XIV. SI R L'HISTOIRE DE L'ESCLAVAGE
Xénophon? D'après les calculs de M. Wallon, ce total (environ 300,000 âmes) dépasse, il est vrai, celui des habitants de Chios, mais il n'atteint pas môme le chiffre total des hilotes et autres esclaves de Lacédémone. Peut-être faut-il tout simplement voir, dans le trait que nous empruntons au discours de Critias, une forme d'emphase oratoire comme les passions politiques en peuvent inspirer, ou comme les souvenirs de l'école en dictent souvent aux historiens de l'antiquité.
La condition morale des esclaves dans Athènes semble dépeinte sous des couleurs un peu trop sombres par M. Wallon, quand il les représente comme étrangers à toute culture de la philosophie, des lettres et des beaux-arts1. Un précieux fragment de Théophilus le poète comique, conservé par le scholiaste de Denys le Thrace, et qui a échappé à notre auteur dans son curieux dépouillement des textes de la comédie attique, exprime en termes touchants la reconnaissance d'un esclave pour son maître chéri, son nourricier, son sauveur, auquel il doit de connaître les lois grecques, l'usage des lettres, et d'avoir été initié au culte des dieux*. Le commentateur grec lui-même ne voit pas là un fait isolé, il ne cite le vieux poète que comme témoignant de ce que faisaient alors les /wnnêtes
1 T. I, p. 289 : « Les esclaves grandissaient pour ainsi dire au hasard el à l'abandon, loin des gymnases et de tout enseignement propre à éveiller en eux la vie morale, jusqu'au jour où ils pouvaient prendre leur part de travail ; » el il revient sur culte idée dans un résumé général de l'époque antérieure au ebrislianisme. Cf. 1. 1, p. 482, deux inscriptions d'Argos (Corpus tnscr. grœc, n°* 1122, 1125), où l'on voit des esclaves admis aux exercices du gymnase en même lemps que les botames libres. La seconde de ces deux inscriptions est de l'époque romaine.
* Apud Bekkerum, Anecdota grœca, p. 724. Texle découvert et publié pour la première fois par Bast, dans sa Lettre à H. Boissounade, p. HO; Cf. Meiueke, Historia crifica corn, gr., p. 454, el Comœd. med. fragm.\ p. G26. On devait Irouver aussi d'utiles renseignements sur l'éducation des esclaves dans la pièce de Fhérécrale (ancienne comédie), intitulé- av/a',o\- Wv/.»>/.;, dont il ne reste aujourd'hui que quelques vers.
DANS L'àNTIQIÏTÉ. 34 1
gens d'Athènes (et yapierxq). En général, il n'est que trop vrai que la race esclave chez tous les Grecs et chez les Athéniens en particulier, était traitée comme fort inférieure à la race libre. Cela ressort surtout du chapitre que notre auteur a consacré aux opinions sur {esclavage; encore n'y a-t-il pas épuisé toutes les preuves de cette injustice d'autant plus affligeante, qu'elle est plus réfléchie ; encore n'a-t-il pas ajouté aux tristes arguments d'Aristote contre l'égalité humaine ces deux lignes si sèchement expressives do sa Poétique 1 : a La bonté peut se trouver dans la femme, dans l'esclave ; pourtant en général la femme est inférieure, et Vautre absolument mauvais. » Mais pour être vraiment juste à cet égard, ce n'est pas la comédie seulement, et les philosophes qu'il faut consulter; il faut aussi recourir aux œuvres d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, qui, sous les traits de la vie héroïque, laissent voir bien souvent les mœurs athéniennes de leur propre temps. De même qu'on jugerait mal la condition des femmes d'Athènes en neiisant qu'Aristophane, car la tragédie aussi nous révèle une part des secrets de la famille et du rôle qu'y jouait l'épouse vertueuse ; de même les valets menteurs et fripons de la comédie nous feraient trop mal penser des esclaves grecs, si l'on n'opposait à leur dépravation les touchants exemples de dévouement et de fidélité que la muse tragique s'est quelquefois plu à décrire dans des personnages de condition servile. Sans méconnaître cette source de ren-
1 C. xv. ruvii £<ro XP1"0^ *** ^^s»* >M»*oi^î î™>; tcûtwv to piv x«pov, ri Si ÔXf*; <pawXfi'v i<m. Huit siècles plus lard, le rhéteur Ménandre, donnant des préceptes sur la manière de consoler dans une oraison funèbre, dit qu'il faut parler différemment aux hommes, aux enfants et aux femmes (il ne daigne pas même roeulionner'Ies esclaves), et qu'en s'adressant à ces dernières il faut avoir soin de relever un peu leur personnage par des éloges, via. pi Trpo; çaûXov xxl iùtiXi; îtaXs'fEoôai îcxf; Trpoa- «™r. (ntpi faftuKTuûiv, c. ii, t. IX, p. 294 desft/wtorw graci de Wali.)
J4i xiv. si a l'histoire du i/esclavage.
seignements , M. Wallon n'y recourt que pour dépeindre l'esclavage aux temps héroïques, et, môme dans ce chapitre, il ne consacre guère qu'une page aux relations morales des esclaves avec leurs maîtres .
Appliquant à l'histoire de l'esclavage chez, les Romains la méthode qu'il a suivie pour l'esclavage grec, M. Wallon examine successivement les conditions du travail libre et du travail servile dans les premiers siècles de Romo ; les sources de l'esclavage; le nombro et l'emploi des esclaves, leur prix, leur condition devant la loi et dans la famille-, l'influence de la servitude sur la moralité des classes serviles et sur celle des classes libres; les réactions de l'esclavage contre la société libre ; enfin, la législation do l'alTr.anchissement. C'est ce qui remplit son second volume, où je ferais volontiers deux parts encore plus distinctes que pour le premier volume : l'une, celle de la statistique, fruit d'une recherche patiente et ingénieuse, mais malheureusement peu susceptible de résultats certains; l'autre, celle de l'histoire proprement dite, aussi solide qu'elle est intéressante.
La statistique de l'esclavage dans l'empire romain est et restera toujours le plus difticile problème que l'érudition puisse se proposer, par la raison très-simple que, si, pour les hommes libres, on possède un certain nombre de recensements authentiques, on n'en possède aucun pour les esclaves, quoique les esclaves paraissent avoir été compris régulièrement dans les opérations du cens1. 11 resto donc à atteindre le chiffre de la population servile par des calculs indirects, par des inductions fondées sur la richesse territoriale de l'Italie, sur la superficie des terres labourées, sur le chiffre des distributions de blé faites au nom des empereurs, etc. Mais quoique sagacité industrieuse qu'aient montrée dans ce travail les érudits modernes, particulièrement M. Dureau de
1 Dureau de la Malte, Économie politique des Homaitis, L I, p. 431,452.
la Malle, dans son Economie politique dos Romains, et M. Wallon, dans le livre qui nous occupe, jamais les conclusions n'en sauraient Être bien convaincantes. J'en dirai autant du prix des esclaves, sujet sur lequel on trouve vingt témoignages isolés, sans un seul document explicite et général. Combien de discussions seraient inutiles, si le fameux éditde Dioclétien, dont les fragments se rassemblent et se recomposent en ce moment, surtout par les soins de M. Le Bas, nous offrait un chapitre sur le maximum du prix des esclaves ; si des documents semblables pouvaient nous donner le prix de cette marchandise humaine sur les divers marchés de l'ancien monde! Dans l'absence de ces matériaux, la critique est réduite à recueillir des exemples particuliers, à tirer do leur comparaison des moyennes plus ou moins hasardées. Certes, c'est une intéressante découverte que celles des nombreuses formules d'affranchissement religieux qui se lisent près du templo de Delphes et dans quelques autres villes de la Grèce et que les explorations récentes de MM. Foucart et Wescher portent à près de trois cents ; les prix d'affranchissement y sont notés d'ordinaire, ce qui fournit un bon nombre do chiffres authentiques. Mais on voit, par les calculs de M. Curtius, par ceux de M. Wallon, combien les résultats qu'on en peut tirer manquent de précision et de portée. Nous ne prétendons pas juger par là en dernier ressort de toute cette arithmétique, qui souvent a coûté tant de peines; mais nous nous sentons beaucoup plus à Taise dans les questions qui touchent à l'état civil et moral do l'esclavage sous la république et sous l'empire romain. Pour en tracer le tableau, M. Wallon a scrupuleusement dépouillé tous les textes anciens, y compris les recueils d'inscriptions grecques et latines, dont la riehesse augmente à mesure qu'on s'approche do l'ère chrétienne. Il rapproche de ces nombreux témoignages les principales décisions de la critique moderne, et, en ce genre, je sais à peine un travail important qui paraisse lui