‹ Mémoires d'histoire ancienne et de philologieChapitre 8 sur 102 · DE M. A.-J. LETRONNE · texte numérisé non relu

DE M. A.-J. LETRONNE

Il saisit donc avec empressement l'occasion qui lui fut offerte de parcourir l'Europe avec une famille distinguée; et. h son retour, se trouvant, grâce à ses laborieux efforts, assuré de quelque indépendance, il refit son éducation, mal ébauchée dans les écoles centrales et dans le cabinet de M. Mentclle: il la refit avec la conscience de son vrai talent, celui de la critique savante, et une prévision modeste, mais ferme, de la carrière qu'il était appelé à parcourir. 11 se perfectionna dans la connaissance des principales langues modernes, et, comme Fréret, ce maître de la critique historique au dix-huitième siècle, il s'imposa de lire, la plume à la main, les auteurs classiques do l'antiquité, se fit des règles pour leur interprétation, pour la correction des textes mutilés ou corrompus, soumit, en un mot, son esprit à l'exacte et rigoureuse discipline qui fait de la philologie une science régulière dans ses procédés, efficace et sûre dans ses résultats.

Les premiers fruits de cetto éducation réfléchie furent uno Lettre à M. Gail sur la situation du cap Malée, et Y Essai sur la topographie de Syracuse, où "sa critique, appliquée à un point spécial et fort restreint de l'histoire grecque, se montre déjà pourvue de toutes ses qualités essentielles, telle qu'il l'appliqua ensuite aux problèmes les plus divers, avec une brillante vigueur d ■ raisonnement et un savoir chaque jour plus étendu. La môme méthode se retrouve deux ans plus lard dans ses recherches sur la géographie du moyen âge, à propos d'un petit livre du moine Dicuil, de M<nsura orbis, qui, avec son Mémoire, resté inédit *, sur le mathématicien Héron d'Alexandrie, lui fit ouvrir en 1 81 H les portes de l'Institut ; puis dans ses innombrables explications des mo-

' 11 a été public, en 1801, avec quelques modifications conformes au vœu bien connu de l'auteur, par notre confrère M. Vincent i Paris, imprim. nat. 1 vol. in 4°). Mais il en faut rapprocher le mémoire île M. Th. -H. Martin, intitulé : Examen d'un mémoire posthume de M. Islronnesur lu géographie des Anctens. Taris, 1852, in-8.

numenls de Pépigraphie grecque et latine; dans sa réconsion du poëmc géographique de Scymnus de Chio ; enOn (car nous prenons à dessein nos exemples à de grands intervalles parmi ses nombreux travaux), dans son Mémoire récent sur les noms propres grecs, où nous l'avons vu rattacher cette branche, jusqu'ici stérile, de la lexicologie à l'histoire des mœurs et de la religion par des conjectures de la plus heureuse sagacité.

Ce n'est pas, du reste, que cette critique prétendît à l'infaillibilité ; comme les Scaliger, comme les Fréret, M. Letronne pensait que la science humaine doit être plus modeste. 11 réclamait le droit do se tromper souvent, mais il en usait peu, et s'il lui arrivait, par suite de l'infirmité humaine, de commettre quelque erreur, il était jaloux du moins que cette erreur fût utile (felix culpa, a-t-il dit lui-môme quelque part) en provoquant de la part des autres un contrôle sévère et des recherches profi labiés aux progrès de la vérité. Singulièrement habile à choisir son point de vue, à déterminer le terrain do ses observations, à s'assurer d'avance do la justesse de ses instruments, il atteignait presque toujours le but avec une précision à rendre jaloux les esprits habitués aux rigoureux procédés do l'analyse mathématique ; aussi a-t-il été donné à peu de philologues de voir plus souvent les résultats de leurs inductions confirmés par le témoignage uuauimc des juges compétents, et leurs conjectures même démontrées par des découvertes aussi imprévues qu'authentiques.

Quelques exemples ici parleront plus haut que nos éloges.

Les monuments de l'architecture égyptienne offrent à première vue une telle uniformité de style et d'exécution, qu'on les croirait tous contemporains. D'ailleurs, des témoignages anciens affirment qu'en Egypte les artistes étaient astreints de père en fils à reproduire les mêmes types généraux. Seulement, une opinion, à cet égard, s'était généralement répandue, c'est que la conquête persane avait interrompu le déve-

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loppemont des arts nationaux dans la vallée du Nil ; que ni la conquête macédonienne, ni la conquête romaine n'avaient pu en favoriser la renaissance, et que, par conséquent, sauf de bien rares exceptions, les monuments de l'Egypte devaient avoir tous uno date antérieure au cinquième siècle avant l'ère chrétienne. La langue des hiéroglyphes était encore inexpliquée. Le petit nombre d'inscriptions grecques et latines recueillies sur los monuments égyptiens étaient restées enfouies sans explication dans les relations des voyageurs qui les avaient transcrites. L'imagination et l'esprit de système profitaient largement du bénéfice de cette ignorance pour produire, sur l'histoire des sciences et des arts en Egypte, les hypothèses les plus hardies et les plus étranges. C'est malheureusement sous l'influenco de ces préoccupations et de ces erreurs que s'accomplirent et la grando exploration scientifique de 98 et la publication des travaux de l'Institut égyptien ; si bien que, sept ans à peine avant V Essai sur la topographie de Syracuse, le paradoxal Dupuis avait pu. dans un mémoire académique, faire remonter à douze ou quinze mille ans avant notre ère le zodiaque de Dendérah. M. Lctronne fit le premier observer qu'au milieu de tant d'incertitudes répandues sur toutes les parties de l'antiquité égyptienne, il convenait de demander avant tout aux inscriptions grecques, dont le sens ne pouvait soulever de doutes sérieux, puisque la langue en était bien connue, des renseignements sur la chronologie et l'histoire de ce mystérieux pays. Restitués et interprétés avec finesse, mais en dehors do toute préoccupation systématique, ces textes lui fournirent des indications aussi sûres que neuves sur la dato et l'origine de plusieurs monuments. Elles lui apprirent, par exemple, qu'un des temples ornés de ces zodiaques auxquels on attribuait complaisamment urie antiquité prodigieuse, ne remontait pas plus haut qu'au temps des Antonins, et que, par conséquent, les procédés do la sculpture et delà peinture égyptienne s'étaient

perpétués, sans beaucoup d'altération, depuis les Pharaons jusqu'aux Césars.

Ces résultais étaient à peine publiés, qu'une double et éclatante confirmation leur vint par la découverte de l'alphabet phonétique des hiéroglyphes, et par les observations des plus habiles artistes sur les divers types de l'architecture et de la sculpture égyptiennes aux époques pharaonique, persane, macédonienne et romaine. D'une part, Champollion déchiffra les noms des Ptolémées et des Césars sur les monuments mêmes quo les inscriptions grecques attribuaient aux premiers siècles avant ou après l'èro chrétienne. D'autre part, l'œil des architectes, en s'exerçant par do nombreuses comparaisons, parvint à reconnaître et à signaler les progrès et la décadence de l'art, depuis ses commencements jusqu'à la destruction du paganisme en Kgypte; et il se trouva que, sans rien comprendre ni aux hiéroglyphes ni aux inscriptions grecques, sans rien prévoir des découvertes qui se faisaient alors même à Paris, un artiste avait rapporté soit aux temps des Lagides. soit à César, soit à Trajan, tel temple qui offrait justement le nom de ces princes écrit en grec et en caractères hiéroglyphiques.

Depuis les mémorables aperçus publiés, en 1824, dans les Rechercha po>. r servir à l'histoire de l'Egypte, Parchéologie égyptienne a fait d'immenses progrès, et cela dans la direction môme où l'esprit sagace et pénétrant de M. Letronne avait devancé quelquefois et toujours secondé L'immortel génie de Champollion.

Le monument d'Osymandias, les conjectures erronées dont il a été longtemps l'objet, offrirent au savant français uno nouvelle occasion d'appliquer les principes si sûrs de sa méthode.

Jahlonski, Zoëga , les membres de l'Institut d'Egypte, avaient cru reconnaître, dans un dcs*nombreux édifices dont les ruines couvrent la plaine de Thèbes, le Célèbre tombeau

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d'Osymandias, décrit par Diodore do Sicile. Un voyageur plus moderne, M. Ilnmillon, soutenait, au contraire, que la description de l'historien grec était une pure fiction et que le prétendu tombeau n'avait jamais existé. M. Letronno, en soumettant la question à un nouvel examen, constata qu'il était impossible d'admettre l'identité du monument de Thèbes avec celui que décrit Diodore; mais on môme temps, par une analyse ingénieuse du texte grec, il rejeta la principale responsabilité de ce mensonge d'abord sur un historien plus ancien, Hecatée d'Abdère, ensuite sur les prêtres thébains eux-mêmes, qui s'étaient complu à humilier la vanité grecque, non-seulement par le spectacle de la magnifique civilisation pharaonique, mais par des récits tout fabuleux sur des monuments sans aucune réalité. La même confirmation qu'avaient obtenue les conjectures de M. Letronnc sur un temple d'Esné, était réservée aux conclusions de son Mémoire surOsymandias ; en effet, M. Huyot rapporta d'Egypte des dessins qui faisaient ressortir évidemment l'impossibilité de concilier la description de Diodore avec les ruines observées à Thèbes. Champollion le jeune lut les cartouches royaux gravés sur ces ruines ; il n'y trouva pas une seule fois le nom d'Osymandias ; mais, tout au contraire le nom d'un roi, son vingt-septième successeur, celui do Ramsès H ou Sésostris le Grand *.

On a souvent remarqué, surtout à propos de ces observations sur le tombeau d'Osymandias, que les résultats de la critique de M. Letronnc étaient tout négatifs, et on lui en fait un reprocho. On oubliait que, sur un terrain scientifique encombré de notions fausses et trompeuses, c'est toujours au profit do la vérité qu'on détruit uno erreur.

* Mémoire sur le monument (VOsymatuUus de Ihèb?:;, l'aria, 1.N5I, i» 4 ' (extrait du tome IX des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, nouvelle série) réimprimé dans le Recueil que nous citons plus haut, page 1, note 1, sous le n» 1°.

Ce serait assurément une étude intéressante que de suivre M. Letronne dans ses recherches sur tant d'autres monuments de l'antiquité égyptienne, dont il a retrouvé la date et la destination par un rapprochement habile des données de l'architecture et de l'épigraphie. Ne pouvant céder à cette tentation, qui m'entraînerait bien loin, je veux pourtant rappeler deux épisodes encore dans la longue suite de ces découvertes. Un voyageur communique à notre philologue une inscription relevée sur la base du petit obélisque qui se voyait encore"' en 1820 dans l'île de Philes. En expliquant ce texte, qu'il publie avec l'autorisation de M. Cailliaud, M. Letronne reconnaît et affirme que la pièce sculptée sur la base de l'obélisque ne peut pas s'y trouvor seule ; qu'elle devait y être accompagnéo de quelque pièce relative à la môme affaire. Le monument venait d'être transporté en Angleterre; quand on en nettoya la base, on y reconnut, en effet, les caractères demi-effacés des deux pièces dont M. Letronne n'avait pas craint d'affirmer l'existence, et le possesseur de l'obélisquo eut la généreuse impartialité d'envoyer à notre compatriote une copie des deux nouveaux textes dont celui-ci méritait si bien d'être le premier éditeur, puisqu'il les avait en quelque sorte découverts à Paris, du fond de son cabinet1.

La statue vocale de Memnon, cette mystérieuse merveille qui, pendant deux siècles, valut à une ville d'Egypte la visite de tant de voyageurs obscurs ou illustres, était restée une énigme pour les historiens. En marquant, à l'aide de déductions ingénieuses, la date où commença le merveilleux phénomène et celle où il disparut ; en le ramenant à des causes purement physiques ; en montrant quelle part eurent dans sa célébrité la superstition naïve des touristes de l'ancien monde et l'habileté des prêtres égyptiens; enfin, en expliquant comment un mot propre à la religion égyptienne s'est

» Voir le Recueil des Inscriptions de l'Egypte. Tome I, n«« 26 et 27.

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