‹ Mémoires d'histoire ancienne et de philologieChapitre 69 sur 102 · QUI PORTENT DES INSCRIPTIONS GRECQUES K · texte numérisé non relu

QUI PORTENT DES INSCRIPTIONS GRECQUES K

Le savant Reuvens, écrivant, en 1830, à M. Letronne ses Lettres sur les monuments gréco-égyptiens du Musée de Leyde, signalait déjà l'instructive variété des documents que nous offrent les papyrus découverts sur différents points de la vallée du Nil, surtout à Memphis. Chaque jour on voit s'augmenter encore le nombre et la variété de ces manuscrits1. Bien plus, ce que M. Reuvens disait, en 1830, des papyrus semble devoir s'appliquer aussi désormais à une classe de documents, d'abord un peu dédaignés par les voyageurs et les antiquaires, mais qui, étudiés avec soin, fournissent des renseignements utiles à l'histoire de l'Egypte sous les Romains. Je veux parler de ces fragments de poterie, qu'on appelle souvent tessèresy qu'il est plus juste d'appeler o&traka (tessons), du

> Publié dans les Hémoires de l'Académie des inscriptions et bellesleltres, t. XXI, première partie. Le texte de la poterie égyptienne a été reproduit avec le fac-similé et un exlrait.de mon Commentaire dans le Corpus inscr. grœc, n° 9060. — Le fac-similé ci -joint réduit de moitié les dimensions de l'original.

« Voir, plu? haut, notre chapitre vu.

nom même que les anciens leur donnaient et qui portent des inscriptions égyptiennes ou grecques, toujours écrites, soit avec le alamus taillé comme notre plume, soit avec une autre espèce de calamus analogue au pinceau, et que connaissent bien les amateurs d'antiquités égyptiennes*. Pour me borner aux ostraka écrits en grec, les seuls dont l'étude mo soit permise, une centaine environ, fournissant un nombre à peu près égal d'inscriptions, car ils sont rarement opisthographes3, une containe, dis-je, sont aujourd'hui déchiffrés, dont soixante-cinq, publiés par divers savants, ont pris place, par les soins de M. J. Franz, dans le Corpus inseriptionum n° 4863-4891 et n° 5109IM. Quarante autres, qui font partie du Musée du Louvre, sont inédits encore ; mais M. Hase les* a lus avec cette sûreté de coup d'oeil et interprétés avec cette science profonde que nous admirons tous, et, dans ses leçons de paléographie à l'École des langues orientales, il a souvent communiqué à ses auditeurs des échantillons de ce travail.

Le texte d'un tesson semblable, appartenant à M. du Rocher, a été publié par M. F. Lenormant dans la Revue archéo-

■ Voir Corpus inscr. grœc, n° 51 09", où les deux mots to ÔoTaauov sont tres-Hsibles, parmi d'autres plus douteux. Ibid , n» 5109», on lit assez distinctement to t«6iîXXiov, pour désigner l'acte même et la matière sur laquelle il est écrit.

* Voir les observations de M. Letronne, dans le Catalogue de la collection de M. Passalacqua, p. 274 (1826). Quant à l'encre noire, elle est de même nature que dans les autres manuscrits égyptiens onservés jusqu'ici; c'est-à-dire qu'elle parait se composer de noir de fumée délayé dans une substance gommeuse. (Observation communiquée par M. Chevreul,de l'Académie des sciences.)

» Je ne connais qu'un exemple de tesson grec opisthographe, celui qu'a publié M. Reuvens dans ses Lettres à M. Letronne, t. III, p. 56, et qui est reproduit dans le Corpus, n° 4662b. Parmi les tessons écrits en copte, il s'en trouve plusieurs opisthographes dans la petite collection qui m'a fourni l'occasion de ce mémoire.

logique1. Quelques autres ne sont encore connus que par la description sommaire qu'en a donnée H. Leemans, dans son Catalogue des antiquités égyptiennes du Musée de Leyde ».

Dans l'état actuel de nos connaissances, ces petits monuments se partagent facilement en deux classes principales, réunies d'ailleurs par des caractères communs. La moitié environ sont des reçus donnés, tantôt simplement, tantôt sous forme épistolaire, et toujours avec une extrême brièveté, par le receveur public au contribuable qui avait versé entre ses mains, soit des contributions pécuniaires, soit des redevances en nature : ly.etv ou dkéxeiv est le mot usité en pareil cas pour l'acte du receveur ; ckcx^i désigne, par conséquent, le reçu qu'emportait le contribuable. En ce genre; on possède, aujourd'hui, au moins un exemplaire en caractères démotiques'. L'autre classe d'ostraka comprend les quittances données par les soldats romains aux officiers chargés de la paye militaire. Tous ces petits actes se ressemblent d'abord comme pièces de comptabilité; ils se ressemblent, en outre, par l'emploi d'une écriture cursi ve qui varie selon les personnes plus encore que selon les dates, et qui est ordinairement fort difficile à déchiffrer. Toutefois, et cela est naturel, les percepteurs d'Éléphanline et de Syène ont, en général, une écriture plus lisible que les soldats des garnisons romaines. Parmi ces derniers même, il s'en trouve qui ne savaient pas écrire, et qui, pour donner acquit de leur paye, ont dû recourir à la main d'un camarade. "E^pa^a aurw *f pirata javj sîc&oç est une formule qui se trouve plusieurs fois, avec

i VIII* année, p. 464 (Lettre à M. Hase).

* Leyde, 1840, n° 453-465, et peut-être 466-468. Le numéro 453 est celui que M. Reuvens a publié [loc. cit.). — M. Leemans parait signaler aussi eomme opistbograpbe le numéro 454 de la Collection.

' Texte publié, traduit et commenté par M. Tbéodule Devéria dans le tome XXV des Mémoires de la Société des Antiquaires de France.

quelques variantes, dans les documents de la seconde classe et qui ne se rencontre pas une seule fois, que je sache, dans ceux de la première

Quoi qu'il en soit à l'égard de ce fait particulier, môme à défaut de preuves positives, on croit volontiers quo l'usage des fragments de poterie pour suppléer au papyrus était assez répandu dans un pays où Ton retrouve de tels actes de comptabilité. En effet, une tradition, conservée par le biographe d'Apollonius Dyscole, rapporte que, dans sa patrie même, à Alexandrie, ce grammairien était réduit à une telle pauvreté, qu'il écrivait ses ouvrages sur des fragments de poterie, èv à^pâxoiç. Cette tradition est suspecte d'hyperbole ; mais, quoi que j'en aie pu dire moi-même dans un précédent ouvrage*, rien n'autorise à la croire tout à fait mensongère. Diogàne Laèrte raconte que le philosophe Cléanthe, lorsqu'il suivait les leçons de Zénon, « les recueillait sur des ostraka et des omoplates de bcerif, faute d'argeut pour acheter du papier ». » Voilà encore une preuve qui fait remonter bien haut, et cela hors même de l'Egypte, l'usage de suppléer par d'autres matières à l'insuffisance d'un papier plus commode, mais plus coûteux. D'ailleurs, les particuliers n'étaient pas seuls exposés à ce genre de disette ; des villes et des peuples entiers ont pu en souffrir, même dans les siècles classiques de l'antiquité. Comme toute autre denrée, le papyrus manqua sans doute plus d'une fois sur les marchés, par suite de mauvaises récoltes. Sans parler d'une prétendue disotte de

! Cotyiis, nM r>109,,,vV, etc. Celle formule se retrouve dans deux contrats grecs, sur papyrus, cités par M. Rcuvens, Lettres^ III, p. 8. 5 Apollonius Dyscole (1834). p. 8.

* Yiêdes Philosophes, VII, 174. Je remarque que, dans l'historien Kvagrius (II, 12), un quartier de la ville «l'Antioche eel désigné par les mois 5«iTp«/.îvti lUTctii. Il serait intéressant de déterminer 1 origine d« cellr: appellation. 6e rapportait-elle, par hasard, au commerce de» ott^i/.?, ou à quelque amas comme le monte teslaccto de Rome ?

papier et de calamus, dont il est question au troisième livre des Macchabées l, ne savons-nous pas, par le témoignage de Pline l'Ancien, que, sous le règne de Tibère, Rome manqua pendant quelque temps de papier, et que Tordre public faillit être troublé à ce sujet»? Môme en dehors de ces circonstances particulières, et aux époques où la fabrication du papyrus constituait une industrie florissante, il semble que l'usage se soit toujours maintenu d'écrire sur d'autres matières, dont quelques-unes avaient servi, et paraissent avoir servi seules, à l'écriture avant que les ports de l'Egypte se fussent ouverts à la libre exportation du papyrus. Ainsi on continua d'employer quelquefois des peaux de bétes plus ou moins bien préparées, et c'est au perfectionnement de cette industrie, dans les ateliers de Pergame, que l'Europe doit le parchemin \ Les lois de Solon furent primitivement gravées sur des pièces do bois, a?ov£;, dont quelques débris, dit-on, se conservaient encore dans le Prytanée au temps de Plutarque k ; un siècle après Solon, quelques vers d'Aristophane, dans les Nuées, nous montrent le greffier d'un tribunal recueillant les arrêts des juges sur une tablette enduite de cire *. Quelques années plus tard, parmi les comptes de la dépense faite par les Athéniens pour le temple d'Érechthée, l'entrepreneur

1 III , iT,fc!9 : Àt;mXiî<j«vtoç $» «ùtoï; (toû {JawtXwi;) axXnpoitpcv »; &i£<»poxt7ritp.t\Gi; «; p%avnv ttj; fcupufiiç, ouviSn oa?û; aùtôv repî toùtw ffiiatâivai, Xt-yorrcov àircîti^iwç xoù ttv xttpTXpi** f,A« xat twç «ypacpixcùç xaXâftcuç, iv (sic) oï; èxpwrro, IxXiXeiTTtvat. Tl s'agit d'un recensement des Juifs ordonné par Ptolémée Philopator.

« Hist. nat., XIII, § 27 : « Factura jam Tiberio principe, inopia chartae, ul e senatu darentur arbitri dispensanda ; alias in tumultu vita erat. » 8 Wegener, De Aula atlalica, I, p. 71. * Vie de Solon, e, xxr.

5 Nuées, v. 760 (763), passage dont le scholiaste grec donne une fausse interprétation, rectifiée par les éditeurs modernes. (Cf. Euripide, Hippotyte, v. 1252.)

SUR QUELQUES FRAGMENTS DE POTERIE ANTIQUE. 42o

mentionne deux fois Tachât des planches ou planchettes sur lesquelles il rédigeait ces comptes mômes 1 ; le prix de chaque planche est d'une drachme, et, chose remarquable, tout à côté se trouve mentionné, dans Tune des deux listes, l'achat d'un nombre égal de yà?tn, à raison d'une drachme et deux oboles par fouille. On en peut conclure que Ton trouvait quelque économie à remploi des petites planches, qui, d'ailleurs, n'étaient pas toujours enduites de cire, comme on le voit par quelques fragments conservés au Musée do Leyde 1 et au Musée du Louvre. Ainsi les registres officiels de l'entreprise en question ont existé sous trois formes : 1° une sorte de brouillon, de relevé fait au jour le jour sur des aavtës; ; 2° la copie sur des yàçxcu, copie probablement destinée à rester chez le magistrat responsable ou chez l'entrepreneur; 3° l'exemplaire gravé sur marbre pentélique, celui même dont il nous reste de précieux débris. Or, le document retrouvé près de TÉrechthéïon est de l'olympiade 93,2 (quatre cent sept ans avant J.-C), c'est-à-dire de Tannée où mourut Euripide et où Alcibiade revint triomphant dans sa patrie. Rappelons enfin que, vers le môme temps, les juges, à Athènes, portaient écrits sur une planchette, leur nom avec celui du tribunal pour lequel le sort avait désigné chacun d'eux 1 ; que, dans les tribunaux et dans les assemblées publiques, les Athéniens employaient souvent pour voter de

i Rangabé, Antiquités heUén., n° 57, lexle reproduit plus haut, p. 135 note 2. M . Rangabé suppose gratuitement et contre la vraisemblance qae les Xâprai étaient des feuilles de papyrus destinées à recouvrir les o*vî£e;. Cf. la note reproduite plus haut dans ce volume, p. 135 et suiv.

» Reuvens, Lettres, 111, p. 111. On a un autre exemple du même genre dans les tablettes publiées en 1855 par le révérend H. Slobard, et commentées par M. H. Brugsch. Ces dernières portent un texte copte.

8 Schol. ad Aristoph. Plut. v. 277 : AéX-rcv, mnivn ffivsuu&icv tv m ifpit*pphvt h t& ôvcaot aùrcû x*i toû &ixa<rrr?îiu. Le nom du tribunal était répété sur la baguette du juge. Cf. Corpus inscr, grœc. n» 2902'.

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