‹ Mémoires d'histoire ancienne et de philologieChapitre 47 sur 102 · DEO. FIDELIS. ET. DVLCIS. MAR1TO · texte numérisé non relu

DEO. FIDELIS. ET. DVLCIS. MAR1TO

NVTRIX. FAMILI/E. CVNCTIS. HVMIL1S.

PLACATO. PVRO. CORDE. AMATRIX PAVPERVM. ABSTINENS. SE. AR. OMNI MALIGNA. RE >

Junianus, un pauvre artisan de Rome, selon toute apparence, qui fut enterré l'an 340 après J.-C, reçoit dans son épitaphe le même titre iïami des pauvres, et, ce qui est plus touchant encore, c'est que la veuve du défunt, pauvre et ignorante comme lui sans doute, écrit ou fait écrire AMATOR PAVPERORVM, et se nomme elle-même, un peu plus bas, BIRG1N1A BICTORA (pour Virginia Victoria? par une double faute d'orthographe) AMATRIX PAVPERORVM 3.

Enfin, dans un ouvrage récent sur les antiquités de Nîmes, on lit une longue épitaphe où le mort, parlant en son propre nom, suivant un usage assez commun sur les monuments de ce genre, atteste que, né pauvre, et enrichi, soit par son travail,

» De laClémtnce, II, 5 et 6,

* Orelli, no 4657.

* Fca, Frammentide' fasti consol.,?. 90. Virginia est sans doute ici pour conjux, comme dans d'autres inscriptions chrétiennes. Voir Orclli, n°« 2740, 4355 cl 4925; Forcellini. s. v. Virginia.

soit parles largesses et la confiance de ses amis, il partageait son bien entre les pauvres1. Mais cette épitaphe n'est pas antique ; j'ai là-dessus l'assurance d'un excellent juge et témoin oculaire, M. Germer Durand.

L'inscription d'Evhodus semble donc de beaucoup le plus ancien monument latin où se trouvent exprimées la compassion et la charité envers les pauvres; et, ce qui est plus remarquable encore, co monument est. selon toute apparence, antérieur au christianisme. Quelque étrange que puisse être, à pareille dale, l'expression de tels sentiments parmi les païens, je n'y vois pas une raison suffisante pour soupçonner ici quelques-unes do ces fraudes qui ont plus d'une fois surpris le zèle des antiquaires. Rien n'est difficile comme de dater avec une rigoureuse précision, dans l'histoire des sociétés, l'apparition d'une idée ou d'un sentiment nouveau, surtout quand cette idée ou ce sentiment ont pu exister longtemps,

en quelque sorte, isolés, sans action générale sur le monde. Or, c'est précisément ce qu'on peut dire de la bienfaisance purement humaine. Aimer les pauvres, non pas en chrétien, mais simplement en homme, les secourir dans leurs besoins, n'est, après tout, qu'une disposition naturelle de notre cœur. Cet élan d'une pitié secourable, il a son expression dès la plus hauto antiquité, dans les institutions comme dans les œuvres de l'art. On le voit poindre déjà, parmi la barbarie des mœurs homériques, dans les usages relatifs à l'hospitalité. Le lù- ;iv.c; était le dieu prolecteur du pauvre et de l'inconnu, son introducteur au foyer du riche. Tout hMe et tout mendiant viennent de lu part de Jupiter, dit Nausicaa dans V Odyssée', et Ton sait avec quello délicatesse Télémaquc et Pénélope pratiquent envers un misérable mendiant ce devoir d'assistance à la fois généreuse et discrète. La tragédie et la comédie reproduisent sous bien des formes l'imago consolante

• A. Pclet, Essai sur la Nymphée de Simes, p. 47, n« 100 (NI mes, 1852).

• VI, 207 : Ilfb; fûts Aie'; itoiv iîrouTî; — l-.h'À te 7rrt-7.ii re.

du fort soutenant le faible dans les communes épreuves de la vie. Pour en citer au moins un exemple. Euripide, dans sa tragédio des Suppliante*, représente Thésée ensevelissant de ses propres mains les cadavres des guerriers morts devant Thèbes, et comme un personnage de la pièce s'étonne de ces soins qu'il trouve humiliants pour la dignité royale, le messager, qui vient de faire ce récit lui répond : «Qu'y a-t-il de honteux pour l'homme dans les maux de son semblable !? » Cela rappelle une des plus touchantes pages de Bossuet dans l'oraison funèbre d'Anne do Gonzague, l'endroit où il nous peint celte princesse humiliant une âme jadis hautaine et frivole aux plus humbles devoirs de la charité envers les pauvres et les malades. Aristote, qui a donné une si froide théorio de l'esclavage, reconuaît cependant que l'on peut aimer même l'esclave, en tant qu'il est homme'1. Nous lui devons uno très-fine analyse des sentiments de compassion a. Rome aussi, quelle que fût la rudesse de ses mœurs, connaissait les douces émotions de la pitié pour le malheur; et de là la popularité presque proverbiale du vers où Térence les a exprimées *.

1 Vers 77.") ; Tî aio-^f à*0pti>î7ci<n TàXXrjXwv xaxoi ; Cf. les textes réunis par M. Patin, Éludes sur Us tragiques grecs, t. IV, p. 203 (2»édit.).

* Aristote, Morales à Nicomaque, VIII, 13. 3 Rhétorique, II, 8.

* Heautonlimorumenos, acte I, scène i. Cf. Cicéron, de Officiis, I, 9 ; de Légions, I, 12; Séoeque, Epistola 93; saint Augustin, Epistola 155 (autrefois 52), § 14 : « Si pecuuiaî ratio socios facit, quanto roagis ratio nature, non negoliandi sed iiascendi lege communis! lliac et ille coraicus (sicut luculentis iugeniis non délit resplendentia verilatis), cum al) uno senealteri dictum componeret :

Tuntumne nb re tua est oti tibi, Aliéna ut cures es, qui» niûil ad te attirent ?

responsum ab allero reddidil :

Homo sum, humoni nibil a me aUcnum puto.

Cui senleuUaî ferunt etiam theatra tota, pleua slullis indoclisque, applaudisse. »

360 XV. ÉTUDES MlhTOKiyitS ET GRAMMATICALES

Le siècle où vivait le personnage loué dans noire inscription n'est-il pas celui où Cicéron définissait ainsi la compassion : Miscrieordia est œgritudo ex miser ta alterius injuria laboranti$x? Le môme Cicéron, je le sais, dans son Traité des devoirs, ne fait nulle part une obligation de la bienfaisance, si ce n'est envers nos amis !. Mais pourquoi un modeste bourgeois do Rome, un affranchi de cette famille des Atilius, où brillèrent tant de vertueux personnages", n'aurait-il pas, avec les seules inspirations de son cœur, dépassé les préceptes un peu étroits de la morale cicéronienne ? Ce ne sera là,sil'on veut, qu'une exception dans l'histoire du paganisme, mais une exception bien honorable et dont on aime à retrouver, après tant de siècles, le témoignage authentique sur le marbre d'un tombeau.

Chose remarquable et qui est ici d'un singulier à-propos, les textes évangéliques nous offrent un exemple devenu célèbre do ces exceptions dans le sein môme du paganisme : c'est le centurion Corneille, qui n'était certainement ni juif ni chrétien avant de recevoir le baptême des mains de l'apôtre Pierre. Les Actes des Apôtres le louent pour a sa

i Tusculanes, IV, 8.

■ De Officiis, 1, 14 : « Videndum est ut ea liberalitate utamur, que prosit amicis, noceakuemini.» Ibid. II, 16 : « Libérales sunt, qui suis facullatibus aut captos a prsdonibus redimunt, aut ses alienum suscipiunl amicorum, aut in filiarum collocatione adjuvnt, aut opitulantur in re quserenda vel augenda. » Comparez, dans les Inscriptiones regni neapolitanide Alomrasen, n» 1431 : Amanti omnium et amato omnibus ; n° 1564 : Valet c et bene facile vo[ . . . . ; n° 2868 : Benefacta (d une femme) ; n° 4880 : Amatori civium stm-

3 Cicéron, de Finibus, II, 35, cite ce fragment de lépitaphe d'Atilius Calatinus, qui se lisait sur son tombeau, près de la porte Capène : Vnum hune plurima consentant génies populi primarium fuisse virum. Cf. de Seneclutc, c. xvii; Tusc, ï, 7, où il revient avec complaisance sur l'éloge des vertus de ce vieux Romain. C est à la même famille que parait appartenir le célèbre Atilius Régulus.

SIR Ul'KLUlES INSCRIPTION LATINKS. 361

piété, pour sa crainte do Dieu et pour ses aumônes au peuple » Voilà bien une de ces âmes comme prédestinées à la foi chrétienne et à la pratique des bienfaisantes vertus qu'elle consacre.

En général, il me semble que nous sommes trop portés à exagérer le contraste de la société païenne et de la société chrétienne, quant au développement du sentiment moral. Ni l'unité primitive de la race humaine, ni les droits et les devoirs qui en découlent, ni particulièrement le devoir de l'affection et de l'assistance mutuelle, n'ont été inconnus à la philosophie avant le christianisme. L'école de Socrate a déjà proclamé plusieurs de ces nobles vérités 2 ; le stoïcisme, qui ne fait guère, en morale, que continuer l'école de Socrate, on a trouvé une expression plus vive, et leur a donné une force plus efficace encore dans la pratique1. Le nom même de charité exprime déjà dans Cicéron l'amour de l'homme pour le genre humain, cariku generis humanik ; et ce ne sont pas là de vains mots, de simples théories; mais les faits qui prouvent que les sociétés anciennes ont connu d'autres liens que ceux de l'intérêt politique , les exemples qui nous montrent la famille païenne unie par des sentimeuls doux et sévères, attentive à certains devoirs de la bienfai-

1 Actes des Apôtres, c. x : KcsvïiXto; waTcvTixfxu; tx or.trA; tt; y.xXsyuwiK Uûxkx; (cf. le Supplément d'Orelli par G. Henzen, u° 6709) , ii58Sf(; xai çcëoûimc; tôv Otov cùv rxvri :û ot'.<;> xOtoO, riiûvTt &X£ïiu&<rj*a; mXXà; t» Xaw xxi ftioiuvo; tcû 6iw Six -xvroç.

» Entre autres témoignages, je prie qu'on veuille relire deux chapitres d'Àristote, Morale à Nicomaque, VIII, 1, et IX, 10 (éd. Bekker), qui résument avec une rare mesure, non pas l'idéal de la charité, mais la réalité pratique de ses bienfaits.

» Voir le bel ouvrage de M. P. Janet, Histoire de la philosophie morale et politique dans V Antiquité et les temps modernes (Paris, 1858, 2 vol in-8), liv. I, et surtout le chapitre îv de ce premier livre.

* De Finibus, V, ; VarlUiones oratoricp, c. xvi et xxiv. Cf. le traité de Philon 7TE?i *:Xave?«ma;, t. Il, p. 583, éd. Mangey; t. V, éd. Richter.

sanco, humaine envors les esclaves et les pauvres ; ces faitslà sont ou négligés par les historiens mêmes qui devraient s'appliquer à les recueillir1, ou ignorés jusqu'à ce jour. Les inscriptions grecques et latines sont, comme on vient de le voir, pleines d'exemples honorables pour l'histoire morale du paganisme. D'autres documents moins connus encore, comme les papyrus grecs de l'Egypte, nous apportent dans le môme sens des témoignages fort précieux. Telle est, pour en citer un qui est inédit, cette lettre conservée sur un papyrus do notre musée du Louvre, où Ton voit que le Sérapéum de Memphis contenait, dans un de ses temples, une sorte de caisse des jtativns *. On savait jusqu'ici que les Grecs et les Egyptiens, réunis dans ce sanctuaire, n'y vivaient pas toujours en bonne intelligence, et que la religion n'y rapprochait qu'imparfaitement les deux nations ; on savait que la médecine du dieu Sérapis s'y réduisait à un empirisme grossier et vénal ; on ne s'attendait pas à trouver tout près de ces misères le contraste intéressant d une institution de bienfaisance. A la lumière do telles révélations historiques , on comprend mieux, je pense, les sentiments attestés par des épitaphes comme celles d'Atilius Evhodus ; ces sentiments perdent leur apparence de nouveauté presque suspecte. On sent tout ce qui reste encore à faire au christianisme pour vivifier, pour transformer, pour répandre le principe de charité déjà déposé dans le sein do la société païenne, et l'on apprécie

* Voir, entre autres témoignages, dans Polyen (Strategica, III, § i), la oelle parole de Chabrias recoramandanl à ses soldats, quaud ils abordent l'ennemi, de ne pas oublier qu'ils ont affaire à des hommes a qui ont même chair, même sang et même nature » que leurs adversaires.

2 Papyrus n° 37, lettre anonyme, contenant une plainte adressée au stratège Diodote sur des actes de violence commis dans YAstartéion, temple qui faisait partie du grand sanctuaire de Sérapis, colonne I, ligne 21 : «Ja?i xat t*c twv irrcr/wv ïtx?adii*z; t^m-piai. Il reste d'ailleurs jusqu'ici beaucoup d'obscurité sur le détail de celle affaire.

avec plus d'équité la part de la religion et de la philosophie dans les progrès de notre civilisation.

$ 2. Observations grammaticales.

Malgré les observations qui précèdent, il peut rester quelques doutes sur l'époque approximative que nous avons assignée, d'après M. Henzen, à l'inscription funéraire d'Atilius Evhodus, et ces doutes il nous est difficile de les combattre d'une façon péremptoire. En effet, la forme de l'écriture et le caractère grammatical de la languo suffisent rarement à dater avec précision un monument épigraphique ; et môme ces indices, lorsqu'ils sont seuls, peuvent égarer le critique qui s'y laisserait trop facilement séduire. Chez les Grecs, comme chez les Romains, on a souvent refait de vieilles inscriptions usées par le temps', et l'on a souvent aussi fabriqué, plus ou moins habilement, et dans une intention plus ou moins innocente, du faux antique, des inscriptions, par exemple, ou des statues imitant l'ancienne manière*. Encore aujourd'hui, on peut citer un assez grand nombro de ces reproductions ou de ces falsifications savautes. La célèbre inscription de Sigée, qui a longtemps passé pour le plus ancien document épigraphique de la Grèce, est aujourd'hui roconnue pour le produit d'une imitation, non pas moderne, mais certainement postérieure aux temps dont ello alïecto le caractère archaïque. L'imitation n'est pas môme dissimulée dans quelques monuments gravés par ordre du rhéteur Uérode Atticus,

» Boeckh, Corpus inscr. grœc, n°» 105i, 2055, où le fait est attesté par l iuscriplion même; et n° 1050, monument dont l'original se voit a Paris à la Bibliothèque impériale, et où la forme des lettres atteste évidemment uue date plus récente que le héros qui y est célébré.

: Orelli, Inscr. lat., n°» 1655, 2174, 4409.

aii i xv. EUDES hisiokk^e* et g k a .m m a x 1 c a l bs

grand amateur de ces sortes de curiosités *.On connaît plusieurs inscriptions grecques formellement recopiées, et dont le texte primitif n'est pas parvenu jusqu'à nous!. Parmi les textes latins, on sait que l'inscription de la Colonne Rostrale, telle que nous la possédons aujourd'hui, porte les caractères d'une copie de date plus récente que le temps de Duilius 3. Dans un tout autre genre, la loi romaine trouvée sur le revers des Tables d'Héraclèe a paru longtemps aux érudits un des premiers monuments do la langue latine, jusqu'au jour où M. do Savigny a démontré, par des preuves décisives, qu'elle appartient aux dernières années de Jules César1. Qui avait pu trompera ce point de savants hommes? L'orthographe du document, orthographe bizarre, en partie inconnuejusque-là, mais que semblent expliquer suffisamment les habitudes provinciales d'un copiste de la Grande-Grèce. Quelque impérieuse, en effet, que fût l'autorité de Rome et de son langage, surtout en Italie, il est naturel que les habitants des •provinces aient gardé dans l'usage du latin quelques idiotisraes, dont ni les textes purement romains, ni les grammairiens ne nous ont conservé le souvenir. Même en Grèce, nous observons un certain mélange des dialectes dans des documents relatifs aux intérêts communs de deux peuples différents5.

La variation dans le sens des mots semble une marque plus décisive de l'époque où un texte a été écrit, et, à cet égard, j'avouerai quo l'emploi du mot pauper dans l'inscription

1 Franz, Elementa epigraphlces grœcœ, part. 1, appendix,§ 2 : de Titulis in speciem antiquilatis compositis. — Letronne, Explication d'une inscription grecque trouvée dans l'intérieur d'une statue antique de bronze (1843).

* Par exemple, dans le Corpus inscr. grœc, n°» 170, 1050 et 2655.

» Voir sur ce sujet les observations de M. Vict. Le Clerc : Des Journaux che% les Romains et des Annales des Pontifes, etc., p. 79,80 (1838).

* Voir Latini sermonis velustioris reliquiœ, p. 299-508.

» Boeckh, Corpus inscr. grœc, n° 1688, copie faite à Athènes d'un décret amphictyonique.

SLR OlELQlES INSCRIPTIONS LATIN KS. 30ii

d'Evhodus no semble pas conforme au bon usage do la latinité classique. Paufjer n'est point, en effet, un simple synonyme d'inops ou egenus; il désigne moins le pauvre sans ressources, le mendiant, rrwyd;, que l'homme réduit à vivre de son travail, celui que les Grecs appellent r.irr^ (môme racine que rév-c|xa'., travailler ; t:cv-s:, travail); plus tard seulement s'effacera celte différence, et pour les auteurs chrétiens pauprrtas, egestasei inopia exprimeront également la misère, celle môme du mendiant. Mais qui pourrait marquer avec précision l'époque où ce changement s'est accompli? Dès le temps de Cicéron, je vois que les idées exprimées par tous ces mots tendaient à se confondre. Dans le même ouvrage (son sixième Paradoxe, ch. i), Cicéron écrit d'abord : a Jam fateris non esse te divitem, cui tantum desit, ut expleas id quod exoptas; itaque istam paupertatem, vel potius egestatem ac mendicitatem tuam nunquam obscure tulisti, » phrase où se montre clairement un rapport de gradation entre les trois mots paupertas, egettas et meudicilas. Mais, un peu plus bas, il ne fait pas difficulté d'écrire : « Improbi et avari... non modo non copiosi ac divites, sed etiam inopes ac pauperes existimandi sunt, » où le mot puuper ne semble faire que renforcer le sens du mot hwps. Cicéron écrit ailleurs : « Paupertas si malum est, mendicus beatus esse nemo potest, quamvis sit sapiens1. » Les héritiers d'Evhodus pouvaient sans crime être moins scrupuleux encore que Cicéron dans l'emploi du mot en question.

En général, il ne faut pas juger la latinité des inscriptions aussi sévèrement que celle des livres. Si l'on excepte quelques pièces d élite, et surtout les documents émanés de l'autorité publique, les inscriptions représentent d'ordinaire

» De Finibus, V. 28. Voir aussi un remarquable témoignage de Pétrone {Salyricon, c. xlviii: Quid estpauper?) et le commentaire qu'en a donné M. Charpentier dans le Journal général de l'instruction jtibliqnc, n°" du 21 mars et du 4 avril 18 W.

366 XV. ÉTUDES HîSTORIOtES ET GRAMMATICALES

le latin qui se parlait dans la moyenne bourgeoisie, quelquefois môme celui des plus humbles artisans1. A ce langage du pauvre peuple, on ne peut demander ni une élégance ni une correction qui sont le privilège de l'éducation savante ; il ne faut pas s'étonner si, par une double infraction à l'usage, le bourgeois grave sur un tombeau : amanti* pourris, au lieu de amantis cgenos, ou bien in hoc monumentv inferri, au lieu de in hoc monument um inferri, comme dans l'inscription d'Evhodus ; ou, par une faute contraire, in possessionern, in citrinm esse, pour in possessione, in citria esse ; ou eu m //uem vu-i, pour cum quu rixi Ce sont là de petites erreurs, qui ne manquent pas toujours d'analogie avec certaines licences du latin classique3, mais qui, en tout cas, semblent bien pardonnables sur les monuments où elles se rencontrent.

D'un autre côté, les singularités du style et de l'orthographe ont quelquefois induit la critique à dos soupçons injustes sur des textes parfaitement authentiques. C'est ce qui est arrivé pour la deuxième des sept épitaphes appartenant au tombeau des Scipions, dont je ne rappellerai ici que les premières lignes :

IL.' CORNELIO. L. F. SCIPIO [A Jl 1)1 LES. COSOL. CESOR HONC. OINO. PEOIRVME. CO>ENTION'T. R[OMAE ?] etc.

» Saggio di Lingua elrusca, t. I, p. 1, cité plus haut dans ce volume,

p. 41 ; même remarque dans la Eelire à Nor^ltt-si (p. xv;, qui se lit eu tC-lt* •les Inscripliones regni neapolitani de M. Moramscn.

* Orelli, n«» 4041, 3787, 4G59. Cf. 2440. — On peut citer aussi, en ce genre, la formule se vivo feeit pour virus fecil, et, à plus forte raison, le barbarisme sevivus, que l'on trouve déjà sur des tombeaux d'une assez haute auliquilé. Voir Orvlli, n* 4851 ; Gruler, p. 510, 8; 608, 4, elc.

:( Tite-Live, VI, 2 : i Nunquam ambigua fide in amiciiiam populi romani fueranl. dXXXM, 10 : « I'arceie victis in animum lubebat » Une locution toute semblable à celle que nous relevons dans l'épi laphe d'Atilius Evhodus, in hoc tumulo inftrre, 8e trouve dans une inscription de Rome. Orelli, n° 4562, 4456, et latini serm. reliq., Index tvroorum, au mot In.

C'est-à-dire : L. Cornélius, Lucii filim, Scipio, œdilis, consul, censor. Hune unum plurimi conseniiimt Romn\ etc. Découverte seule d'abord et publiée en 1614, cette inscription a pu sembler étrange dans son isolement, et je ne m'étonne pas de trouver dans un précieux recueil du président Bouhier, parmi les manuscrits de la Bibliothèque impériale1, une dissertation où l'on s'efforce de montrer la prétendue fraude à laquelle serait dû ce monument. Maintenant que six autres inscriptions ont été extraites du mémo tombeau et qu'elles ont offert des archaïsmes analogues à ceux qu'offrait déjà la première, depuis surtout qu'on a constaté, par des comparaisons plus nombreuses et plus attentives, l'inconstance de l'orthographe dans ces antiques monuments de la langue latine, personne ne saurait plus douter que nous ayons réellement sous les yeux l'épitaphe gravée, il y a vingt et un siècles, sur le tombeau d'un Romain illustre*.

Les observations qui précèdent doivent nous engager à ne décider qu'avec beaucoup de réserve ces délicates questions d'histoire, mais elles nous laissent une juste conûance dans les arguments fournis par la paléographie et la grammaire pour déterminer, sinon l'année, du moins le siècle auquel appartient uno inscription.

Parmi les inscriptions que m'a communiquées M. Desjardins, j'en citerai une3, trouvée au môme endroit que Tépitaphe d'Evhodus, et qui me permettra de faire voir en

1 In-folio, n° GO bis. La dissertation dont je parle se lit sons le numéro ôi de cet intéressant recueil. Elle porte le nom obscur d'un M. Le Batelier.

2 Voir Latini srrm. retiq., p. 100, 104, 13-4 et Iô6, ou plutôt l'édition, que l*on peut dire définitive, de ces textes dans le Recueil de M. F. Ritschl, dont on a vu le litre plus haut, dans ce volume, p. 28Ô. L'inscription dont je parle ici j figure sur la planche XXXVIII, en fac-similé d'une scrupuleuse exactitude.

3 Reproduite depuis dans les Annales de l'Institut arch>!ol. de Rome. 18TS, et dans le Supplément au Recueil d'Orelli, n° 65C4.

quelle mesure la critique peut s'appuyer sur cette sorte d'arguments. Là voici, avec une transcription explicite en caractères ordinaires et selon l'orthographe classique :

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