XIII. DE L'HISTORIEN DION CASSIIS
sur cette distinction, ce qui fait que les uns exaltent Dion Cassius, tandis que les autres le rabaissent, c'est qu'on ne distingue pas assez chez lui deux rôles très-différents. Là où Dion témoigne de ce qu'il a vu ou de ce qu'il savait très-bien par le maniement des affaires publiques, il est, en effet, un témoin considérable, quoique son témoignage soit quelquefois empreint do déclamation ; je ne m'étonne pas alors que les inscriptions et les médailles confirment souvent son autorité. Mais, quand il raconte des faits anciens très-éloignés et dont il n'a connaissance que par d'autres témoignages, alors il est sujet à mainte erreur dans ses assertions et dans ses jugements, sans parler des fautes de goût, qui défigurent plusieurs parties de son histoire et surtout les harangues. Par exemple, en ce qui concerne l'histoire de J. César et des guerres faites en Gaule, où Dion n'était pas allé, je ne vois pas qu'un narrateur éloigné de deux siècles des événements qu'il raconte, et qui n'en a pas vu le théâtre, puisse être par lui-même un garant digne de confiance. Avant de le croire, rieu ne nous dispense de chercher à quelles sources il a puisé pour écrire son récit, et quelle critique il montre dans le choix de ses autorités.
Dion Cassius écrit quelque part, racontant des jeux qui furent célébrés à Komo sous le règne de Commode : « Ces jeux durèrent quatorze jours ; l'empereur y figura comme acteur. Nous tous, sénateurs, nous ne manquâmes pas d'y assister avec les chevaliers.1 Le vieux Claudius Pompéianus seul s'en dispensa 11 y envoya bien ses deux fils, mais il ne vint jamais lui-môme : il aima mieux être puni de son absence par une mort violente que de voir le chef de l'empire, le fils de Marc Aurèle, se livrant à do pareils exercices. Ainsi que nous en avions reçu Tordre, nous faisions entendre diverses acclamations et nous répétions sans cesse celle-ci : Vous êtes notre maître, à vous le premier rang! Vous êtes le plus heureux
des hommes! Vous êtes vainqueur/ Vous le serez ! De mémoire d homme, seul vous êtes vainqueur, à Amazoniutl n Et un peu plus loin : « L'empereur fit encore une chose qui semblait présager aux sénateurs une mort certaine. Après avoir tue une autruche, il lui coupa la tête, et s'avança vers les places où nous étions assis. Il tenait à la main gauche cette tête, à la droite l'épée encore sanglante, et dont il tournait la pointe vers nous. Il no proféra pas une parole; mais, secouant sa tête et ouvrant une large bouche, il Taisait entendre qu'il nous traiterait comme l'autruche. Plusieurs d'entre nous se mirent à rire; car sa menace produisit cet effet, bien loin d'inspirer de l'effroi : l'empereur les aurait tués à l'instant avec son épée, si je n'avais engagé ceux qui étaient près de moi à détacher de leur couronne des feuilles de laurier et à les mâcher, comme je mâchais les feuilles do la mienne, afin que le mouvement continuel de notre bouche l'empêchât d'avoir la preuve que nous avions ri'. »
L'écrivain qui a tracé cet étrange tableau était sans doute honnête et sincère, sous un régime où le pouvoir ne supportait guère dans ses ministres ou dans ses conseillers qu'un rôle d'humilité servile.
Dion écrit ailleurs, après avoir raconté le dévouement de Décius : « J'admire une si belle action. Mais comment la mort de Décius -rétablit-elle la fortune des armes romaines? Comment triompha-t-elle des vainqueurs et donna-t-elle la victoire aux vaincus? je ne saurais le comprendre. Quand je passe en revue de tels exploits (et plusieurs historiens, nous le savons, en ont déjà recueilli un grand nombre), je ne puis refuser d'y croire; mais lorsque j'en examine les causes, je tombe dans une grande porplexité. Comment admettre, en effet, que, par un changement subit, la mort volontaire d'un seul pût sauver tant d'hommes et leur assurer la victoire?
> Liv. LXXH, c. xzi, traduit par M. Gros, p. XIII. de son Introduction.