‹ Mémoires d'histoire ancienne et de philologieChapitre 79 sur 102 · POUR L'HISTOIRE DES LANGIES ROM A SES · texte numérisé non relu

POUR L'HISTOIRE DES LANGIES ROM A SES

tienne de la Chanson de Roncevaux, dans laquelle beaucoup d'italianismes se mêlent au vieux français'. Mais lu caractère hybride de notre version du Symbole semble devoir s'expliquer autrement. Le premier Grec qui l'a écrite n'a pu faire lui-même ce mélange de diverses formes dialectiques. A moins qu'il n'ait eu sous les yeux, chose peu probable, une copie de quelque version romane transcrite par un italien, ou une copie de quelque version italienne transcrite par un Français, il faut reconnaître que le Grec, auteur de la rédaction primitive, a tout simplement recueilli de la bouche d'un Franc ce spécimen du patois informe qui se parlait dans le camp des Croisés ; et c'est par là surtout que ce document se recommande à notre attention; il nous aide à compléter, par un trait nouveau et piquant, cette vive image de l'armée conquéranteque nous nous formons en comparant le récit honnête et sincère de Villehardouin avec les descriptions emphatiques et passionnées de Nicétas.

Peut-être, d'ailleurs, le document que nous faisons connaître s'éclairera-t-il un jour, par la découverte d'autres documents analogues. Voici, du moins, un fait qui semble, à cet égard, autoriser nos espérances. Le manuscrit 2570 de la bibliothèque d'Avranchcs, manuscrit contenant des œuvres de Boèce et de Bède, et que M. Ravaisson 5 croit pouvoir être d'origine lombarde, se termine par une sorte de petit thème grec, où des mots, presque tous grecs-modernes, écrits en caractères latins, sont placés sous les mots latins correspondants ; nous y ajouterons, en le reproduisant cidessous, une transcription en caractères grecs :

» M. Génin en a publié des fragments à la suite de son édition de la Chanson de Roncevaux, p. 503-530.

* Rapport sur Us bibliothèques des départements de l'Ouest, p. 116-118. — C'est à mon ami et confrère M. Ernest Renan que je dois la communication du texte bilingue qu'on va lire.

474 XIX. DOCUMENT 11TÉDIT

da mihi panem, da mihi piscem et caseum et carnem

dos me psomi, dos me optarin he tyryn kc kreas

Se'; u;i Çcut, 5o; p.ci 1 oyaptv xxt rûfj» (l. TÛpiv; xai xpea;

»-t f;ilia et poina, da mihi biberc vinum et aquam et lac,

kr fn m hr v:>j!n~, dos mi piin inari kc neron kc galan,

Ali viZ-j. /.?.: aOXx (l.jj.rXx), u/.« rtâv civâpi /.al vtpov x*t fi}.av,

manduca libenter, bibr , sede bie, loqurre

faye metn charat, pit> meta chnras \ cathison ode, synlichoh çâ^-t f/.erà y/tpà;, -te purà y.apà;, x«6tacv cûvrjy>

mecuiu. Mir-t-, aula, domus, baculus,

■'"!/t <W'!/» .Vkos, */n7ï, rabdin,

au 1. iv,Ot Èpp'J (1. tfi(pîi), ix',; (1. coco;), crtrt, pa££îv,

cstinicntum, lectus, equus, bovt;s, ovis, a^nus,

imati, rrrrtili, yppos, voyou, provalo, amnos,

•aan, xpsoxTi, 5îç-c; (I. ïtra;), fv.i-ît (?), rpioiTC, àu-vè;

Lh'i, vulgo.

T'.y 0^'-ù, âpvt.

A voir ec singulier recueil de phrases et de mots en deux langues, ne dirait-on pas l'extrait d'un manuel de couversa-

1 La transcription de la diphtbongue grecque ct'par e est insolite, mais m-n sans exemple. Une inscription, moitié latine, moilié grecque, en lettres latines, publiée par Fabrelli, c. vi, p. 405. n° 19 {Cursus inscr. grœc , n"G717;, offre les mots f>dt OCi? écrits doc se. (Cf. Corpus, n° 65G2.)

2 M3h est pour uv.z, par une faute d'orthographe ti ès-fréquenle dans les manuscrits de cette époque. — L'itacismc a produit de même, plus bas, oûvr.y.w, pour : , ; 5*o-, pour cîxc;; etc. — On remarquera aussi de quelle façon tout arbitraire le v est tour a tour ajouté oo retranché à la terminaison des noms.

5 La Copie de M. Renan ne porte aucune traduction pour cette répétition des deux mol» orra x*p»;.

pont l'histoire des la>gi:.s romanes. 473

tion, écrit pour l'usage de quelque clore, qui allait visiter l'Orient? Le manuscrit d'Avranehes est du onzième siècle ; c'est précisément l'époque de ces pieux pèlerinages qui enflammèrent si vivement la foi des chrétiens d'Occident, et qui préparèrent les croisades. En Italie surtout, où les républiques maritimes, par leur commerce et par leur esprit d'aventureuse ambition, entretenaient avec l'Orient des relations continuelles, bien des gens avaient besoin de savoir un peu de grec, et il leur était facile d'en apprendre le peu dont ils avaient besoin1. Or, le grec que l'on vient de lire n'appartient absolument ni à la langue populaire ni à la langue savante. Autant qu'il est permis d'aflirmer, sur un sujet où nous avons si peu de documents authentiques, le style de ce petit lexique n'aurait satisfait ni les lettrés d'un monastère ou d'une grande ville, ni les paysans de l'Altique ou les montagnards de la Morée. Psomi, opwn'n ou opsnri, sont de vrais mots romaïques. D'un autre côté, ?•/ .um est traduit par inuri, o»vâp:, abrégé de sivipisv, qu'on trouve déjà dans les anciens auteurs, tandis que le nom moderne et vulgaire du vin est xpasî, pour jtpastcv, dérivé de xsp âv^up.i. Le mot equus est traduit par ypos (hippos, ïtto;}, tandis que, depuis fort longtemps déjà, le peuple, en Grèce, disait pour cheval: a*Acv&v se trouve plusieurs lois avec ce sens dans une dépêche militaire de l'empereur Uéraclius Bien plus, à la fin de ce petit thème grec, le traducteur rapproche expressément le grec ancien et le moderne ; après avoir traduit agnus Dei par amnos tu Theu, on a vu qu'il ajoute vulgo «mi, opposant ainsi au mot £|av5;, qu'il trouvait dans l'Évangile et qui est

1 On retrouve dans les romans en vieux français dos Iraccs de cette connaissance superficielle et populaire de la langue grecque au moyen âge. (Voir fcdel. du Mcril, Introduction à l'édition de Floire el Blanccflor, p. cxcvn et suiv.)

* Chronicon paschale, p. 400, éd. du Louvre, plusieurs exemples ; p. 401 À : ïva xâv £ iXv\rf. ag«yw twv ïtpioGiOTwv turf irArrr,.

usité aussi chez los écrivains classiques, le mot ipv( pour afevîsv, son synonyme dans la langue populaire. Mais ce langage bigarré, ce jargon demi-savant, demi-barbare, suffisait, sans doute, au négociant vénitien ou au chef de bande qui traversait des pays habités par les Grecs. Muni de son léger bagage d'érudition, il pouvait converser avec le prêtre ou le soldat grec, comprendre, au besoin, le Symbole de la foi rédigé dans la langue de Photius, et en essayer môme une traduction en langue vulgaire. Qui sait, enfin, si quelque savant de cette famille ne serait pas l'auteur de la traduction du Credo que nous venons de faire connaître? Quoi qu'il en soit, nos observations sur ce sujet pourront engager les paléographes à recueillir avec soin dans les manuscrits, où, eu général, ils tiennent peu de place et attirent peu l'attention, les petits documents bilingues du genre de ceux qu'on vient de lire. L'histoire, et particulièrement l'histoire des langues, . y trouvent à recueillir d'utiles renseignements. Quelques-uns de ces documents, d'ailleurs, remontent peut-être à une époque bien voisine de l'antiquité, et nous aideraient d'autant mieux à renouer la chaîne, si souvent brisée, qui unit les langues modernes aux langues anciennes dont elles descendent. J'en citerai, par anticipation, un exemple qui bientôt sera mieux connu de l'Académie. Un feuillet de papyrus, faisant partie de notre collection nationale, et, par conséquent, destiné à figurer dans le recueil que prépare en ce moment notre confrère M. Brunet de Presle, le papyrus n° 4 bis dans l'ordre fixé par M. Letronne, contient une liste de mots latins et de petites phrases latines, accompagnés de leur traduction grecque en caractères latins f. Combien de tels morceaux, si nous en possédions un plus grand nombre, et de plus corrects que n'est le papyrus du Louvre, jetteraient de

1 Notices et Extraits des manuscrits de ta Di/Muthè<fue impériale, tonte XVIII. 2« partie (encore inachevée, et, par conséquent, inédite), p. 125-128.

POIR I. HISTOIRE DES LA KG CES ROMANES. i77

lumière sur le seul problème, déjà tant de fois discuté, de la prononciation du grec ancien I Combien ils pourraient nous apporter do témoignages imprévus sur les rapports de deux langues, qui, sorties d'une origine commune, vécurent longtemps dan? une étroite alliance! L'histoire politique ellemétne se complète et s'éclaire par celle de ces luttes et de ces alliances d'idiomes, qui préparent, sur les ruines des anciennes nationalités, l'avènement d'un idiome et d'un génie nouveaux l.

1 Voir, en général, sur ce sujet, V Introduction à la Grammaire d s langues romanes, de M. Kréd. Diez, traduite en français par M. G. Paris (Paris, 186."), et le tome hT des Mémoires réunis par M. Litlré sous le titre d Histoire de la langue française Paris, 1802 i, surtout p. 273-253 (extrait du Journal des Savants de 1857).

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