‹ Mémoires d'un aide-major sous le premier empireChapitre 23 sur 53 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Séjour à AIl)U(iiiei(iue. Arrivée do nuit. Logés à la citadelle. — La inesse de Noël. — Que guapos son! — Bal improvisé. Maris j;ilonx. Danses inlerromitncs. — Panorama, signaux, sensiltililé. victuailles. — Brusque départ. — A Codacéa. — La mère <ln prisonnier. Un Iransl'ugc provenral. — 1800. A Grumena (1" janvier). Tempête. Difllcile passage de la Guadiana. — Caslellum Blasiorum et mes aïeux d'Kspagne. — Miracle opéré par un scapulatrc : (' .le suis chrétien ». Clientèle gratuite. — Le Ital des tonsurés. Toujours des pierres! Curé- palriole et ivrogne. — Soldat du pape. Jésus.' Que laslima!

Au moment de partir, Palacio reçut un message l'averlissant que les habitants d'Albuquerquc avaient formé le projet de nous assassiner. Le capitaine diiïéra notre départ jusqu'au soir, afin d'entrer dans la ville au milieu de la nuit. Cette i)récaution nous préserva de la mort, mais non pas des insultes accoutumées. Nous fûmes logés dans la plus haute tour de la citadelle. Là nous étions à l'abri de la fureur des paysans. Nous respirions un air pur, les rayons du soleil arrivaient jusqu'à nous malgré les grilles de la fenêtre. Nous pouvions faire du bruit, chanter même, pans que l'on nous imposât silence. Palacio nous annonça que l'on séjournerait quelque temps à Albuquerque. Nous allions enfin prendre un peu de repos. Le jour de Noël on nous permit d'entendre la messe dans la chapelle du cliâ-

teau. Jamais cette chapelle n'avait contenu tant de beau monde. Les notables y vinrent pour parler de la guerre ou par curiosité ; pour voir de près les Français et pour les humilier. Le plus grand nombre cependant semblait prendre en pitié notre sort. Et cependant tous se réjouissaient de nos malheurs! Les notables, hidalgos et bourgeois, avaient amené leurs femmes accompagnées de leurs filles et leurs amies. Notre surprise fut extrême quand nous vîmes la gothique chapelle embellie par une aussi brillante société. Nous devions des remerciements à ces dames pour être montées jusqu'au plus haut de la tour dans la seule intention de nous venir voir. Si les hommes nous regardaient avec un mépris insultant, le regard des femmes avait une expression bien différente. Les Espagnoles ont des yeux séduisants, un cœur tendre, une âme passionnée. Elles ne se montrèrentjpas insensibles, heureusement! pour des infortunés. Nous entendîmes quelquefois des propos qui faisaient honneur à leur sensibilité et flattaient agréablement notre petite vanité. Jésus que lastnna! y que fjuapos sou! Jésus quel dommage! comme ils sont gentils!

(( Ite 7nissa est y> fut le signal du départ des fidèles qui , s'étaient réunis dans notre chapelle. On nous permit de présenter nos respects et riiommage de notre reconnaissance aux bonnes âmes qui nous visitaient. Les dames nous adressèrent une infinité de questions. Elles se promenaient sur la plate-forme en écoutant nos récits avec intérêt. La pitié et l'attendrissement se peignaient sur les traits des amicales visiteuses.

En perdant notre liberté et notre argent, nous avions conservé notre gaîté et notre amabilité. C'étaient les seuls biens qui nous restaient ; de nouveaux succès devaient les couronner. Les belles Espagnoles voulurent visiter notre

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appartement. Là quelques valses attaquées sur le flageolet avec une élégance de style, une vigueur d'exécution qui eussent fait pâlir Collinet lui-même, électrisèrent la société. A ce signal chacun s'empare d'une danseuse,et nous voilà pirouettant au milieu d'une prison que ma flûte enchantée venait de changer en salle de bal. Les maris, les frères et peut-être les amants de ces dames étaient en faction, rangés le long des murs, et formaient ce qu'on appelle vulgairement : la tapisserie. L'orchestre était infatigable comme les danseuses : il doublait, triplait les reprises. La sixième valse allait commencer, quand les maris, lassés de leur repos, mirent fin à ce bal impromptu en enlevant nos danseuses. Elles nous firent de tendres adieux et nous remercièrent d'un divertissement qu'elles avaient trouvé de leur goût; mais les hommes nous souhaitèrent le bonsoir d'un ton brusque. On ne nous permit point d'accomplir les devoirs de la civilité en reconduisant les dames jusqu'au bas de l'escalier. On ne put cependant nous défendre de les suivre des yeux du haut de notre tour.

Quand ces dames arrivèrent sur la place de la citadelle, un geste avec l'éventail, un mouchoir jjlanc qu'elles faisaient flotter au-dessus de leur tête annoncèrent qu'elles nous voyaient toujours. Leurs yeux ravissants dirigés sur notre donjon semblaient nous dire encore :

— Mon Dieu, qu'ils sont charmants !

Enfin elles disparurent sans nous laisser l'espérance de les revoir, leurs chevaliers n'étant pas disposés à les ramener à pareille fête !

Le donjon où l'on nous avait confinés était une sujierbc position télégraphique, toute la ville était sous nos pieds. Le lendemain un serviteur discret et fidèle parut à nos yeux, ])ortant une corbeille pleine de provisions. Les anges et les oiseaux descendaient du haut de la voûte azurée

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pour donner à dîner aux prophètes assis sur le gazon... Notre convoyeur, lui, prit la peine de monter six cents marches. Pains blancs, vins exquis, jambons et volailles froides, confitures, biscuits, chocolats d'Espagne, bien entendu, et des tablettes de nougat excellent complétaient cette précieuse collection.

Tout allait à merveille dans notre donjon. Le service des signaux se faisait avec exactitude, lorsque le 27 décembre, au moment où les rayons de l'aurore venaient éclairer le faîte de notre donjon, le village dormant encore. Avril était à. la fenêtre; moi, comme Cendrillon, soufilant le feu pour me réchauffer les doigts, la porte s'ouvrit. Un sergent nous annonça d'un air effrayé qu'il fallait partir à l'instant. Nous apprîmes ensuite qu'une découverte de ( avalerie française était venue dans la nuit jusqu'aux portes de la ville. Nos préparatifs furent vite faits. Un quart d'heure après nous marchions déjà sur la roule de Codacéa. Naturellement on ne nous permit pas d'adresser nos adieux à ces femmes généreuses qui avaient adouci de leur mieux les misères de notre cruelle captivité. Qu'elles reçoivent ici l'expression de notre gratitude éternelle. Le souvenir des dames d'Albuqucrque ne s'effacera jamais de nos cœurs.

Nous arrivâmes à Codacéa dans l'après-midi. On nous laissa quchjuc temps au milieu d'une rue pendant que l'on allait chercher les clés de hi prison pour donner aux liabitants le plaisir de nous voir et de nous insulter à leur aise. Ayant horreur de m'exposer aux risées de ces misérables, je me réfugiai chez une femme dont j'avais iTiii;in|ué la figure triste ot les yeux jileins de larmes. Je lui dcMiaudai un verre d'eau, elle mapiiorla du vin en m'expliiiuant (|ue son lils était prisonnier en France. C'est cette pensée qui faisait couler ses pleurs. Je lui dis que

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dans noire [tays il ne sérail i)as exposé aux liuniilialions que nous subissions en Espagne, qu'on donnerailà son tils du pain, s'il en manquait, et qu'il trouverait toujours des ànies charitables ayant pitié de lui. J'aurais encore continué, mais un coup de crosse m'avertit qu'il fallait me taire, et nous entrâmes dans la prison. Le 29, on couciia à Campo-Mayor, iilacc forte sur la frontière du Portugal. Le matin avant notre départ un chef de bataillon portugais entra dans la prison avec un homme en uniforme de musicien de régiment. Ce musicien nous adressa quelques questions en français. Il traduisait à l'instant nos réponses au commandant. Il comprit à mon accent que, jetais Provençal, et, parlant aussitôt la langue de mon jtays, il voulut savoir quelle était ma ville natale. Je fus très surpris de trouver un compatriote à une distance si éloignée, et dans les rangs ennemis. Je me souvins de l'avoir connu à Cavaillon. Je cherchais à me rappeler son nom, mais il disparut après m'avoir fait signe de garder le silence.

Le 30 on s'arrèla à (irumena. Le malin nous avions passé sous les murs d'Elvas, ville très tbrle du Portugal. Le peuple furieux se présenta sur la route pour nous égorger. Notre garde ne pouvait nous défendre. Mais on pointa des pièces d'artillerie sur les assaillants en les menaçant de faire feu. Ils se 'retirèrent aussitôt.

Nous quittâmes Grumena le l'^'" janvier 1809. On voulait nous faire passer la Guadiana. Mais le temps était si niau vais, la rivière si agitée que nous faillîmes nous noyer. Noire départ fut donc difTéré jusqu'au lendemain. La Guadiana est une rivière assez forte qui sé[)are l'Espagne du Portugal ; ses bords sont couverts de myrtes et de lauriers-roses.

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Non loin (le là se trouve l'antique village de Castil- Blazo, Caslellum Blasiorinn, fondé par un de nos ancêtres, Gain Attilius Blaso, lieutenant de Serlorius. L'occasion eût été excellente pour me l'aire reconnaître ; par les hidalgos, mes cousins habitant le vieux manoir. Leur parenté m'eût été secourable... s'ils n'avaient pas fait mettre à la porte par leurs valets le cousin venu de France à la suite de l'armée de Napoléon. Peut-être même auraient-ils décliné l'honneur de notre jjarenté ]u-ovençale. Mais Palacio ne consentit pas à me laisser tenter l'expérience. En sorte qu'aujourd'hui je reste encore dans le doute sur mes parents aussi bien que sur mes châteaux en Esi)agne.

La tempête s'apaisa et nous passâmes, le 2 janvier, la rivière sans accident. Nous devions aller coucher à Olivencia. A peine étions-nous sur l'autre bord qu'un moine apprit à Palacio que les habitants ne voulaient point nous recevoir. Toutes les portes étaient fermées, excejtté celle où on avait ])lacé (luatrc canons prêts à tirer sur nous. Le capitaine nous lit l'aire un grand détour à travers les chamjjs pour prendre une autre route. Nous arrivâmes très tard à l'étape. A dix heures nous marchions encore. On ne nous avait pas donné de vivres la veille, et nous mourions de faim. Palacio nous fit entrer dans une maison placée sur la route. Là on nous distribua du pain et (hi vin pour notre argent.

Comme il n'y avait pas de prison dans ce petit village, on nous logea chez un savetier. Le lendemain on s'arrêta à quatre lieues de là, dans un petit village dont le nom échappe à ma mémoire. Nous y fûmes assaillis, selon l'usage, par la canaille du lieu. Les rues étaient pleines. Il y avait du monde aux fcnèlres, sur les toils et même au clocher. On mms déposa dans une salle basse dont les

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l'eiiélrcs doniiaieut sur la rue. La population se jiressa auprès des fenêtres. Ils s'étouffaient ; ils escaladaient les murs ; ils montaient les uns sur les autres pour nous voir, nous huer et nous jeter des pierres. Il n'y avait aucun moyen de se dérober à ces attaques.

Je fus pris d'un grand sentiment de découragement et même de désespoir.

— Frappez, brigands! m'écriai-jc, en leur découvrant ma iioitrine.

Mes paroles et le geste qui les accompagnait eurent un effet surprenant. Les poignards s'écartèrent, les pierres tombèrent des mains. On entendit à l'instant ce cri général :

— Ils sont chrétiens! Ils sont chrétiens! Amis, ne leur faisons pas de mal !

Etonnés de ce changement subit, nous en demandâmes la cause. L'orateur de la bande vint dire gravement que tous les Français étaient juifs, hérétiques, sorciers ou passaient pour tels en Espagne. Mais on voyait bien que nous étions chrétiens et même catholiques.

— Oui, sans doute. Mais qui vous l'a prouvé?

— Le signe que vous portez!

C'était le scapulairc de la belle Dolorès qui ne m'avait jioint quitté depuis mon déi)art d'Aranjuez. Ce gage de l'amitié la plus tendre avait opéré le prodige. 11 avait désarmé nos assassins et nous avait sauvé la vie.

Nous séjournâmes dans ce village. Le lendemain on sut (pie parmi les prisonniers français il y avait des médecins et des chirurgiens. En outre, ils étaient catholicpies et ne se servaient point de [tierres constellées, de magie et de soiiiièges pour guérir les malades. Tous les incurables du lieu vinrent se confier à nos soins. Nous fîmes beaucoup de consultations, payées en remerciements et en

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bénédictions : monnaie d'aucune valeur pour aider à notre subsistance.

Palacio nous retint dans ce village, parce qu'il s'y amusait. Il avait trouvé une société agréable chez son hôte. Le capitaine, en chevalier galant, imagina de donner un " bal aux demoiselles du pays. Thillaye et moi fûmes appelés pour former l'orchestre. L'espoir d'être invités à souper nous avait décidés tous les deux à faire l'office de ménétriers. Notre espoir fut déçu. Mais nous avions ri comme des fous en voyant les abbés en place avec leurs danseuses, et tous ces tonsurés danser avec animation, les yeux brillants et leur soutane relevée, un fandango endiablé. A chaque chaîne anglaise, nous attendions un Pax i'oùi's ou un Dominus cobiscum de tous ces padres au repos.

Nous partîmes le 3 de ce village, accompagnés par les naturels du pays que nous avions drogués. Ils nous suivirent pendant un quart de lieue en nous donnant mille bénédictions. On coucha à Olcia. Les curieux vinrent comme partout nous rendre visite avec des pierres. Pourtant le curé se montra bon homme. Il lit apporter du vin et se mit lui-niénie dans les vignes du Seigneur en buvant à la santé du roi Ferdinand et à la prospérité de ses armées.

Le scapulaire de l'aimable Dolorès nous avait si bien servi que, depuis lors, je l'avais mis en évidence, ainsi que cela se pratique en Espagne. J'étais d'ailleurs tellement persuadé que tout ce qui tient aux pratiques religieuses et aux i)rélres impose aux Espagnols, que quand on me demandait :

— De quel pays êies-vous?

— Des Etats du Pajie! était ma réitonse ordinaire.

Si l'on voulait avoir quelques explications, je leur disais

sous L1-: l' R i: M 1 1: it emimuI': 53

(|uc le comtat Venaissin avait ajjpartenu à Sa Sainteté jusqu'à l'époque de la Révolution IVnnçaise. Cette manière adroite de ramener les esprits à la douceur, sans trahir la vérité, en m'épargnant bien des cou[)S de bâton, m'a valu quelquefois des :

— Jésus/ Oite last.lnia !

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