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IX. RECHERCHES SUR LES SECRÉTAIRES DES PMXCES

ordres ou dépêches qui émanent directement du cabinet d'un prince.

Si étrange donc que ce résultat puisse paraître, on voit, en ce qui concerne les origines de la secrétairerie d'Etat, quo les choses et les mots qui les désignent ont eu des origines tout à fait distinctes. Singulier caprice du sort, qui, d'un côté, laisse périr les mots en maintenant la tradition des idées et des faits, et, de l'autre, impose à ces faits, à ces idées anciennes, des appellations jadis consacrées dans un tout autre sensl

On a récemment découvert à Marseille, dans le bassin du carénage, une petite plaque de marbre contenant une inscription grecque de quatre mots dont voici la traduction : « Athénadès, fils de Dioscoride, grammairien latin ». » Ce petit monument, qui vient s'ajouter aux souvenirs, hélas! trop peu nombreux, que la colonie phocéenne de Marseille a conservés de ses ancôtres3, peut, à la première vue, n'offrir qu'un médiocre intérêt. Il est court et sans date ; il semble ne rien nous apprendre, sinon que, vers le second siècle de l'ère chrétienne (c'est, nous le supposons, l'époque indi-' quée par les caractères de l'écriture), vivait à Marseille un grammairien, Grec de naissance, et qui enseignait le lalin. Mais, qu'on y veuille rélléchir, est-ce une chose si commune qu'un Grec sachant le lalin et en donnant des leçons? Bien au contraire, et l'on citerait à peine, dans l'antiquité, un ou

1 Lu dans la séance publique annuelle de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, le 10 août 1855, et imprimé dans les actes de cette séance.

1 L'inscription (ÀfavcîSm; Atooxcupiîcu *|p*(i.u.anxôî hapaïxo';) a été rapportée à Paris et obligeamment communiquée à l'auteur de ce Mémoire par M. E. Le Blant.

* Il ne reste guère que trente-cinq inscriptions grecques païennes dans toute la Gaule, et, sur ce nombre, douze sont de Marseille.

deux exemples semblables tandis que nous connaissons une foule de Romains qui ont parlé, qui ont écrit, qui ont enseigné la langue grecque*. L'épitaphe du grammairien marseillais est donc instructive à cet égard, malgré sa brièveté ; elle nous signale un contraste remarquable et nous invite à en chercher l'explication.

On a souvent montré les lettres romaines se perfectionnant à l'école de la Grèce ; souvent on a commenté ce célèbre témoignage d'Horaco : « La Grèce, conquise, conquit à son tour ses grossiers vainqueurs, et importa les arts dans le Latium sauvage. » C'est le sujet quo traitait tout récemment encore un savant critique, M. Patin, notre confrère, et qu'il rajeunissait par l'heureuse nouveauté des détails et par la finesse des aperçus 3. Il est intéressant, en effet, de voir le génie romain, partout ailleurs oppressif et violent envers la langue des vaincus, reculer devant le génie littéraire de la Grèce, partout où il le rencontre, et en subir, quo dis-je? en accepter l'ascendant avec une admiration reconnaissante. Mais la contre-partie de ce tableau n'est pas moins curieuse à observer, et cependant elle est beaucoup moins connue. Je ne crois pas qu'un seul historien des lettres anciennes se soit demandé jusqu'ici comment la Grèce répondit aux hommages que, durant six siècles, Rome no cessa de lui rendre.

Cette question omise, je n'ose pas dire oubliée par les historiens \ a vivement frappé mon esprit en présence du

1 Corpus inscr. grœc, n° 3513, inscription bilingue de Thyalira en Lydie; Orelli, Inscr. lat., n<- 5009. Cf. n« 1197 el 2902.

» Suélone. de Itluslr. gramm., c. v et yii ; Horace, Odes, III, 8; Muratori Inscr., p. 594, 2 et 703, 4 ; Gruter, p. 625, 8 ; Reinesius, p. 681, n» 96 ; Fabretti, p.391,n» 258.

8 Journal des Savants, mars 1855.

* Je ne connaissais pas alors les dissertations approfondies de C.-F. Weber : de Latine scriptisquœ Grœci veteres in linguam suam translulerunt, réunies sous un seul titre, à Casse), en 1852; ni la thèse intéressante de J.-J.-C. Lagus, Studio, latina Provinvialium. Helsingfors 1849, in-8.

modeste monument qu'on vient de retrouver à Marseille, et j'essaye de l'éclaircir par les observations que j'ai l'honneur de soumettre à la Compagnie.

Dans un célèbre passage de la Cité de Dieu saint Augustin se plaint de la diversité des languos comme du plus grand obstacle qui s'oppose au libre développement de la fraternité humaine. Heureusement, ajoute-t-il, Rome, avec son génie dominateur, a pris soin d'imposer aux peuples pacifiés nonseulement son joug, mais encore sa langue, de façon que le monde ne manque plus d'interprètes pour relier entre elles tant de langues et de nations diverses. Trois siècles avant saint Augustin, Plutarque disait déjà que tous les peuples parlaient latin *.

Faut-il prendre à la lettre de pareils témoignages et croire que dès lors le latin était comme une langue universelle?

Sans doute, ce fut la politique de Rome de faire pénétrer chez les nations conquises son langage en même temps que ses institutions et ses lois ; mais cette politique rencontra en plusieurs pays des résistances naturellement proportionnées au caractère et à la civilisation des peuples qui tour à tour subireut le joug de la république 3. Les peuples barbares durent céder plus facilement : leur langue, n'ayant point de littérature, n'offrait pas, après l'asservissement des personnes, Une longue résistance à l'autorité du latin, que parlaient les généraux, les administrateurs, les publicains, les colons transportés de l'Italie dans les nouvelles provinces. On s'explique ainsi comment les inscriptions antiques de l'Espagne, de la Gaule et des contrées danubiennes, sont toutes écrites en latin, sauf de très-rares exceptions, et comment les dia-

» De Civitate Dei, XIX, 7.

* Questions platoniques, X, g 3. Cf. l'assertion contraire de Cicéron, pro Archia, ex.

3 Voir les observations de M Qualrcmère dans le Journal dss Savants, 18*9, p. 408.

lectes primitifs do ces provinces ont si complètement disparu, qu'il en reste à peine quelques traces dans les langues néolatines qui les ont remplacés. Au contraire, dans le centre de l'Italie et sous l'action bien plus directe des Romains, la langue étrusque résista longtemps avec succès, parce que PÈtrurie avait des livres, surtout des livres religieux, et que sa vieille littérature avait été une des premières institutrices de Rome l. Bien des siècles encore après leur entière soumission, nous voyons les Ktrusques prolester contre la servitude par le maintien de leur langue nationale sur des monuments publics et sur des tombeaux. On trouve môme cité, au temps de César, un auteur de tragédies étrusques *, et une anecdote racontée par Aulu-Gelle 3 semble prouver que l'étrusque se parlait encore en Italie sous le règne d'Hadrien. Or, si des peuples depuis longtemps dépassés par Rome dans toutes les voies de la civilisation maintinrent néanmoins contre la cité conquérante ce précieux droit de rester fidèles au langage de leurs pères, que ne put pas, que no dut pas faire la Grèce lorsque vint son tour de céder aux armes romaines?

Là, Rome ne rencontrait pas seulement quelques vieux textes de littérature sacerdotale, comme chez les Étrusques ; des traités d'agriculture ou des relations de voyage, comme chez les Phéniciens de l'Afrique • : elle se trouvait en présence d'une civilisation savante jusqu'au raffinement, d'une langue enrichie par plusieurs siècles de laborieux progrès, et d'une littérature abondante en chefs-d'œuvre. I.e talent militaire des capitaines romains triompha sans trop d'efTorls de ces populations à moitié énervées par le luxe, à moitié réduites à 1 impuissance par leurs discordes ; le talent admi-

* Cicéron, de Divin., I, 41 ; Tite-Live, IX, 36; Valère Maxime, I, i, § 1.

* Vairon, de Lingua lut., V, 55.

3 Socles alticœ, XI, 7. a . . . Posldoinde, quasi nescio quid tusce aut gallice diiisset, uni ver si riserunt. »

* Pline, Hist. nat., XVIII, 3.

CHEZ LES OBBCS DANS l/ ANTIQUITÉ. 263

nistratif des proconsuls put assez promptement, par une heureuse alliance de la douceur avec la fermeté, réduire à un jeu obéissant et uniforme les institutions diverses nées de l'esprit actif de la raco hellénique et les passions discordantes qu'avait engendrées cette activité môme. Comme instrument d'unité militaire et administrative la langue latine fut bientôt employée dans toutes les relations de Rome avec la Grèco. Sauf do rares et tardives exceptions, tout ambassadeur grec qui venait à Rome était obligé de savoir le latin pour y parler devant le sénat1 ; chaque ville grecque avait un traducteur pour les actes de l'autorité romaine. Bien plus, afin d'entraver, nous dit rudement un écrivain latin, cette facilité de langage dont les Grecs étaient si fiers, et pour imprimer en eut le respect de la langue latine, le proconsul les forçait de ne lui parler qu'avec le secours d'un interprète*. Sous cette impérieuse pression d'un pouvoir qui prescrivait jusqu'au langage de l'obéissance, quelques municipes grecs, parmi les moins illustres, il est vrai, semblent avoir oublié l'orgueil héréditaire de leur race, et l'on voit les habitants deCumes, en Italie, l'an 180 avant l'ère chrétienne, demander et obtenir comme une faveur la permission de parler latin dans leurs actes publics3. Mais c'est là peut-être un exemple unique de résignation ou d'abaissement volontaire. Partout où la civilisation hellénique gardait quelque puissance : chez les Crotoniates, où semblaient survivre les souvenirs d'une noble école de philosophe v ; à Tarente, où la littérature grecque compte quelques noms célèbres et même quelques inventions originales ; à Néapolis, où s'étaient con-

1 Aulu-Gelle, VII, 14 ; Suétone, Vie de Claude, c. xtiii ; Valere Maxime, II, 2,§ 3; Dion Casai us, LX, 17 ; Cicéron, Philippiqwi, V, 5. « Valere Maxime, II, 2, § 2.

3 Tita-Live, XL, 42.

* Tile-Live, XXIV, 5.

servées l'élégance et la mollesse asiatiques 1 ; dans toutes ces villes vraiment grecques, les anciens dialectes maintiennent leur indépendance à côté de la langue latine, qui paraît même renoncer à les combattre.

Cette fidélité obstinée des Grecs à leur langue se montre sous bien des formes ; elle trouve des subterfuges dont rien, que je sache, dans notre vie moderne, ne saurait nous donner une idée.

Au fond de la mer Méditerranée, les habitants de la petite île d'Astypaléa concluent un traité d'alliance avec les Romains, l'an 648 de Rome, c'est-à-dire l'année môme de la naissance de Cicéron. Ce traité, ils l'ont fait traduire, selon l'usage alors consacré pour ces sortes de documents, dans la langue commune, qui est devenue le dialecte vulgaire de la Grèce, depuis le temps d'Alexandre le Grand. Il en est de même pour le sénatus-consulte envoyé de Rome en confirmation du traité. Mais quand il s'agit de récompenser par un décret honorifique les services du citoyen qui a négocié l'alliance, les Astypaléens abandonnent ce grec sans couleur et sans originalité, que leur imposait la convenance officielle, pour revenir au dorien, leur vrai dialecte national. Les trois documents subsistent, mutilés, mais reconnaissables % et marquant par la diversité du langage les nuances de la liberté permise aux cités grecques suivant qu'elles agissaient, au dehors, avec Rome, ou, à l'intérieur, avec leurs propres citoyens.

Voici un trait plus caractéristique et plus touchant encore. Les habitants do Posidonia, de cette ville qui, sous le nom italien de Pœstum, a gardé jusqu'à nous des débris si impo-

« Corpus inscr. grœc.% t. III, p. 717; Lorenz, de CivUate veterum Tarentinorum (Naumburg, 4833), sect. III, p. 50.

» Corpus inscr. grœc, n» 2485. Cf. n° 2488b c , deux dédicaces honorifiques également en dorien.

sanls de son antique splendeur, étaient une colonie hellénique. Mais les Étrusques d'abord, près desquels ils vivaient, puis les Romains, leurs nouveaux maîtres, avaient fini par les rendre barbares (selon l'énergique expression de L'historien grec à qui nous devons ce récit), on les forçant peu à peu d'adopter d'autres usages et une autre langue. Du moins les Posidoniates gardaient-ils fidèlement le souvenir et le regret de la nationalité perdue; ils célébraient toujours une . de leurs anciennes fêtes, où Ton reparlait grec, et où l'on ■ renouvelait par des larmes en commun le deuil d'une grande humiliation 1 : tant ce nom d'Hellène était un honneur dans le monde, tant on se sentait amoindri quand on n'avait pas eu assez de courage ou de bonheur pour le conserver l

En Grèce donc, depuis l'occupation romaine*, et surtout sous l'empire, beaucoup de lettrés sans doute apprirent le latin et surent l'écrire. Mais c'était pour faire le métier d'interprètes, et pour traduire dans leur langue les dépêches des proconsuls, les décrets du sénat et autres actes officiels, dont plusieurs sont ainsi parvenus jusqu'à nous, tantôt en grec seulement, tantôt dans les deux langues8.

C'était aussi par devoir envers de nobles patrons qui leur demandaient la traduction de quelque ouvrage utile. Ainsi Pompéius Lénœus, un Grec affranchi do Pompée, mit en latin, sur la demande de son ancien maître, une vaste compilation médicale, formée par le roi Mithridate, et qu'on

» Aristoxëoe daus Athénée, Dipnos., XIV, p. 632 A.

> Avant l'occupation romaine, on trouverait bien peu d'exemples pareils. Tline cite Hermodore d'Éphese, qui avait, dit-on, servi d'interprète aux dccemvirs, pour les aider à faire passer les lois grecques dans les XII Tables romaines (Hist. nat., XXXIV, 5). Hais cet exemple peut à bon droit sembler suspect.

3 Corpus inscr. grœc, n«» 1543, 4770, 2737, 2905, 3045, 3800, 3971, 4040, 5879, monuments dont quelques-uns sont antérieurs à celui d'Astypalée.

266 x. de l'étude de la l angle latine

avait trouvée dans le butin après la défaite de ce prince1.

C'était quelquefois par curiosité d'historiens et d'érudils. Denys d'Halicarnasse lisait les auteurs latins pour écrire ses Antiquités romoines; Plu tarque les lisait pour y recueillir les éléments de ses Biographies. Non content d'étudier les documents originaux de cette histoire qu'il a si savamment racontée, Polybe nous fait connaître, par une traduction que l'on a lieu de croire fidèle, plusieurs de ces documents, je veux dire les premiers traités do Rome avec Carthage*. Plus tard, Appien reproduisait de môme le trop célèbre préambule des Tables de proscription signées par les triumvirs5.

Mais ces exemples ne prouvent pas que les annalistes grecs de Rome fussent bien familiers avec la langue latine. D'abord, en effet, plusieurs Romains, parmi lesquels il suffira de rappeler Rutilius et Cicéron, avaient écrit des Mémoires en grec S comme pour épargner aux Denys et aux Appien la peine de les traduire. Quelques-uns le firent môme au péril de leur vanité : le vieux Caton se moquait avec sa rigueur habituelle du Romain Albinus, qui, plutôt que d écrire tout simplement en sa langue maternelle, aimait mieux écrire en grec et s'excuser de ses solécismes auprès du lecteur5. Puis ne voit-on pas Plutarque avouer que, dans les auteurs latins, la connaissance des choses l'aide beaucoup à deviner les mots, et le même Plutarque ne déclare-l-il pas qu'il est incapable d'apprécier chez ces écrivains les beautés de leur élocution8 ? Quant à Denys d'Halicarnasse, il ne laisse nulle part soupçonner que les écrits historiques des Romains, qu'il a

» Pline, Hist. nat., XXV, 2.

3 Histoires, lll, 22elsuiv.

3 Guerres civiles, IV, 8-H.

* Vossius, de Historicis grœcis, 1,18 et 22, et Suringar, de Homanis autobiographis. Lugd. Batav. 4846, in-4.

5 Cornélius Nepos, cité par Autu -Celle, XI, 8.

* Vie de DémostMne, c. n.

fort étudiés, lui aient offert le moindro intérêt littéraire. Bien plus, dans ses Mémoires sur les orateurs attiques, là mômo où son sujet le provoque à comparer l'éloquence romaine avec la grecque, il parle uniquement de cette dernière, comme s'il n'avait jamais entendu prononcer les noms do Cicéron et d'Hortensius'. Et pourtant Denys est un flatteur des Romains; c'est pour glorifier le berceau du peuple-roi qu'il a composé ses volumineuses Antiquités romaines, où, avoc tant d'érudition et si peu de critique, il s'efforce de prouver que les fondateurs de Rome étaient non-seulement des Grecs, mais des Grecs élégants et civilisés.

Si restreinte qu'elle fût dans les écoles grecques, l'étude de la langue latine y produisit, il est vrai, quelques livres où les deux langues étaient mises en parallèle, soit pour en faciliter l'usage, soit pour en déterminer les rapports étymologiques. On compte cinq ou six de ces traités en deux siècles, depuis l'ouvrage de Tyrannion le jeune, qui est contemporain de Cicéron, jusqu'à celui de Philoxène, au temps des Antonins ». Mais, chose étrange, sous ce môme règne <^s Antonins, dans ce siècle d'activité littéraire et de florissante érudition, le plus philosophe des grammairiens d'Alexandrie, Apollonius Dyscole, écrivait dix volumes peut-être sur la théorie du langage, sans paraître savoir môme qu'il existât au monde une langue latine9.

Un zèle si capricieux pour la langue latine ne permettait guère aux Grecs déjuger en hommes de goût les chefs-d'œuvre qu'elle avait produits, et s'ils se hasardèrent quelquefois jusqu'à la critique littéraire, ce fut avec peu de succès. Le

» Voir surtout la Prérace de ces Mémoires. Cf. dans les Rhelores grœci de Walz, VI, p. 2t , quelques mots sur les orateurs romains dans les Prolégomènes delà Rhétorique par Doxopalros, et Ibidem,?, p. 8 une mention rapide de Cicéron.

» Voir mon Mémoire sur Apollonius Dyscole, p. 48 et suiv.

» Voir i&id., p. M.

rhéteur Cécilius est sévèrement jugé par Plutarque* pour avoir écrit un mauvais parallèle de Démosthène et de Cicéron. Plutarque, à son tour, n'ose, à vrai dire, comparer ces deux grands orateurs que par leurs actions politiques ; et ce n'est pas sans réserve que l'auteur du Traité du Sublime revient en quelques lignes sur ce parallèle où l'un do ses compatriotes avait échoué et que l'autre n avait pas même osé entreprendre'. Didvme le grammairien, dont l'érudition souvent indigeste s'était répandue en des centaines de volumes, publia contre la République de Cicéron un gros pamphlet, que réfutait plus tard Suétone et dont Amraien Marcellin a fait dédaigneusement justice en le comparant aux aboiements d'un petit chien contre le lion3. L'idée, en effet, semble malheureuse, pour un Grec, de s'attaquer à un des plus beaux génies que Rome ait produits, au plus éloquent admirateur de Platon et d'Aristote, et de choisir, parmi les ouvrages de Cicéron, celui où l'amour des institutions romaines s'allie si généreusement avec le respect des institutions et des théories politiques do la Grèce^

Jusqu'ici donc les Grecs semblent ne se mêler à la littérature latine que par des recherches d'histoire ou de philologie grammaticale, et par les essais d une critique souvent malencontreuse.

On voudrait deviner l'intention d'un parallèle littéraire dans les Tables des Grecs et des Romains selon l'ordre des temps, qu'avait dressées Hermogène , fils de Charidème, médecin érudit de Smyrne, livro dont le titre s'est conservé, avec d'autres, sur une épitaphe de cet auteur d'ailleurs inconnu v. On devine seulement une lutte de style dans la traduction des œuvres de Sallusle publiée au temps d'Ha-

1 Dans la préface des biographies de Démosthène el de Cicéron.

* C. 12, édit. de Weiske.

3 Suida8,aumolTp*7/.jX>.c;. Àmmicn Marcellin, XXII, 16, § 16.

* Corjms inscr. grœc, n° 3311.

drien par le sophiste Zénobius1, et surtout dans la traduction, probablement en hexamètres, des Géorgiques de Virgile que donnait vers le môme temps le poëte Arrianus'-

Ce qui est certain, c'est que les seules traductions grecques faites sur le latin, qui nous restent de l'antiquité classique, ont toutes un caractère d'utilité positive et fort peu de prétention littéraire. Tels sont les morceaux réunis, au troisième siècle de l'ère chrétienne, dans la compilation du grammairien Dosithée 5 : formules épistolairos, apologues à la façon d'Ésope, narrations fabuleuses, fragments de législation et de jurisprudence ; telle est la traduction grecque du manuel d'Eutrope, par P»aniusv; telle est la traduction d'une églogue de Virgile, conservée par Eusèbe et sur laquelle il n'y a plus rien à dire après les ingénieuses recherches dont elle a été l'objet dans l'ouvrage d'un de nos confrères 5. C'était encore un texte officiel, et non une œuvre littéraire, que cette prière que Constantin le Grand faisait réciter en latin à ses soldats, et dont le même Eusèbe nous a transmis une rédaction grecque 6. C'étaient des textes ofliciels que les Constitutions des empereurs, rédigées en latin et en grec à une époque où la loi romaine et l'usage traitaient les deux langues sur le pied de l'égalité7.

1 Suidas, au mot Zïm&cç.

> Suidas, au mot Àppixvo;, article où l'on voit que cet Arrianus était un poëte épique, auteur d une Atexandriade et d'un Eloge en vers du roi Attale.

3 Voir l'édition du troisième livre de cet ouvrage, donnée à Bonn, en 1832, par Ed. Boecking.

* Voir surtout l'édition d'Eutrope, par Verheyk, p. 529, 550. Il a existé une autre traduction grecque d'Eutrope, celle de Capiton, que Suidas nous fait connaître par les emprunts qu'il lui a faits et par sa notice sur l'auteur.

5 M. Rossignol, Virgile et Constantin le Grand, Paris, 1845, in-8.

« Vie de Constantin, IX, 19, 20.

7 Ulpien, Fragm., I, § 6, de Vertorum oblig. Cf. OrelU, ad Horatium, Carm. III, 8,v. 5.

270 X. DE l'étude de la langle latine

Sait-on d'ailleurs si dans les Codes, comme dans une foule d'inscriptions bilingues du temps de l'empire, le latin a toujours été écrit par des Grecs, et si ce n'est pas plutôt le grec qui l'a été par des Romains? Depuis si longtemps les Romains s'étaient familiarisés avec la langue grecque ! Les enfants des riches rapprenaient avant leur langue maternelle, et môme au détriment de celle-ci. Quinlilien se voit forcé de modérer à cet égard le zMe des pères de famille1. Pline le Jeune avait des amis, Romains de bonne race, qui n'écrivaient qu'en grec et dont il désespérait de traduire dignement les ouvrages". C'était une coquetterie pour les riches de n'avoir dans le service intérieur de la maison que des esclaves grecs à qui on ne parlait que dans leur langue, et Juvénal oicuse avec une mordante ironie le Romain des vieux temps qui se faisait servir à table par de jeunes Italiens, fils de ses fermiers, sentant comme l'odeur du terroir natal, et incapables de répondre si on leur demandait à boire dans une autre langue que le patois de leur père \ Le même satirique a rangé parmi ses plus malicieux portraits de femmes celui de la vieille coquette atteinte de ce qu'on pourrait appeler la grécomanie*. Enfin il nous peint avec émotion la colère du patriote misanthrope qui fuit la grande ville infectée d'hellénisme5.

Dans un tel temps et dans un tel pays, la chancellerie impériale trouvait sans peine parmi les Latins des beaux esprits capables de lui rédiger en grec des rescrits et des dépêches Souvent l'empereur lui-même maniait les deux langues avec une égale facilité. C'est ce que nous savons formellement

» Jnst. oral., 1,1; Cf. X,5.

* Epist. IV, 3 et 18; V, 10.

9 Satir. XI, 145 et suiv.

* Salir. VI, 185 et suiv.

* Satir. 111, 60; Cf. Pétrone, Satiricon, c. xu. « Voir plus haut, pages 252 et suiv.

CHEZ LES GRIïCS DANS L' ANTIQUITÉ. 271

d'Auguste et d'Hadrien. Le beau livre de philosophie morale qua laisse Marc-AurMe est écrit en grec. Tous les ouvrages de Julien sont dans la môme langue, et ils lui ont valu une place distinguée entre les littérateurs grecs de son siècle.

Mais enfin parmi ce3 Hellènes, à qui Rome faisait tant d'avances, combien s'en trouva-t-il qui eussent l'ambition de l'honorer par des œuvres originales écrites en langue latine? On en peut citer cinq ou six ; encore y a-t-il sur le nombre et des noms douteux et des attributions contestables.

Le premier en date a aussi dans l'histoire un rôle original et singulier. C'est le fondateur même du théâtre latin, Livius Andronicus, natif de Tarente, à la fois poète et professeur d'éloquence. Comme Ennius, il semble avoir appris dès l'enfance les deux langues et les avoir employées tour à tour devant le petit nombre de lettrés qui commençaient à s'intéresser aux œuvres do l'esprit. Mais dans cette pauvreté de la littérature romaine, alors naissante, ces professeurs demigrecs, comme les appelle un historien ne trouvaient guère à expliquer dans leurs écoles que des modèles grecs. On peut dire vraiment et sans métaphore, que la vieille Rome apprenait d'eux l'art d écrire sa propre langue à l'imitation de chefs-d'œuvre étrangers.

Après Livius Andronicus, il faut traverser presque trois siècles pour rencontrer Phèdre le fabuliste, né en pays barbare, mais tout près, dit-il quelque part, de la Grèce lettrée, litteratœ propior Grœciœ ; mystérieux personnage que, dans un âge où Ton raisonne peu, nous nous habituons à honorer comme un maître classique, et que plus tard une critique raisonneuse fait presque évanouir sous ses doutes, au point qu'on ose à peine dire aujourd'hui si un seul auteur, Phèdre, affranchi d'Auguste, a écrit en latin le recueil de fables cent fois reproduit sous son nom, ou si ce livre n'est pas plutôt la

1 Suétone, de lUuttr. gramm., c. i.

traduction de quelque recueil primitivement rédigé en langue grecque1.

Un témoignage obscur nous signale ensuite « Evhodus, Rhodien de naissance, qui fleurit dans l'épopée latine au temps de Néron *, » étrange et peut-être unique rival de Lucain parmi les poêles grecs. Plutarque, dans un de ses écrits historiques, cite un vers qui semble emprunté à quelque poëme grec en l'honneur des ancêtres de Romulus, mais dont il ne nomme pas l'auteur3.

Parmi les prosateurs de la décadence latine, on trouve Ammien Marcellin, historien austère et parfois éloquent dans sa rudesse de vieux soldat, Grec de naissance (il nous le déclare lui-même), mais dont on ne peut nommer la patrie*. Le grammairien érudit Macrobe était Grec aussi, à ce qu'il semble ; du moins il se déclare né sous un autre ciel5 que celui de Rome, et, s'il faut lui attribuer l'opuscule sur la Comparaison du verbe grec cl du verbe latin, extrait d'un grand ouvrage où étaient rapprochées les deux grammaires alors classiques, tout porte à croire que le ciel étranger dont il parle notait autre que celui de la Grèce. C'est dans la même classe de grammairiens , d'origine probablement grecque, certainement étrangère à Rome, que se range Sosipater Charisius8, dont nous lisons encore une Grammaire en trois livres, résumé instructif d'ouvrages plus anciens sur le même sujet.

Ainsi, à eu juger du moins par les témoignages qui nous

l Voir Edelesland Du Mcrll, Poésies inédites du moyen âge, précédées d une histoire de la fable ésopiquc (Paris, 1854), p. 54 et suiv.

« Suidas, au mot EocSc;. Notice qui a échappé à la diligeace de M. Weitermann, dans son utile recueil des Biographi minores.

3 Questions romaines, c. xcvii.

» iierum gest. lib. XXXI, 16, § 9.

5 Saturnalia, I, H.

8 Voir sa Préface ad Filium.

restent, des traducteurs ou abréviateurs en petit nombre, puis à peine cinq ou six écrivains originaux, voilà pour quelle part , durant un espace de six siècles environ , la Grèce aura contribué à l'honneur des lettres romaines , tandis que Rome ne cessait de lui fournir, presquo dans tous les genres, do laborieux et souvent éloquents hellénistes.

Ce n'est pas cependant que les Grecs aient épargné l'adulation à leurs vainqueurs ; ils prodiguèrent l'élogo aux plus dignes et aux moins dignes. Les monuments de l'empire sont couverts de ces témoignages de leur servilité, la littérature en est pleine. Ils ont créé des mots pour la consacrer ; ils se sont appelés, avec une précision que notre langue ne peut reproduire, amis des Romains, amis de César et amis d'Auguste1. Déjà les derniers grands hommes de la république avaient des poètes attitrés pour célébrer leurs louanges : c'était la fonction d'Archias auprès de Lucullus*. Plus tard, certaines villes ont mis au concours des Éloges de l'Empereur, éloges en prose, éloges en vers3. Le rhéteur Aristide a écrit un panégyrique de Rome, où sont dépeints avec emphase le paisible bonheur du monde et réclat de ces fêtes gymnastiques et littéraires qui, d'uu bout de l'univers àTautre, rivalisaient avec l'élégance et la somptuosité des jeux olympiques. Plutarquo lui-même, le bon et généreux Plutarque, est tout résigné à cet abaissement de sa patrie ; il ne réclame plus guère pour elle d'autre honneur qu'une sorte de discrétion et do dignité dans l'obéissance*.

D'où vient donc que, dans ce concert de soumission et de flatterie, los Grecs n'aient pas rendu à Home un dernier hommage, en essayant plus souvent qu'ils n'ont fait de lui re-

1 4HÀ'.fti{A7.ic;, yO.ûwuGï?, çiXc9t'2x<rrs;. Corpus insci'. grœc, n°» 357, 358; 2975, 2108' , 2124, 24(Î4, etc.

* Cicéron, Epitt. ad Atiicum, I, 1C ; pro Archia, c. ix. > Corpus inscr. grœc, n«» 245, 1585, 2758, etc.

* Voir surtout ses Préceptes poliliqius.

prendre, par une intelligente émulation, quelques-uns des trophées enlevés aux lettres grecques par le génie de ses grands hommes? Plusieurs causes me semblent expliquer cette contradiction apparente. Et d'abord, par quels traits se marque surtout, dans l'histoire, le caractère vraiment original de la littérature romaine ï C'est par un sentiment profond de la grandeur politique de Home, par un accent ferme et fier, qui convient bien aux maîtres de tant de nations, par l'autorité, par la majesté, pour tout dire en deux mots que la langue grecque ne saurait traduire. Or, ces qualités sont précisément celles que la Grèce avait peu connues, celles du moins où elle ne pouvait plus prétendre quand s'ouvrit pour ses littérateurs une sorte de concurrence avec le génie romain. « Nous avons vécu une vie plus qu'humaine, s'écriait, au temps d'Alexandre, l'orateur Eschine, et nous sommes nés pour être à jamais létonnement des siècles futurs1. » Qu'il y a loin de celte fanfare du patriotisme grec au calme et généreux orgueil du poète latin résumant en quelques vers, qui sont dans toutes les mémoires , l'opposition des deux grandes races et de leurs grandes destinées 4 :

« D'autres , je le veux, sauront mieux faire respirer le marbre, imprimer à l'airain de flexibles et vivants contours, plaider avec éloquence, décrire d'un habile compas les mouvements du ciel et raconter le lever des astres. Toi, Romain, souviens-toi de gouverner les peuples. Clément pour ceux qui s'humilient, terrible à ceux qui résistent, ton vrai génie, c'est de savoir imposer à tous la loi d'une paix durable. »

J'ai cité Virgile ; mais n'est-ce pas Ovide qui a dit en deux vers admirables et moins accessibles encore à la traduction : a Quand Jupiter, du haut de son Capitole, contemple le

* Contre Clésiphon, c. xliii.

» Ênéidt, VI, 853 et suiv.

CHEZ LES GRECS DANS i/ANTlQUlTÉ. 27$

monde entier, son regard n'embrasse rien qui ne soit le domaine de Rome? »

Jupiter, arce sua quum totnm spécial in orbem, Nil nisi romanum quod tueatur babel».

Le génie qui inspirait de telles pensées et de tels vers au plus frivole des grands poètes ne pouvait guère tenter l'émulation d'un peuple esclave.

Préservés de cotte ambition par leur servitude, les Grecs ne l'étaient pas moins, ace qu'il semble, par leur vanité. Ils avaient jadis tant fait pour l'éducation des Romains, qu'ils se regardaient toujours comme les maîtres do leurs ancieus disciples; humiliés dans la politique, ils prenaient ailleurs leur revanche. Mémo après que les lettres romaines ont produit d'émincnts chefs-d'œuvre, un Athénien aime à croire quo sa patrie garde encore le sceptre de l'éloquence. Rome ellemômo encourage cette illusion, quand elle continue d'envoyer à Athènes ou à Marseille l'élite de sa jeunesse pour y écouter les leçons des philosophes et des rhéteurs grecs 1 ; quand elle continue à proclamer la supériorité do la langue et du génie helléniques3 ; quand un personnage consulaire, écrivant à son ami , nommé lieutenant de l'empereur en Achaïe, lui parle de cette Grèce qu'il va gouverner, avec le tendre respect d'un chrétien qui parlerait de Jérusalem otdu berceau de la Foi

C'est un préjugé commun à bien des peuples, de croire que leur langue est la plus belle des langues, la seule digne des dieux. Les Grecs ont poussé celte complaisance jusqu'à l'extrôme hyperbole. Chez eux, ce ne fut pas seulement une

1 Fastes, I. 85, 80.

* Strabon, (iéogr.,V/,i, §8

» Cicéroo, pro Archia, c. x ; Horace, Art poétique, v. 324 el suiv.

* Pline, EpisL, VIII, U.

opinion populaire que les dieux devaient parler grec; des philosophes en disputèrent dans leurs écoles, et ils conclurent que le peuple avait raison1. Mais Rome était résignée apparemment à cette étrange suprématie ; car, au lendemain même «le ses derniers triomphes sur les Grecs, elle permettait à Piaule le Comique, son poëte favori, de dire en plein théâtre : « Ménandre (ou bien Philémon) a écrit cette pièce en grec, et Piaule l'a traduite en langue barbaro 5. » Plautus vortit barbare. Ainsi les compatriotes de Ménandre pouvaient impunément ne voir dans le latin que la plus cultivée des langues barbares.

Peut-être enfin ce mérite d'une culture savante, qui distinguait le latin parmi les autres langues étrangères, était-il effacé aux yeux des Grecs par un irrémissible tort, celui d'être la langue des conquérants de leur patrie. Il semble même que la répugnance instinctive des Hellènes pour le latin ait survécu aux événements qui l'ont produite, à toutes les autres révolutions politiques ou religieuses que ce pays a traversées. La langue qu'avaient parlée le dur Calon et le grossier Mummius devait garder toujours, pour les descendants de Philopémen, quelque chose d'odieux comme la conquête et comme les premiers jours de la servitude. Aussi le latin a-t-il passé sur les provinces grecques sans y prendre jamais racine, comme y ont passé plus tard le slave, l'italien, le français, le turc après le slave, l'italien et le français. En s'obstinant à parler leur langue sous tant de maîtres successifs, les Grecs on ont assuré la perpétuité vivante ; ils en ont préparé pour notre temps l'active et déjà brillante renaissance.

1 Voir notre Apollonius Dyscole, p. 52.

• Piaule, prologues du Tnnumus et de YAsinaria.

I>C BKCUEIL WTITOLÉ :

LATINI SERMONIS VETUSTIORIS RELIQULE SeLKCT.E*.

Après avoir étudié les annales romaines dans Tite-Live, si on ouvre un volume de Varron ou de Festus, on s'arrôte frappé d'un singulier contraste. Ce sont à chaque page des mots étranges, expression de faits inconnus ; des magistratures, des cérémonies religieuses, des peuples entiers reparaissent devant nous comme la révélation incomplèto et mystérieuse d'un monde oublié. Alors on se demande si Rome, avec les vicissitudes de sa fortune et de son génie, était fidèlement dépeinte dans une narration où Romulus et les décemvirs, Brutus l'ennemi des Tarquins et Brutus le meurtrier de César, parlent le même langage et semblent des hommes du môme siècle. Que signifie cette nouvelle scène, longtemps cachée pour nous derrière l'uniforme boaulé des monuments classiques ? Où osl l'illusion? où est le mensonge? dans l'art dos grands historiens ou dans la science des grammairiens antiquaires ?

Il faut le dire, l'histoire est, de nos jours, comprise un peu autrement que chez les anciens. Moins sévères sur

• Reproduit avec quelques changements dans le texte et quelques additions dans les notes.

quelques règles de composition, nous lui demandons un colons plus fidèle avec un autre tour d'esprit philosophique; et, à ce point de vue, les œuvres des grands historiens de l'antiquité perdent pour nous un peu do leur prix. L'exquise perfection de la forme n'y rachète pas, è nos yeux, des erreurs et des oublis, grossis encore parla satisfaction qu'on éprouve à les découvrir tant de siècles après l'événement. Nous aimons une autre méthode de recherches et je ne sais quelle manière d% narration plus naïve. Tite-Live, si éloquent et si majestueux lorsqu'il parle de Lucrèce, de Camille ou d'Annibal, nous persuade souvent moins qu'il ne nous entraîne : c'est toujours, sauf les nuances du talent, Thucydide, Xénophon ou Salluste. un récit pur et grave, entrecoupé de portraits et de harangues, avec de merveilleux secrets pour éluder la vérité dès qu'elle menace de devenir triviale ou seulement étrange. L'historien évite surtout, avec soin, les archaïsmes de langage et de pensée, comme une fâcheuse disparate dans l'uniformité brillante do son style. Supprimez çà et là quelques mots qui sentent le vieux romain, et vous aurez partout des contemporains d'Auguste avec leur belle langue qui prête un accent trop moderne aux passions d'un autre âge.

Ces habiles écrivains d'une époque immortalisée par les lettres semblent ignorer que la langue qui fait leur gloire mérite bien aussi d'être comptée, comme les provinces de l'empire, parmi les conquêtes du génie romain, et, dans leur dédain, ils méconnaissent une partie essentielle de l'histoire nationale.

Mieux instruit et moins indulgent pour lui-même à cet égard, Tite-Live se serait interdit peut-être tant d'épisodes oratoires de pure invention dans la première partie de ses Annales, où les documents lui manquaient pour écrire autre chose qu'un simple abrégé. Mais ce défaut même de documents sur ces époques reculées avait un sens pour l'annaliste

L ATI NI SERMOÎIIS VBTU8TI0R1S REUQLIJi. 27»

qui aurait su profiter du silence de la tradition comme de son témoignage.

En effet, si les premiers siècles de Rome ne produisirent que des lois, des formules, quelques fragments poétiques et quelques oraisons funèbres ; si, vers le sixième siècle seulement, apparaît une véritable littérature écrite, c'est qu'alors une grande révolution s'opère dans les mœurs et les institutions romaines. Les lettres grecques viennent de pénétrer à Rome avec les captifs de Tarente, et les lettres latines se transforment sous l'influence active et continue d'une civilisation étrangère.

Il reste encore aujourd'hui des traces de relations plus anciennes entre les deux peuples, par les colonies de la Campanie, de la Calabre 1 et de la Sicile. Les lois des Douze Tables présentent assez d'analogie avec celles de Solon pour autoriser, en quelque mesure, la tradition qui les rattachait à cette origine. Enfin, en remontant plus haut, on voit la famille des Tarquins introduire à Rome le nom et le culte de plusieurs divinités helléniques *.

Mais avant les guerres des Samnites, avant les lois décemvi raies, avant l'arrivée de Démarate en Italie, le latin était déjà constitué dans ses éléments essentiels. Tous les mots qui expriment les relations de famille, les usages de l'agriculture, de la guerre ou du commerce, devaient ôtro acquis à la langue et ne pouvaient plus subir que de légères altérations. Or, prosque tous ces mots appartiennent évidemment aux mômes racines que les termes qui leur correspondent on grec ; mais, d autre part, on les distingue assez facilement des mots empruntés à cette langue depuis la conquête de la Grèce. Ainsi l'identité radicale des mots fovs; et somnus et

» Voir l'anccdole racontée dans Clcéron, de Senectute, c. ui. • Beaufort.ta République romaine, liv. I, c. n. Cf. Cicéron, Rép.> II, 1», et la note de M. Villemain sur ce chapitre.

celle de tous les noms de nombre étaient déjà reconnues par les grammairiens latins Mais c'est là un fait distinct de ces emprunts réfléchis que firent au grec Ennius et Caton pour enrichir leur idiome national3. Si l'on veut retrouver D^c; dans somnus, il ne suffit pas d une transcription littérale, il faut recourir aux secrètes analogies des lettres, à des lois de permutation qu'une critique déjà exercée peut seule apercevoir \

Voilà donc une famille de mots latins probablement antérieure à toutes les relations politiques entre la Grèce et Home, et il devient probable que, même avant le règne dos Tarquins, la langue latine avait déjà puisé aux sources orientales. C'est-à-dire que tout n'était pas ûction dans les récits populaires sur la philosophie de Numa, sur l'origine des fondateurs d'Albe, sur le débarquement des Troyens en Italie ; c est-à-dire que l'affinité des idiomes révèle clairement l'affinité originelle des nations.

Ainsi, d'une môme origine seront descendus, et les dialectes grecs, et les dialectes italiens qui plus tard formèrent le latin. Les premiers auront grandi de bonne heure sur une terre favorable aux inspirations du génie, tandis que les autres végétaient sans gloire au milieu des dures nécessités de la vie pastorale et guerrière, sur un sol souvent ravagé par les révolutions. Durant plusieurs siècles, les deux langues auront vécu solitaires, sans influence Tune sur l'autre. Le latin surtout, trop mal fixé par un petit nombre de monuments, se sera plus rapidement écarté de sa forme primitive : en effet, du Chant des Arvales aux Douze Tables la distance

1 Voir Varron, de Lmg. lat., V, 96, et VII, 1.

2 Horace, de Arte poetica, v. 59 et suiv. Cf. Epist., II, 2, v. 115 et suiv. * J'ai fait effort pour familiariser notre jeune génération universitaire

avec cet lo méthode d'une science vraiment nouvelle, dans le Manuel qui a pour litre Solions élémentaires de grammaire comparée (1™ édition, 1853. — 5« édition, 1856).

LATIN 1 SERMON1S VETUSTIORIS RELIQULE. 281

est plus grande que de Y Iliade aux Histoires d'Hérodote.

Aussi, quand les guerres de Pyrrhus rapprochèrent de nouveau la Grèce et Rome, les deux idiomes eurent peine à se reconnaître. Le latin ne gardait de son passé obscur que des textes officiels, quelques fragments poétiques, bien rudes encore et bien grossiers, comme le peuple dont ils charmaient les rares loisirs. Le grec se présentait, au contraire, avec les prestiges d'une littérature savante, aimable et riche. Comme frère ou comme étranger, il fallut l'admirer et lui donner entrée dans la cité romaine : la lutte n'était pas possible.

Gracia capta ferum victorem cepit, et artes Intulit agresti Lalio'.

Puis, lorsque les vainqueurs eurent beaucoup appris à l'école des vaincus *, la critique naissant de l'érudition, cl la comparaison perpétuelle des deux idiomes en faisant jaillir des ressemblances inaperçues jusqu'alors, on reconnut qu'apprendre le grec, c'était souvent rapprendre le latin sous une autre forme3. Ces vieilles monnaies latines, comme dégagées de la rouille du temps par une subtile analyse, laissèrent voir dans leur première empreinte le signe d'une antique

> Horace, Epist., II, i, 156 seq.

* Voir Lersch, Sprachphilosophie der Allen, I, p. 143; III, p. 164( cl mon Mémoire sur Apollonius Dyscole, p. 52.

3 Varron, de Ungua lat.> VI, 40; Festus, s. v. Petorritum. Cf. Denys d'Halte, Antiq. rom , I, 00; Quintilien, I, 6, 31; Philoxénc ap. fickkcr., Anecd. gr., p. 1184; Allténée, X, p. 425 A; Priscieu, XIV, 1, p. 584, éd. Krebl. Plusieurs des étymologies grecques proposées par ces vieux grammairiens nous font sourira aujourd'hui ; elles ne doivent pas nous faire oublier les sages paroles de Varron au commencement de son septième livre de lingua lal. : « De originibus verborum qui multa dixerit commode, potius boni consulendum, quam qui aliquid nequiverit reprebendendum; prssertim cum dicat etymologice non omnium verborum dici posse causam. &

fraternité. Mais, chose singulière, à une époque où la vanité romaine cherchait des aïeux dans la Grèce, et commandait V Enéide à Virgile, quand la flatterie s'ingéniait à restaurer la généalogie troyenne des Jules, pas un poète ne songea aux découvertes des grammairiens, pas un historien n'y chercha des arguments en faveur des récits qu'il empruntait aux chroniques de sa patrie1! On aima mieux répéter, d'après Timée, Hiéronyme ou Dioclès, la fable du débarquement d'Enée, la légende miraculeuse des deux jumeaux de Rhéa Sylvia, et leur éducation à l'école grecque de Gabies, que de demander aux antiquités de la langue une preuve bien plus certaine do cette noblesse de sang dont on devenait si jaloux. Il semble même que l'orgueil romain ne daignât pas s'abaisser à de pareils arguments. On trouvait plus simple d'affirmer que Rome, après avoir soumis le monde au joug de ses lois, pouvait lui imposer aussi le joug do ses croyances et de ses vieilles traditions : c'est du moins l'aveu de Tito Live*.

Mais, sans s'élever jusqu'à ces hautes conséquences des faits aperçus par la philologie naissante, si quelque annaliste eût exploré méthodiquement les archives de l'antiquité latine, que de précieux matériaux il y aurait trouvés pour l'histoire de la langue, des mœurs et de la religion romaine M C'étaient (car nous pouvons encore, après tant de pertes, signaler plusieurs de ces documents) : le Chant des Arvales,

1 11 faut prendre acte cependant de quelques ligne» écrites en ce sens par Denys d Mal icar nasse, Anliq rom.} 1,90.

* Prœfatio ■ « Daturhec veuia anliquilati, ut, îuiscendo huraana divinis, primordia urbium augustiora facial Et si cui populo liccre oportel cunsecrare origines suas et ad Oeos referre auclores, ea belli gloria est populo romano, ut, quum suum conditorisque sui parentem Martem polissimum ferai, la m et hoc génies hnmana palianlur a-quo animo, quam iraperium paliuntur.

• Est-ce bien là le travail dont Salluste avait chargé le grammairien Atéius Philologus? A juger par ce qui nous resle de Sallujte, on en doutera peul-être.

LATHU SERMON» VETUSTlOftIS RKLIQOL*. 283

dont Varron semble ignorer l'existence; les hymnes Saliens, interprétés parjEliusStilon, l'un des fondateurs de la science grammaticale chez les Romains ; le vieux pofime de Nélée, dont le sujet et l'âge ne sauraient être indiqués d'une raantfre précise ; le Droit Papirien, dépôt de la législation royale, à peine connu aujourd'hui par quelques fragments défigurés ; les premiers traités entre Rome et Carthage, déjà difficiles à comprendre pour des savants contemporains de Polybe; la loi des Douze Tables, dont il eût fallu rechercher les vieux exemplaires, car dans les écoles, où on les apprenait encore par cœur au dernier siècle de la république*, les formes archaïques devaient s'en être bien altérées ; le poëme d'Appius Caïcus, où quelques-uns croyaient apercevoir un reflet des doctrines pythagoriciennes ; d'innombrables dédicaces et inscriptions funéraires dont nous pouvons apprécier l'importance par les monuments de Duilius et des Scipions, et dont Cicéron a quelque part invoqué le témoignage'; les registres des corporations religieuses, ceux des censeurs et des édiles ; la collection enfin des Grandes Annales, et celle des textes législatifs réunis dans les temples et les autres monuments publics.

Depuis que Rome a des écrivains de profession [serthe, comme on les appelait alors') et des écoles, les monuments de la langue deviennent plus nombreux et plus faciles à comprendre. Dans les hymnes de Livius Andronicus, dans les drames du môme auteur et de ses élèves Ennius et Pacuvius, dans les discours de Caton, en un mot, dans toute la littérature savante des derniers temps, il y avait pour l'historien une mine inépuisable de souvenirs et de citations qui ajoutaient à la vérité comme au charme du récit. Et cependant

l Cicéron, de Ugibus, II, 4 et 23.

» De Fmibus, II, 55; cf. de Smeclute c. XVII.

8 Voir lé témoignage de Fettni, iu mot Scribm, p. 585, éd. Mollir.

rien de ces vicissitudes de la vie intellectuelle de Rome ne se reflète dans ses annales écrites par des Romains ou par des Grecs convertis à la cité romaine ; vainement on y cherche la vive empreinte de Tosprit des hommes et des temps : partout l'art y prime la science, et ramène les traits du tableau à un idéal de convention. De là cette défiance qui nous pousse à chercher une autre histoire derrière le récit des historiens classiques; de là notre nouvelle prédilection pour les compilateurs et les archéologues, témoins naïfs de faits méconnus ou dédaignés ; de là ces restaurations hardies d'un monument plus facile à renverser qu'à reconstruire, les épopées imaginaires de Niebuhr, les travaux ingénieux et quelquefois solides de l'école sceptique que Niebuhr a fondée.

L'objet du livre que je publie n'est pas de fournir des armes à l'esprit de système contre l'autorité des grands écrivains ; ce n'est pas de recomposer, avec la poussière des ruines, cette double histoire des choses et des mots, dont j'esquissais plus haut quelques traits : œuvre difficile, dirai-je impossible aujourd'hui. Mais si l'intelligence du génie latin peut être vivifiée par un sentiment plus vrai de ses différents caractères et de ses formes successives, un recueil où seraient marqués, dans leur ordre chronologique et par des monuments, tous les âges de la langue, servirait beaucoup à ce progrès des études. Il offrirait à l'historien et au critique la matière de leçons utiles; en leur montrant, par ses lacunes mômes, l'étendue des pertes que nous avons faitas, il les induirait à ne so prononcer qu'avec prudonec et réserve sur d'obscurs problèmes d'archéologie littéraire.

Telle est, je crois, en quelques mots, la pensée du maître illustre qui voulut bien me conseiller ce travail, m'en tracer le plan, et me soutenir dans les diflicultés de l'exécution. Il appartenait à M. Villemain de concevoir et d'encourager une

LATIÎSI SERMONIS VETLSTIORIS RKMQWvE. SAS

telle entreprise, pour l'intérêt commun de la science et des écoles françaises. Etait-ce à moi de la réaliser?

P. -S. Lorsque je publiai, il y a vingt ans, le modeste recueil auquel se rapportent les précédentes réflexions, je sentais, comme on le voit, tout ce qui me manquait de savoir pour fairo honneur, surtout en peu do temps et sous l'aiguillon d'une bienveillance trop peu patiente, à une tâche si délicate. La philologie ne m'offrait alors qu'un petit nombre do matériaux élaborés avec une juste critique. Aujourd'hui les conditions d'une telle étude sont heureusement changées, et ce m'est un plaisir aussi bien qu'un devoir de signaler, parmi les travaux qui ont contribué a nous faire mieux connaître les antiquités do la langue latine : 1° pour les textes littéraires, la dissertation de W. Corssen, Origines poesis romanœ (Berlin, 1846); celle de E. Klussmann sur la vie et les écrits de Cn. Nœvius (Iéna, 1843; cf. les excellents articles de M. Patin, sur le même sujet, dans le Journal des savants de 1862); l'édition des fragments des Comiques et des Tragiques latins par M. 0. Ribbeck (Leipzig, 1852 et 1855); celle des fragments du vieux Caton par H. Jordan (Leipzig, 1860;; les Studio, critica de Van Heusde sur Lucilius [Utrecht, 1842), et l'édition des fragments de ce poëto par Corpet (Paris, 1845); les savantes éludes de M. F. RitschlsurPlaute, dans le premier volume de ses Parer ga Plautina (Leipzig, 1845), et dans son édition, malheureusement incomplète, des comédies de ce poète; 2° pour les textes épigraphiques, les nombreuses dissertations de cet éminent latiniste, auxquelles j'ai occasion de renvoyer dans le chapitre xv du présent recueil, dissertations qui ont annoncé et préparé le magnifique et durable volume des Priscœ latinitatis monumenta epigraphica ad archetyporum fidem exemplis lithographis reprœsentata (128 pages de texte in-folio avec xcvm planches, Berlin, 1862).

Témoins quelquefois suspects, mais toujours respectés, de la vérité contemporaine, les Grandes Annales et les Acte* sont pour nous le mémorial de la vie du peuple-roi pendant les douze siècles qu'ils se partagent par moitiés presque égales. Les vieux annalistes, puis Tite-Live et Tacite, puis les nombreux compilateurs des âges de décadence y puisèrent tour à tour, et des fragments en reparaissent encore çà et là, mais anonymes et mutilés, sous l'amas confus des matériaux do l'histoire romaine. Jadis, il était si naturel de consulter ces vénérables dépôts de la mémoire publique, que rarement les écrivains de Rome ont pris la peine de signaler leurs em-

! Observations publiées dans le Journal général de C Instruction publique du 22 septembre el du 19 décembre 1838, a propos du Mémoire de M. J.-V. Le Clerc sur ce sujet. De la première partie de ce Mémoire, celle qui concerne les journaux, on peut aujourd'hui rapprocher utilement les dissertations suivantes : 1° F Lieberkuebn, de Diuruis Homanorum actis (Weimar, 1840, in -4°); 2° K. Zell, i'eber die Zeitungen der alten Hômern (Ferienschntfen, neue Folge, I Band, Heidelberg, 1857, iu-8); 5» H. Heinien, de Spuriis Actorum diurnorum fragmtnlis ^Greifswald, 1860, in-8); 4° JE Huebner, de Sitialus Populique ruinant Actis (Leipzig, 1860, in-H). L'ouvrage de M Le Clerc a été apprécié aussi, dans plusieurs articles importants, par M. Naudel [Journal des Savants d'octobre et novembre 1838), par M. Sainte- Beuve {Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1839) el par M. Charpentier (Revue français* d'octobre 1838).

prunts. Aussi, pour reconstruire l'édifice écroulé, pour retrouver la place de tous les débris épars sur le sol, pour mettre à découvert ces fondements ensevelis sous les décombres, il a fallu le travail de plusieurs générations. Les fouilles en histoire sont lentes, comme en archéologie. Chaque pierre ne porte pas une inscription et une date : le temps, l'insouciance ou la passion les a souvent effacées ; il faut marcher aux lueurs douteuses des conjectures. On croit trouver le terrain primitif, il faut creùser encore, et à force de creuser on le traverse sans le reconnaître. Ainsi fit peut-être Niebuhr quand il méconnut les Grandes Annales et crut trouver ses grandes épopées. Sur ce point, l'œuvre était donc à reprendre et à continuer. Après bien des controverses, le problème entier de l'histoire officielle chez les Romains demandait un examen nouveau, mais sévère et complet, en dehors de tout préjugé. Cet examen, M. Le Clerc y semblait appelé par ses longs travaux sur l'ensemble de la littérature romaine, sur Cicéron en particulier, enfin par ses récents voyages m Italie. Aussi a-t-il su réunir dans son livre de quoi satisfaire toutes les curiosités du public sérioux : textes, discussions, aperçus historiques, réimpression des faux Actes du peuple, publiés jadis par Pighius et Dodwell ; recueil de tous les passages des anciens sur les Gran les Annales et des principaux fragments des Journaux romains, le tout groupé avec rigueur, traduit ou cité avec précision. Le litre même i de ce volume, où les Annales suivent modestement les Journaux, est un hommage piquant, mais moins sérieux peutêtre, à la première puissance de nos jours, la presse quotidienne, que nous honorons trop pour ne pas suivre le même ordre dans notre examen.

Quand on ouvre l'Histoire Auguste, ou seulement Suétone, après Tite-Live, on y est aussitôt frappé d'un singulier changement de méthode historique. Au lieu de ces récits dra-

matiques où l'écrivain a répandu l'uniformité de son style et de son génie, ce sont des cadres étroits où viennent se grouper des anecdotes de cour, les généalogies, les portraits, les résumés de guerres ou d'institutions ; au lieu du sénat et de la république, le prince, ses affranchis, ses généraux, ses mattresses ; les querelles du palais à la place des combats du forum : tout cela avec un luxe d'anecdotes et de minuties qu'on n'a pas vu encore. La vie privée de l'empereur, les intrigues de ses ministres, les fréquentes humiliations du sénat, racontées par des contemporains, recueillies par les témoins oculaires, transcrites avec une insouciante fidélité par l'historien, qui n'a pas voulu ou n'a pu faire mieux ; une singulière abondance de documents authentiques, lettres, rescrits, sénalusconsultes, discours, où disparaît l'originalité de l'écrivain et du narrateur, car les anciens n'ont pas connu cet art, d'invention moderne, qui consiste à séparer du texte les citations et les pièces justificatives.

Plusieurs causes expliquent ce rapide changement. Avant tout, la politique impériale, qui concentrait tout l'intérêt sur la personne d'un seul, substituait l'intrigue de cour au libre jeu de l'ambition républicaine, l'éloquence des éloges à celle d'une politique orageuse, le personnage d'un prince à cette grande figure du peuple romain ; puis l'étroite et pourtant inquiète subordination des préfets et des généraux, trop petits pour mériter une place dans l'histoire, trop fiers pour se résigner au mépris. Du côté de l'historien, l'énervante discipline des écoles, si bien flétrie par Quintilien et Pétrone, si mal combattue par la philosophie du siècle des Antonins ; au sortir de l'école, le mauvais goût du public, l'influence corruptrice de ces lectures, dont Asinius Pollion fut le fondateur et une des premières victimes1 ; enfin l'usage, désormais

1 Voir dans Sénfeque, Suasoria, VI, le triste compliment que reçut ud jour Asinius Pollion à une séance de ce genre.

universel, quelquefois exclusif, des Journaux comme documents historiques. Quand Suétone et les écrivains de l'Histoire Auguste ne citeraient pas aussi souvent les Actes du sénat et du peuple, on devinerait à chaque page de leurs biographies anecdotiques ces recueils de décrets, de lois, d'aventures plaisantes ou sérieuses, sans discussion ni examen, tour à tour exacts jusqu'à la satiété, ou menteurs jusqu'à l'impudence ; feuilles ouvertes à toutes les nouvelles, à tous les bruits, sous le bon plaisir d'un maître, mais plus d'une fois éloquentes par leur silence, quand elles taisaient le nom d'un grand bomme par Tordre secret d'une auguste jalousie. Avec sa chronique des réceptions et des fêtes, des promotions et des supplices, le Journal de Rome ne ressemblait pas sans doute aux journaux do notre siècle, avec leur ardente polémique, avec leur discussion de toutes les nouvelles; mais, par cela môme, il ût tourner l'histoire à l'anecdote, affaiblit la critique et servit trop bien l'impuissance des Lampride et des Trébellius Pollion.

Ainsi tout prouve l'existence et tout explique le rôle des Journaux sous l'empire. Quelquefois confondus avec les Actes du sénat, ils se distinguent au moins des actes de l'état civil, des actes de l'armée, de l'éphéméride du prince ou des particuliers, etc. Mais, à mesure qu'on recule vers les temps de la république, les fragments en deviennent plus rares : on les compte, on les cherche, on est réduit à deviner le sens de citations incomplètes. Est-ce l'effet seulement de la méthode historique illustrée par le siècle d'Auguste et suivie par les successeurs de Tite-Live T L'art conserva-t-il, jusqu'au temps des premiers empereurs, assez de fierté pour taire ses emprunts aux feuilles officielles, assez d'autres ressources pour n'avoir pas besoin d'y recourir ? ou bien les Actes n'étaient-ils pas encore une institution régulière? et alors à quelle époque ont-ils commencé à l'être?

, Question aussi grave qu'embarrassante, par la perte des

travaux du grand siècle sur sa propre histoire1, et compliquée comme à plaisir par la mauvaise foi et la crédulité qui répandirent en Europe , vers la fin du seizième siècle , de prétendus fragments des Acta diuma, comprenant quelques années du gouvernement consulaire. Malgré d'imposantes réclamations, protégés par la rareté môme des reproductions que l'imprimerie en a faites, ces fragments gardaient encore une singulière autorité, môme en Allemagne, où Ion doute aujourd'hui de l'authenticité do bien des œuvres moins suspectes. Un des solides services que rendra le livre de M. Le Clerc à la philologie historique, c'est, à notre avis, de ruiner pour jamais le crédit d'une fiction ingénieuse mais coupable. Les textes sont là : M. Le Clerc les a scrupuleusement reproduits; la réfutation vient ensuite, vive, pressante, sans réplique, bien qu'on ait déjà essayé de répliquer. Ces faux textes une fois écartés, restent donc, pour l'époque de la république, les témoignages épars dans Cicéron, Asconius, Pline et Aulu Gelle, une induction à tirer de quelques lignes de Dion Cassius. Considérées isolément, ces preuves paraîtront d'abord douteuses, iucomplètes. Par exemple, on se demandera si le recueil de nouvelles envoyé par Célius à Cicéron, et qui n'est certainement pas le Journal de Rome, suppose absolument l'existence de ce journal. On objectera ces paroles de Cicéron lui-même dans une de ses réponses : « Tu m'envoies là des contes que personne n'oserait me raconter quand je suis à Rome, ea qws nobis, cum Ramœ sumusy narrare nemo audeat. » Là, en effot, le vieux consulaire ne parle pas d'une feuille qui se lise, mais de bruits qui circulent. Il n'y a rien de plus dans ces paroles de Célius, qui s'excuse d'avoir confié à des mains étrangères, à des ouvriers, la rédaction de son gros journal , car, dit-il, neseio eujus oiii

1 Voir notre Examen critique des historiens anciens de la vie ei du règne d'Auguste, c. m, sect. 1.

esset, non modo perscril/ere hœc, sed omnino animadverlere. Par d'autres passages, on voit qu'il se réserve la chronique secrète, l'explication des réticences du courrier officiel. De là on serait déjà tenté de conclure que la correspondance de Célius atteste au moins un premier essai de nouvelles à la main. Mais il faut aller plus loin, épuiser avec M. Le Clerc les renseignements épars dans le resle des collections épistolaires do Cicéron, remarquer la coïncidcnco de termes dans une lettre à Atticus et dans une autre à Corniticius : Commentant rertnu urbanaruut, — Acta rerum urbanarum, — Acta urbana, — Acta. Voilà, ce semble, des allusions* plus claires. Maintenant, c'est aux Acta que le savant Asoonius emprunte formellement les détails do la grande affaire do Milon, l'instruction du procès, ou plutôt des procès, dont le meurtre do Clodius fut la cause ou lo prétexte. Puis vient l'indication, douteuse encore, de Dion Cassius : a Comme on se souvenait que Caton, pendant sa questure, avait forcé les assassins employés par Sylla de restituer ce qu'ils avaient reçu pour les meurtres, les triumvirs, voulant que les meurtriers ne fussent point découragés par une telle crainte, annoncèrent que nul écrit public ne conserverait leur nom -, » enfin l'assertion précise du premier Pline, qui, sur l'autorité des Acta, rapporte à l'an 639 de Rome une de ces pluies de lait et de sang dont la mention est si fréquente chez les annalistes romains.

Ici apparaît une lueur nouvelle : dès l'an 623 ou environ avait cessé la rédaction des Annales par le grand pontife, et, vers la môme date, un témoignage du vieil auteur Sempronius Asellion nousoffro le premier exemple du mot Journal, diarium, ephemeris, opposé à ce que Polybe appelait histoire pragmatique, c'est-à-dire à l'histoire raisonnée : diarium, acta diuma, synonymes évidents. Or, si le grand pontife ne rédigeait plus les Annales {Annales demonstrabant , dit Asellion, non demonstrant), la république ne pouvait se passer d'un autre recueil historique. Les Actes avaient donc succédé

aux Annales, une publication rapide, journalière, à cette lente inscription des faits sur la table pontificale : c'était le besoin des temps. Au gouvernement sévère de la noblesse avait succédé l'action turbulente et mobile des passions tribuniciennes, avec des intermèdes de tyrannie. Les Gracques meurent, Sylla, Marius, apparaissent ; César va naître. Les révolutions se pressent, et les années passent grosses d'événements. Il faut bien que l'histoire, même officielle, se développe aussi, se morcelle et se divise à son tour. Elle aura ses factions, ses partis, ses brusques vicissitudes; elle comptera par jour, comme la foftune du peuple romain. Chacun y viendra protester contre une défaite, ou déposer le souvenir d'une victoire sans lendemain, d'une intrigue arrêtée quelques heures après par le poignard des sicaires. César y fera consigner son refus de la couronne sur la page qui recevra bientôt le récit des ides de mars. En un mot, là viendront se réunir, comme dans un foyer, tous les bruits de la ville et des provinces, tous les cris du forum et des camps. On conçoit bien alors ce que devait être un mois des Actes de la république, et pourquoi Célius, chargé par Cicéron d'une tâche à peu près semblable, s'en effrayait, et la confiait à d'obscurs compilateurs.

Demandera-t-on maintenant comment il faut traduire cette phrase tant discutée de Suétone sur Jules César : lnifb honore [considatus), primus omnium instituit, ut tam sénat us quam populi diurtta acia confièrent et publicarentur ; s'il faut y voir une innovation pour les actes du sénat seulement, ou pour ceux du sénat et du peuple à la fois? A cette question les dates ont déjà répondu, puisque nous venons de voir que les A cta populi romani étaient un véritable Moniteur. Mais, d'ailleurs, qu'est-ce que les Actes du peuple sans publicité libre? un secret dérisoire, connu de tout le monde, un nonsens. César n'a donc innové que pour les actes du sénat1.

> C'est aussi l'opinion de M. Zell, dans l'ouvrage cité plus haut, p. 286.

C'était une suite inévitable, sinon immédiate, de la publication d'un Journal du peuple. Dépossédé vers 623 de son rôle d'historien officiel, le sénat admet vers la même époque, par la loi Atinia, les tribuns à ses séances; dès lors la curie n'a plus de secrets. Ses délibérations, déjà publiques par le fait, seront bientôt publiées, et l'invasion démocratique no s'arrêtera pas avant d'avoir abaissé toutes les barrières. Par son fameux décret, César supprime une inconséquence et complète une révolution.

Tels sont les grands traits du travail de M. Le^Clerc. On lo voit, la logiquo des faits et celle des mots s'y mêlent et concourent au même résultat, qu'un dernier rapprochement va démontrer.

Si les Actes du peuple ont succédé aux Grandes Annales, les historiens ont dû s'habituer bien vite à les confondre sous la même dénomination. En effet, Servius croit que les Annales des pontifes se rédigeaient per singulos dies; et l'exact Asconius, dans un passage 1 dont M. Le Clerc eût encore pu appuyer son opinion, si elle avait besoin d'appui, nomme Annales ce que plus loin il appellera, avec Pline, Acta ejus anni. Dès lors, il est permis de croire que les Annales et les Actes étaient compris sous le même titre dans cette grande collection de quatre-vingts livres consultée encore au quatrième siècle de notre ère par le commentateur de Virgile.

Toutefois, parmi les questions que soulève l'histoire du journal officiel de Rome, il en est une qui paraît insoluble :

1 Préface du commentaire sur la Blilonienne, p. 31, édit. Orelli : t Hanc • dixit, Cn. Tompeio III consule, a. d. VI Idus Aprilis.Quod judicium cum c ageretur, exercitum in foro et omnibus in templis, quœ circum forum sunt, « collocalura a Cn. Pompcio fuisse non tantum ex oratione et Annalibus, sed

Par qui fut rédigée, depuis l'an 623 jusqu'à la chute de l'empire, cette longue série de faits et de documents ? Les inscriptions nous ont conservé le nom de quelques rédacteurs de Y Ê phêmèride impériale, mais qui, probablement, n'écrivaient que le journal particulier du prince1. Les Fasti kalendares, ouverts aussi à plus d'une interpolation adulatrice et menteuse », furent quelquefois mis en ordre par d'habiles grammairiens : témoin ceux de Préneste, dont quatre mois se sont conservés, précieux fragments de l'érudition de Verrius Flaccus, le précepteur des petits-fils d'Auguste*. On a môme voulu, mais à tort, faire honneur à cet antiquaire des Fastes Capitolins, qu'il faut bien se résoudre à laisser anonymes, comme tant d'autres fragments de l'histoire romaine. Pour le Journal de Rome, un seul nom peut-être a surnagé, celui de Chrestus : encore est-il incertain si la célèbre compilatio Chresti, dont parle Cicéron, désigne quelque anecdote racontée dans la feuille quotidienne ou cette feuille elle-même. C'est en vain que, sous l'empire, les citations et les témoignages se multiplient : même silence sur les rédacteurs*, tant de mépris s'attachait sans doute à ce métier de copiste officiel ; tant le Journal de Rome resta toujours loin du rôle politique et littéraire que la ressemblance des noms porte à lui attribuer avec nos jouruaux modernes !

< etiam ex libro' apparet, qui M. Cicerortia noraine inscribitur de Optimo t génère oratorura. »

« Par exemple : Theoprepon Aug. lib.— procurator ab Ephemeride, dans Grutcr, p. 474, 4 (Orelli, n° 2952). Comparez Orelli, n« 2273.

> Voir Y Examen critique des Historietis (V Auguste, c. V, sect. 6. p. 180.

a Voir Foggini : Fasti Prœnestini, Rome, 1779, in-f°. 11 est bien difficile de ne pas admettre l'identité de ces Fastes avec le travail indiqué par Suétone dans sa biographie de Verrius Flaccus, quand on compare Macrobe, Saturn., 1,12, avec les marbres prénestins ad Kal. apr. Cf., M. Le Clerc, p 112.

* Sait-on même si les scribes quelquefois nommés dans les inscriptions (Orelli, n" 3868, 2274, 3186 ; comparez M. Le Clerc, p. 202 et 209) étaient autres que dea écrivains attachés aux divers bureaux de l'administration ?

ET DBS ANNALES t>ES PONTIFES. 295

Il n'en est pas de même des Grandes Annales : ici les fragments sont rares, disséminés, souvent cachés sous la prose des historiens latiDS ou grecs, défigurés par des transcriptions ou des traditions successives; mais le rédacteur en est bien connu, c'est le grand pontife. Le droit d'écrire l'histoire était, avec l'administration de la justice, avec la jurisprudence, avec la science de la religion* un des privilèges de la vieille aristocratie romaine ; ce fut un de ceux qu'elle défendit le plus longtemps : s'il fallait même en croire quelques mots d'un tribun dans Tite-Live, il se serait étendu jusqu'à la publicité même de ces Annales. Tandis que le peuple avait, pour sauver son histoire, des traditions et quelques chants nationaux, la maison du grand pontife restait l'asile inviolable du texte consacré par l'autorité religieuse et politique. Quoi qu'il en soit, depuis le premier siècle de Rome, ou du moins depuis l'an 350 jusque vers 653, le grand pontife consignait, année par année, d'un style bref et simple, sur des planches de bois peintes en blanc, les événements publics les plus mémorables. Rome ne connut pas d'autres historiens jusqu'à l'époque où les Grecs vinrent écrire son histoire, et quelquefois, il faut bien le croire, trouvant la rédaction pontificale un peu trop laconique, osèrent l'étendrer et l'embellir aux frais de leur imagination.

Telle est, en quelques mots, l'idée que nous donne M. Le Clerc du principal corps de documents sur lequel repose la plus ancienne histoire romaine. Ainsi, en admettant même que la poésie ait conservé une partie des traditions de la vieille Rome , la prose des pontifes méritera toujours, au même titre, une place considérable à côté de la poésie. Je dirai plus : la poésie historique du vieux Latium, dont l'existence est, d'ailleurs, hors de doute l, trouvera diffi-

1 M- Le Clerc a pris soin de le déclarer lui-même, p. 55, 148 et 155, quoiqu'il traite ailleurs Niebuhravec une vive sévérité, p. 164 et 165.

cilement aux yeux de la critique une importance égale à celle de ces vénérables archives, dont M. Le Clerc résume ainsi les destinées :

« Ces tables, soitjqu'on les eût laissées sur bois, soit qu'on les eût transportées sur pierre ou sur bronze, ne périrent pas toutes dans l'invasion des Gaulois ; et, conservées avec le soin que Rome donna toujours aux anciens monuments écrits, elles furent consultées, pour des temps antérieurs, par Caton, Polybe, Vairon, Cicéron, Verrius Flaccus, et par d'autres écrivains, que Denys d'Halicarnasse , Tite-Live , Quintilien, le premier Pline, Aulu-Gelle, Vopiscus ont eus entre les mains. Il est probable même, d'après Aulu-Gelle et Servius, qu'elles furent recueillies en corps d'ouvrage, quoiqu'il ne faille pas les confondre avec beaucoup d'autres recueils qui portaient le nom des pontifes. Convenir qu'elles ont pu être diminuées par le temps, interpolées, divisées en livres, rajeunies pour le style, comme les vieux textes l'ont été souvent, ce n'est pas en détruire entièrement l'existence, comme plusieurs critiques Pont essayé.

« Quant à l'autorité de ces Annales, les fables religieuses ou politiques qu'elles devaient contenir, si l'on en juge par les traces qui en restent, n'ont rien de plus merveilleux que tant d'autres fables dans les anciennes chroniques de tous les peuples. »

Les développements dont M. Le Clerc appuie chacun des résultats qu'on vient de lire en forment la démonstration la plus forte et la plus brillante. A lire ce Mémoire, on comprend tout ce que valent, mais aussi ce que coûtent l'exactitude des citations \ l'habile disposition des arguments et des textes. Je voudrais, à cette occasion, prévenir deux critiques et donner, en môme temps, un exemple des difficultés de ces sortes de recherches. A la seconde page de son

1 Toutefois, aux pages 198-200 quelques citations, relatives aux diverses espèces i'Acta, pourraient être plus scrupuleusement réparties.

livre, M. Lo Clerc cite « Paul Diacre d'après Festus , au mot Maximi; mot oublié ou supprimé dans l'édition des grammairiens latins de Lindemann, Leipzig, 1832, t. II, p. 95. » Le lecteur sera peut-être étonné de trouver la glose en question sur son exemplaire ; mais il remarquera bientôt que le feuillet 95-96 est un carton, qui manquait peut-être dans quelques exemplaires, et il comprendra l'accident qui a pu facilement tromper le savant auteur. — P. 384, M. Le Clerc ne met pas sous l'année 711 le passage do Dion Cassius qui parait faire allusion au Journal de Rome sous le second triumvirat. C'est qu'en effet le passage de Dion ne décide rien par luimême, et peut fort bien s'appliquer aux registres particuliers des triumvirs. Or, ce dernier sens est précisément confirmé par lo texte du célèbre préambule des tables de proscription, qu'Appien nous a conservé en grec, et dans lequel on lit : « Aucun de ceux qui auront reçu ces récompenses ne sera inscrit sur nos registres, tôt; vxoy.vi'tv.ïzw tj^wv. » Le texte de Dion ne fait donc pas allusion au Journal de Rome. Notre auteur l'avait deviné ; devant ce texte fourni par Appien, il aurait pu l'affirmer sans hésitation.

Quant aux idées générales qui résultent de ce beau travail, ou qui s'y rattachent, sur un point seulement je sens qu'il m'est difficile d'admettre sans réserve les conclusions ingénieuses de M. Le Clerc. J'exposerai sans détour cet uniquo dissentiment.

Dans sa revue des auteurs qui ont parlé dés Grandes Annales, M. Le Clerc s'arrête quelque temps à Denys d'Halicarnasse ; il se demande comment un si curieux antiquaire a pu no connaître cet important recueil que par d'autres écrivains qui l'avaient consulté , et il s'explique le fait en question par la condition obscure de Denys, et par la jalouse influence du patriciat romain qui tenait sévèrement cachées les sources de l'histoire romaine, craignant, sans doute,

qu'une critique indiscrète et moqueuse ne s'égayât de certaines naïvetés trop fréquentes dans le récit des pontifes. Le principat, selon notre auteur, et surtout Vespasien, après l'extinction de la famille des Césars, aurait renoncé à ces traditions patriciennes. La célèbre restauration du Tabularium, où trois mille tables de bronze formaient les archives du peuple-roi1, aurait donné le signal d'une sorte de libéralisme nouveau dans l'histoire romaine. « Depuis Vespasien et son nouveau Capitole, on connaît mieux la vérité, et le patriciat déchu ne défend plus de la dire. On revient dès lors plus rarement sur les merveilles surannées des premiers temps, sur les anciennes apparitions sur les rapports des nobles familles avec les dieux ; on est bien près de proclamer que l'origine troyenne des Jules n'est qu'une fable ; on ose douter un peu plus qu'autrefois de l'héroïsme et des tourments de Régulus; Suétone, qui put mieux que tout autre, comme secrétaire d'Hadrien, consulter les anciens titres historiques, reconnaît que l'or, prix de la rançon de Rome, ne fut pas reconquis par Camille, ni môme par les habitants de Géré, comme le dit Strabon, mais emporté par les vainqueurs; deux Romains, pour la première fois, Tacite et Pline, avouent que Rome se rendit à Porsenna, et que, dans le traité, il fut stipulé qu'à l'avenir elle ne se servirait du fer que pour l'agriculture. Nous voilà déjà bien loin de Tite-Live. » (Pages 109-115.)

Oui, sans doute, nous voilà bien loin de Tite-Live. Mais faut-il faire honneur de cette réforme à Vespasien et à son

• Sur ces dépôts oflicicls de documents historiques, il faut raainleuant consulter la dissertation de M. Mommsen, dans les Annales de l'Institut archéologique de Home, 1858, p. 181 et suiv.

* Tacite indique assez curieusement ce progrès de la critique historique ou plutôt de la raison publique, dans un passage de ses Histoires (I, 86) : a Plura alia, rudibus saeculis etiam in pace observata, qu» nunc tantnm in meta audiuntur. »

ET DES AN.TALES DÉS PONTlPES. 299

musée historique? et suffisait-il de rabaissement du patriciat pour la rendre possible? Admettons, avec M. Le Clerc, que les Annales des pontifes soient rentrées dans l'oubli depuis la création du Journal de Rome, grâce à une jalouse réaction de l arislocratie; que, de plus, la lecture de cet antique recueil fût capable do faire naître ou de réveiller le scepticisme historique ; qu'il n'en existât pas de copies faites à l'usage du public, et que Vespasien l'ait compris dans la restauration des archives du Capitole; une grande part reste encore à faire aux nombreux monuments historiques et législatifs dont M. Le Clerc a fait plus haut une savante énumération qu'il déclare lui-même incomplète. Or, ces monuments, le Capitole n'en était pas seul dépositaire. Plusieurs temples à Rome, parmi lesquels un certain nombre échappèrent à l'incendie de Néron \ les temples des Nymphes, de Cérès, de Junon Monéta, de Vénus Génitrix, et le mausolée d'Auguste, possédaient des copies ou des originaux de plus d'une loi, de plus d'un sénatus-consulte, de plus d'un traité. Hors de Rome surtout, existaient de nombreux exemplaires des textes mômes qui ont pu intéresser les localités où on les a retrouvés. Je ne parle pas du discours de Claude en faveur des sénateurs éduens, discours que la ville de Lyon avait conservé comme un glorieux titre de son entrée au gouvernement du monde ; je ne parle pas des sénatus-consultes de TennensibiiS) de Finibus in ter Genuates et Vett&ins regundis, dont les peuples intéressés gardaient naturellement un double dans leurs archives. Mais le sénatus-consulte sur les Bacchanales, qui est un document d'utilité plus générale, ne l'a-t-on pas retrouvé en Calabre? Cet exemple n'est pas unique. M. Le Clerc, au bosoin, nous en fournirait d'autres. Ainsi, Rome ne conservait pas seule ces monuments de son histoire, de son culte, de sa législation, de ses conquêtes

1 Voir i Examen des Historiens d'Auguste, c. VI, p. «18 et suiv.

comme de ses humiliations. Le grand travail exécuté sous les auspices du premier des Flavius en est la meilleure preuve, car il suppose l'existence de tous les matériaux réunis et classés par la munificence impériale. Seulement, il est probable que bien des textes parurent là pour la première fois sous la consécration de l'autorité publique. Le honteux traité entre les Romains et Porsenna ne faisait pas partie, j'oserais l'affirmer, du vieux Tabularium du Capitole. Mais il existait comme tant d'autres au siècle d'Auguste ; est-il donc probable qu'alors il fût caché, qu'il le fût depuis longtemps; que, trois siècles durant, ni la malignité d'un ennemi, ni la curiosité d'un grammairien, ni le zèle impartial d'un historien philosophe n'eût su le découvrir et le publier? Voilà pourtant ce qu'il faut croire et appliquer à bien d'autres monuments des premiers siècles de Rome, si l'on adopte sans réserve l'ingénieuse explication proposée par M. Le Clerc. Une raison plus profonde, plus intime, se cache, à ce qu'il nous semble, derrière cette influence du pouvoir que l'auteur a si bien fait ressortir, et qu'un habile critique a récemment défendue*.

Un des grands caractères du peuple romain jusqu'à l'époque de la fondation de l'empire, c'est la foi en son avenir, la confiance la plus ferme dans les destins qui lui étaient promis. Depuis son avènement au pouvoir jusqu'à cette époque, le sénat ne douta pas un instant de sa mission. Là fut le secret de sa puissance et de cette persévérante politique que rien ne rebuta, que rien n'étonna, qui trouva des ressources contre tous les dangers, des armes conlre toutes les résistances, vainquit tour à tour avec des décrets et des armées, et se fit longtemps pardonner , à force de gloire , une tyrannie orgueilleuse. Le siècle d'Auguste est, à vrai dire,

1 Voir dans la Revue française, octobre 1838, l'article de M. Charpentier (de Saint-Prest) aur le livre de M. Le Clerc.

l'apogée de la grandeur romaine , et , dans sa littérature, l'expression la plus complète de cette fièro et imposante sécurité. En présence des ruines de Carthage, Rome avait un instant douté d'elle-même, et présagé sa propre ruine par la bouche de Scipion 1 ; mais, après la soumission des Parthes et des Cantabres, après la fermeture du temple de Janus, elle revint tout entière à la conscience de son invincible génie, et plus que jamais elle imposa son histoire, commo son joug, aux peuples vaincus ; c'est l'aveu deTite-Live dans sa préface. Ainsi, la France victorieuse et respectée s'indignait jadis que la critique osât éclairer la sainte obscurité de ses annales et renversât du pavois héroïque les prétendus fondateurs de la monarchie. Mais, à Rome, ainsi que chez nous, cet orgueil ne dura pas. Quatre ans avant la mort d'Auguste, la défaite de Varus ramenait dans Rome, avec un bruit de guerre, les souvenirs de Brennus et des Gaulois. Tant de mépris pour les nations vaincues fit* bientôt place à une sombre inquiétude ; on vit, derrière les Alpes, s'avancer de nouvelles hordes de barbares, qu'on n'osait compter. En face d'un champ de carnage où soixante mille Germains venaient do s'entrégorger, Tacite ne trouvait pas d'autre vœu à faire pour le bonheur de Rome que d'invoquer la discorde de ses ennemis*. Le temps approchait où le Nord, cette fabrique du genre humain, officina generis humani, comme l'appelle Jornandès, allait vomir sur la frontière romaine ses peuplades affamées. Il n'y a pas jusqu'à de pauvres Juifs,

1 Scipion, suivant Appien, prononça, en voyant l'incendie qui dévorait Carthage, ces vers de l'Iliade, IV, 164 :

K*t Tlpîauw; xat Xxô; iù{i.uiXît* Ilptâu-cic.

* Tacite, Gcrro., xixm; cf. xxxvu; Ann., II, xlvi, lu; Agric., ». Cicéron. ad AU.y II, 7. Comparez avec cet effrayant aveu le soin traditionnel que Tacite affecte de cacher le nombre des Romains tués dans les batailles contre leurs ennemis (Fragment dans Paul Orose, Hist., VII, 10).

reléguéi^jadis par Ochus sur les bords de la mer Caspienne, qui ne dussent faire trembler de si loin le peuple-roi par la crainte d'une invasion \

Mais avant de tout enlever par le fer, les barbares ont lentement envahi la cité romaine par des usurpations successives. César a fait entrer des Gaulois dans le sénat, déjà si peu romain 5. En vain Auguste, revenant sur les libéralités du dictateur, épure le premier ordre de l'empire, et se rend avare, au nom du peuple, de ce grand droit de cité qu'on recherchait encore, et qu'un jour on devait maudire. Sous son règne même, il fallut enter des familles nouvelles sur les troncs desséchés des grandes familles do la république ; déjà la classe des affranchis poussait à la richesse et au pouvoir, par toutes les voies, les derniers-nés de l'esclavage. Bientôt Claude réintégra dans la curie dos Gaulois Éduens, et, après l'extinction de la famille des Jules, la province nomma des empereurs, nés dans son sein, evulgato imper ii arnano, jjosse imperatorem alibi quant Romœ fieri. Bientôt le déchirement commence au dehors par la guerre des Daces, à qui Trajan oppose en vain pour défi le pont gigantesque du Danube, qu'Hadrien fit couper ; à l'intérieur, par les désordres de la corruption la plus eflrénéo, par le mélange de tous les vices et de tous les crimes dont Rome est devenue le centre et le rendez-vous ;

Jam pridem Syrus in Tiberim defluxit Orontes.

Que devient la conscience romaine au milieu de cette triste agonie? Déjà chancelante dans Tacite, prAte à nier tous les dieux pour sauver l'honneur de Rome qu'ils abandonnent, elle se sauve de l'incrédulité par l'adulation. Elle croit à son empereur, sauf à en médire, comme jadis elle adorait

1 Voir Paul Orosc, Hist.% III, 7.

2 Ciccron, hhilipp., 111,6 : « Videtequam despiciamur oranea, quUumus e municipiis, id est, oranes plane. »

et méprisait Jupiter. C'est à peu près la seule inspiration de Suétone et de l'Histoire Auguste. Quant à Hérodien, à peine a-t-il la force de ses croyances plus naïves et plus pures. Sa voix se perd au milieu des concerts d'une basse flatterie ou d'une licencieuse indignation. Remarquez, d'ailleurs, cet autre désordre dans l'histoire romaine : c'est un Grec d'Alexandrie, un Bithynien, consulaire ou procurateur, je le veux bien, mais enfin un étranger, qui rédige les annales de ses vainqueurs ; quand c'était jadis une révolution digne d'être notée, que l'entreprise du premier affranchi qui osa se faire historien de Rome 1 !

Si, maintenant, on nous demande pourquoi l'histoire romaine devient sceptique sous la dynastio des Flavius, pourquoi des peuples, proscrits jadis par sa haine ou son indifférence, y reparaissent peu à peu avec leurs anciens titres de gloire; pourquoi Brcnnus et Porsenna reprennent leur droit sur la ville qu'ils ont soumise, pourquoi les Jules ne sont plus los descendants d'Enée, pourquoi Tacite consacre un ouvrage entier à l'éloge ironique des Germains; nous répondrons : C'est qu'avec son unité Rome avait alors perdu sa foi en elle-même, que l'esprit romain se troublait, s'altérait tous les jours par la confusion bizarre des nationalités. Le Gaulois qui siégeait au sénat à côté de Pline, ne voulait plus voir ses ancêtres immolés dans l'histoire à l'injuste orgueil du vainqueur. Ainsi chaque peuple, à son tour, allait réclamer sa part de justice. L'historien lui-même n'avait plus intérêt à la refuser : il était venu de quelque coin du monde faire fortune dans la grande ville; il apportait avec lui ses traditions de patriotisme, ses rancunes ou ses admirations

» Suétone, de claris Hhetoribus, c. in : <i L. Otacilius. .. Cn. Porapeium Magnum docuit, patrisque ejus res geslas, nec minus ipsius, compluribus libris exposuit ; priraus omnium libertinorura, ut Cornélius Nepos opinatur, scribere hisloriam orsus, non nisi ab honeslissirao quoque scribi solitara ad id tempu*. » Cf. plus bas, dans ce volume, l'article concernant Dion Cassius.

30* XII. DES JOtRNALX CHBZ LES ROMAINS, ETC.

personnelles. On n'accourait plus, comme jadis, à Rome du fond des provinces, pour y voir un Tite-Live sur le théâtre de ses triomphes et des grandeurs qu'il racontait '. L'historien ne représentait pas plus que l'empereur, la conscience du peuple romain; il pouvait naître partout, en Italie, en - Gaule, en Espagne, ou en Egypte.

Quand le désordre est à ce point dans la religion et dans la politique d'un vaste empire, quelle carrière s'ouvre à Tindépendance do la critique! Plus d'anathèines, plus de persécutions â craindre, plus de sanctuaires à respecter. Alors, qu'un nouveau Capitole reçoive les monuments épars sur les ruines de huit siècles, chacun puisera dans ce riche dépôt un argument en faveur de ses préoccupations du jour, de ses haines particulières; la vérité sortira indiscrète et maligne de ces vieux textes où la négligence et l'intérêt la laissèrent longtemps cachée ; ce seront de piquantes révélations, des vengeances rétrospectives, de sceptiques retours sur la crédulité des vieux âges. Tout cela est dû surtout à la dissolution des croyances et des mœurs publiques. Vespasien a donc fait beaucoup pour cette révolution par sa collection de documents rares, oubliés ou inédits ; mais la force des choses a fait encore davantage : elle a préparé le siècle à suivre la voie nouvelle que lui indique le génie de cet empereur, ami des grandes pensées. Deux influences ont concouru à l'une des plus curieuses vicissitudes de l'histoire.

1 Voir l'anecdote rapportée par Pline, Epist., II, 3.

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