XIV. SI H L HIS J OIIIL DE L'ESCLAVAGE
avoir échappé, celui d'Olaiis Kellermann, sur la milice romaine des Vù/ilcs*.
J'ignore si les jurisconsultes trouveront à contester avec notre auteur sur quelques points de la législation relative aux esclaves, qu'il expose en détail. Pour ma part, je no puis que ignalor deux ou trois omissions que j'ai remarquées dans ce second volumo.
Au sujet des jeux de gladiateurs*, M. Wallon fait, avec raison, observer que l'usage ne s'en introduisit dans les provinces qu'à la suite de la conquête romaine, et qu'il ne s'introduisit pas partout sans résistance. Entre autres témoignages, il se réfère là-dessus à une célèbre parole du philosophe Démonax. Il n'était pas sans intérêt de faire remarquer que les inscriptions grecques mentionnant des jeux de gladiateurs sont très-peu nombreuses, comparativement à celles où sont énumérés des exercices do gymnastique, et que la plupart des inscriptions qui constatent, dans une ville grecque, la célébration de ces fêtes inhumaines, nous représentent des Romains comme présidant à ces fêtes et en faisant les frais; d'où l'on peut conclure que la race hellénique conserva, même sous l'empire des lois et des moeurs romaines, le goût des divertissements moins barbares consacrés par ses anciens législateurs. On peut lui faire honneur de cette fidélité à ses vieilles coutumes \
J'aimerais aussi à trouver dans l'histoire de l'esclavage chez les Romains quelques traits qui relèvent chez, ce peuple la condition morale de la classe servile. Par exemple, c'est un fait moral intéressant à signaler que cette sage éducation donnée au jeuno Horace par son père, le crieur public, a/franchi de la ville de Vénuse. S'il est vrai, comme semble
1 Vigilum romanorum latercula duo, Rome, 1854, in-fol. Voir M. Wallon, (. II, p. 451.
* T. II, p. 132.
* Voir plus haut dans ce volume, p. 29-51).
témoigner le poète, que maint centurion dépensât moins pour élever ses enfants d'une manière libérale, voilà un bon exemple donné au citoyen par l'esclave de la veille :
pater. . . qui macro pauper agello
Notuit in Flavi ludum me millere, magni Quo pueri magnis e centurionibus orti Ibant octonis referentea idibus »ra *,
A ce propos, je noterai encore une observation curieuse faite seulement depuis quelques années, concernant l'origine du nom d'Horace. On s'était longtemps demandé quel personnage du nom d'Horalius avait pu être le patron du père de ce poète, la famille Horatia étant depuis longtemps éteinte au temps d'Auguste. M. Grotefend a résolu la question d'une manière très-simple et très-satisfaisante en prouvant, par diverses inscriptions : 1° que les esclaves publics d'une ville, lorsqu'ils étaient affranchis, prenaient ordinairement le nom de la tribu dont cette ville faisait partie ; 2° que la ville de Vénuse, appartenant à la tribu Horatia, avait dû, en affranchissant le père d'Horace, lui donner ce nom destiné à tant de gloire. M. Noël des Vergers a, depuis, complété la démonstration. C'est une particularité qui, comme on le voit, méritait de trouver place dans le chapitre que M. Wallon consacre aux conditions, aux formalités et aux effets de l'affranchissement chez les Romains •.
Le troisième volume de cette histoire, qui répond plus spécialement au programme de l'Académie, expose la transition de l'antiquité au moyen âge, transition par les théories, par les lois et par les faits. C'est celui qui offre, selon nous, le plus de vues et de recherches originales, le plus de
» Horace. Satires, I, 6, v. 71 etsuiv. Cf. 1,4, 105 et suiv.
« Zeitschrift fur die Aller thumswissenschaft, 1834, n° 22, article de M. C. h. Grotefend ; Revue archéologique, t. I, p. 114 ; Noël des Vergers, Vie d'Horace, p. VI, en tfte de l'édition bijou publiée, en 1855, par M. Diibner pour la librairie Firmin Didot.
340 XIV. SLR L HISTOIRK DE L'ESCLAVAGE
pages écrites dans le style de la haute histoire. L'auteur commence par comparer, les* prineijK's posés par le christianisme, développas par la philosophie rmimme, sur le droit et la condition de l'esr lavage, et il rend justice aux nobles préceptes du stoïcisme sur ce sujet, mais sans affirmer assez, nettement que ces préceptes sont étrangers à toute influence chrétienne, et qu'ils découlent, comme conséquence naturelle, de la psychologie et de la morale platoniciennes. Si, en effet, l'homme réunit en lui deux substances, l'âme et le corps, si, de ces deux substances, Tune est la seule digne de dominer, de façon que la vraie liberté consiste dans l'assujettissement du corps aux volontés de l'âme (ce qui est en définitive la pure doctrine du Phédon), des lors c'est le vice qui seul fait l'esclave, comme déjà le disaient tout haut aux Athéniens leurs poêles dramatiques ce n'est pas la condition sociale ; des lors, pour expliquer les admirables leçons de Sénèque à Lucilius, il n'y a plus besoin de recourir à de prétendus rapports entre l'apôtre saint Paul et le philosophe romain, et la tradition qui les atteste peut être abandonnée, non pas seulement comme douteuse, de quoi M. Wallon convient sans peine s, mais comme inutile.
A Dieu ne plaise que je veuille méconnaître la bienfaisante influence du christianisme dans l'abolition progressive de l'esclavage ; ceux qui auraient pu jamais on douter la verraient appuyée, dans cette histoire, sur des preuves sans ré-
» Voir, snr ces prétendues inégalités de race entre les hommes, les beaux témoignages de Sophocle, d'Euripide, de Ménaodre et de Philémon dans Y Anthologie de Stobée, c. lixii et lxxvi.
* T. III, p. 31 : « C'est pour ces belles pensées que Sénèque a été jugé digne d'avoir connu l'apôtre dont le martyre précéda de peu d'années sa mort ; et cette lettre, qui se rapporte à la dernière période de sa vie, est irréprochable d'un bout à l'autre pour la doctrine. » Voir maintenant, sur ce sujet, l'important ouvrage de M. C. Aubcrtin sur les Rapports supposés entre Sënè'juc et saint Paul (Paris, 1857, in-H), surtout p. 336-564, où l'auteur traite de la charité chez les paieas et chez les chrétiens.
dans l'antiquité. 347
plique. Un récent et beau livre de M. Augustin Cochin1 a fortement complété cette démonstration. Mais le bienfait de la religion nouvelle consiste moins à proclamer le principe abstrait delà fraternité humaine, principe déjà contenu dans les doctrines spiritualistes des écoles grecques, déjà publiquement proclamé par les poètes bien avant 1ère chrétienne, qu'à lui donner par la foi une énergique puissance de propagande et d'application. Le stoïcien dogmatise, puis s'enferme dans l égoïsmc de sa conscience ; le chrétien croit, prêche et agit. Devant les arrêts d'une tyrannie sanguinaire, le stoïcien n'aboutit qu'à la résignation et au suicide; le chrétien, en marchant a la mort, sait faire do son sacrifice un argument en l'honneur de la vérité qu'il professe : le martyre, c'est un témoignage. Voilà pourquoi, aux chrétiens surtout il élait réservé de réaliser dans le monde la réforme d'amour et d'égalité pressentie par la philosophie païenne. L'œuvre était immense, apparemment, puisqu'elle s'achève à grand'peine, sous nos yeux, dans une moitié du monde. C'est qu'en effet, il fallait renouveler la constitution séculaire de la propriété, du travail, de la famille elle-môme; c'est qu'il fallait renouveler les vieux codes, et, avant tout, convaincre les cœurs do la nécessité d'une réparation envers tant de frères opprimés par leurs frères. La lutte a donc duré dix-huit siècles, avec dos alternatives où le droit évangélique a été plus d'une fois méconnu, trahi par ceux mêmes qui devaient en être les défenseurs, où l'on a vu d'étranges compromis entre les deux principes du monde ancien et du monde nouveau. Le travail manuel, d'abord imposé par les hommes libres aux esclaves », sans relever les esclaves de leur humiliante contlition, plus tard, passa de nouveau des
' L'abolition de l'esclavage (Paris, 1861, 2 vol. in-8), l. II, 3« partie : Le christianisme et l'esclavage. Cet ouvrage a été l'objet d'un examen approfondi de M. Wallon lui-môme dans le Correspondant de 18C1.
« Voir M. Naudet, Journal des Savants, 1838, p. 70.
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esclaves aux hommes libres, comme pour tout égaliser sous un niveau commun de servitude, et il y eut un siècle où l'empire romain ne sembla peuplé que de travailleurs esclaves à divers titres : c'étaient les anciennes classes serviles, de plus en plus opprimées et misérables ; c'étaient les colons, autrefois propriétaires, aujourd'hui déchus de leur diguité pour devenir partie intégrante de leur propriété, serfs de la glèbe en un mot ; c'étaient les membres des corporations, rigoureusement attachés de père en fils à l'exercice de la même profession ; c'étaient les curiales, tristes dignitaires desmunicipes, pour qui cet honneur n'était souvent qu'une charge intolérable, à l'égal de la servitude chez les barbares; c'était, enfin, tout un monde de fonctionnaires et d'employés, dans les camps et dans le palais des Césars, vivant de la substance de ces millions d'esclaves inférieurs. Voilà les éléments de la société impériale au milieu desquels la vie chrétienne se fait jour peu à peu par un lent et laborieux effort. M. Wallon a raconté, avec une savante exactitude, ce drame complexe et terrible, il en a résumé les phases principales avec une gravité de langage vraiment éloquente '.Juge un peu trop sévère de quelques grands hommes, qui n'étaient pas chrétiens, ou appréciateur trop indulgent de certains actes où je ne puis voir qu'une infraetion aux vrais préceptes de l'Évangile5, partout, du moins, il donne à son lecteur, par des citations précises, le moyen de s'instruire et de prononcer. Ainsi, au t. III, p. 319, la belle parole qu'il attribue au martyr Épipodius,sur lafoi des Acta sincera et selecta de Ruinart, p. 64 : Ani-
' Voir surtout t. III, p. 125, 185, 464-469. H. Biol, dans le mémoire cité, a aussi, sur ces diverses phases de l'influence chrétienne, des pages d'une excellente critique. Le même auteur a judicieusement réuni dans un chapitre a part le peu que l'on sait sur l'esclavage chez les Gaulois et les Germains, sujet que M. Wallon ne touche qu'en passant et à propos de la révolte des Itagaudes.
> Voir, par exemple, t. III, p. 43G.
DAXS f/ANTlQUTK. 34!)
mœ imperio, eorporis servi tio mayis utimur, n'est autre qu'une phrase de Salluste, Catilina, c. i. Au tome I, p. 422, on voit qu'il a trop pris au mot les anecdotes recueillies par la médisance d'Athénée. Au contraire, t. III, p. 398, au sujet de rétablissement des hôpitaux par les chrétiens, il a omis un témoignage précieux pour sa cause, la lettre célèbre (c'est la XLVir) où l'empereur Julien recommande au pontife des Gaules de faire ouvrir des hôpitaux, pour ne pas laisser aux chrétiens seuls l'honneur do ces œuvres d'humanité
Certains chapitres surtout nous offrent un vif intérêt, en présence des graves problèmes qui préoccupent la société française ; je veux dire ceux qui montrent la transformation des classes laborieuses sous le régime impérial, les origines du coloriai, les vrais caractères et l'efficacité de la prédication chrétienne au quatrième siècle. Il y a là, pour nous, bien des enseignements à recueillir sur la vertu du travail et du principe de la propriété, sur la lenteur nécessaire de tout progrès social qui veut être durable. Malgré la distance des temps, toutes les révolutions offrent des traits communs ; Texpérieuce a des leçons qui ne vieillissent pas.
A la fin de son rapport sur le concours académique de 1839, M. Michelet s'exprimait en ces termes : « En proclamant ainsi le mérite de ces ouvrages vraiment importants, peut-être l'Académie leur adressera-t elle une observation commune : c'est que les questions théoriques n'y sont pas toujours élevées à cette hauteur où la philosophie, dominant l'histoire, en concentre les lumières, et, les réfléchissant à son tour sur l'histoire qui les lui a fournies, prête à la variété infinie des faits une simplicité féconde *. » Cette critique,
1 On peut aujourd'hui lire avec fruit, sur ce sujet, l'ouvrage Je M. Martin - Doisy : C Assistance comparée dans l'ère payenne et dans Vère chrétienne (Paria, 1853, in-12), quoique cet ouvrage laisse beaucoup à désirer soit pour l'exactitude des cilalions, soit pour la mesure des jugements.
» Mém. de VAcad. des sciences morales et )>oiUiques, t. V, p. 070.
350 XIV. SUR L'HISTOIRE de l'esclavage, etc.
exprimée au nom de la Commission d'examen, s'applique justement au mémoire de M. Biot, publié, dès 1840, sans changement notable, à ce qu'il semble; elle s'applique encore en une certaine mesure au travail, tout à fait transformé, de M. Wallon. Non pas que les idées générales manquent à ce bel et savant ouvrage ; au contraire, elles y abondent. Les principes religieux de l'auteur se montrent dès les premières pages, où il s'efforce de faire voir dans la loi mosaïque, concernant les esclaves, une préparation à la loi plus généreuse
de l'Evangile; ils reparaissent plus dune fois dans le cours du récit; ils en annoncent la conclusion toute chrétienne; ils animent enfin cette Introduction consacrée par l'auteur à instruire, en quelque sorte, le procès de l'esclavage dans nos colonies. Mais cet enchaînement des faits par l'idée du progrès qu'une première révélation commence, que la philosophie païenne continue, et quo le christianisme doit achever; cet enchaînement, dis-je, est parfois caché sous le luxe des détails, des discussions, des digressions do tout genre où l'auteur s'est vu entraîner dans la révision de son premier travail. L'unité du livre est réelle au fond, peu saillante dans la forme. Toutefois, après les longues veilles qu'a coûtées cette Histoire, il y aurait vraiment injustice à regretter que l'auteur en ait hâté la publication; Comment surtout le regretter lorsque l'abolition, enfin proclamée, de l'esclavage colonial donne à ces trois volumes de science profonde et réfléchie l à-propos d'un livre de circonstance, lorsque, appelé à partager les travaux de la Commission qui régla l'affranchissement immédiat des esclaves dans nos colonies, M. Wallon a reçu, par cet honneur, la plus noble récompense que son cœur et son talent pussent ambitionner?
Les fouilles qui se poursuivent sur divers points de l'Italie et particulièrement à Rome, ont amené la découverte de nombreuses inscriptions antiques, dont quelques-unes offrent un véritable intérêt. Dans un récent voyage, entrepris en vue d'exploration3 géographiques, M. Ernest Desjardins a pu recueillir plusieurs do ces inscriptions qu'il a bien voulu me communiquer. J'ai profité de son obligeance pour faire connaître deux ou trois documents épigraphiques qui n'avaient encore paru, du moins en France, dans aucun recueil, et pour grouper autour de ces textes, quelques faits et quelques observations qui en font ressortir la valeur.
$ f. Observations sur l'histoire du sentiment moral
chez les anciens.
Voici d'abord une inscription dont j'ai sous les yeux deux copies, l'une rapportée par M. G. Guizot, l'autre, par M. E. Desjardins; elle se trouve sur la voie Appiennc, entre Rome et Albano, à peu de distanco de l'endroit appelé Borna Vecchia. M. Desjardins atteste, d'après l'autorité d'un savant
« Publié dans le Journal général de l'Instruction publique du 26 lévrier el du 13 avril 18.")."».
juge, M. Henzen, que les caractères sont évidemment dp l'époque d'Auguste :
IIOSPES. RESISTE. ET. ROC AD. GRVMYM. AD. LABVAM. ASPICE. VBRI
0ONT1NENTVR. OSSA. HOMINIS. BONI. MISEBICORDIS. AMANTIS
PAVPER1S. ROGO. TE. VIATOR. MONVRENTO. HVIC. NIL. MALE. REPBCERIS *
G. ATEIL1VS. SERRAM. L. RVHODTS. MARGARITARJVS. DE. SACRA