POSTFACE
Nous voici au terme de notre importante publication. Ici s^arrête, et s^arrôte pour toujours, la grande voix de M. de Chateaubriand. Jamais tombe n'avait parlé plus haut, ni jeté de Fautre monde de si grandes leçons. En finissant même, elle a fait plus de bruit que la grande mer qui Tentoure.
Muette maintenant comme les autres, elle laisse le bruit aux vents et aux vagues qui la battent, qui la battront en vain.
Se fermant du côté de ce monde, elle ne
288 BlÉBiOIRES DOXnTBE-TOMBE.
s'ouvre plus que sur réternité. Nunc silet^ cetemumque sUebiU
Tout ce qu^ou eu entendra désormais, ce ue seront que des échos plus ou moins affaiblis; quelques lettres, quelques souvenirs.
Les lettres des grands hommes sont comme des papillons blancs <|ui voltigent sur leur tombe, ou comme des lucioles qui Féclairent.
Celles de M. de Chateaubriand sont nombreuses , et il s'en découvrira beaucoup dans la suite^ car il recevait une foule de lettres, il en a reçu même de la Chine, et sa polkesae en laissait assez peu sans réponse.
Ifais^ en général, ses réponses étaient brèves, brèves au point qû^elles avalent à peine le temps d'être intéressantes. Aussi n'y attachait-il aucune importance littéraire*
Oui ou non, et plus souvent non; c'est, en générai, tout le fond de leur teneur. « Je suis en « dehors de tout, je ne sufe rien, je ne pws € rien, je ne veux rien, je ne fais rien^ je ne « marche plus, je n'écris plus, je ne vis plus, je
BIËHOIBSS D'OUTBB-TOMBE. Wt
<< vais mourir; » tel est le langage dont il ne sort presque pas.
Nous avons vu un grand nombre de ces lettres : elles n^ont guère d^autre intérêt que la signature.
M. de Chateaubriand n^accordait à la cor-* respondance que le nécessaire. 11 n'y gaspillait pas ses idées comme un oisif; il se réservait pour ses œuvres.
Tout ce qui pourra donc venir de sa tombe désormais y ce seront quelques tableaux, quelques élégies de pèlerins pieux au Sainte-Hé* lène armoricain ; quelques souvenirs des eom^ pagnons d^Âlexandre, quelques médiUrtionfi ou quelques cbants d^un enfant blanc des drui-^ des % d^un jeune prêtre des muses bretomiies fidèle au culte d^Homère, comme le vieux Démodocus et sa tendre Cymodocée.
Les Mémoires d^outre-tombe ont plus d^un
rapport avec les Martyrs.
* C'est ainsi que les désignent les vleox bardes bretons. On voit que l'Armorique est fidèle à la couleur blanche et que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle la regarde comme sacrée. xn. 19
S|i&8 parler de la figure de Napoléon 9 qui brille dans les deux, on y trouve plus d'un per- 9oan«ge quise ressepiblent.
' IssM^u^ite^ n'ont faitque déchireriez voiles transparents des Marijrs.
Presque épiques tous deux, ces ouvrages soilti ceux que M* de Cbateaubriand a le plus sbuveol revus,.re<i)aniés^ relouchés, si toutefois Ton peut parler ainsi d'un auteur qui soif^c> corrigeait^ remaniait sans cesse^ et même ^n quelque sorte à Texcès, tout ce qu'il faisait* CeHt^HS sur le métier il re^èetêait Voiwragef ^f moins sèr de aoi qiie nos gémes modernes, il eût «taifàt) en vouUmt) comateux, couler en br^nne du {«çAiier j^i il eût craint de couler
. Un second trait de r^samblànce et de parenté iies Mémoires, avec les Martyrs^ c'est le «ttccès* , ,. . .
Contesté d'abord par Ve^fMlrtis^ les opinions, l^s.pâts^sÂoas intéressées, ce succès n'a cependant pas ces^é cie s^accfoîlrû. Il se renforçait
en allanty comme la reoommée, mres acquirit eundo ; il n^a même pas tardé à devenir ëclatant. L'œuvre d^un graiid maflre est comme le tableau d^uu grand peintre : pour la bien juger ^ il en faut voir Tensemble, et non des figures détachées.
Aussi les Mémoires ont-ils paru bien autres en volumes qu^en feuilletons.
Cependant I en feuilletons même, et de IV veu de la critique la moins bienveillante, ils excitèrent bieni vite un vif intérêt et obtinrent un retentissement singulier.
Us touchent en effet aux questions les plus vives;' ils y touchent avec cette verge magique du génie qui toujours remua la France»
' Depuis que les Mémoires sont intégralement publiés et réunis en volumes, depuis qu^on peut les lire, les étudiera Taise, les embrasser dans leur ensemble^ leur succès a doublé.
Plusieurs, n^en saisissant ni Tesprit ni la suite, et ne voulant partout que scènes de romans ou descriptions emphatiques, les lisaient
999 MËMfOmBS B*ûOTffiB.T6MBB.
avec froideur ; maintenant ils les comprennent et les relisent avec ardeur.
G^est à la fin de son œuvre que le Dieu se révèle.
On voit enfin que son œuvre est bonne.
On reconnaît de plus en plus que, bien que revenant sur des sujets anciens, les Mémoires sont un ouvrage neuf, jetant dans la circulation intellectuelle des idées neuves, et sur Pavenîr des prophéties qui Péclairent.
Garants des antres , quelques-unes de ces prophéties se sont déjà vérifiées.
Aussi le public s^en empare-t-il avidement , et la curiosité qu'il nous témoigne sur tout ce qui concerne un tel homme est si grande , qu'après avoir publié la généalogie de M. de Chateaubriand, nous ne croyons pouvoir nlieux faire , pour nous conformer aux vœux de ses nombreux lecteurs, que d'utiliser les dernières pages de ce dernier volume du grand écrivain en donnant sur Son intérieur, ses habitudes, sur sa manière de vivre, de travailler, et même
liSMOmES D'OUTRE-TOMBE. M8
sur la fidèle et presque incomparable compagne de sa vie, quelques détails qu^iln^aurait pu donner lui-même et qui ne doivent pas être négligés , vu qu^ils portent avec eux leur intérêt et leur enseignement.
Si ces détails sont curieux, ils seront authentiques aussi. On ne manquera pas d'en publier l)eaucoup, et nous ne refusons aucun de q|ux qui nous semblent vrais.
Cependant, ne voulant rien de hasardé; puis sachant que ce n^était pas dans le monde que M. de Chateaubriand révélait son caractère et épanchait sa pensée, nous avons dû nous adresser de préférence aux personnes qui Taimaient, le comprenaient, le secondaient et avaient avec lui les rapports les plus directs et les plus familiers.
M. Daniélo est un des écrivains actuels qui ont eu plus particulièrement cet honneur.
M. Daniélo, en effet, durant les vingt dernières années de la vie du grand homme, ^ souvent été son aide littéraire. Dès Tannée
2Sk| MÉfiiOIBES D'OUTWEkïOlHffi.
1831, M. de Chateaubriand lui-même, vers la fia de la préface de ses Études histori*^ çues^ en avait ainsi parlé :
« M. Daniélo a recherché les manuscrits, les livres, les passages que je lui indiquais dans le jQoi^s de mon travail : je lui dois ce téinoignage public, et, en ine séparant de lui comme dibreste du inonde, j'ose le signsder à quîcon«que aurait besoin de Taide d^un littérateur in^ slruit et laborieux. »
Depuis cette première séparation^ M. Daniélo a dû beaucoup ajouter à cette instruction que lui reconnaissait dès lors ce bon juge, et depuis M. de Chateaubriand lui a fait cinq fois l'honneur de le rappeler auprès de lui, soit pour Faider dans de nouvelles œuvres, soit pour être son secrétaire et pour raccompagner dans ses Toyages.
M. Daniélo a donc été bien placé pour connaître les pensées et pour étudier la vie du plus grand écrivain de notre siècle.
Celui qui a aidé M. de Chateaubriand dans
MËMOnm B'OUTRE-TOMBfi. M»
ses travaux^ qui l'a suivi dans ses conve rsations, assisté dans son intérieur et accompagné dans ses voyages, doit avoir entrevu les secrets de sa composition et le fond de sa pensée.
A cet égard, M. Daniélo ne s'*en est point uniquement rapporté à sa mémoire. H a isaisi au passage les conversations du grand homme, il a écrit en quelque sorte sous sa dictée : la variété, le nombre de ses notes sont considérables.
Ce que M. Daniélo nous dit de M. de Chateaubriand, il le donne comme étant le résultat de longues relations, le souvenir d'une sorte de vie intellectuelle en commun ; comme la reproduction d'entretiens nombreux, suivis, et plusieurs fois répétés autour de la table de travail, dans la chambre de Tbôtellerie et dans la calèche de voyage.
Et néanmoins, dira-t-on, tout n^y est pas de M. de Chateaubriand.
Non sans doute ; et il est difficile que, dans un entretien à deux, Finterlocuteur n'ait aussi
m ll^0IliœB'0inEB-.T01IBE.
sa part; maU c'est Fidée, c^est le souffle de M. de Chateaubriand, qui inspire, qui meut tout.
Plus d^une personne qui Ta fréquenté assure qu^à chaque phrase on reconnaît et sa manière d'être, et sa manière de penser, et le jet de. son mot. On n^invente pas du Chateaubriand, on s^en souvient.
D^ailleurs, le grand arbitre, le souverain en littérature comnçie en politique, le public en sera juge;
M. Daniélo a bien voulu mettre son manus* crit à notre disposition et nous en avons pris, non ce qu^il y a de plus sérieux, mais ce qui nous a semblé de plus propre à faire connaître Fintérieur, le caractère et les habitudes de M. et de madame de Chateaubriand.
llfiBfOIRBS FOUTRE-TOMBE. 297
M. ET MADAME DE CHATEAUBRIAND; QUELQUES DÉTAILS SUR LEUR INTÉRIEUR, LEURS HABITUDES, LEURS CONVERSATIONS.
Recueillis par M. J. Daniélo , son secrétaire.
Madame de Chateaubriand. — Son caractère. — * Son esprit. — Ses habitudes. — Son petit lever. — Sa volière. —Son instruction.
« S'il était permis d^aborder un sujet que le
génie a touché; si M. de Chateaubriand n^avait pas tout dit sur la compagne de ses jours, dans le bref mais beau portrait qu^l en fait dans ses Mémoires j à propos de son mariage, je voudrais commencer ce récit de mes souvenirs par quelques mots sur madame de Chateaubriand.
Il est difficile de dire plus^ impossible de mieux dire que son illustre époux. Ce qu'il me resterait à faire, ce serait de prouver, par quelques détails, la vérité de ce qu'il en dit.
La chose est facile, et elle m'est d'autant plus à cœur, qu'il ne m'a pas semblé qu'à la mort de madame de Chateaubriand^ les journaux en
208 HËMOmEd D'OUTRE-TOMBE.
aient parlé comme ils Teussent pu, comme ils Teusseot dû faire.
Par égard pour PîUnstrenom quelle portait, ils ont constaté son décès, mais sans faire savoir quelle était la femme qui venait de mourir.
On me dira sans doute ce qu^on m^a déjà dit, que madame de Chateaubriand, n'ayant pas fait d'œuvre publique, ne devait pas s'attendre à un hommage public.
Mais je répondrai, comme j'ai déjà répondu, que c'est une erreur : madame de Chateaubriand a été fondatrice. Bien que peu renseigné à cet égard (car les bonnes œuvres se cachent), j'essayerai de le prouver.
Il est vrai que madame de Chateaubriand n'a pas fait de livres : non certes pas ; elle s'est même moquée de plus d'un, et, sachant les juger, elle ne les estimait guère qu'au poids. A dix sous le chef-d'œuvre pour qui en voulait!
Je connais un bouquiniste qui, dans ce commerce, a fait, avec elle, nne bonne partie de sa fortune.
C'est ainsi qu'eUe dévastait^ au profil des pauvres, labibiiotbèque de M. de Cbateaubriand^ si toutefois Ton peut dire que M. de Chateaubriand e^t une bibliothèque.
Lui-même il ne faisait pas grand cas d^un livre quand i] n'en avait pas besoin. Il n^était pas de ceux qui, sans se tuer h lire^ aiment néanmoins à faire de belles coUectioc» etsepla^ «eut au luxe distingué d'une riche bibliothèque.
Il comprenait, il honorait ce luxe; mais il ne «e lé donnait pas : c^est tin luxe coâteux.
Je ne crois même pas qu'il ait jalnais eu une édition bien complète de ses œuvres.
Quand il avait besoin d^un livre ou d'une recherche, j'étais là pour aller aux bibliothè* ques publiques, les seules, en effet, qui puissent bien répondre ai^x besoins d'un écrivain sérieux. Encore ne trouvera -t-il pas dans une âeule bibliothèque publique, pas même dans la grande Bibliothèque nationale de Paris, tout ce qu'il lui faudra : force lui sera souvent d^avoir recours aux autres.
aOO MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE.
Madame de Chateaubriand ne se montrait donc nullement émerveiilëe des livres, ni engouée des lettres. Cependant elle s^amusait beaucoup plus à les fronder qu^elle ne les haïssait et ne les dédaignait réetiement.
Elle eût été bien fâchée de perdre son temps à lire ; mais, je ne sais pas comment, lorsqu^on parlait d^nn auteur ou d^un livre, il se faisait qu^elle le connût assez bien. C^était par hasard> sans doute.
Je l'ai même trouvée souvent dans sa chambre, faisant, sans s'en vanter, sa petite lecture dans de petits livres qui notaient pas du genre le plus relevé. Elle aimait beaucoup mieu]c le caustique que le sublime.
' Quelquefois c^étaient des livres du jour^ quelquefois de vieux bouquins, qu^elle trouvait je ne sais où.
— Elle a, me disait M* de Chateaubriand, des arsenaux que nous ne connaissons pas et des lectures spéciales.
Il est vrai cependant qu^elle était loin d'y
HdaiOmBS D'OIJTRB-TOMBE. 901
consacrer 'sa journée. Son œil pénétrant avait bien vite parcouru les pages, quand elle ne les saiitait pas : elle ne lisait guère que le matin.
Les journaux qu'elle retenait pour sa chambre, c^étaient les journaux les plus monarchiques du parti légitimiste, avec le Charivari et le National, dont les articles piquants et vifs formulaient à merveille le genre de sympa* thie qu^elle avait pour ïordre de choses.
Telles étaient ses lectures profanesj mais ses lectures favorites c^étaient les livres de piété. Quelques bonnes âmes, connaissant ses goâts , lui en offraient parfois qui faisaient ses délices.
D'une religion profonde, d^une foi vive, d^une pratique exacte et zélée, d'un légitimisme sincère et même un peu passionné, madame de Chateaubriand était fidèle aux principes et aux devoirs ; mais là s'arrêtaient ses respects et seâ dévouements absolus. Elle ne se piquait point de flatter. Dieu et ses saints étaient peut* être les seuls êtres qu'elle s'abstînt de juger
302 MÊUOIABS B'OUXRS-TOaiBi;
librement et même de critiquer quelquefois.
Encore ne sais^je s^il n^y avait pas quelques saints qui avaient eu bien du bonheur d'être canonisés.
Ce n^est pas que madame de Chateaubriand manquât de charité; mais, ce qui du reste vaut mieux, sa charité était dans son cœur plus que sur sa langue, dans ses actes plus que dans ses paroles.
Elle était en général plus gaie que triste, plus affable que fière, plus susceptible qu'orgueilleuse. Elle eût nargué une duchesse et causé familièrement avec une portière. Elle se vantait peu, ne croyant pas en avoir besoin et ayant trop d'esprit pour n'en pas sentir le ridicule*
Malgré ce que je voudrais pouvoir appeler la faiblesse de ses forces, elle avait en elle tant de vie, que, pour remployer utilement, elle se prenait à tout, s'intéressait à tout.
Cependant, n^ayant presque jamais flatté personne, tant s'en faut, je conçois que mada-
BfflÊMOBIEB D'OiTIBB^'f OMBB. 308
me de Chateaubriand n^ait pas eu de flatteurs ; au moins lui devâk-ron justice., et je ne sache pas qu^on la lui ait rendue.
Ce notait pas une femme comme une autre, et c^est à ce point de vue qu^elle doit être jugée.
Est-ce bien à moi* de venir réparer un oubli Doa mérité, et lui rendre une justice qu^on ne lui eût point refusée si on Teût mieux connue ? Je ne sais. Peut-être n^a-t-elle pas été moins sévère pour iiK>i que pour d^àutreSé Mais ce n^est pas de moi qu^il doit écre question ici.
D'ailleursy je dois avouer que madame de Chateaubriand est encore, en définitive, la personne qui m^a témoigné, ici<-bas, le plus d^in* térêt, le plus de bienveillance effective. Je me plais d'autant plus à le rappeler que c^est une preuve des qualités que M. de Chateaubriand lui reconnaît. 11 me sera doux de déposer ce récit sur sa tombe modeste et solitaire, comme un eœ-voto.
M. de Chateaubriand dit quV//îe sait s'il a jamais existé une intelligence plus fine que
30» UÉMOUtES D'OUTRE-TOUBB.
celle de sa femme ; il a raison , il eût même pu ajouter : et une intelligence plus haute.
En effet, madame de Chateaubriand, douée de tout Tesprit, et même de plus d^esprit qu^il n^'en faut dans le monde, savait en outre tenir la conversation la plus sérieuse et dire son mot dans les questions les plus élevées. Elle n'était dépaysée sur aueun terrain : j^en ai eu plus d'une preuve.
Lorsqu'elle venait à entrer dans le cabinet de M. de Chateaubriand au moment oui nous débattions les sujets les plus graves, elle ne s'en effrayait point et ne manquait jamais d*y prendre part et d'y placer, en guise de plaisanteries, des observations très-compétentes, d'un goût très-fin, et souvent d'un sens très-profond»
Lorsque rien n'était en discussion et qu'elle nous trouvait écrivant ou lisant, elle se jetait sur une bergère où sa petite personne maigre, mince et courte , disparaissait presque tout entière. Du fond de ce meuble, et avec sa petite voix grêle, elle rompait le silence, commençait
IfËMOmBS D'OFIBK-TOIIBIS. 30S
la conversation et se livrait à toutes les origi« nalités de son caractère, à tous les spirituels, les mordants, espiègles et [gentils propos d^ûne femme du monde.
Impossible, quand elle lé voulait bien, d^entendre rien de plus piquant, de plus gracieux. Cétait k gaze la plus finement tissue, la plus richement brodée ; c^était un petit carillon de rharmonie la plus vive, de Targent le plus pur ; c^était un prisme aux couleurs inattendues, un diamant aux facettes, aux feux, aux miroita* lions infinies.
M. de Qiateaubriand approuvait et souriait, mais il ne luttait pas : il eût ëté battu*
Moi, j-écoutais, j^admirais, et, comme dit le bon vulgaire, je n^en revenais pas. Je crus, et je ne le cachai point, que madame de Chateaubriand avait plus d^esprit que son mari. Il est certain quelle en montrait plus que lui, mais il en cachait plus qu^elle. Je Pai reconnu plus tard.
Avoir assez d^espr^t pour aider aux autres à étaler le leur et renfermer le sien en soi même ; xn. do
906 M^OIEES iroVTBXhTOWm.
avoir Tesprit de ne pas faire d'esprit , c'est en avoir an suprême degré.
Ainsi en avait M. de Chateaubriand.
11 croyait que le bon sens avec peu de paroles suffisait pour les relations sociales et les besoins ordinaires de la vie.
Sous ce rapport oommo sous tant d'autres, il était encore sans pareiU
Cette? supériorité de Tépoux n'ôtait rien aux qualités brillantes de réponse : elle les faisait même ressortir par cette éclipse volontaire, par cette abstention réfléchie.
S'il y avait un revers à ces rares qualités de madame de Chateaubriand, c'était peut-être uue humcnir un peu trop bretonne, c'est-à-dire un peu vive, un peu capricieuse, un peu contrariante. Sofia c'était une femme, une Armoricaine; l'esprit trop salin de la mer natale surabondait en elle. Je connais dans notre bon pays de Bretagne plus d'une fen^me de cette humeur Madame de Chateaubriand était loin de se refuser toujours le plaisir de prendre son in-
terlocateur en défaut, de le contredire, de Tem-» brouiller. Nous verrons qu'elle sfen faisait un jeu plus malin que méchant.
Parfois aussi elle se le reprochait, car elle était loin d^ignorer ce qu^elIe appelait ses dé-* fauts, et dans ses bons moments elle se jugeait plus sévèrementque personne. Je Pai entendue plus d^une fois s^adresser des reproches excessifs, et s^appliquer des épithètes que je n^o-* serais rapporter.
J'ai dit que madame de Chateaubriand savait aborder et soutenir avec la même distinction les entretiens les plus graves et les conversationç les plus légères. Il en était ainsi de ses lectures : elle passait avec la même facilité du feuilleton d^un journal à la politique, du roman à rhistoire, et de Thistoireaux livres religieux, les seuls livres qu'elle respectât sincèrement , sans laisser toutefois déjuger avec une grande indépendance tous ceux qui étaient de main d'homme.
Se couchant toujours dès hait heures du soir,
306 Ubiaflwi mms^MOMBB,
M. de ChMeMbffîaod se levait toujours de fort
boDbe heuire^ souvetti à quatre heures du matin.
Madame, qui se couchait aussi à la nobême h^ure^ n'était poî^t si pressée; pou pas qu^elIe dormit toujours,; mais elle restait au lit assez tard, surtovt lorsqu'elle était souffrante^et c'était souvent.
Elle avait son grand et $on petit lev«r. Son petit lever consistait, non pas à quitter le lit , mais à s^y mettre sur son séaqt dans un petit ikégUgé de très-bon^ goût, à se faire apporter ses livres de piété, ses livres de prières , ses livres d'agrément^ ses journaux, son chapelet, avec ses plumesi,. son papier , son petit pupitre ou quelque boite qu'eUe plaçait sur ses genoux et i^ur q/$oi elle écrivait sa correspondance, sans cesser pour cela de parler à ses gens et de leur donner ses ordi?es.
Pendant ce temps le pieux Oudot , le cuisinier, revenait de sa messe quotidienne et préparait, en attendant Tordre du dîner, deux tasses de chocolat de Marte-Thérèsej le roi des cho*
MfiVOIUS B'0UTBB-TOlllffiB; JKA
cobts, dont madame de Chateaubriand avait fondé la fabrique Musi que Vinfirmerie même, et auquel M. de Chateaubriand aimait à faire honneur. Il Taimait d^aotant plus qu^ii m-a ton* jours dît qu'il lui (aisait du bien et qa^il atait même rétabli sa santé compromise par nn trop long usage da thé.
Le pieux Oudot, placé lui-même chez madame de Chateaubriand par madame la supérieure de Marie^Tfiérèse, faisait le chocolat de main de maître. Oodot était un homme ou phl« tôt un chef distingol dans son genre; il exerçait même une influence ; il plaçait des dômes-* tiques bien méritants, et sa clientèle était nombreuse.
— Erançois est wa philosophe^ disait madame en parlant du talet de dbambre de M. de Chateaubriand, mais Oudot est une autorité.
Yers huit heures et après ses premières toilettés, M. de Chateaubriand entrait. dans la chambre de madame pour y prendre avec elle la petite tasse de chocolat dont nous Tenons
M# VfiMOIRBS B'OUTBS-TOIIIBB.
de parler : puis il rentrait dans son cabinet.
Alors arrivait le secrétaire*
Jnsqu^ ce premier déjeuner, c^élait la femme de chambre Sophie, morte presque en même temps que sa maltresse après Tavoir servie plus de vingt ans, qui régnait chez madame : alors elle faisait place au valet de chambre Alexis, qui était en outre intendant de la volière.
Après ravoir aidé à fermer hermétiquement les rideaux blancs du lit de madame pour la prâierver de la poussière, la eamériste sortait et laissait Alexis balayer, frotter, époùsseter, essuyer*
L^appartement de monsieur et de madame de Chateaubriand, rue du Bac, était un rez-dechaussée donnant à Touest sur un jardin.
A la chambre de madame était attachée celle des oiseaux, petite logette grillée, vitrée et appliquée à Tune des fenêtres d^une manière ingénieuse. On y reconnaissait le bon goût, l'instinct architecte original et inventeur de ma* dame de Chateaubriand.
MÉMOIBES P'OUTBS-TOMBK. Ml
Aussi la traitait-elle comme une œuvre qa^oa aime, comme M. de Chateaubriand traitait ses livres { elle la faisait défaire et refaire, elle la changeait et la modifiait souvent, si souvent que, bien qu^elIe ne fût pas grande, elle a coûté, dit^ on, plus de quinze cents francs. Madame voulait que ses oiseaux fussent bien et qu^ils ne manquassent ni d^air ni de soleiL
Celte logolte, dont la porte était Tune des fenêtres de la chambre de madame de Cha* teaubriand, formait un vrai nid communiste.
Un jeune sapin ou sapinette choisie parmi les plans les plus gras , chez un pépiniériste de confiance, servait d^arbre d'agrément et de li*berté à cette Icarîe volatile. Planté dans le coin et dans le sol du jardin sur lequel s^élevait la volière, il montait presque jusqu'au tort vitré de rétablissement et le remplissait presque dei» rayons circulaires de ses branches étagées. Au pied de Farbre vert s^arrondissait un petit bassin rempli d^eau et entouré d^un beau sable que perçaient quelques brins d'herbe. Vers
ai£ VÊMOmSB P'OUTRB-TOlira.
la cime étaient les cellules particulières ^ppendues aux parois de cette maison de verre et d^hariBonie*
Dans UD coin de la demeure brillait un l>eau petit calorifère qui chauffait Tarbre et les habitants- Chaque citoyen porte-plume pouvait venir prendre sa place au parloir et au feu communs ; puis à la buvette et à la picorée sociale* Nonseulement le droit au travail, mais, ce qui est bien mieux, le droit à la vie et au plaisir sans Jtravail, y existait en plein.
Il n^ avait si mince roitelet et roiige* gorge gui ne pûi, tout aussi bien que le serin jaune, le sansonnet crâne et le cardinal rouge^ se pavaner sur les rameaux verts de la ^pinette, sur les bords du bassin ou du poéie^etsur }e sable galonné ; puis venir, par passe-temps^ frapper du bec aux vitres du gouvernement. Ils se fussent même avisés de siffler la princesse que la haute police n^en eût rien dit. Toutes les li-r bertés, les excenlricités même, étaient permi-
jlClIOnUUI D'OUnS-TOMM; 818
ses, fors de se battre et de se plumer trop dur.
A c^ égard, la police ëtait sévère, et le phaianslère commun avait des asiles particuliers pour les timides et les faibles, de même que des prisofis cellulaires pour les méchants et les forts.
Les gens honnêtes et modérés, ceux qui savaient se défendre ou qui n^attaquaient pas trop,n^étaiént sujets nia cages ni à cellules. Ils jouissaient de toute la liberté dé la volière, {xar la raison qu^ils savaient user de leurs droits et qu'ils n^en abusaient pas.
Telles étaient la cité, les mœurs et la consti- 4iition de la république emplùmée.
^ Bien ^^enfermée dans des rideaux tandis qu^on faisait sa chambre, bien qu'invisible, madame 4ie Chateaubriand voyait tout.
- £He eût vu, je crois, à traversr un mur, et elle usait de cette Êusulté pour surveiller, dirigea: les opérations de json serviteur e% pour l'admonestar iréqœmmëbt.
314 BttMOIRSS B'OUTAB-TOMBE.
Quand le domestique avait fini, madame lui disait :
—Maintenant^ voyez un peu, Alexis, ce qui se passe dans cette volière. Vous n^ entretenez pas le bon ordre, vos oiseaux ne vous crai^ent pas. J^en tends des coups d^aile contire le grilla* ge et la vitre^ qui n^annoncent rien de bon. Je parie que c^^st encore ce vilain cri-eri qui est après la linotte? Malheur an petit chien^ qui lait du mal aux autres, il aura affaire à moi : je le chasserai d*ici et je le donnerai à qui en voudra.
-* Madame se trompe, le cri-cri est bien sage, c'est le cardinal et le pinson qui s^amusent.
— Il faudra nous en débarrasser aussi et les envoyer pattre ailleurs. Mais ont-ils à man* ger du moins? Les pauvres petites bétes!
elles mourront de faim quand elles ne s^ ront plusr ici; nous pouvons bien encore les gardm* cette semaine? elles s^amenderont peutêtre ; je vais les corriger quand je serai levëe*
Âh ! si j^ëtais toujours là..* mais je ne puis plus aller, je suis finie; ouf! Leur sapinette
uÈmornss D'oirrRi-TOBiBB. 3i>
est-elle encore verle? sont-ils dessus? a-telle encore ses feuilles ? J'en doute, car ils la pluaaent joliment, les petits fripons*
— Madame a raison, le bout des branches^ les feuilles tendres sont déjà mangëes^ coupées ou abattues; ils sont tous dessus*
— Il leur faudrait un nouvel arbre tous les jours; c'est une ruine; ilssontpis que des sauterelles, ces brigands-là, ils dévoreraient une forêt.
— Cependant, madame, il y en a encore quelques-uns dans leur nid.
-^ Hé bien ! ceux-là sont des 'paresseux : les petits fainéants, ils ne méritent pas le moindre grain de millet ; je les ferai jeûner. Si j'avais des ailes, moi, il y a longtemps que je ne serais plus ici.
Mais quel est ce tapage ? Alexis, ne les bousculez donc pas, je vous prie; tâchez d'avoir un peu plus de raison que des bétes.
*— Madame, je secoue la sapînette pour en faire tomber les feuilles sèches et ce que les
316 ItifiHOBUIS D'OUTBB-TOnn.
oiseaux ont laissé sur les branches à la place des feuilles*
— Voilà qu^ils paillent maintenant ! <piei sabbat ! Bravo, bande de petits démons !
— Cest qu'ils mangent, madame; je viens de leur mettre du chènevis et de changer leur eau*
— C'est bon; tirez le rideau que je voie clair: -^ picotez bien, mes petits, picotez, picotez^
Allons, voilà la perruche qui s'éveille à présent ! il ne manquait plus que ça. Bonjour, Cathau! veux-tu te taire! Attends^moi! cm n'entrerait pas le ciel tonner ! elle a le diable au corps, cette Floridienne-là; va-t-en! portez-la chez monsieur.
CATHAC ET IAKO. -^ CATASTROPHE.
Souvent j'arrivais à peu près en même temps que la perruche, et comme M. de Chateaubriand m'envoyait tous les matins présenter mes
llÊ>jyOiBSS irOUTAE-TOliBEK 317
hommages et offrir me& serviees à madame, j^ai souvent entendu les lambeaux de conversation que 10 viens de rapporter.
Cathau ne parlait ni le français, ni Tiroquois, mais, la petite sauvage, elle s'en dédommageait bien , et ce notait pas par le bec quelle manquai!.
Elle faisait son entrée dans le cabinet du père d'^Atala au son d'une telle quinte de cris aigus, aigres, perçants, déchirants ; elle les continuait on plutôt elle les redoublait avec une telle verve pendant presque toute la matinée, qu'elle était capable de rompre les tympans les plus forts.
M. de Chateaubriand lui criait bien aussi quelquefois : Veux-tu te taire , vilaine bête ! hehrrrî...
Mais, loin de se laisser intimider, Cathau se piquait au jeu et recommençait de plus belle.
On devient sourd à moindre bruit , et je ne conçois pas qu'une oreille délicate et musicale
318 BléMOmBS jD'mrrRE-TOMM.
comme celle du grand écrivain pAt y tenir nn instant.
Pourcomble de malheur, au lieu de se lisser, Caihau allait toujours; elle avait l'haleine du rossignol , et certainement toutes les sorcières, toutes les fresaies , toutes les vipères, tous les renards et blaireaux du monde en furie, n^au-raient pas fait un plus beau vacarme.
Jugez du plaisir que devait donner un tel concert d'uae heure ou deux par jour. Quelquefois J'étais tenté de m^écrier : M. le vicomte, je me sauve! Je nVi jamais osé le dire f mais je Fat pensé cent fois ; tant je redoutais cette horrible criarde.
M. de Chateaubriand était plus brave et paraissait plus impassible : âl essuyait tous les cris de Cathau, non sans en souffrir, mais sans sourciller. Quand il perdait patience, il se mettait de nouveau à crier comme elle.
Mais, ainsi qu'on Ta déjà fait entendre , le chantre des Martyrs était bientôt vaincu dans ce nouveau combat du chant.
Quelquefois les crises de Cathau étaient telles qu^elle en perdait Téquilibre , la tête même, je crois, et tombait de son perchoir avec les cris d'une âme damnée qui serait tombée en enfer.
Cependant il fallait encore la ramasser et la replacer au perchoir* Ici nouvel embarras :
quand je lui tendais horizontalement Tindex pour qu'elle mit la patte dessus selon les us et coutumes de la gent perroquet, M. de Château* briand me criait : Elle va vous mordre ! — Bien au contraire elle s'enfuyait en rageant comme si Satan Teût emportée et transpercée de ses griffes.
Puisqu'elle ne venait pas sur la main , il pliait la prendre à poignée. C'est alors qu'elle vous donnait des coups de bec ! Ils valaient les coups êe dents d'un chien enragé. Elle était comme un boule-dogue; une fois qu'elle avait mordu elle ne lâchait pas.
Lorsqu'enfin elle lâchait, c'était comme un enfant malin qui vient d'écharper son cama*
rade ; c^était pour crier plus fort, comme si c^eût été elle qui eût eu tout le mal*
— Quelle béte affreuse ! m'écriaiH^ ^^ ^^ couant mes doigts saignants.
— Pas si bête , répondait M. de Chateaubriand d^un air tranquille et.avec un demi^sourîre qui n^avait absolument rien de compatissant : elie s'est bien défendue.
— Voilà les fenunes , mon cher monsieur , ajoutait^il, mariez-vous donc*
— Pas du moins avec uneFloridienne comme celle-ci^ répoi)dis*je, autant vaudrait un aspic»
Pçu soucieuse de sa chute et de sa mauvaise, renommée, Gathau reprenait ses refrains.
— Tiens bon, lui disait M. de Chateaubriand résigné, tu es invincible. —Et lafôte contkmait«.
On eût pu s^en délivrer à moitié en la mettant dqn» le sfilon ou dans la salle i man* ger, comme Jako; mais madame TenteiMkit.
autrement. Il fallait de la société à Cathau ; elle se fût enpuyée seule , et Jako n'était pas galant pour elle.
MÉMOIRES D'OmmBoTOMBÉ. m
Lorsque madame de Chateaubriand entrait pendant les paroxysmes de Catbau, loin delà gronder, elle prenait part à ses peines, k caressait, la plaignait. Pauvre cocotte, disait-elle, tu as bien chanté, tu dois être fatiguée; repose-toi, ma petite fille, et mange ces petites miettes. Ils ne Oaiment pas, vois-tu ! ils ne te disent rien, lu t'ennuies; voilà pourquoi tu t'amuses à chanter : tu fais bien, ma petite mère ; viens auprès de moi et fais ta dînette dans ma main ; tu Tas bien gagnée, ma poulette.
En effet, comme si elle eût été magnétisée par les regards et par les caresses tendres de sa maîtresse, Cathau cessait ses cris et ne poussait plus que quelques notes inoffi&nsives,en gri-* gnotant son gâteau.
Jako, qui trônait dans la salle à manger, ou se prélassait sur la fenêtre , ne ressemblait point à Cathau. Il était bon enfant, lui, d'une humeur joviale, dSme voix gaillarde, grassouillette et glorieuse. C'était un perroquet distingué; il avait de bonnes manières, quelque
XIL 21
Ml ffas|IOm»DXWTB&.X4»IBB.
chose de la majesté d^un manitou et de la di* giiité d'un sachem. Il aknait le monde, savait fort bien sa langue, et, sMI eût un peu moins parlé du nez, il eût fait un orateur remarquable ; il zézayait et grasseyait à merveille. Il charmait Tantichambre et la cour. Il saluait les entrants, et avait Testime du portier. Quand il fiûsait un beau soleil, nous entendions ses gros éclats de joie dans les intermittences des épili^sies de Gathau»
Ifbus eussioQs bien voulu changftr d^hôte ; mais ça ne dépendait pas de nous : il y eût eu des résistam^es de toutes parts. Jako était le favori et rélève de François Looiset : il Pavait formé à son image. Jako en était reconnaissant, et, quand François SQrtait» Fautre n'était pas sans quelque grain de «télancolie. Sa tête semblait lourde, son œil terne.
Quand François rentrait, il en était accueillî par des mouvements emfMrassés., par des balancemâiis, des dandinements, des trépign^umits, des mouvements de roulis, des soubresauts de
tangag6| par deséclats de voizi des battements delanguev des roucoulements de gosier, des ut de poitrine, par des démonstrations de toutes sortes.
Le cœur assez peu sensible de François se fondait à cette vue.
Le soir, pendant le diner, Jako était là. Quand il pouvait quitter son bâton et désordre, il courait par terre ou sur la table, de Tnnà Tau* tre, comme un petit chien, pour attraper des morceaux. Il notait [dus gogueQard et débrail<lé, il ne laissait plus pendre mollement ses ailes comme sur sa fenêtre ; il les ramassait sur son dos comme un frac boutonné, ne sonnait mot et se faisait mignon : c^était un dandy de haut parag0, un pique-assiette de bon goût. Il sa* vait son monde, et, malgré ses sympathies pour François, la maîtresse de la maison avait ses préférences. Pour qu^il n^eût point à se dé-^ ranger, on lui présentait souvent sur le perchoir une cuiller remplie de bonnes choses. Trop poli pour refuser, Jako acceptait \ mais, en per-
3S4 lÉËMOIRES D'OtrTRE-TOMBB.
roquet de bonne maison, il n^y fourrait pas le bec tout d^abord. II prenait la cuiller d^une patte, ou plutôt d^une main, la serrait entre ses doigts crochus, se tenait sur Tautre patte comme un stylite, et mangeait proprement, mais sans vanité, sans se douter qu^il faisait un tour de force. Parfois même il s^arrétait, et son gros œil clair, son bec entr^ouvert et câli* nement incliné, semblaient dire : G^est bon.
Par exemple, quand il avait fini, il nMfaitpas des plus attentifs à ramasser son couvert : il le laissait tomber en poussant un grand cri de carnaval. La cuiller roulait le long du bâton et tombait vous devinez où!...
Jako vit encore, et il est en bon lieu ; mais Cathau n^est plus , et son destin fut triste. Ëchue, dit-on, avec Jako, à Texcellent et spirituel M. d'Espeuilles , neveu par alliance de M. de Chateïiubriand , Cathau fut emballée avec ledit Jako dans une petite boite de bois étroite et oblongue , afin que les deux Indiens occupasseht moins de place dans la voiture.
MÊMOIBES BOUTBE-TOMBE. $25
Cathau, accoutumée à avoir ses coudées franches , n^était nullement chaitnée de voyager dans cet étui. Se croyant encore avec M. de Chateaubriand et moi , elle voulut se plaindre et commencer son tapage ; elle s^y livra sans mesure et avec ses agréments ordinaires.
Jako, qui n'était pas trop content non plus de courir la poste dans une gaine, à côté d^une personne si bruyante^ ne disait rieui mais il n^en pensait pas moins.
D'abord il lui lança un gros regard de travers. Maîtresse Cathau , accoutumée à tout braver , n'en tint compte : au contraire, plus Jako restait coi, plus la petite effrontée s'égo- ^sillait, s'agitait, frémissait.
Enfin, impatienté des secousses et des cris nerveux de sa compagne de route, nerveux luimême, et ne voyant pas d'autre moyen d'avoir la paix, il la prend à la gorge et d'un seul coup de bec la fait taire.
Il ne la fit point languir, il la tua roide. Pour la première fois elle cessa de crier.
m MËMOmEâ D'OtnilE-TOlIfinB.
Pauvre Cathan ! si tu avais [su te taire à propos, tu ne te tairais pas maintenant pour ton* jours; tu tempêterais à ta fantaisie aux grandes fenêtres du beau château de la Montagne, tandis que tu entendrais japper les chiens de ton maitre dans les bois.
Certainement Jako a eu tort d^étrangler Ca« thau ; mais il faut avouer quMl y a dans son crime des circonstances atténuantes. Avis aux perruches.
Régime^ figure et occupations de madame de Chateaubriand,
Lorsque, le lendemain matin, j^allais, selon le désir de M. de Chateaubriand, saluer madame et causer un instant près de son lit , f entendais souvent les mêmes choses que la veille et avec des variantes qui étaient loin d'être sans agréments. Elle me demandait si je ne connaissais pas quelques bonnes places à la cour ou à la ville pour ses méchants oiseaox
MËtfOIRBS D'OimS-TOlBB. 3S7
qui renmiyaient et dont elle voudrait bien se défaire.
Hais comme M. de Chateaubriand m^avait dit souvent qu^elle ne s^en séparerait qu^à la mort, ce qui est arrivé , je répondais : Ce serait malheureux, madame, de disperser une si jolie tribu, et de perdre de si gentils compagnons, rinsistais sur leur mérite et leur valeur qui étaient réels.
— Il est vrai, répondait madame, qu'ils sont choisis et très-privés ; s^ils le pouvaient, ils seraient toujours dans ma chambre, et quàbd je me présente à la fenêtre, ils accourent à la vitre.
Après quelques autres paroles , je sortais pour revenir le lendemain.
Je trouvais la vicomtesse bretonne éveillée comme une hermine, blanche de même avec son peignoir blanc au milieu de son lit blanc.
Son genre de vie et son génie se peignaient sur sa Cgure fine, régulière, expressive et blan«che comme tout le reste. On peut di' e, sans
328 M&IIOIBBS D'OUTHE-TOIIRE.
exagération, qu^elle ne mangeait presque pas et qu^elIe vivait de rien.
Aussi, sans être pourtant trop décharnés, ses traits purs paraissaient-ils en quelque sorte transparents.
On eût dit une de ces iSgures d^ascète que Fabstinence, purificatrice du sang comme de Tespritt du corps comme de Tâme, fait reluire d^une sorte de clarté.
La vie sobre embellit; elle donne à Pêtre entier, surtout à la physionomie qui le résume, au frontqui le domine, quelque chose d^tndéfini, de supérieur, et comme un reflet auguste. Au lieu des sens, c^est Tesprit qui parait; au lieu du trouble, c^est la sérénité qui rayonne.
C'est le signe des justes, le nimbe des saints.
Quelque chose de cette irradiation mentale semblait percer parfois dans les traits caractéristiques et diaphanes de madame de Chateaubriand. Lecteur et traducteur des ^a/n^e^ légendes, f en devais être frappé ; je Tétais.
Je me rappelais que le vieil Orient, Tlnde
IfÉHOntES B'OUTBE-TOHBE. 329
comme la Tfaëbaïde et' laPalestine, disaient que ceux qui s^abstenaient de tuer, de manger ce qui avait eu vie, et se contentaient des fruits de la terre, brillaient comme les fleurs; que la pénitence transformait le corps même et rendait le front lumineux comme les astres.
Assurément, madame de Chateaubriand ne tuait rien, et, sans prétendre s^astreindre à une grande pénitence* elle ne mangeait guère non plus de ee qui avait eu vie.
Un peu de chocolat, rarement du thé, quelques sirops, tisanes ou potages, cMtait toute sa nourriture.
Ce n^était pas assez.
Un médecin qui avait eu sa confiance, le docteur Laënnec, lui avait dit que le meilleur remède à bien des maux c^était la diète ; et c^est vrai à un certain âge, dans de certains temps et une certaine mesure. Mais madame de Chateaubriand n^en tint pas assez compte. Toute sa vie elle resta sous Tinflucnce de ce conseil médical bon en soi^ mais dont ilne faut pas exa-
990 MÊlfOmifiB B'OfJTBS-TOlim.
gérer la pratique. Madame de Chateaubriand Texagéra et elle a hâté sa fin. Elle a toujours cm que la diète la sauverait^ et elle en a tant fait^ qu^elle est morte en quelque sorte d^inanition.
Sans rien ôier à la clarté du teint de madame de Chateaubriand, la mort en avait en quelque sorte raviyé les couleurs* Elle mourut en dormant, et, morte, on Feût dite dans un sommeil calme. « Une auréole de bonheur semblait se refléter sur ses traits , et je me plaisais à Tembrasser comme une bienheureuse, » m^a dit une de ses dévouées et pieuses amies qui Fa veillée sur son lit de mort.
Madame de Chateaubriand relevait trop uniquement d^elle-méme pour être d^aucnn ordre religieux.
Cependant Tinstitut, la sainte démocratie et la bonne simplicité des sœurs de Saint- Vincent de Paul, lui plaisaient, et elle almaitàse donner des rapports avec elles. Elle avait remarqué que ces sœurs n^avaient que des lits à quenouilles^ c^est-à-direà quatre tiges, montant
BIËlfOIRËS ]>*OirrBfi-TOMBe. 331
des quatre coins jusqu'à la hauteur de cinq à sa pieds, et reliées entre elles par des tringles d'où pendaient les rideaux qui les entouraient, comme les moustiquaires de TOrienl. La vicomtesse était trop curieuse pour n^en pas demander le pourquoi.
— C'est dans nos règles, madame, lui répondirent les sœurs.
Alors madame de Chateaubriand vendit le beau lit en acajou qu^elle avait, et se fit faire un lit à la Saint-Vincent de Paul. Due telle couche convenait à sa charité, et c^est sur elle qu^elle est morte.
Cest sur elle que je Tai vue souvent lire, causer, rire, écrire et souffrir aussi.
En effet, tout en dialoguant, comme ci-dessus, avec son valet de pied, sa femme de chambre et sa dame de compagnie, madame de Chateaubriand faisait une lecture, parcourait ses journaux, expédiait son courrier. Elle écrivait à des évoques, à des riches, à des princes, en faveur de quelque pauvre ou de quelque infirme.
332 UÉlIfOIBCS D'OUTRB-TOMBE.
Elle ne craignait de demander à personne quand elle croyait qu^ily avait du bien à faire.
Je ne sais même si, pour en obtenir une aumône pour ses pauvres, elle n^eût pas crié provisoirement : Vive le juste-milieu; toujours est-îl qu'elle n'épargnait point ses gros serviteurs ; et ce ne serait peut-être pas s'éloigner beaucoup de la vérité que de dire qu'elle mettait même à contribution ses princesses.
— Ces gens-là ont Fargent, disait*ellei c'est bien la moindre chose qu'ils laissent tomber une miette de leur abondant superflu à ceux qui ont faim, et qu'ils rendent aux pauvres quelque chose de ce qu'ils prennent aux contribuables et à mon pauvre petit Henri Y:
— Oui, monsieur, ajoutait-elle en s'adressant à moi, je paye des impôts fous^ et j'en enrage.
— Patience, ma chère, disait parfois M. de Chateaubriand, tu en payeras encore davantage : nous n'en sommes encore qu'a un milliard et demi, et ces messieurs disent que la France peut payer deux milliards; elle les payera.
MtMOIBBS D'OUTRB-TOMBB. 333
— Non ! je ne payerai pas, s^écriaît Tar dente vicomtesse. Non! je refaseraî Timpôt^ dât-on vendre mes nippes sur la place.
— Tu m^as Pair, chère amie, d^étre une légitimiste à la manière de Hampden , lui disait M. de Chateaubriand, enchanté de cette sortie.
-*- Une républicaine, veux-tu dire? Pourquoi non? Je n^ai pas d^antécédents politiques, moi; je puis dès qu^elle arrivera accepter la République; et vous autres, hommes d^État du présent et du passé, vous avez tous fait et vous faites trop de bêtises pour qu'elle n'arrive pas. D'ailleurs, Saint-Malo, ma patrie plus que la tienne, n'a-t-il pas toujours été une république sous la protection ou sans la protection de la France? Peut-être le sera-t-il encore, qui qu'en grvgne.
— Ma toute chère, tu as le don de seconde vue, tu parles et lu prophétises comme les grandes druidesses de l'île de Seîn,.dont la voix soulevait la mer et appelaitles tempêtes ; mais, par ion refus d'impôt, ce ne serait pas toi que tu
334 MftlKHUTO WWVÊM-'îOÊÊU.
mettrais en jeo^ on ne te dirait rien : ce serait moi que tu ferais fourrer en prison*
— Qu^est-ce que ça fait ? tu as des amis. D^ailleurs tu en as vu bien d^autres et ce n^est pas toi qui en es mort. Ah! si fêtais député, moi! Les hommes sont des lâches , ils se laisseraient peler comme une pomme avec un couteau de bois. Dès quilsont fait quelques ^os discours, c'est asisez. Ils ne sauraient jouer du poing,
— Non, mon amie, on ne joae plus que da gobelet,
«- Gobe^hs tant que tu voudras, je ne les gobe pas, moi.
Cependant, quoique madame de Chateaubriand répétât souvent que les femmes ne sont pas toujours cause et ne doivent pas être responsables des folies et des iniquités des konimes, je nç crois pas qu'elle ait jamais appelé les Tuileries tricolores au secours de rin-iirmerie de Marie -Théi'èse. Marie* Thérèse était son œuvre propre, son Ëcouen, et le souvenir vénéré de madame la Dauphine était là.
Miaimiïïn wimsBs^'KmtL 335
L'infinaerie de Marie-Thérèse tomba en disgrâce à la révolution de Juillet, et M. Thiers iîit, je ci*ois, Tua des minisires qui lui fut dV bord le plus favorable.
MaduQie de Chateaubriand ne se laissait aller à écrire aux puissances du jour que sur des instances et pour des cas particuliers. Quand j^entfiai$€hezelle,aprèsquelquesmotsaimables, elle me montrait ses lettres en ma disant : Ayez laJbimtédelire cela, M. Daniélo, car je deviens si vieille, que je perds forces, esprit, mémoire et tout le reste, je crois. Revoyez donc cela, je vous prie.
Le fait est que madame de Chateaubriand n'avait rien perdu de ses facultés, même à sa mort.
Je lisais cependant, et j'étais émerveillé mais non surpris du sens, du naturel, de Télégance que j'y trouvais à la place des fautes qu'elle m^avait annoncée et dont pas une n'existait.
C'était une lucidité complète, une originalité délicate, mais sans aucun apprêt, sans préten-
336 HfiaiOIRBS D'OUTBB-TOMBB.
tion à Tesprit. Elle gardait toute la m^iue artillerie des traits, des pointes, des paradoxes où elle excellait pour les conversations familières, car dans les autres conversations elle était fort grave et fort digne, quoique toujours spirituelle.
Tel était le petit lever de madame de Chateaubriand quand elle ne se trouvait pas bien, ce qui lui arrivait souvent.
Vers neuf heures ou neuf heures et demie, elle se levait tout à fait, se faisait habillar, et^ quand elle le pouvait, allait à la messe.
Dans ces derniers temps elle Tentendait le dimanche, dans sa petite chapelle domestique, et même de son lit lorsqu'elle était trop malade.
Pendant la semaine, quand elle se portait mieux, elle allait à Téglise des Missions étran-^ gères, Isa paroisse, dont elle se plaignait parfois et où elle gagnait de gros rhumes.
En allant ou en revenant de la messe^ elle entrait un instant dans le cabinet de M. de Chateaubriand.
BIËMOmES D^OUTRE-TOHBE. 997
Comme j^étais sûr qu'elle ne manquerait pas de nous dire quelque chose de gai, d^original , de spirituel, d'amusant, f attendais ce moment avec impatience.
On la voyait entr'ouvrîr la porte et venir doucement comme une ombre, courbée quelque [OU, regardant décote, portant elle-même sa chaufferette, ou une grande jatte en cuir bouilli, dans laquelle elle coupait du pain pour ses petits oiseaux.
M. de Chateaubriand en prenait Toccasion de rappeler la^e aux miettes.
— Oui, disait-elle :
C'est moi^ c'est moî^ c^est moi !
Qui suis la Mandragore !..»
Et qui chante pour toi.
Dès que M. de Chateaubriand Fapercevait, il lui disait avec un gracieux sourire et de sa voix la plus douce : Venez, venez.
Je m'empressais de lui avancer une bergère.
Quand je la voyais se lever pour partir, je lui
proposais de lui porter ses petits effets : elle y
consentait, mais elle ne Teût point demandé.
xn. ta
338 MÉtfOIBSS D'OUTRE-TOUBE.
Un jour elle entra dans le cabinet de M. de Chateaubriand en lisant avec une emphase comique un fragment d\in Essai sur Porigine et la décadence de la religion chrétienne dans rinde : c'étaient quelques phrases prises au hasard dans rintroduction explicative que jV vais cru devoir mettre en tête de la traduction que je venais de publier d'un mémoire des fameuses Recherches asiatiques de la Société ou académie anglaise de Calcuta.
— Mais c^est mirifique, ma chère, ce que tu nous lis là, dit tout à coup M. de Chateaubriand: est-ce loi qui Tas écrit?
— Non , c'est monsieur ton secrétaire....
Mais toi tu ne lis rien, tu ne connais rien, pas même tes journaux , et si je n'étais là pour te remettre quelquefois au courant...
, — Ah ! mon amie, ça irait bien mal et je serais bien en arrière.
— Franchement, tu n'es pas fort , et je ne sais pas pourquoi tu t'es mis à écrire.
— Je ne sais pas non plus, ma chère , je ne
lObiOIBBS D'OUnK-TOiflB. S9»
sais pas ; feu suis aussi fâché, aussi puni que toi. Je voudrais n^avoir jamais écritdeux lignes, ajouta-t-il avec un bâillement très-joli et se terminant par ces mots : Si tu ne m'inspirais pas, je ne ferais plus rien.
La vicomtesse comprit et se mit à rire sur un petit ton de crécelle qu'elle affectait à dessein et qui lui donnait un rire tout à fait à part.
Madame de Chateaubriand savait fort bien le contraire de ce qu^elle disait, mais elle réussissait si bien dans le paradoxe qu^il était rare qu^elle s^en fit faute.
Dans la verve surabondante de son esprit électrique elle s^amusait, avons*nous dit, et se jouait de la conversation ; quelquefois, hélas I de rinterlocuteur même.
Si vous avez vu une souris ou un oiseau entre les griffes élégantes et fines d^une jeune chat , vous avez vu Finterlocuteur infortuné sous les^ serres de la conversatioi) de madame de Chateaubriand quand elle daignait Thonorer de sa familiarité et le mettre à Tépreuve.
Non psuB qu^elle finit comme le ébat par immoler sa victime; c'était même au moment qui semblait le plus dangereux qu'elle la lâchait ^ mais tellement bouleversée , tellement ahurie qu^elle ne savait guère où elle en était, et qu'elle ne se sentait nullement Fenvie de recommencer.
Si Ton avait Tair trop affecté, elle vous disait : Votre tête travaille , mon cher monsieur; moi, je veux vous guérir. — On aimait mieux se bien porter.
Lorsque c^était moi qui m^y trouvais pris, M. de Chateaubriand ne s'en souciait guère. Parfaitement insensible, il en riait même volontiers; mais quand c'était lui, il ne riait pas toujours ; pour sortir de ce pas dii&cile il faisait toutes les concessions imaginables, il souscrivait à tout. Il n'avait qu'une réponse, c'était oui, toujours ojii. Mais il n'y gagnait pas grand'chose.
Ir
— Oui ! oui ! répliquait l'inexorable vicomtesse, c'est bientôt dit; mais cela ne signifie rien: on prêt end que tu es un grand homme;
iflhiomBS DToirrRii-Toim» m%
mou je ne sais pas une grande femme, va donc : cène sont pas des foux-fuynnts que je venx, c^est une réponse, si tu en as ; je veux du raisonner ment : je raisonne bien, moi !
— Certainement,, mon amie, certainement ; mais tu raisonnes si bien, vois-tu , qu^il n'y a pas de réponse possible contre toi , il faut se rendre, il n^y a qu^à dire oui : tu as raison staks cease, nul n^a d^esprit comme toi.
En couvrant ainsi sa retraite de tous led con-^ pliments quMl pouvait trouver, il essayait d'échapper en tous sens ; mais à toutes les issues il trouvait une lance brillante et bien émoulue qui le refoulait dans Farène.
C'était le modèle des maris , le héros de la paix intérieure, de la patience conjugale. Il eût tout donné, sa renommée même, je crois, pour éviter le bruit.
Quand il pouvait déléguer le combat et passer le dialogue au voisin , il n^avait garde dY manquer; mais on ne prenait pas le change»
Ce jour-là cependant elle revint à son livre;
U^ HÉMOIRES D'OUTRE-TOMBI.
— S^il n^amuse pas, me dit-elle, cet ouvrage intéresse ; je ne sache point avoir lu dans Thistoire ecclésiastique ce que je viens de lire ici.
— - En effet, madame, les historiens de PÈglise ne sortent guère de l'Europe ou de Toccident dé FAsie. Ils ne savent ou du moins ils ne disent presque rien des progrès , des fortunes diverses du christianisme dans la haute Asie.
— Mais, chère amie, interrompit M. de Chateaubriand qui avait curieusement écouté, tu parles de Phistoire de TÉglise comme un bonnet carré, comme un docteur suivi...
— Tiens, pourquoi pas ?
— Je le croyais des bas blancs •
— Pardîne ! tu devrais pourtant bien savoir que j^ai toujours été bleue.
— Et bonapartiste, je crois ?
— Certainement.
— Mais puisque te voici dans les profondeurs de Fhistoire ecclésiastique, dis- moi un peu, as-tu lu Baronius?
— Baronius? qu'est-ce que c'est que Baro-
MËMOmES D*OUTRB*TO]|fBE. 341
nius ? Il n^y a pas de baron qui ait écrit Thistoire de TÉglise.
— Je t'y prends : Baronius n^est point un baron, c^est le cardinal César Baronius , le grand annaliste de TËglise.
— Je ne te dis pas le contraire ; mais puisque c^'est un Italien , pourquoi ne Taurais-je pas lu, puisque je sais Fitalien? n^est-ce pas, M. Daniélo ? dit-elle en me regardant d^un air aimable et un peu embarrassé.
— Ça me paraît juste, madame.
— Je plains ton erreur, ma chère, mais c^est en latin que Baronius a écrit.
— Que me fait cela? est-ce que le latin et ritalien ce n^est pas la même chose? jeté le déchiffrerais, moi^ ton latin. Mais toi qui me chicanes , si je te demandais ce que c^est qu'un avatar ?
— Ma chère, lu me mettrais à bout, à moins que je n'appelle M. Daniélo à mon secours , comme tu m'as paru toi-même en avoir Pintenlion tout à l'heure...
344 IIËHOIRES D'OUTBB-TOMB]!;
Mais, au lieu de vouloir entendre, la vicomtesse s^amusait à pousser sa pointe , en disant du ton le plus majestueusement grotesque :
Courma-avatara^ Varahah-avatara. !
— Madame de Chateaubriand, vous me faites peur, avec vos mots terribles et votre science effrayante !
— En as- tu assez ?
— Oui, oui, oui!
^- Moi, je me défends du moins.
— Oh toi, vois*tu !••• mais moi, je me rends et demande grâce.. •
Souvent, dans la suite de ces Cowersations, mon sujet me doit ramener à madame de Chateaubriand. Cependant le peu que je viens d'en dire serait trop incomplet si je n'ajou* tais quelques mots sur l'œuvre et l'occupation principale de sa vîp, sur Y Infirmerie de Marie-^TTiérèsç.
Je ne saurais mieux faire que de commencer par citer Thistorique de ce précieux établissement, écrit tout entier par la main de ma*
MCHOmiS B'OUTBB-TOIIBB. 845
dame de Chateaubriand elle-même, et complètement inconnu du public : il ne lui était même point destiné ; ce sont des souvenirs d^intérieur écrits dans la forme nette et simple de ces ohroniques des abbayes du moyen âge, que nos savants ont recueillies avec tant de soin, et qui sont aujourd'hui le flambeau de Thistoire.
Dans cette chronique moderne ^ rien de trop, mais rien d'omis. Bien qu'il n'affecte rien de littéraire, le style de celte chronique justifiera, je Tespère, ce que j'ai dit de la manière d'écrire de madame de Chateaubriand.
Dans les archives où elle se conserve comme un titre de propriété, comme une relique de haut prix, cette chronique a pour titre : Notice historique et rendu^compte de toutes les opé*^ rations administratives de Flnfirmerie de Marie -TTiérèse^ depuis sa fondation en 1819, Le compte rendu des opérations administratives ne pouvait intéresser le public : je n'en ai donc pris que la partie historique. Dans le plaisir que j'ai de la citer, je n'ai qu'une peine :
c'est de n'en pouvoir témoigner ma reconnaissance à la main deux fois pieuse à qui je la dois. Son humilité m'impose le silence.
ISOTIGE HISTORIQUE DE L'INFIRHERIE DE HARIE-THÊRÈSE 9
Par madame la vicomtesse dbChatbavbrluid»
« Année 1 819. — Avant la révolution, lâchante chrétienne n'avait eu à s'occuper que de la classe indigente de la société ; mais, pendant cette révolution, le malheur ayant atteint les riches comme les pauvres, une nouvelle classe d'infortunés a réclamé les soins de la religion.
« Des femmes qui, par les habitudes de leur vie, ne pouvaient se résoudre à se faire soigner dans les hôpitaux communs, mouraient souvent faute de secours ; de même, de vieux ecclésiastiques, malades ou infirmes, ne savaient où se retirer.
« On essaya de leur ouvrir un asile. Une infirmerie fut fondée par la charité le 8 octobre 1 81 9, sous la protection de S. A. R. madame la duchesse d^Ângouléme et Faulprité de
monseigneur Tarchevêque de Paris ^ déclaré supérieur et chef perpétuel de cette maison.
« L^infirmerie prît le nom de Marie-'Thérhse et se ♦rouva placée sous la protection de madame la duchesse d^Ângouléme.
« Le règlement provisoire de Plnfirmerie fut porté à Tapprobafion de madame la duchesse d'Angoulême, le 6 août 1819, par madame de Chateaubriand. S. Â. R. Fagréa, sauf quelques changements qu^eile daigna y faire et qui sont indiqués dans le règlement général provisoire.
« L^établissement commença dans une maison sise rue d'Enfer, n" 86 (maintenant 116), et louée pour la somme de 3,000 francs.
« Les sœurs de Saint-Vincent de Paul , au nombre de trois, prirent possession de TlnOrmerie le i5 octobre 1819, et, le 8 décembre de la même année, la maison et la première chapelle furent bénies par monseigneur Tarchevêque de Besançon, M. Cortois de Pressigny.
« Le personnel de rétablissement consistait alors en trois sœurs^ un aumônier, un infir-
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mier, une servante et trois malades, en tout neuf personnes ; à la fin de la même année, le personnel sMtait augmenté de deux femmes malades et d^un prêtre infirme (douze personnes).
c( Année 1820. — La maison, d^abord louée 3,000 francs, fut achetée, le 16 février 1820, pour là somme de 55,000 francs. Lepay^nent définitif de cette somme a été achevé en 1823.
c La propriété primitive consistait en deux petits corps de logis et en un jardin d^environ trois arpents*
« Le 15 octobre 1820, jour de la célébration de la fête de sainte Thérèse, madame la duchesse d^Angouléme honora pour la première fois rinfirmerie de sa présence ; elle fut reçue par monseigneur le cardinal de Périgord, lequel officia et donna le salut du Saint-Sacrement. On célèbre chaque année,, en mémoire de cette solennité, une messe d^actions de grâces;
« Année 1821. — Au mois d^avril de Tannée 1821, on commença à élever un nouveau bâtiment, consistant en un grand corps de logis
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et en une chapelle. Ce bâtiment fut achevé à la fin de 1 822 et coûta la somme de soixanteneuf mille cent vingt-neuf francs.
« Dans le courant de cette année, deux malades âgés ont fait leur première communion, une troisième a été baptisée et a fait son abjuration entre les mains de M. Fabbé Guy on. »
Voici le récit de cette conversion par madame de Chateaubriand : je le copie sur un papier en forme de lettres, écrit tout entier de sa main : j^y reconnais à merveille son écriture longue.
UNE DES CONVERSIONS LES PLUS REUARQUABLES DE l'infirmerie DE HARIË-THÉRÈSE.
« Une jeune Hollandaise (madame Buman), atteinte d'une maladie très-douloureuse, fut reçue àTinfirmerie de Marie-Thérèse le 4 4 mai 1820 : elle n'avait pas vingt-cinq ans ; elle était d'une beauté remarquable, avait beaucoup d'esprit et avait été très-bien élevée. Elle était protestante et si zélée dans sa religion qu'elle
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voyait jusque dans les soins qu^on lui rendait des piëges tendus à cette religion qu^elle pratiquait scrupuleusement à sa manière. Souvent elle repoussait les sœurs avec une brusquerie dont bientôt elle s^accusait, car elle était naturellement d'une humeur douce et égale. Son mari, d'une ancienne famille et dé Fribourg, était catholique> mais de ces hommes qui font céder leur croyance à leurs intérêts. Il craignait chez sa femme un changement de religion qui lui aurait ôté la protection de l'ambassadeur des Pays-Bas dont elle recevait quelques secours ; il Tentretenait donc dans des principes auxquels elle était trop attachée.
ce Le 14 octobre, veille de Sainte-Thérèse, Tune des fêtes patronales^ madame Buman, voyant parer la chapelle, et ayant appris que M. le cardinal de Périgord devait o£Scier le lendemain, déclara qu^elle s^enfermerait de manière à ne pouvoir entendre des chants qui n^étaient point agréables à Dieu.
« En effet, le jour de la fête, lorsqu'elle ouït
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la cloche, elle crut qu'elle annonçait Tarrivée de Farchevêque et elle s'enfuit, comme si la présence du saint prélat dût percer les murs de sa cellule ; c'était madame la ducbesse d'Ângoulème qui entrait. La curiosité, ou plutôt un mouvement de la grâce , ramena la jeune femme à la fenêtre, pour voir Son Altesse Royale qui avait disparu. A sa place elle aperçut le cardinal qui bénissait les sœurs et les fidèles agenouillés sur son passage. Elle fit un cri et alla de nouveau se cacher derrière ses rideaux, bien résolue à n'en pas sortir avant la fin de la cérémonie.
« Cependant au moment ou Ton allait célébrer le saint sacrifice de la messe, cédant à une volonté plus forte que la sienne, elle descendit au jardin, s'approcha d^une croisée qui donnait dans la chapelle, et là^ malgré elle, elle arrête sa vue sur le vénérable cardinal qui montait à Tautel : Dieu seul sut alors ce qui se passa dans le cœur de la brebis égarée ! Elle court chercher la sœur de garde auprès des malades ; elle
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lui demande des guirlandes de fleurs qui restaient de celles dont la veille on avait décoré réglise; elle en fait une couronne qu'elle va suspendre furtivement à la porte par où le prélat devait sortir de la chapelle; ensuite elle remonte dans sa chambre et s^enveloppe de nouveau dans des voiles qui ne pouvaient la dérober aux regards de celui qui avait sur elle de grandes vues de miséricorde.
« Après la cérémonie ^ madame la duchesse d^Àngouléme alla visiter les malades ; madame Buman ne sortit point de son coin. Peu après arriva le cardinal suivi de M. le coadjuteur (M. de Quélen, depuis archevêque) etde M.Tabbé de Frayssinous. 11 venait donner des paroles de consolation aux pauvres femmes ; il les exhortait à la patience dont il était lui-même le modèle, lorsqu^il vit à ses pieds une jeune femme qui, tout en pleurs, lui criait : Bénis-' sez-moi, monsieur, bénissez-moi !
« Le vénérable vieillard, ému et ne comprenant rien à une si grande douleur, lui disait :
Ma fille, que me demandez-vous? relevez -vous et parlez-inoî.
«Monseigneur, lui dil la coadjuteur, elle vous demande voire bénédiction. Bénissez-la; RL Tabbé Frayssinous fera le reste.
« En effet, la bénédiction d'un saint pénétra le cœur de la jeune dissidente d'un ardent désir de connaître la vérité, et, sans savoir à qui elle s'adressait, elle choisit de suite M. Frayssinous pour rinstruire ; il accepta ce pieux ministère et la prépara à son abjuration qu'elle fit au mois de mars suivant (1821), entre les mains de M. labbé Guyon, dans celte même chapelle où cinq mois plus tôt elle avait refusé d'entrer.
€ Sa conversion fut aussi sincère qu'édifiante et ne s'est jamais démentie. Madame Buman a persévéré dans des sentiments qui lui furent miraculeusement inspirés; aussi la Providence ne Fa point abandonnée. En perdant la protection de son ambassadeur, elle a obtenu une place qui la fait vivre honorablement, elle xn. 23
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et son mari, qui avait bien en cette occasion quelques reproches à se faire.
« Madame Buman vit encore et peut attester la vérité de cette relation. »
Tel est ce piquant récit ; ainsi que tout le reste de la chronique, il reproduit très-bien Tesprit et la manière de madame de Chateaubriand. Sa signature seule y manque, car son écriture et son style sont bien reconnaissables. D^ailleurs cette pièce fait partie des archives de Finfirmerie de Marie-Thérèse.
Je reprends l'intéressante chronique de Vin* firmerie de Marie-Thérèse, écrite, comme la relation, par madame de Chateaubriand.
a Année 1822. — La nouvelle chapelle fut bénie par monseigneur Tarchevéque de Paris, M. de Qaélen, le 19 décembre 1822.
« Dans cette même année le pape Pie VII a accordé à rinfirmerie de Marie*Thérèse (nommée dans la bulle V Infirmerie de la ville de Paris) :
« Huit indulgences plénières avec un autel privilégié.
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« Année 1823. — Madame la duchesse d'Angouléme a donné à la chapelle de Tlnfirmerie ujEi ostensoir en vermeil, et permis que des manteaux royaux qu^elle avait portés fussent destinés à rétablissement. Les broderies de ces offrandes précieuses ont été appliquées sur une étoffe de moire rouge qui compose^ dans la semaine sainte, un devant d^autel et des draperies pour le tombeau de Notre-Seigneur.
< Le 1 4 aoûtde la même année, M. et madame de Chateaubriand firent l'acquisition d^nne petite maison et d^un jardin du prix de quatorze mille francs. Cette propriété était séparée de rinfirmerie par une ruelle qui conduisait de la rue d'Enfer aux boulevards. M. et madame de Chateaubriand obtinrent du préfet de la Seine la concession de la ruelle, qui fut fermée aux deux extrémités, à cette charge de faire à la ville de Paris une rente annuelle de quarante francs. Alors les acquéreurs firent abattre les murs de séparation et réunirent leur propriété à rinfirmerie, avec Fintention de lui léguer cette