CHAPITRE V
Quinze jours à FifjtMial. — I/imluslrieux Perrel. — La concurrence. Je me fais marcha utl de bagues. Ma première cliente. « Amour pour la vie! » Lucratif commerce. — Charité chrétienne. Le Lon médecin Velesco. — Je tombe gravement malade. Laissé à Frejenal. ■ — Aide-cuisinier d'un geôlier de prison. — Natif des environs de Rome. Mes souvenirs d'Italie. — Improvisé professeur d'italien, que j'ignore, j'enseigne le provençal à mon élève. — Départ de Frejenal. — A Rio-Molinos. On me refijse un verre deau. — A Santa-Olallâ. En prison avec des scélérats enchaînés. — Malades de misère. — Le moine-capitaine. Il me prend ma montre. Son sergent m'allège de ma bourse et de mon habit. J'avale huit huit pièces d'or. — Vaine réclamation. — Départ pour San-Juanfl'Alfarache (11 février). Commissaire-priseur malgré moi. — San- Lucar-de-Darrameda. — Prisonniers français. Le bon gouverneur. Il fait rendre gorge au moine. — Perlidie dernière de ce bandit.
Après avoir marché toute la journée par des chemins affreux avec un« pluie glaciale, nous arrivâmes àFrejenal, à neuf heures du soir. Le lendemain, Palacio nous annonça que l'on s'y arrêterait pendant quinze jours. Nous ouvrîmes nos sacs pour faire sécher les haillons (ju'ils renfermaient. Le reste de la journée fut occupé à nous débarrasser de certains petits insectes dont les morsures nous causaient beaucoup d'ennui et de douleur.
Un chef de musique nommé Perret faisait partie de notre convoi; il avait été marchand de bagues de crin au
Palais-Royalj au Jardin des Plantes et sur le Pont-Neuf, à Paris. Ennuyé de son obscur métier et se croyant destiné aux grandes aventures, il partit pour l'armée d'Espagne, laissant à sa femme le soin de son petit commerce. Il entra au service en qualité d'infirmier-major. Avec des protections et de la conduite, il était devenu ensuite employé de troisième classe dans l'administration des hôpitaux.
Le sieur Perret avait emporté une pacotille de crins de toutes les couleurs. Quand il sut que nous devions passer quinze jours à Frejenal, il se mit à en faire des bagues qu'il vendait deux réaux chacune (dix sous). Ce petit bénéfice journalier le mettait à l'abri du besoin. Je n'étais pas jaloux de ses profits, mais j'aurais voulu faire le même commerce. Je le priai de me donner des leçons; mais comme le prix qu'il y mettait était au-dessus de mes facultés financières, je résolus de lui voler son métier, c'est-à-dire d'apprendre en le voyant travailler. J'y serais parvenu sans peine. Perret voyant qu'il ne gagnerait rien à faire le méchant, se décida à me vendre le cahier qui lui servait de guide, moyennant douze réaux, trois francs. Je lui payai huit réaux une poignée de crins assortis. Je me mis à l'ouvrage à l'instant même et je fis, pour mon coup d'essai, une bague assez grande pour contenir les vingt-quatre lettres de l'alphabet. Je l'ornai d'un filet jaune et rouge : couleurs d'Espagne. Ce beau chef-d'œuvre était presque fini, lorsque trois paysannes se présentèrent pour acheter des bagues. Perret n'en avait pas de prêles. Ces dames de campagne me denuindèrcnt si la bague que j'achevais était à vendre. J'avais quelque scrupule de la leur donner pour une bague à devise. D'ailleurs je ne i)résumais pas qu'il y eût au monde un doigt assez volumineux pour en
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remplir la circoiifcrcncc. Toutes trois l'essayèrent, et l'une d'elles avait les doigts si gros que la bague lui sembla un peu petite. Elle s'en accommoda pourtant.
— C'est très bien, dit-elle, mais quel en est le prix?
— Senora, peut-être n'en serez-vous pas contente?... la devise est en français.
— Peu importe, je ne sais pas lire. Dites-moi seulement ce qu'elle signifie en espagnol.
— Senora, puisque vous le voulez absolument, la devise française signifie, en espagnol : Amour pour la vie.
— • Cette devise me plaît beaucoup. Et le prix?
— Deux réaux.
Elle paya et sortit enchantée.
J'avoue qu'après avoir triomphalement conclu cette première affaire je ne pus m'empêcher de rire, regrettant cependant d'être obligé à de pareils expédients pour subsister.
Ce premier succès me donna tant d'émulation, que du malin au soir je fus occupé à tresser des crins. Notre boutique s'achalandait de jour en jour. La marchandise était enlevée à mesure qu'elle sortait des mains de l'ouvrier. Nous ne pouvions suffire aux commandes qui nous arrivaient de toutes parts. On envoyait les devises, les mesures des doigts... Pour contenter tout le monde, pour expédier nos pratiques par rangs d'ancienneté, nous fûmes obligés d'avoir recours à un livre de commerce oîi chacun fut enregistré par dates et par numéros. Notre appartement ne désemplissait pas.
Je distinguai un jour dans la foule des importuns un homme d'une figure belle, mais sévère. Il était vêtu d'un grand manteau brun. Il nous regarda longtemps sans parler. Il attendit que les curieux fussent sortis et, s'approchant de moi, en me tenant la main, me dit :
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— Ilélas! je sais combien vous êtes malheureux et viens vous ofîrir mes consolations. Tous les Espagnols ne sont pas comme celte vile multitude. Les prêtres, les moines sont les vrais coupables. Ils craignent de perdre leur influence et prêchent la mort de chaque Français. Mais il est des esprits éclairés qui ne pensent pas comme eux... Je me nomme Velasco et suis médecin, estimé dans cette ville. Vos infortunes me touchent et je veux essayer de les adoucir. Acceptez cet argent que vous me rendrez plus tard, et ne soyez pas olTensé.
Emu de tant de générosité, je pris l'aumùne sans rougir. Velasco, par délicatesse, me commanda deux bagues : cœur d'or au milieu de ces cœurs de pierre.
Les mauvais traitements, les chagrins, la fatigue, la faim, surtout la faim! avaient altéré ma santé. Après avoir lutté longtemps contre le mal, je ressentis les atteintes violentes de la lièvre. Elle se déclara avec les symptômes les plus alarmants. .Te lis appeler alors Velasco. Il me donna les soins d'un frère et d'un ami, venant me voir deux fois par jour, et demeurant longtemps auprès de moi dans l'affreux taudis où nous étions relégués.
.J'ai déjà dit qu'on nous avait logés dans l'appartement du geôlier. On entrait par la cuisine, un réduit obscur venait ensuite et conduisait dans la chambre de notre gardien. Ce réduit obscur était notre partage. Mais nous n'étions pas seuls à l'occuper. Le geôlier avait des parents et des amis qui y couchaient : son beau-frère, borgne et boilcux, un aveugle et sa femme. Ces individus passaient leurs journées à chanter dans les rues, et rentraient ivres le soir! Le mobilier de la chambre noire consistait en deux chaises boiteuses, en un sac de paille à moitié plein, c'était le lit (hi borgne. Les autres cou-
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oliaient sur la dalle nue, nous aussi. Je gisais donc à terre au milieu d'une bande de mendiants espagnols, dévorés de vermine. J'avais adressé une demande pour obtenir un lit à riiôpital. Malgré l'intercession de Velasco, il me fut refusé. Je n'avais même pas une tasse de bouillon l)Our boire au milieu de mes accès de fièvre... Je me désaltérais avec de l'eau! J'avais une horrible plaie sui* la poitrine, causée par les insectes. Je couchais sur la l)ierrc glacée. D'abondantes transpirations trempaient mes vêtements. Je n'avais aucun linge de rechange, ce qui m'aurait beaucoup soulagé.
Pendant ce temps, l'ordre était venu de quitter Frejeual. Mais j'étais dans l'impossibilité de suivre mes camarades. Je dus me séparer, le cœur bien gros, de mes bons amis Avril et Tbillage. Ils me croyaient perdu, et leur dépari me plongea dans un horrible désespoir qui vint encore accroître mes maux. Yelasco venait m'ap- ])orter ses consolations, mais ses visites étaient courtes. Pendant tout le reste du jour je n'avais pour société que le geôlier, sa femme et les mendiants infects qui couchaient au[)rès de moi. Je passai au coin du feu tous les moments dont la fièvre me laissait disposer. Domingo, c'est le nom du geôlier, prit alors sur moi plus d'autorité. Il me parlait en maître. J'étais en elïet sous sa garde. Comme il me trouvait toujours assis contre la cheminée, il me faisait écumer son pot... Voulait-il se régaler? Un beau morceau de lard m'était présenté. Domingo me disait, en me frappant un grand coup sur l'épaule :
— Tiens... tourne ça. Tu m'avertiras quand il sera cuil.
Sans murmurer (je n'en avais pas la foree\ je tournais et retournais le morceau avec une constance admirable. Et dès qu'il était cuit, je le présentais sur une assiette
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au senor Domingo, qui le mangeait sans m'en offrir.
Noire fabrique de bagues avait habitué les gens du pays à nous voir. Ils s'étaient même familiarisés avec moi. Cela me donnait une espèce de sécurité. Dès que je pus me lever, je me remis à l'ouvrage et je consacrai à mon industrie les moments qui me restaient, après avoir donné mes soins à la cuisine du geôlier.
Attirés par la fabrique de bagues, les amateurs se rendaient toujours en foule à la jirison. Depuis qu'on m'avait enlevé mes compagnons d'atelier, je ne pouvais plus suffire à ma besogne! Un jour, trois élégants du pays vinrent m'en commander plusieurs. Ils s'étaient présentés poliment, je les reçus de même. La conversation eut naturellement pour objet la terrible guerre d'Espagne. L'un d'eux me demanda mon pays. J'eus l'idée de me faire jiasser pour Italien, ayant remarqué que les Espagnols avaient une préférence pour cette nation.
— .Te suis né aux environs de Rome, senor.
— Vraiment! alors vous connaissez bien cette admirable ville.
- Parfaitement... Et me voilà dans les descriptions les plus détaillées sur l'église Saint-Pierre et le Capitole! Après avoir un instant réfléchi, l'orateur de la petite l)ande, don Basilio, me demanda si je voulais me charger d'apprendre l'italien à une jeune dame qui en avait fort envie. Pris à mon propre piège, je dus accepter... Elle lendemain, ayant abandonné mes fonctions de marmiton pour celles plus nobles de professeur d'une langue que j'ignorais complètement, je fus présenté à une jeune Castillane, <}ui brûlait de s'instruire dans l'idiome du Dante! Conmie à un Français rien n'est impossible, je lui appris consciencieusement le provençal... Quelque temps après, elle parlait couramment mon lau-
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gage, qui n'avait (jnc de très lointains rapports avec le romain !
Sur ces enlrcfaitcs je fus forcé de continuer ma roule, et ce départ vint à propos ni'évitcr les ennuis qu'un seul livre italien aurait pu [)rovoqucr!
J'étais convalescent, mais non point guéri. Velasco avait fait tout ce qui avait dépendu de lui pour me retenir à Frejenal. Mais ses démarches ne furent pas couronnées de succès. Les Français s'approchaient de la ville. Ils m'auraient délivré ainsi que six [)risonniers qui, comme moi, étaient encore malades. On nous lit donc partir le 4 février. Le geôlier Domingo, un alguazil et ({uatre paysans armés formaient notre faible escorte. Elle ne pouvait résister aux furieux qui se présentaient toujours à mon imagination le poignard à la main. Notre garde se renouvelait à chaque gîte, et ce changement m'exposait à être insulté chaque jour jiar de nouveaux personnages. J'étais d'une faiblesse extrême, et mes compagnons d'infortune et de voyage ne paraissaient pas [)lus vigoureux que moi. Nous ne pouvions faire un pas; on plaça les six i)risouniers sur trois ânes. Velasco obtint que j'en aurais un jiour moi tout seul, à cause de mon extrême état de soulTrance.
En arrivant à Rios-Molinos, je tombai de faiblesse sur le seuil d'une porte; la pâleur de la mort était sur ma figure, et je restai sans mouvement. Uji de mes compagnons demanda pour moi un verre d'eau : on le lui refusa... Pressé parle danger de ma situation, il renouvela ses instances et demanda ce verre d'eau pour l'amour de Dieu! Une femme, je devrais dire une furie, lit éclater un rire infernal, en disant :
— Maintenant ils demandent pour l'amour de Dieu, les inditrnes!
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Il fallait tout écouter sans murmurer, trop heureux pour obtenir enfin ce verre d'eau tant souhaité. On me transporta, toujours très malade, jusqu'à Sainte-Olalla. J'avais, de temps en temps, quelques accès de fièvre et je recevais i)Our tout remède des coups de bâton. Les ])aysans trouvaient à cet excicice un plaisir infini. Ils riaient de bon cœur en me frappant, en criant : Aire barrlco!
Plus lard, les Espagnols se montrèrent i)lus féroces encore. Ils se débarrassaient des malades et des traînards en les fusillant. Les soldats postés à la gauche du convoi étaient chargés d'exécuter à l'instant les prisonniers qui ne pouvaient pas marcher aussi vite que les autres. Il y avait un hôpital à Sainte-Olalla. Je me flattais d'y trouver un lit et un bouillon : mon espérance fut cependant trom[)éc. On nous jeta dans un cachot où quatre scélérats enchaînés atlcndaicut que la justice les envoyât à Téchalauil. Ils commencèrent iiar nous assaillir d'une bordée d'injures é])Ouvantables : nous étions Français! Cette première insulte ne nous offensa point. Mais quand ils voulurent changer de ton et nous parler familièrement comme à des compagnons d'infortune, cet outrage fut repoussé par nous avec toute l'indignation qu'il devait inspirer. >»ous fîmes observer que nous étions prisonniers de guerre et qu'il était injuste de nous confondre avec des criminels. De nouvelles injures nous furent adressées et la porte du cachot se ferma à double tour. On vint nous chercher quelque temps après pour nous conduire à l'hôpital. Il y avait des lits, du bouillon, mais ce n'était pas pour nous. On fut assez cruel pour nous laisser trois jours étendus par terre, sans jeter seulement une poignée do paille sur cette dure couche! Le lendemain de notre arrivée, le médecin nous visita sans oser nous toucher :
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— Ils sont malades de misère! dil-il en s'cloignant au plus vite.
Trois jours se passèrent dans cette pitoyable situation. Le quatrième jour au malin, nous vîmes entrer dans notre chambre un bandit qui portait deux galons d'or sur sa veste de paysan :
— Levez-vous et suive/.-moi! nous dit-il d'un Ion brutal.
— Mais nous sommes malades et ne pouvons marcher.
— Vous marcherez à coups de bâton.
Il fallut bien se lever et se traîner sur ses pas. II nous conduisit à un autre brigand qu'il appelait son officier. Ce prétendu cai)itaine n'était distingué des autres bandits que par ses trois galons cousus sur ses épaules. 11 avait un habit marron râpé, la culotte courte et gilet noir, bas dé soie de la même couleur. Ce moine travesti commandait une dizaine de brigands, armés comme lui et disposés à tout faire pour le bien de l'État, et surtout pour le bien de leur bourse, isotre nouveau chef commença l'exercice de ses fonctions en confisquant à son profit les quatre réaux que le gouvernement espagnol nous accordait. Les moyens de transport furent supprimés, et l'on nous ordonna de marcher ou de mourir sur place. La peur donne du courage, a dit un plaisant : je partage maintenant son avis. Les menaces terribles de ces bandits firent un tel effet sur moi que je me trouvai encore des forces pour les suivre. Puis la fièvre me quitta peu à peu, et je me portais bien quand nous entrâmes à Lanças. Le moinecapitaine vint nous voir le lendemain de notre arrivée. Il allait partir i)Our Séville, et comme son chapeau n'avait pas une tournure assez militaire, il pria l'un de nous de lui prêter le sien. Son choix tomba sur le couvre-chef de Bonnecarrère : c'était le meilleur. Il s'en empara et nous quitta
Ci MÉ.MOIl;i:S D'UN AIDE-MAJOU
après avoir donné des ordres secrets à son sergent. Dès ({u'il fut sorti, le sergent, lidèle aux instructions reçues, nous fit monter sur la terrasse et de là nous fit passer dans un galetas où nous fûmes dépouillés entièrement par ce chef subalterne, aidé de deux estafiers. Protégés par le capitaine Palacio, nous n'avions pas été pillés encore. Je possédais un quadruple, et pour n'être pas obligé de m'en séparer contre mon gré, je l'avais changé en huit i)etites pièces d'or que j'avalais tous les deux ou trois jours! Mon tour vint. On ine demanda ma bourse, je la donnai. Elle jie contenait qu'une piastre. Cette somme ne les contenta pas; j'afdrmai que je n'en avais pas davantage. Ils s'emportèrent au point de me maltraiter, me déshabillèrent tout à fait. Il ne me resta pour me couvrir que mes vêtements les plus mauvais. Le soir, notre bandit tonsuré arriva ou feignit d'arriver de Séville. Après avoir joué la surprise en a])prenantce qui s'était passé, il prit une note détaillée de ce qu'on nous avait jtris à chacun et promit que tout nous serait rendu aux portes de Cadix. Le scapiulaire se montra aux yeux des brigands qui me dépouillaient, mais ce précieux talisman ne pouvait agir sur des scélérats accoutumés au crime. Au contraire, ils parurent irrités en rencontrant un objet qui semblait leur reprocher l'indignité d'une telle conduite et la violation de leurs serments. La vue du scapulaire A'int ajouter à leur fureur, et je fus le plus maltraité de la troupe captive. On partit le 11 février pour San-Juan-d'Alfarache, uù nous devions descendre le Guadalquivir.
Avant de nous embarquer, l'oflicier à tonsure fit des provisions comme pour un voyage d'oulre-mer, et les paya avec l'argent qu'il nous avait volé. Tandis qu'il prenait ses dispositions de départ, nous étions à croquer le marmot, attendant qu'il lui plût de nous envoyer quelque
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chose à manger. Un soldat vint me dire que le capitaine m'attendait au salon. Je m'y rendis, et le trouvai en grande discussion avec un alguazil, à qui il voulait vendre ma monlrc. Ne sachant pas au juste ce qu'elle valait, mon voleur me faisait appeler en (pialité de commissairepriseur. Je dis ce qu'elle avait coulé : le marché se conclut à l'inslant. L'acheteur paya comme i)Ot-dc-vin une houteille de rosolio, et l'on eut l'extrême politesse de m'en otïrir un petit verre! Je tenais cette montre de mon oncle. Elle portait son chillre. J'éprouvai donc un vif chagrin en la voyant passer entre les mains de l'alguazil-major de Sau-Juan-d'Alfarache par l'entremise d'un moine défroque. Ce marché terminé, nous fûmes entassés dans un hateau, et l'on mit à la voile. Bien que notre abbé-capitaine eût fait des provisions pour six mois, il les distribuait à ses prisonniers de manière à leur faire croire que le voyage devait durer un an. Il est vrai qu'il en usait largement pour lui-même et pour ses soldats! Le 14, nous abordâmes à San-Lucar-de-Barrameda; avant de sortir du bateau, le sergent m'enleva mon chapeau, qu'il lorgnait dejiuis longtemps d'un umI de convoitise. C'était le seul objet qui me restait et qui valait encore la peine d'être volé.
Ajirùs le débarquement, on se dirigea vers la ville. A une certaine distance de la rivière le brigand en chef nous fit faire halte pour déployer devant lui les paquets des bagages qu'on nous avait enlevés. Il choisit sur le tout de quoi se faire un ajustement convenable. Mon uniforme était le plus propre. Il l'endossa, après avoir pris le gilet de l'un, le pantalon de l'autre, les bottes d'un troisième. Grolcsque avec nos dépouilles, il lit une entrée triomphale à San-Lucar. J'aurais ri de bon cœur si la colère ne m'en avait empêché en voyant ce moine renégat revêtu
(les habits de tant d'iionuêtes gens! On nous conduisit dans une maison de réclusion. En arrivant, je m'y entends nommer. Ce n'était pas moi que l'on appelait, mais mon habit qu'on avait reconnu sur le dos du moine. Je lève la tète :
— Comment! c'est toi?...
— C'est vous?
— Te voilà?
— Nous voici...
— D'où venez-vous? Que vous est-il arrivé?
Nous étions avec nos camarades partis les premiers de San-Fernando. Dans la confusion qui régnait au moment de cette reconnaissance, l'habit que portait le tonsuré lui vahit quelques accolades fraternelles que l'on croyait me donner. Nos camarades partagèrent avec nous leur modeste re])as. L'habit de l'officier leur apprit qu'on nous avait pillés et nous leur donnâmes tous les détails de notre mésaventure.
— Notre gouverneur est un brave homme, dit Sicard, contez-lui ce qui vous est arrivé, il rendra justice à qui elle est due.
J'aurais bien suivi son conseil, mais je craignais que l'officier ne se vengeât d'une manière plus terrible quand nous aurions quitté San-Lucar. Je priai donc Sicard de garder le silence, me réservant d'adresser mes plaintes au gouverneur de Cadix, lieu de notre destination. La fatigue m'accablait, le sommeil fermait ma paupière : il termina bientôt notre entretien; je m'endormis bien vite. Le gouverneur vint à la prison pendant que je dormais. Mes camarades lui contèrent tout avec l'impression de l'indignation hi plus vive. Il me fit appeler sur-le-chauip et, après m'avoir demandé la liste des objets volés, il manda l'officier, qui eut l'impudence de se présenter couvert de
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nos habits. Le gouverneur l'accabla des reproches les plus humiliants, le fit déshabiller devant nous et lui fit tout restituer. Je rattrapai mon uniforme et une [lartie de l'argent de ma montre. Je repris mon chapeau sur la tète du sergent; le caporal me rendit mon pantalrm et les soldats le reste de ma garde-robe, dont ils s'étaient emparés. Après cet acte de justice, je ne devais pas craindre de m'adresser au gouverneur avec confiance. Je lui fis connaître à quels périls je m'exposais en m'embarquant avec un fourbe et un voleur que j'avais fait punir. Je demandai à ce brave militaire de me garder à San-Lucar ou de nous donner une autre escorte.
— Soyez tranquille, me dit-il. Je vais recommander ce drôle au gouverneur de Cadix. S'il se conduit mal, il aura affaire à moi.
— C'est vrai, mais en attendant je serai roué de coups, étranglé, noyé, et quand même vous le feriez pendre à votre retour, cette satisfaction ne me rendrait pas la vie.
Le gouverneur convint que j'avais raison. Il réfléchit sur la conséquence de mon argument et nous donna un officier de sa garnison pour nous accompagner et surveiller la conduite du brigand tonsuré. Nous partîmes le lendemain en bénissant le gouverneur de San-Lucar. On coucha à Rota et l'on s'embarqua le 15 pour Cadix. Nous passâmes la nuit dans la rade, et le lendemain on nous conduisit au ponton. Avant de nous quitter, l'indigne défroqué se vengea. Il ne voulut jioint que l'on nous menât au ponton la Vieille-Castille, où se trouvaient les officiers, et nous fit mettre à bord du Tei-riùle, prison des simples soldats. Il savait bien que là nous serions privés des quatre réaux que le gouvernement espagnol accordait aux officiers.
CHAPITUE VI
Ponton le Terrible. — Avidité de nouvelles parmi les prisonniers. — Traité comme im simple soldat. — Vivres rares. Ils manquent parfois plusieurs jours de suite. SoufFrances^de la faim. — Feinte maladie. A l'hôpital de la Segunda Aguada. — « Fama da giganle. » — Départ pour les îles Canaries des prisonniers valides. — Mon mal d'yeux artificiel. — La comédie à l'hôpital. Les Français prisonniers et les dames de Cadix. — Ma tentative d'évasion échoue. Repris, je passe sur le ponton la Vieille-Caslille. — Cruautés des Espagnols. Évasion des officiers de marine gardés sur le Horca. — La Vieille-Castille, ponton « de la grande propriété ». — La vie à Lord — Retour à la portion congrue. — Au quartier San-Carlos (île de Léon) ; joyeuse vie des prisonniers. Tristes comédies. — Les femmes. — Mccurs singulières. La femme en loterie. — Renvoyé sur la Vieille-Castille.
Je grimpai à l'échelle avec un plaisir infini, joyeux de me retrouver avec des compatriotes, et surtout heureux d'avoir terminé mon périlleux voyage. Je ne regardais point alors le ponlon comme la prison la plus effroyable qui se puisse imaginer. Après les cruelles émotions et les périls que nous venions de subir dans notre roule à travers l'Espagne, il me sembla que j'entrais dans un asile sacré où du moins notre vie serait en sûreté.
Nous nous présentâmes, en arrivant, au sergent espagnol chargé de la police du bord. Chacun déclina ses nom, prénoms et qualités. On nous conduisit ensuite sur le lillac où la grande foule des prisonniers nous attendait
avec une extrême impatience pour nous accabler de questions. Nous étions cependant des messagers de malheur. Les nouvelles que nous apportions n'étaient pas du tout satisfaisantes. Pourtant elles furent accueillies avec un extrême intérêt par des malheureux piivés de toutes communications avec le dehors depuis de longs mois de captivité.
Une fois sur le ponton le Terrible je fus traité comme un simple soldat. Je rerus seulement la ration de vivres et ne touchai aucune solde. J'attendis avec impatience pour réclamer la visite du commissaire des guerres. Il ne vint que dix jours après et n'écouta pas mes réclamations. Je lui demandai comme une faveur d'être conduit au ponton la Vieille-Castille. Il refusa. Très mécontent de l'injustice du commissaire et ne conservant plus aucun espoir de toucher la solde d'officier, je commençai à faire de tristes réflexions sur mon avenir.
Chaque jour nous recevions une ration de pain et la gamelle de fèves et de riz, quand il y avait à bord de quoi faire la distribution. Mais très souvent le pain, ou les légumes, ou l'eau manquaient, de manière que nous recevions rarement la totalité de ce qui nous était dû. En nous privant d'eau, on nous privait de tout, car il était impossible alors de faire cuire les légumes. Pendant mon séjour au Terrible, il nous est arrivé deux fois de manquer d'eau pendant cinq jours de suite. Nous avions seulement du pain... Le hasard voulut que j'eusse alors quelques oranges dont je suçais un quartier de temps en temps pour tromper ma soif ardente. Je restais couché tout le jour pour moins souffrir de la faim. Quelques tuyaux de paille placés dans la bouche rafraîchissent, dit-on, le palais. J'eus fréquemment recours à ce moyen peu ordinaire pour calmer mes soulTrances. Les prisonniers qui, comme moi, n'avaient
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pas (Je fruits pour apaiser le l'eu brûlant de leur gosier étaient en proie à d'horribles tourments. Ces malheureux s'abreuvaient d'eau sal(^e, qui les soulaireait un instant pour accroître ensuite leurs atroces douleurs.
Je soutîrais depuis un mois sur ce ponton quand le bateau qui portait les malades à l'hôpital vint à passer pour prendre ceux qui se trouvaient à notre bord. Je me mis un mouchoir autour de la tête, contrefis le malade et m'embarquai dans la chaloupe libératrice. Je pensais bien que les médecins espagnols ne me découvriraient aucune maladie. Mais je comptais sur leur humanité et sur leurs égards vis-à-vis d'un confrère malheureux, pour excuser son innocente ruse et le laisser savourer en paix les douceurs du lit et du bouillon d'hùj)ital. Le bateau s'arrêta enfin à l'hôpital de la Segunda AguaJa, où je me trouvai en pays de connaissance.
Mes anciens camarades du 2*^ corps d'observation de la Gironde y faisaient le service et le médecin était mon ami. Je ne craignis plus d'être banni de cette retraite vraiment hospitalière.
— Quelle est votre maladie? me dit le médecin.
— Una famé da giganle! l'ne faim d'enragé!
Il se mit à rire et sans me tàter le pouls il improvisa l'ordonnance suivante avec une admirable sagacité : (( Portion entière le matin; trois quarts le soir; de l'eau vineuse ])Our tisane. » Un traitement rationnel était ainsi appliqué à mon mal.
Ma faim continuait à être insatiable. La ration complote ne me suffisant pas pour contenter mon appétit glouton, je cherchai à me procurer quelques sup|)Iémonts nutritifs. Il y avait dans la même salle un pharmacien espagnol, nommé Agudo, qui se faisait apjiorter ses repas de la ville. Je l'aidai à faire honneur à ses provisions exotiques
et m'appropriai seul sa ration à l'hôpital. J'avais encore une autre corde à mon arc. Mes deux voisins étaient fort malades : une diète très sévère convenait seule à la gravité de leur état. Je priai mon ami le docteur de mettre ces braves gens à la demi-porlion : ce qui me valut un supplément notable à ajouter à mon service de bouche... Peu à peu les désirs effrénés de mon estomac affamé s'apaisèrent. L'équilibre se rétablit. Il me resta un appétit robuste, il est vrai, mais qui n'eut plus rien de famélique.
Tandis que je passais mon temps à dévorer les rations de mes voisins de la Segunda Aguada et à réparer ainsi le temps jierdu, une partie des prisonniers des {tontons fut transportée aux îles Canaries. Avril et Thillaye, qui se trouvaient à bord de la Viei/le-Casdlle furent embarqués à cette époque. Des médecins espagnols vinrent à riiôpital désigner ceux qui pouvaient supporter les Jatigues du voyage. Nous avions été prévenus. Ceux qui, comme moi, n'étaient pas malades, tâchèrent de le devenir ou de le paraître. Les uns se donnèrent la fièvre au moyen d'une gousse d'ail ; d'autres se firent des plaies avec un couteau. Un ami dévoué me souffia de l'alun en poudre dans les yeux et je me mis un mouchoir sur la tète. Les médecins trompés par cette ophtalmie apparente, qui me rendait incapable de supporter le voyage, me laissèrent à l'hôpital. L'eau fraîche me guérit en cinq minutes. Mes yeux rouges et chassieux recouvrèrent en un instant leur éclat et leur sérénité.
Je me trouvais fort bien de mon séjour à l'hôpital. Le loto, le reversi étaient nos passe-temps ordinaires. Les jours de fête nous jouions la comédie. Les Plaideurs étaient à l'étude, quand je fus admis dans la troupe. Le rôle de Dandin me fut distribué et je l'acceptai. La ciiambre des chirurgiens devint la salle de spectacle. On
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y éleva un théâtre avec les bancs et les planches des lits. Des couvertures étendues sur des cordes formaient les coulisses. Cette chambre était fort étroite. Il ne restait qu'un petit espace entre le théâtre et le mur. II fut rempli par les officiers qui ne jouaient pas. Les invitations avaient été faites avec trop de i»récipitation. Un médecin espagnol nommé Ferrax fut oublié : négligence fatale, dont le docteur se vengea d'une manière odieuse en renvoyant le lendemain sur les pontons les officiers et les aspirants de marine qui n'étaient pas assez malades. On les embarqua bientôt pour les Canaries, oîi plusieurs trouvèrent la mort.
La vue des prisonniers français excitait la curiosité générale. Il n'y avait pas à Cadix une lille bien née qui ne voulût se procurer ce plaisir une fois [lar semaine, au moins. Nous pouvions, de nos croisées, examiner le beau sexe qui, de son côté, faisait ses petites observations. Beaucoup de nos compagnons, les officiers de marine ayant fait partie de l'escadre de l'amiral Rosilcz et séjourné en rade de Cadix, connaissaient parfaitement la plupart de ces dames. Quatre ans de garnison dans une ville d'Espagne, et surtout en Andalousie, laisse un large champ aux doux souvenirs d'amour. Les belles Castillanes en donnèrent plus d'une jireuve de mémoire.
Nous avions aussi parmi les prélcudiis malades beaucoup de Franco-Espagnols liabilaut Madrid, enfermés d'abord sur un ponton et conduits ensuite à la Seyunda Aguada afin d'avoir plus souvent des nouvelles de leurs femmes, de leurs filles ou de leurs amies. Ces dames venaient se promener auprès de l'hôpital pour voir leurs parents ou leurs amis. Elles en amenèrent d'autres et bientôt toutes les dames de Cadix eurent adopté cette promenade.
Je me postais aussi sur les balcons, sur les terrasses, et j'essayais d'attirer sur moi l'attention de quelque belle sefiora aux yeux de jais et aux cheveux d'ébène. Mes tentatives furent vite couronnées de succès, et j'aperçus un jour une dame qui me faisait des. signes avec son mouchoir. A mon grand regret je vis qu'elle n'était ni jeune ni jolie, ce qui calma de suite mes velléités amoureuses. Mais je réfléchis que l'objet de ma flamme pouvait m'être utile quand même. Je pus lui dire un jour : « Si vous m'aimez prouvez-le-moi ».
Trois jours après, je reçus une lettre contenant les offres les plus obligeantes... et, ce qui ne me déplaisait pas non plus, des conlitures ainsi que d'autres friandises Ce commerce épistolaire durait depuis longtemps, lorsque je songeai que cette inconnue pouvait peut-être faciliter mon évasion... Je composai en espagnol, et le mieux que je pus, une épître fort enflammée lui demandant de me fournir les moyens de fuir... qui se terminait ainsi : «Je vous devrai plus que la vie. Je vous devrai la liberté... » La sensible senora m'adressa alors un paquet contenant des vêtements civils qui me permettraient de sortir sans être remarqué. Fou de joie, je faisais des projets superbes, me voyant déjà de retour en France. Hélas! mes rêves ne devaient pas être de longue durée!... Je grisai le sergent et un beau soir me trouvai dans les rues de Cadix. Malheureusement, un agent de police me rencontra. Me voyant marcher fort vite, il m'interpella brusquement et m'arrêta |)Our me poser plusieurs questions embarrassantes. Malgré mon habitude de la langue espagnole, je n'avais pas encore accoutumé mon gosier à la rudesse de l'accent : ce qui me perdit... Je dus décliner mon nom et raconter que j'étais sorti seulement pour me promener en ville. L'excuse ne parut pas suffisante. Le sereno me
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ramena à l'hôpital, où je fus mis au cepo, en attendant qu'on eût prononcé sur mon sort, c'est-à-dire qu'on me jiassa autour de la tète une sorte de carcan fort utilisé dans les prisons de la péninsule. Je fus, au bout de huit jours, reconduit au ponton et n'ai jamais pu savoir ce qui était advenu de mon amante inconnue. Cette équipée me valut mon renvoi de l'hôpital et ma réintégration sur un ponton.
La Vieille- Castille me reçut le 27 mai. Ce navire renfermait tous les officiers français prisonniers. Les troupes désarmées après la cai)itulation du général Dupont avaient été, je l'ai dit plus haut, dispersées dans l'Andalousie. Aussi, quand les Français marchèrent de nouveau sur Madrid, les prisonniers de guerre furent transportés sur de vieux vaisseaux rasés, appelés pontons. Les premiers que l'on disposa pour servir de prison furent le Terrible, le Vainqueur, V Argonaute, le Miftho, vaisseaux de soixante-quatorze canons, la Vieille-Caslille, de soixantCH|ualre, la Rufinia et le Horca, frégates.
Le nombre des Français captifs sur les ])Ontons était déjà considérable, cette situation fut le résultat d'un soulèvement général en Espagne, lorsque la guerre éclata avec fureur, causée par le plus farouche patriotisme. Les Français venus avec l'armée et séparés d'elle, comme je l'avais été moi-même, furent arrêtés. 11 en fut de même des familles françaises établies et naturalisées dans ce royaume depuis plus de trente ans. Les bourgeois, ou négociants franco-espagnols, tombèrent les premiers sous le fer des assassins. Plus de deux cents Français des deux sexes et de tout âge étaient renfermés dans la citadelle de Valence, depuis le commencement de l'insurrection. Un scélérat qui s'était emparé du pouvoir dans cette ville,
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Balthazar Calvo, chanoine de Saint-Isidore, leur fil dire qu'on voulait les assassiner et qu'ils n'avaient d'autre parti à prendre, pour éviter la mort, que de s'enfuir.
Pendant qu'ils s'y préparaient, le monstre, qui venait d'ouvrir les portes de la prison, répandit le bruit que les captifs cherchaient à se sauver. Puis il accourut avec ses sicaires et fit égorger les malheureux fugitifs. Le peuple sejoignit àla troupe du chanoine. Les Français furent massacrés par ceux qui depuis de longues années habitaient la même ville et peut-être même avaient vécu de leurs bienfaits. Les magistrats, la force armée accourus pour rétablir l'ordre, les images de la Vierge, le Saint-Sacrement présentés au milieu des assassins, n'arrêtèrent point leur rage. Quelques victimes, sauvées par des Espagnols charitables, trouvèrent le lendemain une mort plus horrible encore que celle de leurs compagnons. On les eni'erma dans le cirque avec des taureaux furieux et quand le peuple eut assez longtemps joui de cet horrible spectacle, le poignard acheva ceux que les bêtes avaient épargnés. Hommes, femmes, enfants, tout périt!
Les pontons, ces prisons flottantes, ne pouvaient pas cependant contenir tous les captifs français. L'armée prise à Baylen avait grossi leur nombre de plus de vingt mille. Bcaucouji furent laissés dans les cantonucuients les plus rapprochés de Cadix. De grands convois i>arlirciit j)Our les îles Baléares et pour les Canaries. Le quartier San- Carlos, dans la petite lie de Léon, en fut rempli. C'est là que l'on plaça les femmes. Elles y étaient mieux et plus décemment que sur les pontons. Leurs maris, vrais ou faux, obtinrent la permission de rester avec elles.
Les officiers de marine qui avaient fait partie de l'escadre commandée ]>;ii' r.nniral Hosily laissaient à Cadix des amis et môme des amies (pii leur procuraient des
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secours de toute espèce. Ces officiers, entassés sur le Horca, se cotisèrent pour réunir une somme considérable. Elle fut offerte à un pêcheur espagnol qui leur livra en échange une chaloupe à voiles. Elle ne pouvait contenir que trente hommes. Ils étaient six cents et convinrent que le sort désignerait ceux qui monteraient dans la chaloupe libératrice. Officiers et aspirants de marine, non-combattants, officiers de santé, agents comptables, employés, tout était confondu sur ce ponton. Croira-t-on jamais que plusieurs de ces derniers, que le hasard avait favorisés, vendirent leur liberté et cédèrent leur place à des militaires moyennant une certaine somme d'argent ! Ils figurèrent sur les contrôles des Espagnols sous le nom de ceux qui les avaient remplacés dans la chaloupe. Po.ur une misérable poignée d'écus et i)0ur toucher la solde d'officier, ces lâches sacrifièrent leur liberté.
La chaloupe partit au milieu de la nuit et traversa l'escadre anglaise sans accident. Elle était déjà loin lorsqu'on la signala. Une frégate se mit à sa poursuite et ne put l'atteindre. Nos intrépides marins abordèrent en Afrique. Cette entreprise donna l'éveil au gouvornemenl espagnol, et tous les officiers de marine qui restaient sur le Horca furent transportés aux îles Baléares et aux Canaries.
Je n'avais pas encore paru à la Vieille-Caslille. En y^cntrant, il me fallut absolument conter mon histoire à tout le monde et même donner des nouvelles qui commençaient à vieillir. On ne voyait point dans ce lieu des ligures maigres et blêmes, de ces ombres errantes qui peu|)]aient le Terrible. Des officiers supérieurs au triple menton, au teint frais et coloré, au ventre arrondi, tels étaient les habitants du ponton « do la grande [u-opriété». Quoique les officiers subalternes fussent payés avec
moins de libéralité que leurs supérieurs, qui recevaient une piastre (cinq francs) par jour, les huit réaux (deux francs) de leur solde suffisaient pour vivre en prison. Ces huit réaux me furent alloués et comptés régulièrement à dater du jour de mon entrée. Le pourvoyeur nous faisait payer nos provisions trois fois plus cher qu'à la ville. Mais nous avions huit réaux, et avec cette somme on achète beaucoup de choses en Espagne.
Mes petits talents en musique me signalèrent bientôt aux dilottanti : il y en avait beaucoup sur la Vieille- Cnstille. La musique, cette aimable compagne des malheureux, me fit faire la connaissance de M. de Beaufranchet, chef de bataillon d'artillerie, excellent homme, chantant bien, excellent joueur d'échecs. Il était le Philidorde la Vieille-Castille ; il avait un trésor bien précieux, que les brigands espagnols ne pouvaient être tentés de lui enlever : c'était une collection de musique vocale des meilleurs auteurs.
Quand j'eus fait cette découverte, la rêverie fut négligée, la Cletnenza ai 7'ito, les Nozze cli Figaro, Il matrimonio segreto, la. Griselda, etc., eurent seuls droit à mon hommage. Je passai mon temps de la manière la plus agréable en exécutant les duos, les trios... même... avec M. de Beaufranchet.
Voici d'ailleurs comment on vivait à bord de la Vieille- Caslille. Dans le commencement on se divisa par onlinaires de quinze ou vingt personnes. Chaque chef de. gamelle était chargé de faire ses provisions. Un batelier apportait tous les deux jours des vivres et tenait son marché sur le pont. On faisait cuire à la fois dans une grande chaudière la viande de tous les ordinaires. Un numéro gravé sur une petite planchotlc do saj)in cl ficelé sur chaque morceau de viande, faisait reconnaître à
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chacun sa propriété. Mais les vingt-six morceaux de bois donnaient au bouillon un goût de térébenthine fort désagréable. Il fallait d'ailleurs que chacun pût avoir à son tour le dessus ou le fond de la marmite. Le bouillon était distribué chaque jour en suivant un nouvel ordre de numéros. On se dégoûta bientôt de cette soupe résineuse. Chaque chef de cuisine fit l'acquisition d'une marmite et d'un fourneau. Chaque ordinaire se fil à part.
Je ne jouis pas longtemps de la solde accordée aux officiers. Le 6 juillet, le commissaire des guerres espagnol Abarréa vint passer la revue, prit note des noncombattants et leur signifia qu'à l'avenir ils seraient traités comme les soldats. Nous adressâmes des pétitions au gouverneur de Cadix. Il répondit que les non-combattants n'étant pas considérés comme pi-isonniers de guerre, nous ne devions pas recevoir la solde d'officier. Me voilà donc réduit une seconde fois à la ration de soldat. Ma position devenait plus pénible. Je me trouvais au milieu de cinq cents officiers qui jouissaient d'une certaine aisance. Les officiers supérieurs proposèrent d'étal)lir un i)rélèvement d'un sou par franc sur la solde touchée par tous les officiers pour venir au secours des non-combattants. Ce projet fut adopté, mais non jias à l'unanimité. Aussi, nous repoussâmes une aide (juc le plus grand nombre n'ofirait qu'à regret. J'avais supporté avec courage les insultes des Espagnols. Ma patience ne ))ut résister aux humiliations que je recevais de mes compatriotes, surtout de mes compatriotes aussi malheureux que moi! Je cessai de fréquenter ceux avec lesquels j'étais auparavant lié. Quoique nous fussions entassés dans un ponton les uns sur les autres, je trouvai le moyen de m'cloigner de la société pour rester toujours seul avec moi-même. Mes amis, MM. de Beaufranchet et Démanche,
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commissaires des guerres, me donnèrent le conseil de prendre un nom supposé et le titre d'officier, afin de retrouver la solde dont on venait de me priver. Je suivis leur conseil, et, ayant obtenu l'autorisation du major Dragometti, je partis pour l'hôpital de la Isla de Léon.
Ce quartier de San-Carlos, dans l'île de Léon, était une colonie formée par les matelots de l'escadre française, les débris des régiments de la garde de Paris, les hommes mariés et leurs compagnes. On y comptait environ quatre-vingts femmes. Le nombre des hommes était infiniment i)lus considérable, et cette dispro[)ortion donna lieu à bien des aventures comiques et galantes. La plupart de ces dames étaient mariées comme on se marie à l'armée. 11 leur était donc loisible de changer quelquefois d'époux.
Des jeunes gens de la garde de Paris jouaient la comédie au quartier San-Carlos, et la jouaient fort bien sur un théâtre passablement décoré. Un élève de Rode, violoniste excellent, M. Perret, chef de musique de la 4^ légion et ses sym[)honistes; M. Petit, danseur de l'Opéra de Paris et beaucoup d'autres artistes rivalisaient de zèle et de talent.
On s'amusait beaucoup au quartier San-Carlos. Les femmes n'étaient pas très fidèles. Ces dames avaient de quoi choisir et savaient profiter des avantages de leur situation. On vivait un peu là avec une simplicité de mœurs qui exclut toute idée de jalousie. Un mari cependant semblait se distinguer des autres en se montrant très attaché à safenuuo: il ne voulait pas s'en séparer. La dame était jolie et vivement i)0ursuivie ]»ar des centaines d'adorateurs. Ce mai"i imagina de tiier parti de la circonstance et de se réserver de quoi noyer dans le vin les chagrins de l'amour. Il mit sa femme en loterie et distribua les
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billets au prix de deux réaux. La belle échut à uu matelot <'t lui apporta en dot la moitié du produit des billets. L'ancien mari garda le reste. Cette aventure égaya beaucoup la société, et un sous-oflicier de la garde de Paris lit sur le théâtre de San-Carlos un petit vaudeville de sa façon où les héros de l'aventure étaient mis en scène avec esprit. La Femme en loterie eut un succès prodigieux.
Les Espagnols, scandalisésdecetteaventurc, mirent dans une autre prison les dames ({ui ne pouvaient justifier de la légitimité de leur union. On ne les garda i)as longtemps ainsi. Ces dames leur donnaient trop de mal à les surveiller; il fallut y renoncer et elles réintégrèrent leur premier bercail. Les aventures galantes continuèrent à se succéder, et personne ne s'en plaignit. Les femmes ne recevaient que la ration de soldat, quel que fût le grade de leur mari.
A cette époque parvint à Cadix la nouvelle de la prise de Saragosse. Une proclamation qui avait pour titre : Saragozza rendida^ fut répandue sur-le-champ. Après avoir donné à cette malheureuse ville tous les éloges qu'elle méritait, on engageait les autres villes qui n'étaient point €ncore au pouvoir des Français, à imiter sa résistance héroïque.
J'étais venu sur les conseils de mes amis à l'hôjtital de la hla de Léon , espérant trouver chez mes confrères espagnols une sympathie professionnelle qui pût m'aider à bien jouer un rôle de malade. Mais je tombai entre les mains d'un médecin castillan qui me guérit sans peine et beaucoup trop vite... hélas!... Je repris bientôt le chemin du ponton.