‹ Mémoires d'un aide-major sous le premier empireChapitre 22 sur 53 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'armi'c francaiï^e marche sur Madrid. Notre émotion. — Dirigés sur Cadix {2'.) novouii)re 1808). — La valise de Thillaye. — Ket^us partout à coups de pierres. — Bruit du canon. Lâclieté des Espagnols. — Coup d'd'il rétrospectif. L'I^nipereur rejoint le roi José à Vitloria. Dangereuse (;hute de cheval du maréchal Lannes. Singulier Irailenieiil, lîa|iide guérison. — Combat de Burgos. L'aide-niajor Rosel. -^ Coniltat de Sommo-Sicrra. Napoléon à Madiid (2 décembre 1808). Sévère répression. — Napoléon à la poursuite des Anglais. Pénible traversée de la Sierra-Guadarama. Froids excessifs. Gangrène par congélation. — Les blessés du conil)at de Benavenle. lq)idéniie chez les blessés anglais. Le petit tambour aveugle. M. Larrey remplacé par M, Percy. 8a grave maladie. — Retour en France de Napoléon. Notre convoi de prisonniers. — Mes compagnons dépouillés. — A Oropéza. — Le rancho. — A Castillo-de-Piedral)uena. Le capucin et les cochons.

L'armée française revenait sur Madrid. Déjà nous entendions le bruit du canon, bruit cliarmant ])Our des captifs; signal de joie et d'espérance! Cbaquc coup nous faisait tressaillir de bonheur en même temps qu'il frappait de terreur les Espagnols alarmés. >»olrc sort allait être bientôt décidé. Nous vivions entre l'esj)oir et la crainte. Hélas! nous ne conservâmes pas longtemps cette agréable incertitude!

Le 28 novembre, à six heures du matin, trois compagnies du deuxième réii:iment des volontaires de Madrid

arrivèrent dans notre prison. Un commissaire des guerres passa en revue les prisonniers, les partagea en trois détachements : le premier devait partir le même jour à quatre heures du soir, le second pendant la nuit et le troisième le lendemain matin. Thillaye, Alepine, Avril et moi fûmes désignés pour le second départ. Nos autres compagnons de voyage étaient M.M. Luquet, officier, Streykfeld, officier prussien, Saurel, Bonnecarrère, chirurgiens, Perret, employé dans l'administration des hôpitaux, et cent soixante soldats. Nous avions pour escorte une compagnie entière. Le ton alTable du capitaine qui la commandait nous fit bien augurer de la conduite des soldats.

Les Espagnols nous avaient permis d'emporter à San- Fernando tous nos effets : ils ne s'étaient emparés que de nos armes. Nous n'avions pas été dévalisés encore. Nos gardiens se bornaient à porter un œil de convoitise sur bien des objets dont ils auraient voulu nous débarrasser. Il était probable que d'autres ne seraient pas si timides. Pour prévenir ce danger, Thillaye imagina d'endosser et de chausser toute sa garde-robe. Rond comme une futaille, revêtu d'autant d'habits que le vicomte de Jodelet, il vint me trouver dans ce grotesque équipage :

— Voilà, me dit-il, le vrai moyen de porter sa valise. On ne risque pas d'en perdre la clé. Ainsi on ne pourra me voler sans que j'en sois averti!

Je ris en le voyant affublé de la sorte. Je lui fis observer que cette nuuiière de porter un bagage ne convenait i)oint à un prisonnier (|ui (k'vait faire une longue route à i)ied et qui ne serait pas lii)rc(U' s'arrêter quand il le voudrait; qu'enfin il serait accablé de fatigue avant ilarrivcr au premier gîte. Il ne répondit rien, et pour me convaincre il se servit de l'argument de Zenon. Il marcha dans la cour et me prouva que ses nombreuses enveloppes ne le

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gênaient point du tout. Je me laissai séduire et m'habillai de la même façon, sans me charger autant. Avril suivit notre exemple.

Nous [)artîmes de San-Fernando à deux heures de la nuit, le 29 novembre. Nous marchions très vite. La quantité d'habits que nous portions était fort incommode. Elle gênait les mouvements du corps et nous fatiguait horriblement. On ne s'arrêta point et nous fûmes obligés de prendre patience jusqu'au soir. Notre troupe passa devant Madrid à sept heures du matin et coucha à Leganez, où elle fut reçue à coups de pierres. Dans ce village les habitants s'étaient précipités en foule sur nos pas. Ils nous accompagnèrent en nous menaçant du poignard, jus(iu'à la maison qui nous servit de prison. Notre escorte en défendit l'entrée aux assaillants, qui se contentèrent de jeter des pierres aux fenêtres. Notre premier soin en arrivant fut de nous débarrasser du poids de nos habits. Nous convînmes que cette manière de porter sa garde-robe ne pouvait pas être adoptée par des piétons.

Le 30 novembre nous partîmes de Leganez de grand matin. Les habitants nous accomiiagnèrent jusqu'à un quart de lieue avec autant de politesse qu'à l'arrivée. Nous fûmes d'ailleurs accueillis le soir de la même manière, en arrivant à Alamo, avec des pierres... Le lendemain, à une lieue d' Alamo : le canon se fit entendre. Le son augmentait à mesure que nous avancions et donnait à nos gardions autant de peur qu'il nous causait de joie. Peu de temps après, un bruit de chevaux et de voitures très rapproché frappa notre oreille. Un brouillard des i)lus épais empêchait de distinguer. Nous aperçûmes bientôt une douzaine de c.iissons d'artillerie et des fourgons. Le capitaine de notre escorte, el sefior D. Palacio, fit faire halte et s'avança pour aller à la découverte. Pendant ce temps

plusieurs de ses soldats, craignant de tomber entre les mains des Français, embrassaient nos genoux et nous suppliaient de leur sauver la vie. Mais quand ils virent que ces caissons appartenaient aux Anglais, honteux de leur méprise et aussi de s'être abaisses jusqu'à implorer notre protection, ils devinrent encore plus insolents et nous firent marcher à coups de crosse en nous accablant d'injures.

Le convoi d'artillerie que nous venions de rencontrer allait rejoindre l'armée anglaise fuyant vers la Corogne, poursuivie de très près par Napoléon. Le détachement espagnol qui nous gardait était très rapproché des troupes françaises, puisque nous avions entendu leur canon en passant à Alamo. Mais l'armée du maréchal Soult avait autre chose à faire qu'à délivrer des prisonniers. Des événements militaires importants venaient en effet de se produire.

Pai'lons donc des faits de guerre survenus après l'évacuation de Madrid, pour apprendre à nos lecteurs comme quoi les Anglais se trouvaient sur notre passage, et aussi comment nos blessés furent soignés pendant cette campagne.

L'Empereur était arrivé en Espagne avec une nouvelle armée. Il rejoignit le roi José à Vittoria, où se trouvaient les troupes qui avaient évacué Madrid. Des ambulances actives y avaient été organisées; mais elles élaient à peu près dépourvues des moyens indispensables pour donner aux blessés les secours dont ils auraient eu besoin après les premiers combats. On acheta un nombre suffisant de mulets garnis de bâts jtour porter les caisses d'appareils à pansements, d'instruments de chirurgie et de médicaments, partout où les divisions pourraient aller. Les petits chars de la Biscaye, qui gravissent les montagnes et pas-

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sent par tous les défilés, devaient être consacrés au transport des blessés, comme étant les moyens les plus commodes pour le pays.

L'Empereur, qui s'occupait personnellement de tous les détails de l'armée, avait été frappé du nombre croissant des malades. Il écrivit de Vittoria au major général Berthier, au mois de novembre 1808, ordonnant que les fusils des soldats entrant aux hôiiitaux fussent recueillis et maintenus en leur état. Il fit établir dans chaque hôpital des salles d'armes et des garde-magasins, prescrivant au commandant de la place de visiter fréquemment ces salles afin de s'assurer que les armes étaient bien entretenues.

Napoléon était arrivé à Vittoria dans les premiers jours d'octobre. En suivant Sa Majesté à franc étriei", le maréchal Lannes fut renversé avec son cheval sur le Mont-Dragon, montagne très escarpée et couverte de neige glacée. Sa chute fut très violente. Le cheval, en essayant de se relever, retomba, lui fracassant la poitrine et le bas -ventre. Lorsque le maréchal Lannes fut apporté à Vittoria, il était couvert d'ecchymoses ; son ventre était enflé et tendu ; il ressentait de vives douleurs dans les cutiailles. de la gène dans la respiration et il ne pouvait faire aucun mouvement. En outre, bien que souffrant d'une vive inflammation intérieure, ses extrémités étaient glacées. Il fut soigné d'une manière fort originale. Un énorme mouton, étourdi par un coup de massue, fut écorché tout vivant. Pendant qu'on dépouillait l'animal, on prépara une embrocallon très chaude d'huile de camomille fortement camphrée. Immédiatement après, la peau toute fumante, qui laissait transsuder de sa surface écorchée une rosée sanguinolente assez copieuse, fut appliquée sur la peau de Son Excellence. On la croisa exactement, et on en

cousit les bords. Des flanelles chaudes furent appliquées sur les jambes et sur les bras du maréchal, qui absorba en même temps quelques lasses de thé léger avec un pou de jus de citron et du sucre. Le maréchal éprouva aussitôt un mieux sensible, se plaignant seulement d'un fourmillement douloureux qui diminua graduellement : phénomène dû sans doute à l'adhérence parfaite de la peau. Puis il s'endormit dix minutes après et resta dans un sommeil profond et tranquille pendant deux heures. L'enveloppe du mouton lui fut retirée; tout son corps frictionné avec une embrocation chaude d'eau-de-vie camphrée, boissons émollientes, lait d'amandes douces élhéré, lavements cmollients camphrés, etc. Le lendemain, application de ventouses scarifiées sur les parties ecchymosées. frictions aromatiques, bains chauds, etc. Le cinquième jour, le maréchal fut en état de se mettre en route et de suivre de nouveau l'Empereur à franc étrier.

L'armée s'était mise en marche sur Burgos, où étaient les avant-gardes des insurgés. La deuxième campagne d'Espagne commençait.

L'avant-garde de l'armée française, en arrivant devant liurgos, éprouva, de la [lart des Castillans qui défendaient cette i)lacc, une résistance assez opiniâtre. Le lieu où se livi'a le combat était couvert d'Espagnols morts ou mourants. Nos aides-nuijors réunirent les blessés ennemis aux nôtres, dont le nombre était de soixante-dix. Le chirurgien Rosel. du 4" d'infanterie légère, avait opéré sur le champ de bataille, avec le discernement que donne une expérience consommée, ceux dont les blessures exigeaient l'amijulation. Ceux qui n'avaient pas encore reçu de secours furent pansés. Ils entrèrent ensuite dans les hôjtitaux de Burgos; on sépara les Français et les Espagnols.

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Quelques jours après l'armée française repartit pour Madrid en passant par la route de Buytrago. L'avantgarde, commandée par le général Savary, était composée du corps des fusiliers de la garde, d'une partie de son artillerie volante et de la division légère du général Lassalc.

A son arrivée à Boursequillos, village à l'entrée des gorges de Sommo-Sierra, l'avant-garde fut informée qu'un corps de troupes d'environ six mille hommes était retranché sur les hauteurs de Sepulveda et qu'un autre corps beaucoup plus nombreux défendait le défilé des montagnes. Avant de s'y engager, on jugea nécessaire d'attaquer le camp de Sepulveda. L'ennemi leva le camp, prit la fuite et se dispersa promptcmcnt.

Nos blessés, au nombre d'une trentaine, furent pansés sur le terrain et ensuite transportés à Burgos.

Notre armée s'était, après le combat, engagée dans la montagne. Elle ne rencontra aucun obstacle jusqu'aux retranchements établis par l'ennemi en avant du village de Sommo-Sierra. Mais alors les difficultés parurent insurmontables. Le chemin escarpé et très étroit pratiqué au flanc du défilé était défendu par des batteries masquées. Les deux côtés du délilé étaient également garnis de troupes, de canons. Il n'y avait aucun moyen d'enlever ces formidables positions sans une perle de temps considérable et un vaste mouvement toui'nant.

L'Empereur, pour qui le temps était précieux, donna l'ordre d'attaquer l'obstacle de vive force. A la faveur d'un épais brouillard qui s'éleva à propos, les chevaulégcrs de la garde s'élancèrent sur les retranchements qui coupaient le chemin. Au milieu des boulets, des balles et de la mitraille, les intrépides Polonais franchirent les fossés, pénétrèrent dans les redoutes, taillèrent en pièces ceux qui les défendaient, mirent en fuite

ceux qui échappèrent à leurs coups et se rendirent maîtres du passage. La victoire fut, il est vrai, achetée par le sang de plusieurs braves marchant au premier rang. Tous les blessés de cette brillante journée furent pansés et opérés sur les bords du chemin escarpé de la montagne. Les voitures de nos ambulances les transportèrent ensuite à Bu\ tra^o et de là à San-Martino, près de Madrid.

Les troupes espagnoles qui avaient écliapité à nos coups après Sommo-Sierra s'étaient dispersées dans les montagnes. Notre armée arriva donc devant Madrid sans coup férir. Le 2 décembre 1808 l'Empereur planta sa tente sous les murs de cette capitale. Il fit battre en brèche la muraille du jardin du Buen Relira. Nos troupes entrèrent par là à Madrid et vinrent se poster au Prado. Les trois grandes rues qui aboutissent à cette promenade étaient défendues par des tranchées cl des parapets; un feu de mousqueterie partait des maisons voisines; on lui riposta vivement. Le général Labruyère fut tué d'un coup de fusil tiré d'une des fenêtres de l'hôtel de Medina-Cœli. Nos soldats y pénétrèrent, tuèrent tous ceux qu'ils trouvèrent armés et livrèrent la maison au pillage.

Aussitôt après notre rentrée à Madrid, des salles furent disposées dans le grand hi'ipilal i»our recevoir le petit nombre de blessés que nous avions eus pendant le siège et ceux conduits à San-Martino.

Madrid se soumit, reconnut le roi José. Mais comme nos troupes n'avaient pu entourer la ville à cause de son grand développement, la population] ainsi que les milices andalouses qui formaient la garnison, sortirent la nuit suivante par la porte d'Aranjucz. L'armée française entra dans Madrid. L'empereur resta à Chamarlin, et c'est de là qu'il commanda et qu'il organisa l'administration. Son

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frère s'établit au Prado, cliâtcau des rois, à une liciin de la capitale. Les grands d'Espagne qui, après avoir prêté serment de fidélité au roi Jose|)Ii, l'avaient trahi, lurent arrêtés comme traîtres et envoyés jirisonniers en France. On traita les chefs de l'insurrection comme ils avaient traité le général Dupont. Tout ce ([u'ils possédaient fut confisqué. On ne les ménagea d'aucune manière.

Une armée anglaise était arrivée dans la province de Zamora; son avant-garde était déjà à Valladolid. Nous nous préparâmes pour cette nouvelle expédition et l'ordre fut donné de se tenir prêt à partir au premier signal. Il s'agissait de couper à cette armée la route de la Corogne, le port de mer le plus voisin et le plus favoral>le à son embarquement, .le vais donner ici le récit de cette expédition, racontée par un témoin occidaire.

L'armée quitta Madrid le 22 décembre, se dirigeant vers les montagnes de la Sierra-Guadarrama qui furent traversées le lendemain et le surlendemain. Au pied de ces montagnes le thermomètre descendait déjà à 9 degrés Réaumur au-dessous de zéro.

Le vent soufflait du nord. Une grande quantité de neige était tombée jiedant les jours précédents. Aussi, à mesure que nous nous élevions dans la montagne, le froid, déjà très vif, augmentait insensiblement et progressivement, au point que les hommes et les chevaux perdaient l'équilibre, tombaient sur le chemin. Plusieurs furent entraînés sur les pentes rapides par des tourbillons épais de grésil et de neige. Quelques-uns, perclus par le froid, restaient sur les bords de la route sans pouvoir se relever. L'artillerie volante et la cavalerie furent obligées de s'arrêter au milieu de la montagne, sur un plateau assez spacieux, par l'impossibilité où elles étaient de gravir l'autre moitié de la Guadarrama. Il fallut attendre le len(h:'maiu, où la

température s'éleva heureusement de quelques degrés. Dans cette situation jténible il fut très difficile de se procurer du bois. Lorsqu'on trouva le moyen de faire quelques feux de bivouac, ces feux furent plus nuisibles qu'utiles à nos soldats. En effet, tous ceux qui, sans précaution, présentèrent brusquement leurs pieds et leurs mains à l'action du feu furent frappés tout à coup de gangrène de congélation plus ou moins profonde, tandis que celte mortification ne se déclara chez aucun des militaires qui ne s'étaient i)as approchés du feu. L'un des soldats de notre ambulance, ayant eu la main droite saisie par le froid en gravissant la montagne, se présenta avec précipitation au feu d'un bivouac et fit chauffer sa main de très près. Au même instant elle se gonfia prodigieusement, comme une pâte que l'on met dans un four très chaud. Lorsqu'il rejoignit l'ambulance, quelques heures après, sa main se trouva entièrement sphacélée. Il fallut en faire l'extraction à l'articulation radio-carpienne.

Le passage de ces montagnes fut difficile. Jamais, même en Russie, nos troupes n'ont souffert d'un froid plus vif ni éprouvé autant de fatigues. Heureusement que ni l'un ni l'autre ne durèrent longtemps. Après avoir franchi ces hauteurs l'armée entra dans une ])laine immense et très fertile.

Le lendemain, un dégel accomjiagné de pluie succéda au froid rigoureux. L'armée marchait à travers des routes de traverse, se dirigeant sur Medina-del-Campo, puis vers Rosecco et Benaventc, encore par des chemins de traverse. Les pluies continuelles et les terrains fangeux, où une partie des équipages s'étaient embourbés, rendirent celle iiKiiche d'aulan'î plus pénible, qu'on ne trouvait aux stations où l'on s'arrêtait ni paille pour se coucher, ni bois pour se sécher.

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Nos soldats arrivèrent à Benavcnte, mais un jour trop tard! L'armée anglaise venait d'y passer et avait brûlé le pont de la rivière qui mouille les murs de la ville. Notre avant -garde traversa cette rivière à gué et atteignit bientôt l'arrière-garde anglaise. Un combat sanglant s'engagea entre ces deux corps. Quoique l'ennemi fût en force supérieure, nos intrépides chasseurs restèrent maîtres du champ de bataille, d'une partie des bagages et firent précipiter la retraite du reste de l'arrière-garde ennemie, qui fut encore arrêtée, à son cmbanjucmcnt à la Corogne, par le corjjs de M. le maréchal Soult.

Les blessés du combat de Benavente, au nombre de 70, furent pansés sur le champ de bataille par les chirurgiens du corps. Dès le lendemain matin ils furent réunis dans un hôpital de la ville qui fut exclusivement réservé à la garde impériale. Presque toutes les blessures, faites par des armes blanches, étaient étendues et jirofondes. Parmi les blessés les plus grièvement atteints se trouvait un capitaine de mamelouks, M. d'Août, atteint de plusieurs coups de sabre à la tête et au bras gauche. Il guérit parfaitement grâce aux soins éclairés de M. le docteur Larrey, qui soigna aussi et remit promplement en selle Ibrahim, un des mamelouks de M. d'Août, à qui une balle de pistolet avait traversé l'articulation du genou et brisé la rotule.

Notre armée avait hàlé sa marche, lorsqu'elle vit que les Anglais allaient lui échapper. Aussi un grand nombre d'entre eux furent faits prisonniers au moment où ils allaient atteindre le port pour s'embarquer.

La garde impériale borna sa course à Astorga, près des montagnes des Asturies. Do là, elle revint à Benavente et ensuite à Valladolid, passant par le Hio-$ccco. Arrivé à Valladolid, le baron Larrey prit toutes les dis-

positions nécessaires pour recevoir les blessés. Outre ses fonctions de chirurgien en chef de la garde, il fut encore chargé par l'ordre du jour de celles d'inspecteur général de tous les hijjjitaux de la ligne établis dans cette ville. La survoillurioc et le traitement des malades anglais se trouvaient dans SCS attributions. Cette partie de son service devint la plus dillicile à remplir. Les fatigues, le froid et l'humidité que ces prisonniers avaient soufferts en traversant les montagnes des Asturies, les privations qu'ils avaient endurées et la nostalgie dont ils étaient généralement atteints, développèrent chez eux la fièvre d'hôpital, qui prit bien vite un caractère contagieux. M. le baron Larrey s'empressa d'isoler de nos troupes les Anglais malades et ceux mêmes qui étaient bien portants. Sans cette prudente mesure, l'épidémie se serait répandue dans tous les hôpitaux et dans toutes les maisons de Valladolid. Les prisonniers malades furent donc réunis dans un hôpital isolé des habitations, et l'on consacra à l'usage des Anglais en bonne santé une caserne spacieuse, bien aérée et située hors de la ville. Une distribution de capotes, de souliers, de chemises fut faite à ces malheureux. Ils en avaient grand besoin. M. le baron Denzel, CDinmandant général des prisonniers, leur a témoigné un intérêt spécial et leur a prodigué des secours dont ils ont dû conserver longtemps un reconnaissant souvenir. 11 convient de citer aussi le directeur général des hô])itaux. M. Gubert, qui remplit sa tâche à Valladolid avec autant de zèle et de désintéressement qu'il l'avait l'ait en Egypte. Dans les premiers jours de l'arrivée des prisonniers amrlais, nous perdîmes un assez grand nombre de malades de cette nation et de la nôtre, parce que les Anglais avaient été reçus indistinctement dans tous les hôpitaux. Mais par suite des mesures salutaires qui furent adoptées.

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la maladie diininua d'inlcnsilô et ses effels se dissipèrent yradiicllomcnl. Le changement des vents et de la saison contribua encore sans doute à arrêter les progrès de cette épidémie. L'excellent quinquina et le bon vin que nous fournissaient les agents espagnols, nous furent aussi d'un grand secours pour la guérison des malades français et anglais.

Le baron Larrcy eut la joie de guérir un jeune tambour anglais, âgé de treize ans, prisonnier avec son père, caporal au 17'^ régiment d'infanterie britannique, dans des conditions particulièrement touchantes. Ce fut le baron Larrcy qui le soigna. Le pauvre enfant avait perdu la vue au passage des montagnes des Asturies, pendant le froid rigoureux de l'hiver que nous venions de subir nousmêmes, à la poursuite de l'armée anglaise. En outre, il avait fait le voyage de la Corogne à Valladolid les pieds nus, comme tous les prisonniers. La cécité provenait d'une goutte sereine, que le baron Larrey tenta de guérir. Le père du jeune aveugle, prisonnier comme lui, tenait constamment son fils sur ses genoux, lui prodiguant les marques d'une excessive tendresse. Le chirurgien en chef de la garde impériale demanda à Wood de lui confier son enfant pendant quelques jours, lui faisant espérer une guérison. Il le plaça dans un hôpital, sous sa surveillance particulière, et le soigna par des bains et des frottements de vin cliau 1 camphrés, des applications de moxas successifs derrière les oreilles. A la septième application, les fonctions visuelles revinrent complètement. Pour assurer son succès extraordinaire, le baron Larrey établit un cautère au bras du petit malade, qui retrouva ainsi pour toujours l'usage complet de la vue. On peut juger de la joie du père lorsque son Pils lui fut rendu entièrement guéri et chaudement couvert d'un petit manteau espagnol

que les médecins militaires de l'hôpital avaient donné à leur jeune patient à la sortie de rhô])ital. Wood, dans son jartrou britannique, rapi^elait les bénédictiens du ciel su le bon f?-eiic/niian physlclan.

A Valladolid, lieu de passage pour les troupes et pour les malades, nous fûmes obligés d'établir plusieurs hôpitaux. .Malgré cette augmentation, ils étaient pourvus de tout le nécessaire et le service s'y faisait bien. C'est à la sollicitude toute particulière du maréchal Bessières que nous dûmes l'amélioration de ces hôpitaux et les secours matériels qu'y trouvèrent nos soldats.

Lorsque la garde impériale reçut l'avis de son départ pour la France, M. le docteur Larrey cessa ses fonctions d'inspecteur des hôpitaux de l'arme et remit son service à son collègue M. Percy, qui était à Madrid. 11 s'était multiplié dans ses pénibles fonctions. Affaibli déjà par une affection catarrliale contractée pendant la campagne de lienavente, M. Larrey tomba gravement malade sur CCS entrefaites de la lièvre nosocomiale. Après trois jours de repos, il se mit en route pour Burgos, afin de rejoindre la garde, déjà partie de Madrid. Mais le délire s'empara de lui en chemin, et il aurait sans doute succombé sans les soins vigilants et assidus de son élève et cousin, Alexis Larrey, jeune médecin donnant déjà de grandes espérances. Sa vie fut pendant quelques jours en danger. Le médecin en chef de la garde se remit enfin, grâce aux bons soins de M. le chirurgien en chef Beaumarchef et de M. le docteur Maisonade, qui lui furent prodigués en cette circonstance.

L'Empereur poursuivit les Anglais jusqu'à Astorga, passa la revue de ses troupes et donna le commandement de l'armée au maréchal Soult, avec ordre de hâter sa

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marche pour ne pas donner à l'ennemi le temps de prendre haleine. Le maréchal pressa l'arrière -garde anglaise de si près que notre avant-garde avait souvent affaire avecelle. Le général Auguste Colbert fut tué dans un de ces engagements. Il emporta tous les regrets de l'armée. Tous les jours l'Empereur était exactement renseigné sur la situation des doux armées. C'est à Bcnavente qu'il apprit l'arrivée à la Corogne des transports destinés à embarquer l'armée anglaise, qui ainsi lui échappait. Sa présence n'étant plus nécessaire en Espagne, il ne songea plus qu'à repartir pour la France.

Revenons à notre triste convoi de i)risonniers. Nous étions arrivés à dix heures du matin devant Xoves. Le brouillard avait disparu. Les rayons du soleil réfléchissaient les armes de nos conducteurs. Les habitants crurent à la venue d'un bataillon fran(;ais et i)rirent la fuite. D. Palacio leur envoya un parlementaire pour les rassurer. Les paysans revinrent alors avec le dessein de nous égorger et de nous punir ainsi de la terreur panique inspirée par des captifs. Notre escorte nous protégea. Mais D. Palacio nous fit faire halte en dehors de la ville, pendant que des soldats allaient nous chercher du pain. A Talavera de la Reyna, où nous devions coucher, l'excitation fut encore i)lus grande. Le capitaine ne voulut point s'y arrêter : sa vie et la nôtre étaient troj) exposées. Nous allâmes coucher dans un village situé à deux lieues plus loin.

Nous marchâmes ainsi iicndanl [)lusieurs jours, revenant parfois en arrière. Ces marches et ces contremarches, causées par le voisinage de l'armée française, nous faisaient espérer qu'on avait l'intention ilc nous échanger ou de nous rendre. In incident nous confirma dans cette idée. Le 11 au nuilin, au village de Aldea-

Covispo, les officiers de notre garde nous fouillèrent les uns après les autres pour nous alléger de l'argent que nous pouvions avoir. On ne trouva rien sur eux : ils m'avaient tout confié. C'était à mon tour de paraître devant ces brigands. Mais, désespérant d'être plus heureux avec moi, ils cessèrent leurs recherches au moment où elles allaient être fructueuses et ne me fouillèrent point. Nous pensions, après celte opération préliminaire, être remis aux avant-postes français, llôlas! quelle erreur était la nôtre !

F]n arrivant le surlendemain à Oropeza, on nous enferma dans le vestibule de la prison, où nous passâmes la journée et la nuit. Onatrc murs enfumés, éclairés par une fenêtre grillée; deux portes armées d'énormes verroux et de cadenas; une longue pierre destinée à nous servir de table, de siège et d'oreiller comiiosait l'unique mobilier de ce charmant séjour.

Le lendemain au moment du départ nous vîmes arriver sur la place un officier de la garde impériale conduit par une diui/.ainc de brigands. Nous pûmes échanger quelques jiaroles. Il nous donna des renseignements sur la position de nos armées, nous faisant espérer une prochaine délivrance. Nous l'invitâmes à dîner avec nous et à manger sa part du triste rancho qui composait notre ordinaire. Il accepta de grand cœur et mangea comme un affamé.

Le rancho qu'on nous donnait toutes les fois que nous pouvions le payer, signifie repas de soldat à la gamelle. Notre rancho consistait en mauvaises feuilles de chou et de laitue, des pommes do terre coupées en quatre sans être lavées ni pelées, et quelques poignées de pois chiches (garbanzos), le tout cuit à gros bouillon dans un chaudron plein d'eau et assaisonné avec du sel et du piment rouge. Le caporal, qui allait en avanl. se chargeait de nous pré-

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parer le rancho moyennant les quatre rcaux que chacun lui remettait exactement tous les jours. Il y trouvait son profit, mais nous épargnait en même temps la peine d'acheter notre nouri'iture et de la l'aire cuire.

Après avoir marche toute la journée avec la pluie sur le corps dans des chemins impraticables, on s'arrêta à neuf heures du soir devant la porte del Castillo de pledra buena. On frappa à coups redoublés. Nous attendîmes longtemps encore qu'on daignât nous répondre. Enfin les créneaux furent éclairés par une lueur qui semblait venir de la cour, l'n moment après, la porte s'ouvrit. Il était temps... Notre escorte allait achever de l'enfoncer avec la crosse de ses fusils.

Je croyais arriver dans un de ces châteaux habités par des fées, ou du moins par un ogre. Je commençais à m'étonner qu'un nain à figure sinistre n'eût pas sonné du cor sur la tourelle, lorsqu'un vieux capucin, grave, maigre, sec, la robe ceinte d'une corde à gros nœuds, se présenta devant nous. Il était suivi d'une vieille femme aussi sèche que lui, aussi sale que sa barbe. Le menton et le nez de cette sorcière se touchaient jiresque. Ce cou[)lc décrépit était accompagné de deux enfants, dont l'un portait dans sa main une poignée déjoues allumés, l'autre un fagot de la même plante servant à renouveler la lumière de cette lampe primitive. Après avoir parcouru des voûtes sombres, tapissées de toiles d'araignées, nous entrâmes dans une vaste cour où l'on nous parqua pendant une heure, cherchant un endroit convenable pour nous y installer et que le Père capucin finit par trouver, sans (jne D. Palacio osât ris'quer une oi)servation.

Ou nous conduisit donc à la porte de l'étable, et l'on fit défiler devant nous vingt-six cochons, trois ânes, deux

mules et une jument. Un vieux cheval restait, qu'on ne voulut pas déranger. Il nous fut permis de partager l'appartement du coursier monacal, sous la défense expresse de l'incommoder en faisant du bruit et surtout d'usurper sa litière, qui n'était pas si sale que la place cédée par les pourceaux. Nous nous accommodâmes cependant de l'appartement mis à notre disposition d'une si galante manière. Après avoir dévore un morceau de pain réservé sur la ration de la veille, chacun s'étendit et s'endormit comme s'il reposait sur un lit moelleux. Ce jour-là il n'y eut pas de rancho. Mais le lendemain nous mangeâmes d'un meilleur appétit quelques poignées de glands que le Père capucin consentit à nous vendre fort cher.

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