‹ Mémoires d'histoire ancienne et de philologieChapitre 41 sur 102 · XIII. DE L'HISTORIEN DION CASSHS · texte numérisé non relu

XIII. DE L'HISTORIEN DION CASSHS

mon domaine d'Albe me poursuit1. » C'est là évidemment le style d'un abréviateur; on le reconnaîtrait sans peine en comparant ces lignes aux fragments qui les précèdent et qui font évidemment partie d'un morceau très-développé sur toute l'histoire de Marius et de Sylla.En effet, comme le remarque M. Gros dans sa note, ce fragment, publié comme inédit par M. A. Mai, d'après un manuscrit du Vatican , se retrouve presque en toutes lettres parmi les Extraits du chroniqueur Jean d'Antioche, dans l'ancienne collection d'H. de Valois, connue sous le nom d'Excnptn Peiresciana. L'éditeur italien s'est trop hâté de le ranger parmi les débris des Histoires de Dion Cassius, et, sans précisément l'exclure, M. Gros a bien fait de le marquer d'un astérisque, comme il en a marqué seize autres fragments, relatifs à Sylla, et tellement conformes aux textes correspondants de Plutarque, qu'il faut bien y voir ou des emprunts faits par Dion au biographe de Sylla, ou des •emprunts faits par l'un et l'autre historien à la même source, c'est-à-dire aux Mémoires du célèbre dictateur. Ces conjectures, très-hardies en apparence, sont fort excusables si l'on songe par combien de voies, toutes indirectes, nous parviennent la plupart de ces pages des anciens annalistes. Le grand recueil de Constantin Porphyrogénète, auquel nous les devons presque toutes, était rédigé pur ordre de matières ; il formait environ cinquante chapitres1, dans chacun desquels se trouvaient, quelquefois à côté Tune de l'autre, plusieurs relations du môme fait, et ces relations diverses ne sont pas toujours attribuées exactement à leur auteur. Ajoutez que plusieurs des manuscrits qui nous les ont conservées sont des palimpsestes, c'est-à dire que l'écriture de l'ancien com-

1 AiMxtt, que M - Mal traduit par le latin perdit, ajoutant à la force du mot grec ce que lui ôle le mot français poursuit, Mai* avions-nous un mol unique pour rendre l'idée poursuivre en justice qu'exprime le mot grec?

* Voir Fabririus, U,bt. gr.% t VIII, p. 7 et suiv , édit. llarles.

ET DE SON TRADICTEI K M. E. GROS. 32o

pilaleur ou des anciens copistes de sa compilation a été d'abord effacée tant bien quo mal, puis recouverte d'une autre écriture ; que, pour approprier le parchemin à son nouvel usage, on l'a souvent plié dans un autre sens; qu'on en a ainsi amoindri le format : que les chiffres de pagination ont disparu par l'effet du temps ou par des opérations do reliure; enfin, que des cahiers entiers du manuscrit original ont quelquefois été détruits ou distraits de leur place primitive, et l'on aura une idée du travail que s'impose aujourd'hui l'éditeur de pareils fragments. Quand on a fait revivre la vieille écriture au moyen des réactifs, et qu'on l'a déchiffrée, on n'est qu'à la moitié du chemin : et cette partie seule du travail n'offre une entière garantie d'exactitude qu'après qu'on l'a plusieurs fois renouvelée. M. A. Mai, auquel ses belles découvertes, ses laborieux déchiffrements, ses traductions souvent improvisées avec tant de bonheur sur des textes qui sortaient à peine de leur nuit séculaire, ont fait un nom immortel dans l'histoire des lettres classiques. M. A. Mai lui-même n'a pas toujours réussi du premier coup, et il a ainsi trompé, sans le vouloir, ceux qui l'ont cru trop vite sur parole. On connaît, par exemple, ces nouveaux extraits du douzième livre de Polybe, si pleins d'attaques contre l'historien Timée et de citations piquantes de ses ouvrages. Une fois livrés au public par M. Mai, ils ont trouvé d'habiles correcteurs, M. Geel, M. Lucht, l'éditeur de Polybo, dans la Bibliothèque grecque de Didot. Malgré tant d'efforts, on a pu voir récemment, en France, combien ils offraient encore de difficulté dans l'estimable traduction que M. Bouchot nous a donnée de Polybe. Mais voici qu'en 1846 un philologue allemand, M. Th. Heyse, s'est avisé d'une nouvelle collation du manuscrit original, et l'on ne saurait dire quelle riche moisson il y a recueillie de leçons qui corrigent et complètent ces nouveaux textes de Polybe. Par malheur, le livre de M. Heyse a passé le Rhin un peu trop tard, et

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M. Bouchot aura le regret de ne pouvoir corriger cette partie de son travail que dans une seconde édition.

Le traducteur de Dion Cassius n'a pas pu faire, pour tous les manuscrits de son auteur, ce que M. Heyse faisait naguère pour celui de Polybo'. Chaque fois du moins qu'il a eu les manuscrits à sa disposition, soit en France, soit à l'étranger, dans un voyage entrepris à cet effet, il les a collalionnés avec conscience, et il en a souvent tiré d'utiles corrections.

Par exemple, dans le fragment 290, publiés par H. de Valois, quelques mots grecs manquaient au texte, que cependant l'éditeur semblait avoir traduits dans sa version latine ; M. Gros les a restitués d'après le manuscrit même sur lequel travaillait H. de Valois. Dans le fragment 318, à propos de Pompée. H. de Valois lisait : 'AXV ftsxîp zou xs\ rt IzixXYjst; ai-rsû -psssTéOr, ^r;*; v;f,0r„ ce qui embarrassait fort Reimarus et Sturz. M. Gros a lu dans le manuscrit jùitopour aÙToO, ce qui, en plaçant une virgule après àXXà et une autre après r.pzsz-lOr,, conduit à un sens fort raisonnable : « Bien loin de là, sa gloire prit un grand accroissement, comme l'atteste le surnom (}fagnu$) qui lui fut décerné. » — Dans le second Appendice, p. 285, en relisant le palimpseste de Paris, M. Gros a retrouvé une ligne qui avait échappé à l'attention de M. Haase.

Quelquefois c'est le texte de Plutarque qui sert à rétablir celui de Dion, comme dans le fragment 301 ; plus souvent encore, comme dans le fragment 219, c'est le texte de Zonaras ou de quelque autre chroniqueur byzantin. Ces compilateurs, en effet, ayant l'habitude de suivre de très-près les auteurs qu'ils abrègent, on retrouve çà et là chez eux de quoi remédier aux mutilations que l'historien original a souffertes do la main des copistes. Enfin, si tous ces secours lui manquent, un éditeur peut et doit recourir aux conjectures.

1 Voir V Introduction au premier volume, p. X1.II1-XUV.

Nous citerons aussi quelques exemples de ces cas désespérés.

Fragm. 229 : « Le fils de Scipion. l'Africain, au moment où il s'éloignait des côtes de la Grèce, fut priser Antiochus, qui lui témoigna de grands égards, etc. » Au lieu du mot Antiochus, le texte de labréviateur portait : Sé/euciis, fils d'Antiochus, contrairement à l'autorité unanime de Polybe, de Diodore, d'Appien et de Tito-Live. M. Gros n'a pas hésité à rétablir une leçon appuyée par tant de témoignages et surtout par celui de Polybe, écrivain contemporain de l'événement en question. Dans le deuxième Appendice, p. 279, parmi les prodiges qui signalèrent le consulat de Luchis Véturius et de Cœcilus Métellus, il s'en trouve un dont la description est à moitié effacée dans le manuscrit unique où M. Haase a découvert et déchiffré ce fragment. M. Haase n'avait lu que : Ki\ c|at,vs; û....£7tov w^Ot;. D'après M. Gros, la trace des lettres u...st est imperceptible sur le manuscrit; une fois débarrassée de ces lettres, plus gênantes qu'utiles, il propose de lire : Kat cixfjvo; [zzç[ v. zpo<r/.r(v]»sv w^Oy), « on avait vu un essaim d'abeilles sur l'avant-scèno d'un théâtre ; » ce qu'il confirme fort à propos par le passage suivant de Cicéron 1 : « Si examen apum ludùt in scenam venisset, aruspices acciendos ex Elruria putaremm. » Nous pourrions multiplier ces preuves d'une critique attentive à signaler l'errour et souvent heureuse à la corriger.

Ce n'est pas à dire que le texte de Dion Cassius ne laisse encore beaucoup à désirer, même après la recension do M. Gros, que tous les fragments de ses trente-cinq premiers livres soient rangés dans un ordre irréprochable, que tous les faits dont il est pour nous le seul témoin soient nettement distingués de ceux qui nous sont attestés par d'autres auteurs, surtout par des auteurs plus anciens. Sans avoir pu approfondir, à ces divers points de vUe, les questions soulevées par des frag-

» Dê Aruspicum retponsis, c. m.

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ments qui embrassent une si longue période de l'histoire romaine, nous croyons cependant que M. Gros ne les épuise pas toutes, et qu'en revenant sur ses pas, on trouvera souvent occasion de limer et do polir encore.

Revenons, par exemple, à l'histoire deSylla, fragm. 320 : « Sylla vainquit les Samnitcs : couvert de gloire jusqu'à ce jour, la renommée de ses exploits et la sagesse de ses résolutions, son humanité, sa piété envers les dieux l'élevaient hien au-dessus de tous les Romains. Chacun reconnaissait que son mérite lui avait donné la fortune pour auxiliaire ; mais, après cette victoire, il s'opéra chez lui un tel changement, qu'on ne saurait dire s'il faut attribuer au môme homme les actions qui la précédèrent et celles qui la suivirent : tant il est vrai, à mon avis, qu'il ne put supporter son bonheur ! Il se permit ce qu'il avait reproché aux autres pendant qu'il était faible; il alla même plus loin et fit des actions plus barbares. Sans doute il avait toujours eu le désir de les commettre ; mais ce désir se révéla dès que Sylla fut puissant : v aussi plusieurs pensèrent-ils que le pouvoir suprême fut la principale cause fie sn méchanceté. » Si l'on compare le texte avec cette traduction, on regrettera d'abord que le traducteur se soit écarté ici de sa méthode habituelle, et qu'en morcelant les phrases il ait ôté, à la période de Dion, quelque chose de cette amplitude, un peu embarrassée, où l'on reconnaît l'imitateur de Thucydide. Mais c'est à la dernière phrase surtout qu'on rencontrera une grave difficulté : 'Vf zvr.iz xa\ ii \xi\'.T.j. zzzzi cistv f( A7.7.ZT.z2-;ix ;x£poç où/, £/iy trrcv lyzvt. Conjecturant qu'il y avait là une lacune, Reiske proposait d'ajouter après eXâ/iorov les mots si; àpsTYj; oeçav, ou bien de *&3at;Aovîav, de manière à obtenir le sens suivant : ce qui, plus que toute autre chose, donna lieu de penser que tadvei'sité a une grande part dans la vertu des hommes, ou dans le bonheur des hommes. M. Gros trouve la conjecture de Reiske « trop hardie et trop éloignée de la pensée de l'auteur. » Oui, sans

Kl DE SO.\ ÏKADl CTEl'K M. h'. GROS. 32!)

doute, s'il veut parler de la seconde conjecture st; rj$xi;j.5v{xv, qui forme d'ailleurs une sorte de tautologie. Mais il; àpzrr,; H:t/ n'est-il pas, au contraire, tout à fait conforme à l'ensemble de l'observation que consigne ici l'historien moraliste, et qu'on peut résumer en ces termes : « Pauvre, Sylla fut vertueux malgré lui ; puissant, on vit éclater son méchant caractère : cela prouve que l'adversité ne contribue pas peu à nous faire paraître vertueux, » ou si Ton lisait simplement et; iprrijv : « à nous rendre vertueux. » Pour échapper à la nécessité d'insérer un ou deux mots dans le texte, M. Gros traduit y.ay.5Tpry{a dans le sens, assez rare d'ailleurs chez les anciens, de méchanceté ; mais il se fait, je crois, illusion sur l'efficacité de ce remède. Au moins y a-t-il dans sa version française deux mots qui manquent dans le grec. Le texte du manuscrit ne donnerait rien de plus que ceci : « ce qui, plus que toute autre chose, donna lieu de penser tjue la méchanceté a

une grande part » Ce n'est donc pas une ellipse, mais une

véritable lacune qu'il s'agit de combler; et Reiske, ce me semble, n'y avait pas mal réussi dans sa première conjecture.

A propos des guerres de Mithridate, Dion parlait des curiosité* de la Cappadoce : « Comana passait pour avoir eu

jusqu'à ce jour, en sa possession, la statue de Diane do Tauride et la famille d'Agamemnon. Comment y vinrent-elles, comment y sont-elles restées? c'est ce qu'il m'a été impossible de découvrir clairement, au milieu de mille traditions diverses : je rapporterai donc ce que je sais avec certitude. Il y a en Cappadoce deux villes de ce nom, peu éloignées Tune de l'autre, et qui se vantent de posséder les mêmes antiquités. On y raconte les môme fables, on y montre les mômes objets, et chacune prétend avoir le glaive qui a appartenu à Iphigénie. » (Fragment du livre XXXVI, § 11.) On voit par là que la vénération pour les reliques remonte bien haut et qu'elle n'a jamais été bien clairvoyante. Mais parmi ces reliques qu'on admirait à Comana, que peut donc être la fa-

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mille cTAgamemnon, to iflvs; ts ,A*j,a}/.£nvévs'.5v ? rien, peutêtre, qu'une faute de copiste. La fin du morceau semble autoriser à lire au lieu de -,'évoc, mais, en paléographie, ce changement paraîtra difficile. J'hésiterais, pour la môme raison, à lire y.f ivo;, casque. Tévs;, au contraire, ou Téws;, mot mentionné par Hésychius comme signifiant « une couronne d'olivier liée par un fil de laine l, » donnerait un sens raisonnable, et se justifierait d'ailleurs par de bonnes raisons paléographiques. Le t et le y se confondent souvent et facilement dans les manuscrits, surtout dans les plus anciens ».

i Tmo;- art?xvb; tXâivc; tpi<* îïsirXi^pu'vcç. On trouve aussi dans le même lexique la glose : Tt>u.»ra- 0Ticp*vwu.a7a. Quant au genre du mol tivvc;, la glose unique d'Hésycbius nous laisse incertain, et c'est arbitrairement que le Lexique d'il. Etienne attribue à ce mot le genre masculin. Nous étions donc libre de préférer le genre neutre qui s'accommode avec notre conjecture dans le texte de Dion.

» Bail, Comment, palœogr., p. 710, 716, 755, 853. Au reste, la recension nouvelle de Dion Cassius, publiée récemment par M. 1mm. Bekker (Leipiig, 1848-1849), et que II. Gros, par conséquent, n'a pu consulter pour se» deux premiers volumes, ne fournit aucun secours sur ce passage, ni sur celui que j'ai précédemment examiné.

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