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CONSIDÉRATIONS SUR L'HISTOIRE DE L'ESCLAVAGE

En 1837, l'Académie des sciences morales et politiques avait mis au concours cette double question :

î° Par quelles causes l'esclavage ancien a-t-il été aboli?

2° A quelle époque cet esclavage ayant entièrement cessé dans l'Europe occidentale, n'est-il resté que la servitude de la glèbe?

Le prix fut décerné, en 1839, au Mémoire présenté par MM. Jean Yanoski et Henri Wallon, tous deux anciens élèves de l'Ecole normale. Le sujet, comprenant deux époques, se prêtait à la division, et ainsi, dans cette œuvre commune, la part de chacun des auteurs put ôtre primitivement distincte. Chacune de ces deux parties est devenue l'origine d'un nouveau travail, tout aussi indépendant, qui comprend non plus seulement le fait de la transformation, mais l'histoire entière de l'esclavage sous sa double forme. L'ouvrage de'M. Yanoski n'a vu le jour qu'après la mort prématurée de

• Publiées dans le Journal des Savants de 1848, comme examen du livre intitulé : Histoire de l'esclavage dans l'antiquité, par M. Wallon, Paris, imprimerie royale, 1847. 3 vol. in-8, avec une Introduction imprimée a part sous ce titre : De l'Esclavage dans les colonies. L'auteur prépare aujourd'hui une seconde édition de son livre, dont la première édition est épuisée.

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son regrettable auteur1; M. Wallon publiait en 1847, Y Misfoire de f esclavage dans V antiquité *.

L'esclavage lient tant de place dans la civilisation ancienne, qu'il est impossible d'étudier la Grèce ou Rome sans donner une attention particulière à ce chapitre de leur histoire. On comprend donc que, dès la renaissance des lettres, il ait paru plusieurs ouvrages sur les esclaves dans l'antiquité, et que, depuis ce temps, le nombre des traités sur le même sujet se soit considérablement accru. Mais l'impulsion donnée par la philosophie du dix-huitième siècle et par la révolution de 89 aux idées de liberté et d'affranchissement, jusque-là contenues ou contredites par tous les pouvoirs publics 3, la lutte ardente des intérêts coloniaux contre cette généreuse initiative de l'esprit français, l'affranchissement définitif des esclaves dans les colonies de la Grande- Bretagne, l'espèce de défi jeté par un tel acte à la timide lenteur de notre politique, toutes ces circonstances réunies ont donné à la question de l'esclavage dans l'antiquité une nouvelle et presque solennelle importance. « Cette matière, disait un peu froidement, en 1767, l'académicien Burigny, n'a pas encore élé traitée dans nos Mémoires, et comme elle intéresse l'humanité, elle ne peut déplaire à la Compagnie fc. » Vers le même temps, l'auteur fc d'un savant ouvrage sur le Droit public ou gouvernement des colonies fran-

1 De C Abolition de l'esclavage ancien au moyen Age et de sa transformation en servitude de la glèbe, Paris, 1860, in-8.

* Au môme concours, M. Ed. Uiot obtenait une médaille d'or pour son mémoire publié en 1840, sous ce titre : De l'Abolition de l'esclavage ancien en Occident. Examen des causes principales qui ont concouru à l'extinction de ^esclavage ancien dans l'Europe occidental*, et de l'époque à laquelle ce grand fait historique a été définitivement accompli.

■ Wallon, 1. 1. p. 174-176. Cf. Bossuet, V» Avertissement aux Protestants (t. IV, p. 404. éd. Didot, 1841),.

4 ilém. de l'Acad. des inscr , t. XXXV, p. 328.

5 Petit, t. I. p 304; 1771.

çaises résumait ainsi son chapitre sur le droit d'affranchir : « L'indication de ces motifs n'est que pour l'exemple des cas susceptibles d'affranchissement, de justice ou de grâce ; on peut les étendre ou les resserrer, sans perdre de vue que si la politique ou l'humanité oblige de consoler l'esclave et de le porter au bien, par l'espérance de la liberté, la nécessité de la culture, sans laquelle le commerce des noirs devrait être défendu, exige d'un autre côté que le législateur mette des bornes à la bienfaisance des maîtres, /.'esprit de la loi doit être de paraître augmenter les espérances des esclaves en les légitimant, et de faire servir cette légitimation à les resserrer, mais aussi sans les décourager. » Nous sommes bien loin aujourd'hui du temps où l'humanité des érudits se montrait si calme, celle des hommes de loi si subtilement égoïste.

En posant la double question de l'esclavage et du servage, l'Académie des sciences morales demandait aux concurrents autre chose qu'une exacto recherche des faits anciens et du droit écrit ; elle voulait un travail où la suite des faits fût subordonnée à une ponsée philosophique, et dont la conclusion fit nettement ressortir, eu regard des fautes et des douleurs de la société ancienne, les devoirs de la société nouvelle, avec le noble prix qu'elle attend de son dévouement pour la cause de la liberté humaine. L'Avertissement placé en tête du livre de M. Wallon montre qu'on élargissant le programme de l'Académie, il ne s'est pas écarté de ses intentions, et que, dans la solution d'un aussi grand problème, il a bien compris les besoins de notre temps.

« Nous avons combiné dans notre plan l'ordre logique et l'ordre historique. La nature du sujet demande l'ordre rationnel des matières; mais il faut le subordonner aux grandes révolutions de l'histoire, si l'on veut suivre le développement de cette institution dans le monde, et y fairo la part distincte des influences de races, de pays et de temps. C'est pourquoi nos trois volumes font trois parties. Les deux premières pré-

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sentent, dans un ordre analogue, les origines, les conditions et les effets de l'esclavage : 1° en Orient d'abord et surtout en Grèce ; 2° à Rome et dans les pays de l'Occident. Dans la troisième partie, nous décrirons les influences qui, dès les premiers siècles du christianisme et de 1 Empire, en attaquent le droit et l'usage, et commencent à le transformer ou à le réduire.

« L'esclavage chez les anciens I II peut sembler étrange qu'on aille le chercher si ioin, quand il est encore parmi nous. En prenant cette route, nous no détournons point les esprits do la question coloniale ; nous voudrions les y ramener, au contraire, et les fixer à une solution. L'esclavage est un fait identique dans tous les pays et dans tous les temps, nul ne le conteste, et les partisans du statu quo font appel à l'antiquité au profit de leur cause ; il n'est point inutile de voir si, par l'ensemble de ses témoignages, elle répond à leurs prétentions. Aussi, tout en nous renfermant dans le passé, nous ne perdons pas de vue la question moderne, et pour que le souvenir en suive le lecteur sans qu'il soit besoin de le rappeler par un mélange de détails étrangers à notre matière, nous en avons parlé dans un traité séparé, qui servira d'introduction à notre livre, et nous y renvoyons tout d'abord. Cet aperçu de l'état de l'esclavage dans les colonies en fera suivre peut-être, avec plus d'intérêt, l'histoire parmi les peuples anciens, et cette dernière étude offrira d'elle-même des conclusions directement applicables au temps présent. »

Le plan de ce livre est donc aussi simple que l'idée en est philosophique. Toutefois les développements de chaque partie du sujet pourraient offrir une plus juste proportion avec l'ensemble. Par exemple, le chapitre sur les lois agraires, qui d'ailleurs n'était pas un hors-d'œuvre, puisque la condition des terres et du travail libre tient de fort près à celle de l'esclavage, du moins n'exigeait pas un aussi long détail, depuis

dans l'antiquité. 335

que cette matière a été épuisée, en France, par tant de travaux récents, surtout par ceux de M. Anlonin Macé 1 et de M. Edouard Laboulaye. Plusieurs digressions accessoires sur le mariage, sur la licence des spectacles, sur la mendicité, pouvaient être utilement abrégées. Enfin, dans tout le cours de son livre, par scrupule d'exactitude, M. Wallon transcrit en note le plus grand nombre des textes anciens sur lesquels il s'appuie; ce qui permet sans doute de suivre pas à pas sa méthode, de contrôler le sens donné à chaque témoignage, et çà et là do corriger quelques inadvertances *; mais la plupart de ces textes étant fort clairs, on sent rarement le besoin d'une vérification minutieuse. D'autre part, on eût peut-être aimé trouver, à la fin de chaque volume, quelques-uns des documents principaux qui concernent l'histoire de l'esclavage, tels que, par exemple, les passages classiques de Xénophon et d'Athénée sur les esclaves d'Athènes, passages que M. Wallon a seulement analysés dans sa discussion; le papyrus publié par M. Letronne, qui contient une formule de récompense promise pour la découverte et la restitution de deux esclaves échappés d'Alexandrie*; la fameuse lettre de Senèque sur les esclaves, etc.

Mais la science de M. Wallon offra partout tant de qualités

1 Des lois agraires chez les liomains, Paris, 1846, in-8. Comparez les deux articles de M. Laboulaye sur cel ouvrage, dans la Revue de législation, août et septembre 1840. M. Wallou ne parait pas avoir connu ces deux morceaux d'une excellente critique.

* Par exemple, t. II, p. 326, le texte dit dix mille; la citation grecque transcrite en note nous montre tout de suite qu'il faut lire m; mille. 11 s'agit des gladiateurs mis en croix par Crassus, après sa victoire sur Spartacus. T. II, p. oG, le sens donné, d'après Gronovius, à l'expression coïmptionalis servus ou senex n'est pas le plus vraisemblable, comme on le verra par les textes cités plus haut dans ce volume, p 119, nute 3. lbid., p 127; il n'est pas prouvé, je crois, que enuntiator signifie soufreur fûwS'.).«i;^ C'est le mot muuUor qui était consacré pour désigner celle fonction. Voir Forcellini, s. v. et l'inscription cil.-e par M. Wallon lui-mêm», t. 111. p. 2Ô8.

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solides, el l'intérêt des grands problèmes qu'il étudie domine tellement les petites questions de méthode littéraire, que nous avons hâte d'arriver au fond môme de l'ouvrage.

Avant M. Wallon, personne n'avait embrassé, comme il l'a fait, l'étude de l'esclavage antique dans son ensemble et dans ses détails, depuis les contrées les plus reculées de l'Orient jusqu'aux limites de l'Occident romain, depuis Manou, Moïse et Ho mère jusqu'au triomphe du christianisme Le premier sentiment qu'inspirent tant de lugubres scènes, réunies dans le môme tableau, est un sentiment do profonde tristesse et de vive indignation contre des mœurs, contre des lois, contre des théories philosophiques qui perpétuaient et consacraient l'oppression d'une moitié du genre humain. Tant de générations livrées à la douleur et à la honte, préparées par l'éducation ou réduites par la violence à l'impuissance de vivre selon la dignité de notre nature, et contribuant, par un fatal retour, à l'avilissement de leurs oppresseurs, c'est là un spectacle qui soulève l'âme et qui semble rendre difficile à un historien le premier de ses devoirs, l'impartialité. On est tout prêt à condamner absolument la société ancienne, sans tenir compte des circonstances qui peuvent l'absoudre ou du moins l'excuser. M. Wallon, pourtant, s'est tenu fort en garde daus sa longue et pénible tâche, contre les préventions trop communes aujourd'hui et qui ont produit tant de déclamations puériles. Sa passion pour la liberté et sa haine pour l'esclavage ne lui (ont pas oublier les règles sévères de la critique.

1 Voir la bibliographie du sujet dans Creuzcr, Abriss der râmischen Antiquitàten, 2* éd., 1829, § 32. On peul y ajouter : 1» l'ouvrage de Blair : .lu inquiry into the state of slavery amongst the Romans, Edinburgh, 1853 ; 2* le Discours sur la constitution de l'esclavage en Occident pendant les derniers siècles de l'ère païenne, par M. de Saint-Paul. Montpellier, 1837, esquisse intéressante, que M. Naudet a louée (dans le Journal des Savants de 1838) eu y relevant toutefois bon nombre d'inexactitudes el de fausses théories.

DANS L ANTIOIITK. A.C,

Ainsi, quand il traite de l'esclavage à Sparte et de l'usage de la vryptie, malheureusement prouvé par trop de témoignages, loin de vouloir exagérer l'horreur d'une si étrange institution, il essaye de la rattacher, en l'atténuant, au plan général et à l'esprit des lois do Lycurgue; il la distingue soigneusement des exécutions sanguinaires auxquelles, plus d'une fois, Sparte ot d'autres États grecs recoururent, par exception, pour conjurer des révoltes de leurs esclaves. Lorsqu'il expose, parmi les sources de l'esclavage chez les Romains, la condition du débiteur addictus et la permission qu'une loi des Douze-Tables donnait à ses créanciers de se partager son corps (in parla secanto) : « Il ne faut pas, dit-il, chercher deux sens à cette loi, mais ajoutons qu'il n'en faut pas non plus chercher l'exécution dans l'histoire. Le droit romain savait le secret de partager les choses indivisibles (et une personne humaine a bien ce caractère) ; on les vendait et on en partageait le prix. La loi indiquait elle-même ce moyen, et si elle place en première ligne l'autre alternative, c'était par forme de menace. A ce même titre, elle pouvait réglementer le cas du partage réel do la personne. Cette clause î rassurante pour les copartageants, ne fut jamais sérieusement effrayante pour le débiteur à partager » En effet, il n'y a pas, dans toute l'hisoire, un seul exemple de l'application de ce partage, et là-dessus M. Wallon n'a pas seulement pour lui la vraisemblance, appuyée du silence de l'histoire. Un témoignage de Dion Cassius, qu'il n'a pas cité, donne à sa conjecture une entière certitude. Dans un des fragments découverts récemment par A. Mai, l'historien grec dit en propres termes : « La loi donnait des droits exorbitants à ceux qui ne se libéraient pas à l'échéance, et, si un débiteur était obligé envers plusieurs créanciers, ils pouvaient mettre son corps en pièces et se le partager. Ce droit était consacré t€X*

i Wallon, l. H, p. 25.

338 xiv. si r l'histoire de l'esclava<;e

(utilement par la loi, mais ne fut jamais inix en usage ."Rat

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Ouant à la statistique des personnes ou des biens, l'historien de l'esclavage no se tient pas moins en garde contre les hyperboles et les préventions passionnées. Pour déterminer le chiffre de la population servile en Attique, il n'est pas de précautions et de contrôles dont il no s'entoure. Mesure du sol de l'Attiquo d'après les caries les plus récentes, calcul de sa production moyenne et des exportations attestées par les auteurs anciens, calcul de la dépense pour l'entretien des ouvriers esclaves dans quelques familles dont les comptes nous sont parvenus, rien n'échappe à sa diligence, rien, excepté peut-être une ligne de Xénophou, qui n'est pas sans intérêt dans ce débat difficile, et qu'à ce titre je me permettrai de rappeler ici.

On sait que la principale base de toutes les évaluations proposées pour la population de l'Attiquo, est un passage où Athénée* nous donne, sur l'autorité de Ctésiclès, historien inconnu d'ailleurs, les résultats d'un recensement accompli par les ordres de Démétrius de Thalère. Depuis longtemps M. Letronne3 a fait voir que ces chiffres sont fort exagérés eu ce qui concerne le nombre des esclaves. M. Wallon, d'accord sur la thèse générale avec le savant académicien, essaye de réfuter plus sûrement le chiffre d'Athénée (400,000 âmes) et surtout d'y substituer un chiffre plus exact, on s'appuyant sur

1 T. I, p. 71 de l'édition publiée, arec traductiou française, par M. E. Gros. Ce passage important a été signalé (tour la première fois, en France, par M. Gros, puis par M. Ch. Gtraud, dans sou savant travail sur la Condition des débiteurs chez tes llomains, t. V des Mémoires de l'Acad. des sciences morales cl politiques.

* Livre VI, p. 272 C

3 Mémoire sur la population de l' Attique, l. VI du Recueil «le l'Académie des inscriptions et belles-lettres, nouvellfsérie.

DANS L'ANTIQl ITÉ. 339

un texte de Thucydide ' demeuré inaperçu de tous les philologues qui ont jusqu'ici traité cette question. En parlant des troubles intérieurs dont Cliios était menacée de la part de ses esclaves, Thucydide observe que cette île était de tous les États grecs le plus riche en esc\avcsnprhLacè(b:tMine toutefois. Cela posé, la population servile de Sparte pouvant être d'environ 340,000 âmes, et celle de Chios d'environ 210,000 âmes, selon les évaluations les plus vraisemblables c'est au-dessous de ce chiffre qu'il faudrait placer celui des esclaves do l'Attique, évalué seulement à 100,000 âmes par M. Lelronne, et à 200,000 environ par M. Wallon. Ce dernier justifie ensuite l'approximation à laquelle il s'arrête par une discussion minutieuse des éléments de son calcul. Or, voici le texte do Xénophon dont il lui resterait à rendre compte.

Dans les //i/Zem^r/t'*1, après la prise d'Athènes par Lysandre, Critias, un des trente tyrans, voulant justifier devant le sénat les rigueurs prétendues salutaires que sa faction exerce contre les bons citoyens, commence par ces paroles : « Si quelqu'un de vous, sénateurs, pense que nous condamnons plus de personnes qu'il ne convient, il doit songer que c'est là ce qui arrive dans toute révolution. Il est naturel, d'ailleurs, que notre pays passant à un gouvernement oligarchique, le nouvel état de choses ait beaucoup d'ennemis, d'abord put ce que cette ville est la plus populeuse des cités grecques, ensuite parce que nulle n'a joui plus longtemps de la liberté, etc. » Comment concilier cette assertion avec les calculs qui placent la population servile d'Athènes après celle de Chios et si fort audessous de celle de Sparte? Est-ce le chiffre des métèques et des citoyens libres qui, joint à celui des esclaves, pourra replacer la population do l'Attiquo au rang que lui assigne

» Livre VIII, c. i.

* II, c. m, § 24:.... Siâ -t tô -&XuavQj>ttir<>T*TTfiv twv ÈXXy,vt£a>v tt,v somv

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