XIII. DB L'HISTORIEN DION CASSIUS
impossible de faire connaître Dion Cassius au publio français sans comprendre dans la traduction ces débris, même informes, do la partie de son Histoire qui n'est pas parvenue jusqu'à nous. Les fragments d'un livre d'histoire, comme ceux d'un grand édifice, nous permettent de mesurer le terrain qu'il occupait autrefois et d'en saisir les grandes divisions : ici, ils nous montrent la hardiesse du plan conçu par ce sénateur d'origine barbare, qui écrivit, dans un siècle si peu favorable aux lettres, les annales de Rome depuis ses glorieuses origines jusqu'à son triste avilissement sous la tyrannie d'un Commode ou d'un Caracalla ; et môme, chose remarquable, s'ils ne nous apprennent pas tout ce que nous voudrions sur les événements auxquels ils se rapportent, ils laissent voir néanmoins avec assez de netteté, outro les proportions du récit de Dion Cassius, les caractèros généraux de sa composition, les qualités, enfin, comme les défauts de son style. Ainsi, à l'exemple de Denys d'Halicarnasse, Dion s'était étendu avec complaisance sur les origines de la ville éternelle, sur les fables et les traditions héroïques qui entourent l'histoire de ses premiers rois ; dans tout le cours de ce récit, il citait et discutait très-rarement ses autorités, marquait rarement la date des faits ; mais, en revanche, il avait prodigué les harangues et les portraits, selon la règle consacrée chez les rhéteurs grecs. Dans ces divers morceaux, on reconnaît ce que j'appellerais volontiers les recettes du genre, c'est àdire certaines antithèses de mots plutôt que de pensées, certaines analyses en quelque sorte systématiques de sentiments ou de situations ; des descriptions assez dramatiques, mais où l'effort et la recherche se font trop sentir ; enfin, certaines affectations d'allicisme où perce la corruption du beau langage hellénique. Tout cela donne aux deux premiers volumes do Dion un intérêt particulier pour 1 histoire littéraire. En effet, beaucoup d'annalistes grecs, et des plus célèbres, ne nous sont aujourd'hui connus que par des extraits du
môme genre ou de plus courts encore, et l'on pourrait craindre que de tels extraits ne nous autorisassent pas à porter un jugement général sur ces écrivains. L'exemple de Dion Cassius (et Ton y pourrait ajouter ceux de Polybe, de Diodore et de Denys d'Halicarnasse) prouve qu'il n y a pas trop de témérité à conclure de quelques pages à l'ensemble de leurs livres : tel Dion se montre dans les fragments de ses trentecinq premiers livres, tel il se montre dans la partie de son histoire qui nous est parvenue intacte. De môme, on peut bien le croire, les nombreux fragments qui nous restent de Théopompe, d'Epbore, de Timée, nous donnent une idée assez fidèle des caractères propres à chacun de ces écrivains, surtout en ce qui concerne le fond même de leur récit et les principes de critique et de philosophie qui présidèrent à leur travail. Cette observation est rassurante pour ceux qui veulent suivre à travers les siècles le progrès et la décadence de l'art historique dans l'antiquité; car elle permet d étendre quelque peu un domaine qui serait fort restreint, s'il fallait le borner aux seuls auteurs dont nous possédons des écrits complets. Si La Mothe Le Vayer écrivait aujourd'hui ses Jugements sur les anciens historiens , il n'y comprendrait pas seulement les Thucydide, les Xénophon et lesTite-Live ; une collection des fragments d historiens perdus, comme celle que vient d'achever M. C. Muller, lui offrirait encore bon nombre d'auteurs dignes d'être appréciés; il en est plus d'un auquel il pourrait restituer sa date, son rôle, sa part d'influence et d'honneur dans l'histoire d'un art où les Grecs sont restés nos plus grands maîtres.
Pour revenir à Dion Cassius, on a vu de quelles sources diverses découlaient la plupart de ces fragments; plusieurs ne reproduisent que le sens du texte original et laissent voir, dans le style môme, la main de l'abréviateur; plusieurs commencent ou finissent au milieu d'une phrase; il faut beaucoup de patience pour résister à la tentation de les compléter. Par malheur, Dion
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Cassius no récompense pas toujours, en pareil cas, tous les efforts qu'il coûte. Comme je le disais plus haut, son témoignage, sur les premiers siècles de Rome, nous apprend peu de faits que nous ne connaissions déjà par Tite-Live ou par Denys d'Halicarnasse. Il se vante, au commencement de son histoire, d'avoir lu presque tout ce qu'on avait écrit avant lui sur le môme sujet. A cet égard, nous ne saurions guère le contredire pertinemment aujourd'hui ; mais, de deux choses Tune, ou il n'avait pas, en réalité, toute l'érudition qu'il annonce, ou, ce qui est plus vraisemblable chez un autour de bonne foi, il n'a pas su en tirer tout le parti qu'on attendrait d'un historien venant après tant d'autres, éclairé par tant de discussions et de controverses sur les origines, souvent obscures, de sa patrie adoptive. Que trouve*t-on dans les deux cent vingt fragments qui forment le premier volume de M. Gros? Quelques traditions relatives aux anciens habitants de l'Italie; des récits fort curieusement travaillés, comme ceux du dévouement des Sabines, de la mort de Lucrèce; des discours imités de Thucydide avec plus ou moins de bonheur, des portraits ou des descriptions de caractères d'une élégance ordinairement trop savante; des sentences qu'on se souvient d'avoir déjà lues dans Thucydide ou dans Denys ; peu ou point de ces traits qui marquent une critique originale ou une imagination éloquente. Pyrrhus, par exemple, dit aux ambassadeurs de Rome, venus pour traiter du rachat des captifs : a Jusqu'à présent, Romains, je ne vous ai pas fait volontiers la guerre ; je ne vous la ferai pas volontiers aujourd'hui. J'attache le plus grand prix à devenir votre ami : pour mériter ce titre, je vous rends vos prisonniers sans rançon, et je veux faire la paix. » (Fragm. 127.) Les paroles que prête à ce roi Denys d'Halicarnasse ont quelque chose do plus net et de plus militaire, si je puis m'exprimer ainsi : « Romains, vous me faites pitié de ne pas vouloir de moi pour ami, et de réclamer vos captifs pour les ramener ensuite contre moi.
Mais si vous voulez prendre le meilleur parli et consulter nos véritables intérêts, concluez une trêve avec moi et avec mes alliés, puis reprenez sans rançon vos concitoyens et vos propres alliés. Autrement, je ne saurais vous abandonner tant de braves gens. » Mais écoutons ce que disait Pyrrhus chez un vieux poëte romain :
Nec roi aurum posco, nec mi pretium dederitis ; Nec cauponantes bellum, sed belligérantes, Ferro non auro vitam cernarous ulriqae, Vosne velit an me regnare, bera quidve ferai Fors, Virlute experiamur; el hoc simul accipe dictura : Quorum virtuli belli fortuna pepercit, Eorumdera me libertati parcere cerlum est. Dono, docile, cloque volentibus euro magnis Dis ».
S'il est permis à l1 historien de recomposer les discours que ne lui a pas transmis une tradition authentique, lequel des trois, je le demande ici, a mieux rendu la vérité de ce caractère héroïque et aventureux que l'antiquité attribue au roi d'Épire? Il serait étrange que ce fût le poëte annaliste Ennius. Denys et Dion ne l'avaient donc pas lu, ou, s'ils l'avaient sous les yeux, leur goût les a mal conseillés en leur suggérant d'inventer une seconde fois ce que déjà les vers du vieil annaliste exprimaient avec une si véridique énergie. Tout cet épisode de l'histoire romaine est froidement reproduit dans Dion Cassius, et Plutarque en diffère moins encore par des détails d'une certaine importance que par la vivacité naïve des peintures. Je crains presque de paraître prévenu, engagé contre Dion ; mais voici, dans les vers mêmes d'Ënnius, (si la leçon du texte ne me trompe pas) un trait, que je rapproche involontairement de quelques lignes de l'historien grec, et c'est encore au désavantage de ce dernier :
Vosnc velitan me regnaro, hera quidve ferai Fors,
Hera Fors, en deux mots, la fortune maîtresse, toute-puis- » Ettoius, cilé parCieéron, * OfficUs ,1. 1«.
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santé; Dion dit longuement, à propos d'une défaite desSamnites : « Ainsi, en très-peu de temps, la fortune fut également contraire aux deux peuples : elle infligea aux Samnites, par la main de l'armée déshonorée, la honte qu'ils lui avait infligée eux-mêmes, et montra par ces vicissitudes sa suprême puissance, » (Fragm. 91.) Combien s'affaiblit sous la plume des rhéteurs grecs cette rude et noble empreinte du génie romain !
Il y a pourtant çà et là quelques nobles pensées, quelques faits nouveaux à recueillir dans ces fragments si mutilés, si décousus. Comme introduction aux livres suivants, qui sont mieux conservés, ces fragments servent d'ailleurs à excuser bien des faiblesses d'exécution, en nous faisant mesurer l'étendue de la tâche que s'était donnée l'auteur. Enfin, quelque jugement que l'on en porte, Dion reste un personnage considérable dans l'histoire littéraire. Il est souvent cité par les anciens et comme écrivain alticiste et comme garant des faits, soit antérieurs à l'époque où il écrit, soit contemporains. Avec tous ses défauts, son grand ouvrage est un des principaux monuments de l'histoire romaine, et il mérite
encore une restauration aussi complète qu'elle est permise à la critique.
Le travail entrepris à cet effet par M. Gros témoigne d'un esprit convaincu et constamment encouragé par la dignité même de sa lâche. Soit dans ses notes critiques placées au bas des pages et qui ont pour objet do constituer le texte par la discussion des variantes, soit dans son commentaire historique placé à la fin du volume, tout est clair, abondont, d'une utilité immédiate pour la connaissance des faits. On sent partout le philologue préparant des matériaux pour les historiens ; nous qui n'avons, en étudiant le volume de M. Gros, que le profit d'une lecture intéressante et facile, nous savons ce que coûtent de tels travaux, môme pour obtenir un résultat médiocre ; aussi nous ne relèverons que fort discré-
tement et par scrupule de conscience certaines fautes que nous y avons remarquées.
D'abord, il nous semble que des sentences détachées, comme celles qui forment les fragments 11, 93, 114 et d'autres semblables, devraient être réunies en une seule classe, avant ou plutôt après les morceaux auxquels on peut assigner une date précise. « Pour certains hommes les positions critiques sont moins dangereuses que la prospérité. — Ceux qui se vengent n'arrivent jamais à une satisfaction complète, à cause du mal qu'ils ont d'abord souffert; et ceux qui redemandent à un homme plus puissant qu'eux ce qu'il leur a ravi, bien loin de l'obtenir, perdent souvent môme ce qui leur restait encore. » On sent que de telles maximes se prêtent à tant d'applications, qu'il est impossible de deviner en quelles circonstances de l'histoire romaine Dion les avait écriles sous son propre nom ou dans quelque discours prêté à l'un de ses personnages. Le fragment 71 est ainsi conçu : u Dion dit (c'est la formule de l'abréviateur) : Quoique je ne fasse pas ordinairement usage de digressions, j'ai parlé de lui en indiquant l'olympiade; l'époque de son arrivée en Italie, généralement peu connue, deviendra par là plus certaine. » M. Àngelo Mai, qui, le premier, a publié ces lignes, proposait de les rapporter, soit à Alexandre, roi d'Epire. soit à Denys le Jeune, tyran de Syracuse, expulsé par Dion; M Gros penche vers cette dernière conjecture par la raison que Dion n'aura pus été fâche de consigner dans son histoire, sons forme de digression, un fait relatif à un de ses homonymes. La raison est ingénieuse sans doute, mais suffit elle pour attribuer une place certaine au fragment en question '?
1 M. Gros se montre plus réservé au sujet de deux remarques historiques, placées dans le manuscrit de 11. A. Mai après le septième fra,:rae.il; il n'ose pas leur assigner une date. Mais si ces fragments sont, en réalité, de Dion Cassius, pourquoi les avoir relégués dans une note sans les traduire