XIII. DE L'HISTORIEN DION CASSICS
Je laisse à d'autres le soin de rechercher par quels moyens de tels événements ont pu s'accomplir1. » L'honnête homme que nous venons de voir était donc en môme temps un esprit des plus médiocres. On ne trouverait ni dans Polybe, ni môme dans Denys d'Halicarnasse un aveu d'impuissance aussi naïvement rédigé. Quand nous n'aurions quo ces deux pages de Dion, elles autoriseraient de fâcheuses présomptions sur son talent et son génie ; or, tout ce qui nous reste de cet écrivain nous le montre tel que ces deux pages le laissent deviner. C est partout un rhéteur qui a l'intention d'être véridique, mais qui se laisse entraîner jusque bien près du mensonge par la manie de l'hyperbole et, en général, des ornements oratoires. C'est un citoyen romain do race grecque, qui n'a ni l'exquise élégance des alticistes, ses modèles favoris, ni la haute gravité des historiens latins. Il entreprend, on no sait pas bien pourquoi, une histoire complète de Rome après Denys d'Halicarnasse, après Appien, après Plutarque, lorsque peut-être la seule nouveauté utile pour des lecteurs grecs, c'eût été une belle traduction de Salluste, de Tite-Livc et de Tacite dans la langue de Thucydide. Non moins ami du merveilleux que Denys, narrateur moins sobre qu'Appien, on ne voit pas qu'il ait conçu un plan d'histoire vraiment neuf, qu'il ait voulu, à cet égard, faire autrement ou mieux que ses devanciers. Il recommence une œuvre déjà épuisée par la diligence des siècles précédents ; sauf le récit de faits contemporains, on ne lit presque rien chez lui qui ne se lise ailleurs, ou qui n'ait dû se lire autrefois avec plus de développements chez des historiens d'une plus légitime autorité ; la différence n'est guère que dans la forme. On dirait souvent que Dion écrit pour écrire, pour occuper des loisirs de grand seigneur. Son style a beaucoup de ces mérites que l'éducation des écoles peut transmettre; il en a peu d'autres, et la
l Fragra. 78 Uau3 le mAme volume.
pensée ne rachète guère chez lui cette faiblesse du style. Voilà pourquoi, sans doute, le nouvel éditeur a cru devoir prouver méthodiquement l'utilité de la tâche qu'il vient d'entreprendre. Un jugement sévère fut porté en France, il y a quelques années, sur cet historien, dans un livre que couronna l'Académie des inscriptions et belles-lettres1. M. Gros cite le livre avec toute sorte de bienveillance, mais il combat plusieurs des reproches adressés par l'auteur à Dion Cassius. Il ne voudrait pas, par exemple, que l'on tint trop rigoureusement compte à l'historien de l'exubérance de ces harangues qui trop souvent envahissent, resserrent etdéGgurent la narration. Il trouve indigne de la critique de supputer des chapitres et de triompher sur des chiffres. La critique pourrait à son tour répliquer par une autorité que M. Gros ne récuserait pas, celle deDcnys d'Halicarnasse, qui, dans ses jugements sur les historiens, additionne plus d'une fois les lignes, pour mesurer l'étendue et, sous ce rapport, la convenance d'un morceau1; elle pourrait ajouter que, si l'un des premiers devoirs de l'historien est de hien ordonner son histoire, si l'un de ses premiers mérites est dans la juste proportion des éléments qui la composent, il faut bien quelquefois mêler l'arithmétique à un examen littéraire. Mais à quoi bon prolonger de tels débats? Au fond, M. Gros est de l'opinion générale sur Dion Cassius ; il le laisse bien au-dessous des grands historiens de la Grèce et de Rome. Il reconnaît tous ses défauts, qui sont quelquefois énormes; mais, ce qu'un autre no se résigno pas toujours à faire, il los lui pardonne ; indulgence d'éditeur qu'il ne faut pas confondre avec cette complaisance aveugle tant reprochée aux Casaubon et aux Saumaise pour les objets favoris de leur érudition. Tous ces scrupules de M. Gros nous ont valu, en tète de sa pré-
» Examen critique des historiens anciens de la vie et du règne d'Auguste. « Voir le* passages de Denys rassemblés par M . Ritschl dans un appendice de sa Dissertation sur les Bibliothèques d'Alexandrie (p. 95, 96).