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CHAPITRE VIII

1810. — Approclie de l'armée française. Dispositions prises sur les pontons, que l'on fait rentrer dans la rade de Cadix. — Espérances des huit mille prisonniers. Tentatives d'évasion. Inutiles cruautés du général Mondragon. — Le quartier San-Carlos évacué et brûié.

— Le Horca, voisin de la Nouvelle-Castille. Famine sur le Horca.

— Humanité de l'amiral anglais. Le matelot l'Hercule. — Les dames sur la Vieille-Castille. Leur installation. Disputes piquantes. — La famine sur les pontons. Évasion du capitaine Grivel, des marins de la garde. Mon hésitation. — Lourde amende.

— Projets d'évasion. M. Fouque. — Plusieurs officiers supérieurs refusent de partir. Puissance de l'or. — Occasioiiperdue. Lèvent de percale. — Dénonciation interceptée. M. Chaleil en découvre l'auteur. Le niiséraljle major. L'argent maudit. — La houleille d'acide sulfurique. — Nombre croissant des malades. — Pharmacien en chef sur V Argonaute. Alfreuse situation. — Un aumônier assassin. — Arrivée comme malades de mes amis Castagncr et Montchoisy.

Sur la fin de janvier 1810, trois mois après ma promotion au grade de lieutenant à la 5^ légion, ou, si mes lecteurs le préfèrent, après mon dernier voyage à l'hôpital, les Espagnols prirent des dispositions qui nous annoncèrent l'approche de l'armée française. Les prisonniers qui se trouvaient à terre furent amenés aux pontons ; les convalescents quittèrent l'hôpital. Les officiers qui rentraient à bord avaient vu arriver des troupes espagnoles épuisées de fatigue. La consternation des gens de Cadbc prouvaient, en outre, que la situation était grave.

Nos pontons étaient alors dans le canal de la Caraca, Les Anglais nous remorquèrent dans la grande rade, et le ponton la Vieille -Castille fut placé entre quatre vaisseaux de leur escadre. En même temps les Anglais faisaient sauter les forts Malagarda et Sainte-Catherine... Les Français allaient sans doute paraître incessamment sur la côte. En effet, quatre jours après nous vîmes passer dans la rade plusieurs chaloupes canonnières. Elles se dirigèrent sur le Trocadéro et firent feu du côté de la terre, Plus de doute ! les Français étaient là. Nous prîmes les lorgnettes. Nous apercevions des cavaliers, des fantassins. Nous ne distinguions pas les uniformes et les couleurs ; mais les Espagnols auraient-ils tire sur leurs troupes! Aussi quels transports de joie, quels mouvements d'impatience parmi huit mille compagnons d'infortune à la vue de l'armée française triomphante. Deux lieues seulement nous séparaient, mais la mer était entre nous. L'espoir de recouvrer notre liberté fit courir parmi nous tous un frémissement d'espoir. Quelques-uns de nos meilleurs nageurs espérèrent gagner la terre pendant la nuit : tous furent noyés ou furent repris et mis à mort. Ces infortunés furent fusillés sous nos yeux par les Espagnols. Comme les désertions continuaient, le général Mondragon, gouverneur de Cadix, fit afficher à bord de chaque ponton que tous ceux qui chercheraient à s'évader seraient fusillés. Voyant l'inutilité de cette menace, il publia un arrêté par lequel il nous rendait responsables les uns des autres et condamnait à mort deux de ceux qui restaient pour un qui se serait échappe, dans le cas où celui-ci ne serait pas repris. Ces arrêtés, ces ordres du jour, ne produisirent aucun effet. Nous répondîmes au général Mondragon que ceux qu'il ferait fusiller le remercieraient en marchant au supplice d'avoir mis un terme à leurs peines.

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Le quartier de San-Carlos et les liôpilaiix, qui avaient ('•te jusqu'alors sur le continent, furent évacués avant l'arrivée de l'armée française. Les hommes mariés, leurs femmes, et beaucoup d'autres qu'on y avait laisses par faveur ou par négligence, furent répartis sur tous les pontons. On plaça près de la Vieille -Castille un nouveau ponton, le Horca, sur lequel on fit passer tous les marins. Il n'y avait point de vivres dans cette prison, pas même d'eau. Les Espagnols restèrent six jours sans apporter aucune nourriture. Les petites provisions des nouveaux venus s'éjjuisèrent rapidement. Bientôt la faim et la soif, plus redoutable encore, vinrent assiéger ces braves marins. En vain ces malheureux multiplièrent les signaux de détresse.

Plusieurs de ces marins s'échappèrent à la nage ; ils furent repris et fusillés dans une chaloupe, sous les yeux de leurs compagnons. Les tourments de la faim devenaient chaque jour plus horribles. Ces infortunés mangèrent d'abord leurs chiens. Les bottes, les souliers, les havrcsacs furent ensuite dévorés. Toutes ces ressources étaient insuffisantes. Cruelle, impitoyable, la faim porta ces malheureux prisonniers aux dernières extrémités. Ceux qui avaient, pu supporter ses atteintes et dont la santé n'était pas trop atfaiblie, se réunirent en conseil. Un d'eux prit la parole et, après une peinture affreuse, mais exacte, de l'horrible position commune, il proposa d'égorger sur-le-champ et de manger les hommes dont la mort était à peu près certaine. Tous frémirent.

11 fallait vivre pourtant... ou nu^urir de faim. La majorité préféra mourir, plutôt que d'ajouter à une vie si misérable quelques jours achetés par des crimes monstrueux. Un d'eux cependant aperçut un nègre et proposa de l'immoler, faisant valoir [tour excuse que cet être

n'était pas son semblable. Ce misérable allait mourir, ainsi que plusieurs autres de son espèce, quand l'amiral anglais, instruit par les débris hideux qui flottaient sur l'eau et par les clameurs désespérées du Hoi-ca, ordonna que de son bord on portât des vivres aux Français. Il envoya lui-même une chaloupe chargée de biscuits, de viande salée et d'eau-de-vie. Ces provisions arrivèrent pour empêcher la mort du nègre.

Un matelot français, que ses formes et sa vigueur avaient fait surnommer Hercule, se jeta à la mer pour aller au vaisseau amiral. La chaloupe qui gardait le Horca voulut l'en empêcher. Mais les marins anglais allèrent au-devant de l'Hercule et l'empêchèrent de retomber entre les mains des Espagnols. Les Anglais voulant le sauver, les deux équipages se battirent à coups de rame. Heureusement les Anglais eurent le dessus, emmenèrent notre compatriote que les Espagnols voulaient assommer. Hs lui donnèrent des provisions on al)ondance et le ramenèrent au ponton. Les matelots anglais lurent reçus avec les marques de la plus vive reconnaissance par les malheureux Français auxquels ils venaient de sauver la vie.

Revenons à la Vieille- Casti lie et donnons quelques détails sur l'emménagement des dames du quartier San- Carlos. Nous étions tous couchés dans des hamacs. Les officiers mariés avaient apporté des matelas qu'ils étendaient par terre. Ils s'étaient organisé des semblants de chambres séparées [lar des cloisons, garnies de papier gris ou de vieilles jupes, alin d'être plus chez eux. Un beau soir, deux de nos voisines se prirent de bec et, après avoir échangé des épithètes pou tendres, s'étaient jeté à la tête quelques souvenirs mutuels qui n'étaient pas faits pour donner une bonne idée de leur fidélité conjugale.

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Egarée pendant quinze jours dans les équipages, l'une avait été retrouvée ensuite avec un cuirassier. L'autre avait perdu son mari dans la foule [lour suivre [tlus librement un dragon. Il fut question aussi d'artilleurs. En un instant les trois armes furent mentionnées. Les coilTes volaient en l'air; les deux dames se prenaient aux cheveux... Cet épisode burlesque attira la foule et les deux maris près de la cabane de papier, au milieu du bruit et des applaudissements ironiques. La femme d'un colonel sépara les deux viragos, qui furent condamnées h garder les arrêts et à s'embrasser.

Tandis que les marins se dévoraient entre eux au ponton le Horca^ les prisonniers du Terrible^ de Y Argonaute et du Vainqueur mouraient de faim. Les bourgeois de la Ituffina manquaient de tout et les officiers de la Vieille-Caslille n'étaient pas mieux fournis. La disette, la misère répandaient leurs ravages dans toute la rade. Les évasions étaient plus fréquentes et l'exécution en devenait plus difficile à mesure qu'elles se multipliaient. Malheureusement, je n'étais pas assez bon nageur pour faire une traversée de deux lieues : je pris donc le parti d'attendre, en me confiant à la Providence.

M. Grivel, capitaine dans les marins de la garde impériale, Verger et Belligny, jeunes aspirants, dont le courage approchait de la témérité, formèrent le projet d'enlever la première embarcation qui viendrait à nous par un vent fort. Le plan une fois arrêté, les conjurés se tinrent prêts à partir au premier signal.

La barque de service qui nous apportait l'eau vint à bord le 2:2 février 1810. Un vent frais enflait sa voile. Les chefs du complot descendirent dans l'embarcation en feignant de vouloir aider h hisser les barriques et s'emparèrent des bateliers. Au même moment un grand nombre

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d'officiers et de soldats se jetèrent dans la barque. J'aurais dû être du nombre, mais j'avoue avec franchise que je n'osai pas. Le péril me parut trop grand et les chances do salut pas assez sûres.

Pendant (jue mes camarades s'embarquaient précipitamment, une chaloupe anglaise se dirigea sur nous. Elle venait simplement à bord pour dévider nos câbles. Je crus qu'elle était envoyée pour couper la retraite aux fugitifs. Le capitaine Grivel et ses trente-quatre compagnons prirent aussitôt le large et gagnèrent avec rapidité la côte occupée par l'armée française. La chaloupe anglaise, arrivée trop tard, se mit à la poursuite des évadés et les salua d'un feu de mousqueterie. Un seul homme fut tué, Barberi, domestique de M. Grivel : il reçut sept balles dans le corps. Trente-quatre officiers ou soldats se sauvèrent ainsi dans cette petite barque.

Le patron de ladite barque était monté sur la Vieil le- Cas/ille pour ne pas suivre les fugitifs. 11 fit son rapport, dont le résultat fut qu'on nous retiendrait provisoirement notre solde jusqu'au payement des dix-sept mille francs que coûtait soi-disant l'embarcation... (jui ne valait pas cinq mille francs !

Depuis l'enlèvement de la barque, les Espagnols redoublèrent de vigilance. La garde du bord fut doublée. Quatre soldats arrivaient sur les bateaux et ne les quittaient pas. Mes compagnons se plaignaient de n'avoir pas fait partie des fugitifs du 22 février. Les embarcations arrivaient toujours. Mais elles étaient bien gardées et nous aussi. Notre désir de liberté augmentait de plus en [dus. Mais, pour servir nos intérêts, il fallait que le vent soufflât du côté de la pleine mer. Le 5 mars, le ciel se couvrit de nuages noirs que les éclairs sillonnaient en tous sens, des coujis de tonnerre multipliés servirent de

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]irélii(le ù la lempêle, qui bicnlùt éclata d'une manière épouvantable. Le 7 de bon matin je n'étais pas encore levé quand j'entendis M. Fouque, officier de marine, dire à quelqu'un ;

— Si j'avais été le maître cette nuit, nous serions tous à terre maintenant.

Alors il nous montra des vaisseaux espagnols qui avaient fait naufrage pendant la nuit et que la tempête refoulait encore sur le rivage. L'occasion pouvait s'offrir de nouvCciu la nuit prochaine, le vent soufflant avec la même violence.

Le ])ropos de M. Fouque fit ouvrir les yeux à tout le monde. On tint conseil et on délibéra sur le meilleur juoycn à employer : fuir en barque ou couper les amarres. On perdit du temps à raisonner. Mais M. Fouque demeura inébranlable dans son opinion. Souvenir de honte et de douleur tout à la fois : on vit des colonels, des chefs de bataillon, des majors, revêtus dos insignes de leur grade, portant sur leur sein l'étoile glorieuse, fiers de leurs services, déshonorer toutes ces décorations en retenant les bras d'une jeunesse ardente et courageuse prête à reconquérir sa liberté. Parmi ceux (jui servirent la cause de riionncur, je citerai M. Christophe, major au li" cuirassier; Forax, chef d'escadron de dragons; de Beaufranchet, chef de bataillon d'artillerie ; Démanche, commissaire des guerres.

Tous les officiers subalternes, à quelques exceptions près, se rangèrent de l'avis de M. Fouque. Les plus âgés furent les moins hardis; les sous-lieutenants, au contraire, n'hésitaient pas à braver la mort dans l'espoir d'être libres. Les officiers de marine imitèrent le brave Fouque dans sa résolution généreuse. Un seul fit exception... Lieutenant de vaisseau, il avait une malle bien

garnie et ne voulait pas s'en séparer. Fouque entraîna aussi la majeure partie des officiers supérieurs d'infanterie.

MM. Micolou, Montchoisy, Vieux, Vernerey, officiers de cuirassiers, Chivaux, Deblou, d'Astaugue, Manuel d'Avignon, Guillc, Carmier, Vermondans, Chevalier, officiers d'infanterie, se montrèrent disposés à tout tenter pour reconquérir leur liberté.

Malgré l'opinion des marins les plus expérimentés, les officiers supérieurs persistèrent dans leur opposition. Le danger leur paraissait trop imminent. Les uns craignaient de pei'dre l'argent qu'on leur avait laissé après la capitulation de Baylen. Plusieurs possédaient de très fortes sommes et des effets précieux. Ils avaient une peur terrible de se noyer. Ils insistèrent pour que les câbles ne fussent pas coupés et eurent la lâcheté d'y faire mettre deux sentinelles espagnoles.

L'ouragan arriva avec une violence terrible, qui eût été notre salut, mais on fût sourd à sa grande voix. On craignit d'être pris par les Anglais. Ils n'auraient guère songé alors à courir après nous, puisqu'ils laissaient périr leurs navires sans leur porter aucun secours.

Depuis la fuite heureuse du capitaine Gridel les mesures de surveillance étaient devenues très sérieuses. Les gardes étaient lrii»lées. Aussi, pendant celte nuit affreuse les pauvi'cs diables pouvaient à peine se tenir debout sur le pont, criant pour se rassurei" mutuellement, et répétant sans cesse : Senlinella, ale7'ta! Alerta esta!

Enfin le jour parut. Un soleil éblouissant nous montra la plage encombrée de navires échoués à la côte pendant la nuit. Ouels cruels regrets agilèient ahjrs nos c(curs on apercevant les troupes françaises s'avancer jusqu'aux bâtiments (|ue la marée basse avait laissés sur le sable pour en (aiir (loseciidie les hommes qui s'y trouvaient,

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sans élie dérangés par l'ennemi. Pendant plusieurs jours, la mer fut couverte de débris, de chaloupes abandonnées, de ballots de soie, de coton, etc. L'armée française ramassa une si grande quantité de pièces de percale jetées par la tempête sur le rivage que celle-ci fut appelée le vent de percale! Cinq vaisseaux de guerre et vingt navires marchands périrent dans ce désastre qui nous eût sauvés certainement.

Ces événements portèrent la discorde au milieu de notre troupe captive. Après avoir laissé échapper une si belle occasion de rejoindre l'armée, ceux qui s'étaient rangés du parti de M. Fouque ne jiouvaient plus voir leurs adversaires sans éprouver un sentiment d'indignation et d'horreur. De leur côté, ceux qui avaient combattu cette noble résolution avec le plus d'acharnement, craignant de se noyer avec leur argent, tâchaient de prouver qu'on avait très bien fait de ne pas couper les câbles. Ils étaient décidés à empêcher l'exécution de ce projet, si toutefois une circonstance favorable se présentait de nouveau.

A quelque temps de là, M. Chaleil, oflicier de la marine marchande, fut abordé par un sergent espagnol (pii lui remit, pour la lui traduire, une missive écrite en français, que par bonheur il ne savait pas lire. M. Chaleil prit connaissance de la lettre et découvrit, à son inexprimable horreur, que ce billet, adressé au gouverneur de Cadix, était une infâme dénonciation anonyme qui, tombant entre les mains du général espagnol, devenait l'arrêt de mort des officiers désignés nominativement. Cette infâme Iclli-e avertissait le gouverneur du conqdut signale ])ar l'assassin. Elle lui signalait eu même temps les six officiers considérés par l'écrivain anonyme comme les plus dangereux, parce qu'ils étaient les plus déterminés.

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M. Chaleil, précisément un des ollîciers nommés^ lut le billet, le déchira, puis, s'adressant à l'Espagnol, lui demanda qui le lui avait remis. Le sergent déclara que c'était le valet du major. On fit venir cet homme à grands cris et on apprit de lui, après l'avoir menacé de mort, que son maître lui avait dicté cette lettre en lui promettant, en échange du service rendu, 1.200 francs et son congé. La stupeur et l'indignation furent unanimes. Nous répugniions à croire qu'un homme destiné à nous donner des exemples d'honneur et de loyauté pouvait se rendre coupable d'une aussi lâche trahison. La majorité se réunit en conseil pour dresser un procès-verbal de cette affaire, qui fut signé par deux officiers de chaque grade, pour être mis sous les yeux de l'EmiJcreur à notre rentrée en France.

Le misérable major avait été poussé à cette infâme délation par sa femme, dont la crainte était de perdre en se sauvant toutes les richesses qu'elle avait accumulées dans un coffre! L'argent maudit avait ainsi poussé au crime un vieil officier demeure honorable jusqu'à ce jour, pour devenir le i)lus vil des hommes. Beaucoup d'officiers supérieurs du corps de Dupont avaient conservé des sommes très considéi-ables. Le colonel du 4^ suisses avait toujours de l'or dans ses poches, et lorsque l'on venait visiter ses malles, il glissait un napoléon dans la main du caporal qui devait le fouiller. Celui-ci n'insistait pas et disait à son officier : « Na lieue nada : Il n'a rien. » Ces généiosilés sauvèrent son trésor. M. Mollard, major de la 1'* légion, et ])hisicurs officiers supérieurs avaient pu garder des richesses énormes.

Elles suivirent leurs possesseurs sur les pontons avec une escoi'le qui les préserva du pillage, et les marins de l'cscadi-e luisc à Cadix ne perdirent rien.

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La tempête avait été si forte, la jocr tellement agitée, la marée si haute, que les vaisseaux jetés à la côte se tj'ouvèrcnt à sec à la marée basse : ou aurait pu les cerner avec un régiment de cavalerie. Le jour de l'cquinoxe se trouva celui de la pleine lune, et la réunion de ces deux circonstances donna les plus fortes marées.

Il s'écoula ainsi plusieurs jours. Un matin on m'appela dans la chambre de M. de Bcaufranchet, et j'y trouvai MM. Touque et Démanche. Ils me présentèrent une bouteille en me demandant si je connaissais la liqueur qu'elle contenait, et quelles étaient ses propriétés. C'était de l'acide sulfuriquc. Je leur dis que cet acide brûlait les corps organisés et par conséquent pourrait nous servir pour ronger et couper les câbles. J'arrivais droit au but. Depuis i)lusieurs jours ces maudits liens occupaient seuls notre pensée, et les câbles nous poursuivaient partout. Pour mieux nous assurer du fait et pour éprouver la force de la liqueur, nous tentâmes, séance tenante, une petite expérience. M. Fouque prit une corde goudronnée, comme le sont les câbles. Je versai un peu d'acide sur le milieu de la corde. Elle fut attachée â un clou par un de ses bouts; à l'autre pendait une gueuse, (^inq minutes après, ce poids tomba avec la moitié de la corde rompue.

Alors en calculant la grosseur des câbles et la force <lu vaisseau, nous pensâmes qu'il fallait à peu jirès un quart d'heure pour brûler et rompre les liens de la \ ie/lie-Castille. La bouteille fut soigneusement enfermée /// Joco tulo, en attendant que l'occasion de s'en servir se présentât à nous. Le i)lan arrêté fut de i)rofiter du premier coup de vent pour jeter l'acide sulfurique sur les câbles, en dehors du vaisseau, afin que tout le monde ignorât qu'on travaillait pour la cause commune. On se dérobait ainsi aux délibérations stupides, aux éternelles hésitations du con-

seil des lâches et des ventrus. Rongés par l'acide sulfurique, les câbles se casseraient d'eux-mêmes.

A l'approche de l'armée française, les Espagnols embarquèrent tous les prisonniers qui jusqu'alors étaient restés sur la côte. Les hôpitaux furent transportés sur les pontons, et comme le nombre des malades augmentait chaque jour, il fallut préparer de nouveaux établissements l)0ur les recevoir. Les officiers de santé espagnols avaient assuré le service à terre. Ils refusèrent de passera bord. On fut donc obligé d'avoir recours aux officiers de santé français, et l'on en vint chercher à la Vieille-Castille pour soigner les malades des hôpitaux flottants de la rade.

Deux fois déjà on avait i)ris sur notre bord des chirurgiens pour les hôpitaux établis au Terrible et au Vencedor. et deux fois j'avais résisté au désir de quitter un grade emprunté pour reprendre le mien et remplir les devoirs qui m'étaient imposés. Je cédai enfin à mon devoir, qui était de me consacrer au service de mes compatriotes les plus malheureux. Le 19 avril, le commissaire des guerres Aborréa vint lui-même à la Vieille-Castille. On formait un nouvel hospice à bord du ponton V Argonaute. Le commissaire demanda des officiers de santé : je me présentai, on m'admit. Après avoir pris congé de MM. Démanche el lîeaufranchet, je m'embarquai dans la chaloupe d'Aborréa, qui me conduisit à V Argonaute.

Mon dévoument me replongea dans la vallée des larmes. On ne voyait point dans cet asile de la douleur et du trépas les visages vermeils, les ventres arrondis des habitants de la Vieille-Castille. Six cents infortunés, étendus sur le pont et dans les batteries, remplissaient l'air do leurs gémissements. En jiroio à tous les maux que la misère la plus affreuse entraîne après elle, ils atlcndaicnl. ils iiivoquaioiU la mort qui, seule, pouvait mettre un

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lerme à leurs tourmenls. Excci»té soixante hoiiiine.s destinés à diiïeients emplois, tous les autres étaient malades, ou pour mieux dire, agonisants.

Ces malheureux, privés de tout secours, accablés par le mal, avaient encore à lutter contre les horreurs de la famine : ils dévoraient leurs souliers et leurs havresacs. Les cris plaintifs et déchirants de tant de moribonds parvinrent jusqu'au Téméraire, vaisseau anglais à trois ponts qui était à l'ancre non loin de là. Le cœur du capitaine en fut profondément ému. Touché de la situation déplorable de nos mourants, le capitaine anglais envoyait dès lors, tous les jours, à bord de V Argonaute deux ciialoupes chargées de légumes frais , quelques sacs de biscuits et du thé, du sucre et du cacao pour les femmes. Il continua ses bons offices jusqu'au moment où son navire s'éloigna.

Comme cliargé de service, je recevais huit réaux par jour à bord de V Argonaute, et j'avais de plus deux rations de vivres. J'étais un petit seigneur : je jouissais de la plus grande considération. Les médecins avaient obtenu que l'on me donnât la plus belle chambre du vaisseau. J'accrochai mon hamac dans cet appartement, que les grands dignitaires occupaient à la Vieille- Castille. Un châssis de papier huile, soigneusement ajusté, donnait à mon sabord une physionomie de fenêtre, et ma caisse de médicaments me servait tour à tour de chaise, de table et de canapé. J'étais en quelque sorte le capitaine du bord. C'est dans cette salle d'audience que je recevais les visites du commissaire des guerres et des médecins. Les sous-ofliciers venaient s'informer à toute heure de l'état de ma santé et ne manquaient jamais de me demander, le matin, comment j'avais passé la nuit. J'avais toujours une bouteille de vin, un petit verre d'eau-dc-vie â leur oIVrir. Los

femmes venaient me consulter pour leurs maris et leurs enfants malades. Je leur donnais toujours quelques petites choses, de sorte que le pharmacien en chef de \'A?'gonaute jouissait d'une considération que jamais n'avait pu obtenir M. Castil-Blaze, pharmacien sans solde, ni M. Palhère, lieutenant à la 5^ légion à huit réaux de traitement.

Le commissaire des guerres Aborréa venait à bord tous les deux jours régulièrement. Il amenait dans son canot un aumônier, don Tadéo, qui devait administrer à nos malades les secours de la religion. Mais ce moine était le brigand le plus déterminé qu'ait jamais produit l'Andalousie, où pourtant il y en a beaucoup. Il portait un long poignard sous sa robe de prêtre, ne parlait que de meurtre, n'ouvrait la bouche que pour dire des injures et se faisait un jeu des choses les plus saintes.

Le 23 avril ou amenait des malades à VArgonaule. Ces convalescents étaient ramenés sur leurs bords respectifs. Le commissaire des guerres et l'aumOnier assistaient à ces divers transports. Quelques prisonniers de rhùiùtal voulurent enlever une chaloupe. MM. Jamet, Wanafos, Druet, Damet, et deux matelots français se sauvèrent en même temps dans l'embarcation et se rendirent les maîtres des marins ({ui la gardaient. Tandis qu'ils travaillaient à larguer la chaloupe, Tadéo les aperçut au haut du pont. H partit comme un trait, furieux. 11 desceudit dans la (•lialoiipe ol plongea son poignard dans le sein du malheureux Druet. (jlorieux d'une si belle action, il remonta à bord et, montrant son poignard ensanglanté, il exhorta les soldats à suivre son exemple.

Une décharge de mousqueterie atteignit à l'instant nos camarades fugitifs, que l'on acheva ensuite à coups de baïonnette... La conduite de l'aumônier s'éloignait tellement de la morale évangélique, que cet indigne prêtre

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devint pour nous un objft d'horreur. Par contre, il y avait quatre médecins espagnols fort honnêtes gens qui nous plaignaient et faisaient leur possible pour adoucir nos misères. Je jouissais de quelques petits avantages sur V Argonaute^ mais je les payais cher, vivant au milieu de six cents malheureux couverts de vermine, manquant de tout et dont je ne pouvais adoucir les peines. Les comestibles envoyés par le capitaine anglais étaient distribués aux malades avant tout. Mais il arrivait souvent que, malgré notre surveillance, les bien portants s'en appropriaient la plus grosse part. Ce qu'il y a de certain, c'est que notre ordinaire, à nous autres chefs, se composait de riz bouilli et de lard rance.

Le 10 mai arriva un convoi de malades, parmi lesquels se trouvaient MM. de Montchoisy et Castagner. Ils venaient de la Vieille-Castille et se portaient bien. L'Arcjonaule était le ponton le plus rapproché de la cote française. En passant sur cet hôpital llottant, ils se proposaient de se sauver à la nage, le trajet devenant plus court. Ils essayèrent pendant la nuit, mais il fallut y renoncer.

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