‹ Mémoires d'histoire ancienne et de philologieChapitre 88 sur 102 · XXI. IN HISTORIEN GREC · texte numérisé non relu

XXI. IN HISTORIEN GREC

dans chacun de ces petits foyers du patriotisme renaissant, et qu'on jetait comme une double insulte au muet despotisme des Turcs. Parmi ces derniers documents, je retrouve et je ne touche pas sans douleur une gazette qui se publiait dans Misolonghi assiégée, qui se publiait aux frais de lord Byron, et dans laquelle la liberté précoce des discussions inquiétait déjà le noble bienfaiteur de la Grèce. Puis viennent les recueils de traités et autres pièces diplomatiques, dont l'un s'ouvro par la traduction d'un exposé de la question hellénique, fait à la Chambre des députés, en 1833, par M. le duc de Broglie x; des documents d'un intérêt plus triste, par exemple, les pièces du long procès intenté, en 1833, au célèbre chef de bande Théodore Kolokotroni, témoignage dos discordes après la victoire et des ingrates vicissitudes de l'opinion, mais témoignage aussi des difficultés que rencontre un gouvernement chargé de fonder l'ordre public avec les éléments d'une révolution ; enfin (car cette revue pourrait m'entraîner loin, et je veux m'arrôter) des recueils de discours politiques, religieux, littéraires, qui nous rappellent à la fois et les mœurs de l'ancienne Grèce et celles de la Grèce chrétienne ; l'oraison funèbre de Costas Bolsaris, prononcée en 1833, dans une église d'Athènes, par M. Périclès Argyropoulos ; celle de lord Byron, improvisée au lendemain de sa mort (7 avril 1824), dans une église do Misolonghi, par l'auteur môme de l'histoire dont je vais parler, discours où je remarque que M. Tricoupi, bien jeune alors, semblait déjà se préparer à son futur rôle d'historien.

" De cette infinie variété de matériaux, presque tous rares, souvent empreints des passions du moment, souvent incomplets, M. Tricoupi, en les complétant, en les corrigeant par

» Le Sénat grec a commencé récemment la publication d'un recueil, qui parait n'avoir pas été continué : Àpy.û* -rfn ÉXXtivuefi; nxki^taia; \i» partie, Athènes, 1857, in-folio.)

ses propres informations, a fait sortir une véritable Histoire de Cinsurrccticm grecque, bien supérieure aux essais du môme genre qui l'avaient précédée. Témoin oculaire et souvent acteur dans cette mémorable lutte , successivement appelé depuis trente ans aux postes les plus importants du la politique et de la diplomatie, M. Tricoupi était assurément dans les plus heureuses conditions pour bien écrire une telle histoire. Il déclare l'avoir écrite en juge impartial, et quand je n'aurais pas, pour me rassurer à cet égard, l'approbation de ses compatriotes, j'aurais grande confiance en cette profession de foi. L'impartialité, en effet, tient plus à la justesse de l'esprit et à l'honnêteté du cœur qu'aux circonstances au milieu desquelles un historien peut écrire. Difficile pour les contemporains, on croit trop volontiers qu'elle est facile à la postérité. Mais la postérité, comme les contemporains, a ses préjugés et ses passions ; l'histoire de Rome peut être ainsi faussée par la prévention à vingt siècles de distance ; l'histoire ancienne d'Athènes n'a-l-elle pas été dans ces derniers temps, surtout en Angleterre et en Allemagne, un champ ouvert à la controverso dos partis ? Au contraire, l histoiro du dix-neuvième siècle n'a-t-elle pas été racontée par d'éminenls écrivains en qui rien n'altère la sévère sincérité du jugement ?

Le nouvel historien de la révolution grecque est et se déclare franchement un chaleureux patriote. Il a une foi entière dans l'avenir de sa nation, et il en témoigne tout haut. Point de milieu pour lui entro la cause des Grecs et celle des Ottomans : le Turc, c'est la barbarie ; le Grec, c'est la civilisation et la religion chrétienne. 11 n'ira pas chercher jusque dans de vieilles fables les titres d'honneur de ses concitoyens ; il ne leur rappellera pas, comme le faisait un orateur athénien au moment même de l'insurrection, les victoires de leurs ancêtres et du roi Thésée sur les Amazones ; mais il no craindra pas d'écrire que n l'insurrection grecque a plus que touto

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autre honoré la nature humaine ; que le plus brillant, le plus instructif, le plus touchant de tous les spectacles que nous offre l'histoire sur la scène du monde, c'est la résurroction d'un peuple tombé ; que la trompette d'une telle guerre est une hymne des chérubins à la gloire du Très-Haut. » Voilà de l'enthousiasme, voilà presque du dithyrambe. Mais cette exaltation patriotique semble no faire jamais tort ni à l'exactitude des récits, ni à la sagesse des appréciations politiques et morales. Si nous entrons avec lautour dans le détail do tous ces combats, de toutes ces négociations, de tout ce désordre d'une lutte où l'indisciplino se môlait même au dévouement le plus pur, partout nous le verrons attentif à faire la part de chacun dans le bien comme dans le mal ; il ne dissimule ni les faiblesses et les inconstances qui plus d'une fois ont compromis l'insurrection, ni les trahisons ou les crimes qui l'ont trop souvent souillée. Par exemple, c'est, vu de loin, un grand fait d'armes que cette seconde bataille des Thermopyles. le 20 avril 1821; mais dans le récit de nolro historien bien des ombres nous gâtent ce brillant exploit. Comme par un triste présage, la bataille avait été précédée d'un acte barbare. En apprenant les préparatifs de l'autorité turque, les Grecs avaient cruellement mis à mort des musulmans sans défense, restés dans leurs villes et dans leurs villages sur la foi d'une trêve récente. Au jour même du combat, tout le monde ne fit pas son devoir ; sur trois corps qui composaient l'armée grecque, deux se débandèrent presque sans avoir vu l'ennemi. Le chef des trois cents hommes qui restaient,. Diacos, donna l'exemple du courage à sa petite troupe. Il fut fait prisonnier après des prodiges de valeur. Vainement pressé par les Turcs de se consacrer désormais à leur service, il mourut dans d'affreux tourments, avec la fierté d'un soldat et la sérénité d'un martyr. M. Tricoupi trouve de nobles paroles pour honorer cette fin d'un héros. Mais s'il rencontre chez ses ennemis la vertu inili-

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taire, il n'est pas moins empressé à lui rendre hommage. Ainsi je remarque ailleurs, dans son premier volume, lo récit du siège soutenu contre une armée grecque par des musulmans albanais qui habitaient un petit village de l'Élide, et j'aime voir l'historien louer sans réserve ces braves montagnards pour leur longue et énergique résistance. Écrite avec cet esprit de sévère justice, l'histoire peut se tromper encore sur le détail des faits, surtout des faits secondaires (qui sera jamais assuré de tout connaîtro avec une égale précision ?) ; mais du moins elle ne nous trompera jamais sur le caractère général des événements et des principaux acteurs !. La vénalité à côté du désintéressement, la petitesso à côté de la grandeur, des trahisons honteuses et des dévouements sublimes, l'humanité odieusement méconnue par ceux même qui se battaient pour elle, la guerre civile au milieu des périls et des exploits d'une guerre à mort contre l'étranger ; mais, après tout, le retour généreux d une nation aux sentiments et aux devoirs du vrai patriotisme, le vif souvenir d'un passé glorieux, qui oblige les générations nouvelles, une vive ardeur à bien mériter dos autres peuples chrétiens par cette nouvelle croisade contre les musulmans envahisseurs de notre Europe, voilà les Grecs tels que je les trouve dans le livre de M. Tricoupi, et je me fie volontiers à Timajge qu'il m'en présente, car je n'y vois pas la moindre trace de flatterie ni de dénigrement, et tels aussi je les vois dépeints, il y

I On a un exemple des discussions historiques soulevées par l'ouvrage de M. Tricoupi dans les trois Mémoires suivants, relatifs au rùlc de 111e de Psara durant Y insurrection hellénique : È-x-ciOwc; tôjv tv rf, 2. Tfixcû«ri îaTCfta rcijt rùv U'afixvô^ ttpatfaxTwi» ioropvjui >c.>v ( Athènes , 1857), par N. KoUîa ; Àvxowjti 7«v r.xok toô N. KoTÎtà tarcp&uuiw tupi twv ^apixvwv lîpx-jaaTwv (Athènes, 1857); Àvaaxivr. ttô; T<rxaâoVj Àvaaxrjf.; (Athènes^ 1858), réplique de M. Kolzia. Cf. l'appréciation générale du livre de H. Tricoupi par un critique émioent, M. Hase dans le Journal des Savants de 1856 et 1857.

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