XX. SUR LE RECIEIL DES FRAGMENTS
et les bambins mômes vous diront aussitôt que dans un accès de folie il a tué sa mère. Puis Adraslo va venir, puis il s'en
ira et lorsque nos hommes n'ont plus rien à dire et qu'ils
sont à bout d'invention, ils vous lèvent une machine comme on lève le doigt, et voilà les spectateurs satisfaits ! Nous autres faiseurs de comédies, nous n'avons pas tant de ressources. Il nous faut tout inventer, noms nouveaux, actions
passées, actions présentes, dénoûment, entrée en matière. Que si un Chrémès ou un Phidon y fait le moindre défaut, il est chassé à coups de sifflet. On exige bien moins d'un Tcucer et d'un Pélée. »
Ne prenons pas au sérieux cette plainte gracieuse et plaisante; Antiphane était moins malheureux qu'il no voudrait nous le faire croire, car il avait, dit-on, écrit lui seul plus de deux cents comédies. En général, la verve do ces poètes athéniens était merveilleuse ; tragiques et comiques luttaient d'activité. Les comédies surtout sont presque innombrables dans la période vulgairement appelée moyenne ; Athénée, à qui nous devons les plus beaux morceaux qui nous en sont parvenus, atteste qu'il avait lu huit cents pièces appartenant à cette seule période !
Si mutilé qu'il soit aujourd'hui, le répertoire de la Comédie Moyenne nous laisse deviner quelques secrets de cette fécondité. On y reconnaît sans peine an fond de lieux communs sur lequel se dessinaient la diversité fies intrigues et la nouveauté do quclquos caractères originaux ; c'étaient les griphes ou énigmes, auxquels la société d'alors prenait grand plaisir ; c'était le rôle de l'aventurier et du soldat fanfaron, personnage devenu fort commun dans le monde depuis que se multipliaient les armées de mercenaires, surtout depuis que les conquêtes des Macédoniens avaient habitué le soldat grec à tout espérer de son courage et de son audace 1 ; c'était la vie
1 Voir, sur ce sujet, Boelliger, Opuxuln lalina (Dresde, 1857), p. 266-
des courtisanes; c'était l'éternelle question du célibat et du mariage : « Trois fois malheur, disait un personnage d'Eubulus, trois fois malheur à celui qui fut le second des maris! Je plains encore le premier : il ne savait pas quel fléau c'est qu'une femme. Mais le second savait là-dessus à quoi s'en tenir. » Et plus bas, dans la même pièce, s'engageait un dialogue contenant 1 '«numération des femmes célèbres par leur méchanceté : à Médéu on opposait Pénélope, Alcesle à Clyteinneslre; mais arrivé à Phèdre, l'interlocuteur restait court, ne trouvant plus un troisième exemple à fournir, tant la liste des femmes vertueuses était vite épuisée. Or, la première boutade que j'ai traduite se retrouve avec quelques variantes dans k Callouidvs d'Aristophon, et plus tard dans la Fille vendue de Mùnandre. On dirait une monnaie couraute qui passait de mains on mains, mais que chacun marquait de son empreinte.
Au reste, si la médisance passait de pièce en pièce comme par tradition, les honnêtes femmes avaient aussi souvent leurs défenseurs sur le théâtre attique; on peut le voir sans peine dans cette commode compilation de Stobée, qui nous offre sur tant de sujets un résumé si fidèle, dans ses contradictions mûmes, de la morale des poètes grecs \
Mais le sujet le plus familier aux comiques grecs, celui du moins qui revient le plus souvent dans les fragments de leurs écrits, c'est la gastronomie et tout ce qui s'y rattache, les marchands de poisson, les parasites, les cuisiniers. Sur co thème, pourtant bien banal, des mœurs athéniennes, rien n'est plus piquant que les descriptions et les tableaux qui abondent dans la Comédie Moyenne. Ici des scènes de mar-
28-4, et la dissertation II. H. Datisin, de Mercenariis militibus apud antiquas rivitates a be'lu Peloponnesiaco ad Lamiaci belli exitum (Paris, 1857).
1 Voir surtout les chapitres lxtii et suivants, qui traitent des femmes et du mariage.