'autres exemples, que nous pourrions ajouter à cette liste, s'il était nécessaire. Mais une inscription d'Aphrodisias vient appuyer plus directement encore notre opinion sur la synonymie de s ;•/.•.;*£ jr et de lzv.\i.%z~rtz. Cette inscription 1 mentionne, parmi divers artistes couronnés dans des concours publics, un ^./.sy.'.Oapîû;, c'est-à-dire un musicien qui jouait de la cithare sans s'accompagner de la voix. Or, cette idée, que le français ne peut exprimer sans le secours d'une périphrase, le grec l'exprime encore par le composé •yi/.sy/.Oaptyrrj;. Par conséquent, ^ù.zj.'Srxzi'j: n'était pas plus nécessaire à la langue hellénique que no l'est zz/.'.[iiù;, synonyme de c:xt;j.xr^ç. Il me semble vraiment qu'une telle analogie équivaut presque à une preuve directe : czk\j.ïj; n'est donc autre chose que le nom d'un expert vérificateur. C'est à une fonction analogue que se rapporte le titre d'às-p^sîxi^sr qu'on vient de retrouver dans la belle inscription de Mcssene sur laquelle notre confrère M. Brunei de Presle a fait récemment une lecture devant l'Académie des belles-lettres ». lin effet, cet iz-jpzzv.zr.z; était le vérificateur des sommes versées dans la caisse d'une corporation religieuse.
Cela posé, si l'on se rappelle que la partie antérieure du monument d'Ouschak portait encore, au-dessus de la guirlande, des caractères aujourd'hui effacés, en rapprochant ce fait des usages signalés plus haut, pour ce qui touche au contrôle des mesures municipales dans l'antiquité, on supposera volontiers que cette partie perdue de l'inscription contenait les noms des magistrats qui avaient fait exécuter par un expert les étalons destinés au marché public de Trajanopolis. Ces magistrats étaient ou les édiles, à-sf zvc;/.c, que l'on voit figurer ainsi sur les poids de plusieurs villes grecques \ ou
1 Corpus l'user, gr&c, n" 27ô8.
5 Lignes 4", 48 du lexle publié en 1859 dans le l'hilopatris d'Athènes, n° 210, et réimprimé, en 1860. a Gôttingue, par M. Sauppe. 5 Voir sur ces usage» la dUsert. du P. G. Secchi : lUustrazione di una
des magistrats d'une compétence encore plus spéciale, les ljL£Tpcv5;xst, connus par le témoignage des anciens Atticisles et dont le titre se lit empreint sur des poids athéniens d'une haute ancienneté *.
Toutes ces notions s'éclairciraient encore si nous possédions un plus grand nombre de monuments commo celui de Trajanopolis, pour la Grèce, et de Pompéi, pour les pays romains, surtout des monuments accompagnés d'inscriptions un peu explicites.
Or, je puis citer encore deux ou trois pierres métrologiques à Athènes, et deux en Italie ; mais les deux dernières portent seules une dédicace ofûciello; les autres n'offrent plus la trace d'aucun caractère antique.
Les souvenirs et les communications obligeantes d'abord de M. Ch. Lenormant, notre regretté confrère, puis de M. Boulé m'ont mis sur la trace des marbres athénions dont il s'agit. Je dois à l'amitié d'un jeune architecte, M. Paul Bonnet, de l'Ecole française de Rome, et à celle de M. G. G. Pappadopoulos, habile antiquaire d'Athènes, les dessins de ces monuments, d'après lesquels j'en puis donner une exacte description.
Le monument dessiné par M. Bonnet est, à vrai dire, le seul qui paraisse appartenir à la classe de ceux dont nous nous occupons dans le présent mémoire; encoro l'artiste qui m'envoio ce dessin n'est-il pas éloigné d'y voir do préférence un de ces moulins portatifs comme il nous eu est parvenu un
aniica bilibra romana (Roma, 1835, io-i\ qui cite, sur cette juridiction particulière des édiles, deux témoignages précis de rerse (Sat. I, l'29) et de Juvénal# {Sat. X, 190).
• Bckker, Anecd. gr., p. 278 : MiTfovo'uci cunt Si tïjv îTnjxîXuav
ivfvt vtm; &x%i<x r, Ta iaï'tsx tûv ttiùXcûvtmv. Compare* Harpocration, qui cite, à propos de ces magistrats, les témoignages de Dinarque et d'Arutolo.
« Voir plus haut, p. 803, note 2.
208 VIII. OBSERVATIONS CRITl^L'KS
assez grand nombre de l'antiquité. C'est un vase cylindrique de 0°\91 de large sur 0m,76 de hauteur, équarri sur la face dans le sens de la hauteur, comme on le voit dans la figure III do notre planche, qui traduit en perspective cavalière le dessin do M. Bonnet. Une rigole d'émission pratiquée au bas du cylindre, sur la surface équarrie, donnait écoulement au liquide contenu dans l'intérieur ; mais le jaugeage de la cavité n'a pu être exécuté avec la précision qui seule lui donnerait toute sa valeur, parce que le vase a jadis servi à fabriquer du mortier, et que le mortier, faisant corps avec la paroi, a notablement diminué les dimensions de la cavité primitive.
Une autre pierre, placée dans le voisinage de la précédente et dans laquelle M. Pittakis reconnaissait aussi une mesure do capacité, n'a pu être mesurée ni exactement dessinée par M. Bonnet, parce qu'elle est aujourd'hui, malheureusement, encombrée d'immondices. Mais ce qui doit, à cet égard, diminuer nos regrets , c'est que notre correspondant déclare ce second vase tout à fait semblable au premier.
Le vase étalon que m'a fait connaîtro M. Pappadopoulos n'a pas non plus une grande importance, et il ne remonte pas, au moins comme mesure, à une haute antiquité. Peutêtre d'ailleurs est-il identique à l'un des deux précédents. Au reste, je transcrirai la description que m'en donne le savant athénien, ne fût-ce que pour prévenir toute méprise au sujet do débris antiques qui, sur la foi de vagues indications, pourraient attirer plus qu'il ne convient l'attention des archéologues.
« Ce bloc, m'écrit M. Pappadopoulos, a pu être originairement un tambour de colonne, que l'on a creusé et où l'on a pratiqué une rigole au niveau du fond. C'était jadis uu àpcivtov, ou plus probablement, une mesure étalon, et cette supposition s'accorde avec son emplacement et son usage avant la révolution. Pour l'approprier à son nouvel usage,
on l'a fort détérioré. .La ciseluro du côté où se trouve la rigole est moins ancienne et moins soignée, de sorte que le plan n'en est pas exactement vertical. La même observation supplique au travail de l'intérieur. Le fond de la cavité est recouvert d'un enduit dur, ce qui ferait supposer qu'on a eu l'intention d'en changer la capacité pour l'approprier à une mesure nouvelle. J'ai fait boucher le trou de la rigole, et j'ai fait remplir d'eau la cavité ; il s'est trouvé qu'elle contenait un poids do 77 oques et demie (400 drachmes). — Sous le gouvernement turc, ce marbre, aiusi que deux autres, dont l'un jauge la moitié, et le second, le quart des poids ci-dessus, a servi d'étalon pour mesurer les céréales. Il existe encore, dans le village de Cara, une pièce semblable, mais en bois. De vieux Athéniens se souviennent d'avoir vu employer cette unité mélriquo pour vérifier le xsiXév du marché public ou celui de quelque particulier, vendeur de blé... Quant aux deux autres blocs dont je viens de parler, ils sont en trop mauvais état pour servir maintenant à des calculs de métrologie ; c'est par des informations orales, mais sûres, que j'ai su qu'ils ont servi jadis à des mesures publiques. »
Une troisième pierre, aujourd'hui mutilée, dont M. Bonnet m'envoie le dessin, offre avec les précédentes une certaine ressemblance, mais une ressemblance qui n'est pas assez décisive pour nous autoriser à la mettre au nombre des monuments métrologiques (voir le numéro IV de notre planche).
Quelle que soit d'ailleurs l'antiquité de ces divers monuments, ils ne paraissent pas avoir jamais été autre chose que des mesures isolées. Ils ne forment pas un véritable c^/.wjj.a ou jyonderarium. Au contraire, c'est un véritable jxmderarium^ comme celui de Pompéi, qui a été retrouvé en 1841 dans les ruines de Minium es, et qui, de ces ruines, a passé au musée des Studi à Naples \ Une pierre rectangulaire offre,
» Bulletin de l'Institut archéol. de Rome, t. XIII, p. 180(1841), notice
210 fllf. OBSERVATIONS CRITIQUES
dans sa partie supérieure, cinq cavités de grandeur décroissante, dont trois so terminent, au fond, par un trou destiné à l'écoulement. L'inscription suivanto, gravée deux fois sur les parois latérales do la pierre, ne permet aucun doute sur la destination de ces cinq cavités et sur l'usage tout officiel du monument où elles sont réunies :
LGELLIVS-LF-PORLICOLAC CAEDICIVSCFnVOVIREXSC
PONDERA- ET- METRA EX AEQVAR VNT EIDEM . DE SVA PECVMAPONEXDAC1.
Comme à Pompéi, on lo voit, ce sont des duumvirs qui, d'après une décision du sénat (apparemment du sénat municipal), ont présidé à la vérification des mesures et à la construction du monument, dont il semble d'ailleurs qu'une partie seuloment est parvenue jusqu'à nous.
Quelquefois un seul magistrat prenait sur lui cette charge et cette dépense. C'est ce qui est arrivé pour le pmderarium d'Éporédia, ainsi que le prouve une belle inscription déposée aujourd'hui dans le musée de Turin. Ce texte, dont les lacunes ont pu être restituées par M. Gazzera, attribue l'érection du monument à un citoyen nommé T. Sextius Socundus. Malheureusement la table commémorative no laisse rien deviner de l'étendue ni do la forme du monument dont elle faisait partie 3.
de quelques lignes adressée par M. Gaetano Ciufll. —Les autres renseignements que je publie sur ce monument sont dus. ainsi que les dessins réduits sous le numéro V de notre planche, à l'obligeance d'un antiquaire napolitain, M. Phil Gargallo Griraaldi.
» Mommsen, Inscr.regni Seap., n°40G5; Hcnzen, Suppl. Orelli, n° 7516. D'après le témoignage de M. G. Grimaldi, 1 inscriptiou ne parait pas être également bien conservée sur les deux faces.
* Voir C. Gazzera, del Ponderario e délie antiche lapidi Eporediesi, dans les Mémoires de l'Académie de Turin, 2« série, t. XIV, p. 37, n° 34.*
Une autre inscription, trouvée près de Rimini, et que feu M. le comte Ror-ihesi attribuait au second siècle de 1ère chrétienne1, nous révèle encore, sur ce sujet des mesures officielles, un fait des plus intéressants; c'est que, quelquefois du moins, l'érection d'un pondcrarium était payée soit sur les amendes, soit sur les confiscations encourues par les personnes qui employaient ou fabriquaient de faussos mesures :
EX INIQVITATIBVS 1 MEXSVRAUVM ET FONDER C-SEPTIMIVS CANDIDVS ET
P MVNATIVS CELER AED STATERAM AEREA [sic) ET PON DERA DECRET DECVR PONENDA CVRAVERVNT.
La formule ex avec un ablatif est commune pour désigner l'origine d'une somme d'argent qui sert à payer l'érection d'un monument. On la trouve, par exemple, dans une inscription du temps d'Auguste3 : •
EX • STIPE QVAM • POPVLVS ROMANVS AN NO • NOVO • APSENTI (sic) CONTVLIT, etc.
1 lievue de Philologie, t. I, p. 516 : Lettre sur quelques inscr. lat. de l'Ombrie et du Picenura, par M. Noël des Vergers ; Henzen, SuppJ. Orelli, n° 7153. Nous reproduisons dans ce texte les irrégularités singulières de la ponctuation de l'original.
* Codex Theodos., XII, G, § 32 (loi de l'an 429 après Jésus-Christ) : « Aururn sive argentum, quodeunque a possessore confertur, arcarius vel susceptor accipiat, ita ut provinciœ moderalor ejusque oflicium ad crimen suum uoverit pertinere, si possessoribus ullum fuerit ex aliqua ponderum iniquilate illatum dispendium. »
» Orelli, Inscr. lat., n° 598 ; Cf. 1668.
Et dans une inscription d'Eburodunum, en Suisse 1 :
DONA • VENIBVNT * AD • OHNAMENTA • EIVS (Mercurii) ET • EX • STIPIBVS PONEXTVR
Les peines décrétées contre la fraude en matière de poids publics ont dû être de tout temps fort sévères. Autrefois pécuniaires et religieuses à la fois, elles avaient sans doute perdu tout caractère religieux au temps de l'empire. C'est du moins ce que l'on induit volontiers de la comparaison du texte de Himini avec les dernières lignes d'une vieille loi républicaine dont le texte, malheureusement très-mutilé, se trouve dans le lexique de Feslus3. Ce rapprochement même nous fait d'autant plus regretter quu Rome n'ait pas conservé ou que du moins ses ruines no nous aient pas rendu un seul monument tel que ceux de Trajanopolis, de Pompéi et de Miniurnes. Les témoignages réunis par M. Bocckh dans le chapitre de ses Recherches mtHruloyiques que nous avons cité plus haut, témoignages dont le nombre augmente chaque jour par la découverte de nouvelles inscriptions \ autorisent à croire que les ponderaria devaient être assez nombreux dans la capitale de l'empire.
l Orelli, no 348 ; Cf. 398 et40G0.
* Les mttacs usages sont attestés par une inscription de Furfone, dans Orelli, n° 2488.
* Au mol Publica pondéra : « Si quis, etc. . . eum quis volet magislralus mullare, dum minore parti (p. parle) familias taxât, liceto ; sive quis im sacrum judicare volucril, liceto. » — Texte reproduit dans les Latinisermonts reliquiœ, p. 357 et 358.
* Voir, par exemple, le Supplément de M. Uenzen à la collection d Orelli, n» 7319.
Uigitizeo by
Une autre question, non moins intéressante peut-être, se rattache à l'interprétation du monument d'Ouschak, jo veux dire l'étymologio du nom de ville auquel se rattachait le mot c:y.i|-».Ej; considéré comme un ethnique.
Ce nom do ville se rencontre sous deux formes chez les auteurs anciens : A:/.{;jle,.sv chez Etienne de Byzance et saint Epiphane, \zy.i\kzIx ou chez Strabon et chez Etienne
de Byzance.
Sous la première forme il peut être primitivement le nom d'un temple ou d'un lieu sacré, Tî;/.îv.y.£v. Ces noms, on effet, sur lesquels un ancien grammairien avait écrit un livre qui nous est ici particulièrement regrettable1, deviennent souvent des noms de villes quand autour du temenosse sont groupées des habitations plus ou moins nombreuses. Le changement de sens est alors attesté par un déplacement de l'accent et quelquefois par un léger changement d'orthographe. C'est ainsi que Mi^tcv, ville do Thessalie, semble tirer son nom de Mc»}îîsv, qui désignait d'abord le temple de MôJ/o;, un des Argonautes1; que 'ASpaiwrstcv, en Mysie,et ,ApTqj.'!c.cv,aunord de l'Eubée, se rattachent à deux variantes dialectiques du nom grec do Diane ou Arlemis, qui avait des temples dans ces deux localités3. On peut citer encore en ce genre les exemples suivants dont il serait facile d'augmenter le nombre :
1 Suidas , au mot Eùfévic;, attribue à ce grammairien, qui vivait sous Anastase, un traité qu'il uVsigue ainsi : Ilipl tûv tiuivixôv 2î?w$ îrpotiperai, ci'.v Aiovûcicv, XmùxTiiv.v* .
* Strabon, IX, p. 343 (éd. Casaubon).
' Etienne de Byzance. Cf. Visconli, Iconogr. grecque, t. II, p. 212 (éd.
HpzxXEtsv, nom do plusieurs villes, en Sicile, en Cyrénaïque, en Crète, en Syrie ; AtVvî'.cv, en Thcssalie ; 'Avay.Tép£isv, en Acarnanie; Kutîvswv, en Locride;
Atsv, en Macédoine, sur l'Athos, en Eubée ;
rpûvEicv, en Éolido (dérivé d'un surnom d'Apollon) ;
'A/fîO.i'.cv, nom d'une ville de Troade et d'une autro dans le Bosphore cimmérien, toutes deux fondées sans doute autour d'un temple d'Achille.
Comme on le voit par quelques-uns de ces exemples, le protecteur éponyme d'une ville pouvait n'être qu'un demidieu ou mémo un personnage divinisé. Or, Docimus, n'étant pas un nom de dieu, ne saurait guère être pris que pour celui de quelque personnage historique, honoré comme le fondateur d'uno cité, et dont r-rjpeosv aura donné son nom à la cité fondée par lui. L'histoire des successeurs d'Alexandre nous offre précisément deux Docimus. Le premier était lieutenant d Eumène, auprès de qui il avait joué un rôle important ; et même un témoignage do Plutarque nous le montre auprès d'Eumène,à Célènes, dans la haute Phrygie, c'est-à-dire dans la région où se trouvait Synnada'. Un second Docimus, général d'Anligono, qui passa plus tard par trahison au parti de Lysimaque, nous est signalé par Diodore de Sicile 2. Il est donc possible que l'un ou l'autre de ces personnages, le premier surtout, ait fondé en Phrygie une ville àlaquello il aura plus ou moins directement donné son nom, suivant que Aoxi-
in-4), qui me parait admettre trop facilement, avec le grammairien grec, un héros éponyme jUpauuTT,;, et qui reconnaît, en conséquence, la figure de ce héros sur les médailles d'Adramytion.
i Diodore de Sicile, XVIII, 45; XIX, 16; Pausanias, I, tiii, i ; Plutarque, Vù<T Eumène, c. y m.
* Diodore de Sicile, XIX, 75; XX, 107.
luïov sera considéré comme désignant T-fjfûsv d'un Docimus, ou que la forme Asx'.iasix sera dérivée de Aîxi^s: comme :
'AXe^avîpsia dérivait de 'AXéJavîpoç, Avtis/î'x — do 'AvTtS/OÇ, Ejfivî'.a — de Ej|jivr(ç, £sas'jx(x — de ScXsyxo;, Aj^iijLayJa — do Aus([xr/3;î «iHAxîsXçta — de ^iXaîîXçs;, etc.
Bien plus, une épitaphe antique, de provenance incertaine, qui est aujourd'hui conservée au musée de Cambridge, consacre le souvenir d'un personnage, nommé Papias, qu'elle désigne comme originaire de la belle contrée Je Docimus, & îrrrpî? ^(sv — yftwv Asxîjjlsis Si un Docimus était le fondateur et le héros éponyme de Docimia, rien n'empêcherait donc de reconnaître, comme la fait Eckhel, sa figure sur les monnaies autonomes do cette ville», du côté où se trouve le mot AOKIM02.
J'avoue toutefois que, sur ce point, une autre conjecture me séduirait davantage.
On se rappelle que Docimia était très-voisine de Synnada, et le texte do Strabon, quo nous avons cité plus haut, nous présente cette localité comme un simple bourg ou village (xwjj.y;). Il sorait étrange qu'un tel bourg ou village, ayant pour fondateur quelque lieutenant d'Alexandre, eût pris en trois siècles si peu de développement, ou que, dans le munie espace de temps, il eût perdu l'importance que semble lui attribuer le nom d'un tel fondateur. Je lui chercherais donc volontiers une plus modeste origine. Que l'on veuille bien
1 Corpus inscr. yrerc, n° 6861.
* Doclrina num. vet., t. III, p. 152 ; Cf. Vuconti, Iconogr. gr., t. II, p. 212, éd. in-4.
comparer les deux formes Aco^iasTov et Aoxi[Ac(a avec les mots suivants :
aptratcv et ipicrda, tous deux dérivés de apicroc ; p-TzXXsîsv et |Xî7aXXs(a, — de jxéTaXXov ; y.£pa|X£Îov et xspatjxEfa, — do xépajAs; ; ça^j/.axs?cv et çapsxaxsd, — de çappiaxov ;
àv-j-apîisv et dcYïa?£-ai — de *T{%?ZZ, '■> ttw/îTsv et Trrwy^ta, — de Trrur/j;;.
Il sera j^^fle d'en conclure que, BsxtjxsTov a pu signifier d'abord « un lieu où Ton vérifiait» et'8sxii/.s{x « l'action de vérifier. » Or, les pierres, surtout les pierres de luxe comme celles que fournissaient les carrières de Synnada l, devaient être soumises à quelque vérification au sortir de la carrière, soit pour le volume et le poids, soit pour la qualité. Je n'ai pas encore rencontré l'expression Izk\j.xCzw XîOsv, mais l'expression négative i-sBcxijAa£s»v ^{Ocv,^iguifiantH( rejeter une pierre pour sa mauvaise qualité, »sè trouve dans la traduction alexandrine du psaume cxvii. Ce sont là deux locutions et deux usages corrélatifs, dont l'un, une fois constaté, permet de supposer l'autre. M. Beulé a retrouvé, dans les anciens décombres de l'Acropole d'Athènes, des preuves matérielles du choix sévère que faisaient les architectes athéniens entre les pierres qui leur étaient apportées, et même entre les pierres déjà dégrossies par un premier travail du sculpteur \ Enfin, on peut remarquer que la locution ësxipdt^siv Upda. s'appliquait en grec à l'examen préalable des victimes pour les sacrifices 3.
1 Pline, Hist. na/., XXXV, i, 3 ; cf. V, 29, 4, et l'inscription de Smyrne [Corpus inscr. grœc, n° 3148) citée plus haut, p. 202, note 2. » L'Acropole d'Athènes, t. II, p. 243.
5 Corpus inscr. grœc, n° 1688 et 2360; Pausanias, IX, 19, § 5; textes réuuis à propos d'une inscription de Mégalopolis (qui contient peut-être le substantif ^oxt|xaoîx employé pour le même usage), par M. Keil, Analecta epigraphica, p. 28 (Lipsiœ, 1842).
Si ces rapprochements ont quelque valeur, on pourrait admettre que Asx'.jisTcv ou Asxtpsd désigna primitivement un édifice destiné à l'expertise et à l'habitation des experts vérificateurs pour la pierre synnadique, puis le centre d'un village qui, plus lard, sera devenu au moins une petite ville et aura eu son atelier monétaire. Dans celte hypothèse les citoyens de Docimia ou de Docimion, dont le nom se lit au génitif pluriel AOKIMEQN sur les monnaies, ont bien pu perdre de vue les vrais commencements de leur patrie ; par une de ces illusions familières à la vanité grecque, ils ont pu faire remonter leur origine à un héros nommé Docimus, qui serait celui dont la figure, imaginaire comme tant d'autres, se voit sur le typo de leur monnaie. La chose est assurément plus étrange pour un temps de pleine lumière historique ; elle ne me semble pourtant pas impossible.
En général, et c'est l'observation par où je terminerai, rien n'est plus fréquent dans la géographie que cette désignation d'un lieu par l'industrie de ses habitants. Il me suffira d'en citer ici quelques exemples :
Bsurpisicv, ville d'Élide,qui existait dès le temps d'Homère et qui parait avoir été un marché aux bœufs ;
Bc'jvc|aoç ou Bcuv4|X£ia, ville de Macédoine, ancien lieu do pacage, et peut-être haras pour la race bovine ;
NrjzaxTo;, en Achaïe, qui rappelle d'abord un simple chantier de construction navale, comme était Gythéum pour Sparte et le Pirée pour Athènes ;
Repars;, ville de Carie, d'abord simple fabrique de vases en terre cuite, auprès d'un terrain qui fournissait la matière propre à cette industrie;
Kepiixwv crfopi, ou « le marché à la poterie, » ville do Phrygie, qui porte un nom encore plus significatif ;
'Ejx^pisv, aujourd'hui Ampurias, sur la côte orientale d'Espagne, qui a été d'abord ce comptoir de commerce
dont Tite-Live nous donne une si intéressante description;
Sav.SsJa (fabrique de planches), localité entre Prièno et Samos (Corpus inscr. grœc.% n° 2905) ;
TpoLZiZir.oXiç (ville des banquiers?), en Cilicio.
De môme dans la Géographie romaine, beaucoup de villes étaient, à l'origine, de simples marchés ou fora : Forum Appii, Forum Sempromi, Forum Julii, etc.;
Sa/inœ flerculis, en Campanie ; Salinœ (auj. Saillans), dans la Gaule Narbonnaise; Salsatœ (auj. Salcet), dans la même province, rappellent toutes des exploitations do sel;
Viniolœ ou Yineolœ, dans la Tarraconaise, doit son nom à la culturo des vignobles voisins ;
Fubrateria, dans le Latium ; Lamina, dans le pays des Èques; Pistoria (auj. Pistoia) doivent leur nom à autant d'industries différentes, qui avaient créé des centres de population laborieuse ;
Metalla, ville do Sardaigne, mentionnéo dans l'Itinéraire d'Antonin, le doit à l'exploitation des mines.
Puteoli (auj. Pouzzoles) le doit aux émanations de ses eaux sulfureuses, et ce nom nous conduit aux nombreux exemples de localités qui devaient leur nom à des eaux thermales, comme Aquœ Gralianœ, Aqua* Sextiœ (Aix, en Savoie et en Provence), et tant d'autres.
Telle est aussi l'origine de plusieurs dénominations modernes. Les eaux chaudes {Chaudes-aigues), les fabriques (Forges ou Forges), ont donné leur nom aux villages qui d'abord servaient de rendez-vous aux voyageurs ou do séjour aux ouvriers; le nom des carrières s'est souvent étendu aux villages qui les avoisinaient. Mette (contracté de metalla) désignait jadis une mine d'argent et un atelier monétaire établi auprès do cette mine ; il désigne aujourd'hui la ville qui s'était formée peu à peu auprès de la mine et autour de l'atelier (dans le département des Deux-Sèvres).
Qu'on mo permette, sur ce sujet, une réflexion générale, avant de finir.
Des recherches récentes, particulièrement celles de Sturz \ de M. Lelronne» et de M. Keil \ ont montré quel intérêt sérieux peut offrir l'étude des noms propres grecs. Mais les philologues à qui nous devons ces utiles travaux se sont bornés à l'étude des noms de personnes; j'ose croire quo celle des noms géographiques, si elle était poursuivio avec méthode, ne serait ni moins attrayante, ni moins féconde en résultats, soit pour l'étyinologie, soit pour la correction des textes anciens. L'essai qu'on vient de lire, n'eût-il pas même conduit à la solution définitive de la question historique soulevée par le monument dOuschak au sujet du nom de Uncimin, prouvera du moins l'utilité de ces sortes de recherches. Je souhaiterais qu'il excitât le zèle de quelque philologue à les prendre pour objet de ses travaux.
1 Opuscula nonnulla. Lipsiaï, 1824, in-8.
* Observations philologiques et archéologiques sur les noms propres grecs, publiées d'abord séparément en 1840 (in-8), puis reproduites avec des additions dans le tome XV1I1 des Mémoires de l'Académie des Inscriptions ft Belles- Lettres.
3 Spécimen onomatologi grœci. Lipsiaï, 1840; Analecta epigraphica et onomatologica. Lipsiae, 1842, in-8.