JC XXI. IN HISTORIEN V.REC
a plus de deux mille ans, dans Hérodote et dans Thucydide. On se trompe, en effet, quand on croit que Thisloiro dos Grecs, écrito par eux-mêmes, ne contient quo déclamations à l'honneur de leurs libertés publiques, de leurs vertus militaires ou civiles. Ces déclamations-là sont de date plus récente ; elles viennent surtout des rhéteurs, et de ceux qui les ont pillés pour farder l'histoire grecque sous prétexte de Pcmbellir *. Mais, tout bons patriotes qu'ils sont, Hérodote et Thucydide nous tracent do leurs contemporains un tableau plus humain et moins idéal. L'un nous raconte sans vains détours, comment, à leur première rencontre avec la flotte barbare, les marins grecs eurent peur d'abord et faillirent se retirer ; comment un intérêt tout accidentel les retint devant Artémisium et fut ainsi l'occasion d'une victoire qui préparait celle de Salamine *. Lors de l'invasion des Mèdes dans le nord de la Grèce, il ne craint pas de nous dire que si les Phocidiens se tournèrent contre les Barbares, cola tiont à leur haine pour les Thessaliens qui avaient pris le parti contraire. Si la Thessalic eût pris le parti de la résistance, aussitôt les Phocidiens se fussent joints aux enuemis de la cause hellénique. Ainsi, trahir l'intérêt commun ou le défendre, ce fut, entre les deux peuples, une question do bon ou de mauvais voisinage 3. Et Thucydide, quel moderne jugera jamais plus sévèrement et de plus haut qu'il n'a fait les violentes passions qui troublaient dans Athènes la pratiquo des institutions républicaines? qui flétrira mieux qu'il n'a fait l'abaissement moral où tombait, au milieu de ses dissensions, le plus généreux et le plus ingénieux peuple du monde • ?
1 On nie permettra de renvoyer là-dessus, pour plus de détails, aux deux articles que j'ai publiés dans \e Journal des Savants de 1862, sur le Recueil des fragments des historiens grecs par X. C. Mûller.
» Hérodote, VIII, 4 ol surf,
a Uérodote, VIII, 30. Cf. VII, 176 et 215.
* Voir surtout le morceau (111,82) que j'ai traduit dans les Mémoires de littérature ancienne, p. 2tfl et suiv.
Il y a donc (et je suis ramené aux choses du présent par ces souvenirs mômes), il y a injustice à prêcher la concorde aux Grecs d'aujourd'hui par l'exemple de leurs ancêtres; car je ne sais pas une époque de cette antiquité, après tout si glorieuse, qui ne soit signalée par bien des désastres et souvent par de grandes fautes. Le siècle qui produisit dans les lettres comme dans les arts tant de chefs-d'œuvre inimitables est aussi celui où Athènes réformait violemment la sage constitution de Solon ; c'est le siècle où des mains de Périclès elle passait aux mains do vingt démagogues indignes de succéder à ce grand homme, où elle traversait, en quelques années, tous les excès de l'oligarchie et de l'état populaire, et cela au milieu des épreuves d'une guerre sanglante ; c'est le siècle enfin où, au lendemain d'une réconciliation et d'une amnistie trop vito violée, elle immolait juridiquement Socrate, le plus vertueux de ses philosophes. Mais quoi ? La Grèce alors écrivit Y Œdipe roi et elle bâtit leParthénon : c'est l'excuse de ses fautes, c'est la rançon de ses crimes. La discorde, uniquement stérile ou désastreuse chez d'autres nations, était féconde chez les Hellènes de l'antiquité ; elle y entretenait comme une heureuse fermentation du génie1. Toutefois, et sans vouloir amoindrir tous les droits de ces vieux Hellènes à notre admiration, prenons garde d'être, à cause d'eux encore, injustes envers leurs modernes héritiers, en demandant à la Grèce d'aujourd'hui une littérature qui rachète ses torts dans la vie politique ou dans la guerre. Après tout, les siècles do Périclès et d'Alexandre ne sont pas à recommencer ; ils ont porté leurs fruits, en contribuant pour une bonne part à faire de nous ce que nous sommes, les chefs de la civilisation moderne. Lorsque, non contents de multiplier chez eux les écoles nationales, les Grecs nos contemporains envoient leurs fils dans les écoles de Paris, de Berlin ou de Londres, pour y
1 Voir, dans nos Mémoires de littérature ancienne, p. 424 et mi'iv., 1rs Réflexions sur la tragédie grecque.