CHAPITRE IX
Projet bien concerté. Officiers et marins cnil)an[ués snr Y Argonaute. Hésitations. Echec du 15 mai sur le ponton habella. La Vieille- Caslille arrive heureusement à la côte. — « Nous sommes trahis! » — Couper les càjjles et les jeter. — Rentrée par la houteille. — l'iloquence bien placée. — L'inquiétude du sergent nous sauve la vie. — Les Espagnols redoublent de précautions.
Nous avions à bord quelques marins et quelques sousofficiers que nous conservions précieusement pour tenter un coup de main à la première occasion favorable. Les délibérations trop prolongées , les lâches conseils qui avaient empêché le salut de la Vieille-Castille, n'éla.ienl pas à redouter chez nous. Par bonheur tous nos compagnons étaient misérables à un point tel qu'ils regardaient la mort comme un bienfait.
Nous les décidâmes sans peine à profiler du premier coup de vent i)Our couper les câbles et jeter le ponton à la côte. Cette proposition fut accueillie avec les démonstrations de la joie la plus vive.
Le 14 mai, il s'éleva un vent d'ouest assez frais, qui se renforça tellement la nuit, que deux petits pontons, la habella et la Colondrina, placés à droite et à gauche de V Argonaute, perdirent chacun une ancre. Venant à l'appel
de l'autre câble, ils se trouvèrent le lendemain matin côte à côte avec nous. Il nous était facile de sauter dans l'un ou dans l'autre. Nous aurions pu nous sauver et profiter du moment. Mais tout espoir n'était pas perdu; le vent devait reprendre sa force à la marée montante.
Pour mieux concerter notre plan, je réunis dans ma chambre les chefs du complot. Les membres du conseil étaient M.M. Caslagner, officier de marine; de Montchoisy, officier de cuirassiers, que la Providence nous avait amenés depuis peu de jours; Simon, maître d'équipage, maréchal des logis chef au 1'^'' bataillon de la garde impériale et quelques sous-officiers d'infanterie. Les grosses épaulettes, les ventres rebondis, les mentons à triple étage, les visages rubiconds qui avaient fait échouer nos patriotiques projets sur la VieiUe-Caslille ne brillaient point à notre assemblée. Animés du même esprit, réunis par une même opinion, tous nous étions décidés à nous sauver ou à nous engloutir dans l'abîme des mers. La liberté ou la mort, tel était notre mot d'ordre! Il ne s'agissait plus que de s'arrêter sur le choix des moyens d'exécution et d'y conformer notre conduite.
Après avoir adopté et rejeté successivement plusieurs avis, on décida que tout le monde passerait à bord de la hafjella, très petit A'aisseau marchand, qui ne devait prendre au plus que six pieds d'eau. En le jetant à la côte au moment de la liante marée, nous devions nous trouver à sec sur le sable, à la marée basse. Un projet si bien concerté faisait espérer une réussi li^ complète.
Huit hommes et un sei'gent formaient la garde dé \'Ar(jonaule ; on en comptait six sur la Isabella. Rien "n'était plus facile que de désarmer les uns et les autres,
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de les emmener ou de les laisser sur VAi'fjonaule^ et de nous servir ensuite de leurs fusils pour notre dél'ense. Mais les soldats de garde de la habella semblaient vouloir seconder nos projets. Ils avaient même manifesté le désir de passer à l'armée française. Mailro Simon, (jui savait tout cela, opina pour qu'on ne désarmât personne.
— Si nous désarmons, dit-il, les hommes de V Argonaute, les compagnons que nous ne pourrons jias emmener en souffriront.
Son avis prévalut. On décida de laisser à chacun ses armes... Nous nous embarquerions sans bruit à ])ord de la habella.
Après avoir réglé notre plan, assigné à chacun son devoir et son poste et fixé l'heure du départ, on demanda la clôture. La séance lînit. J'ouvris aloi's majestueusement le coffre qui avait servi de bureau. J'en tirai un paquet de cmnamominn, vulgairement appelé cannelle, une douzaine de citrons, un sac de sucre et quelques bouteilles d'eau-de-vie de vin. Je préparai un philtre militaire dont la vigueur et l'esprit vinrent encore ajouter à l'ardeur de nos conjurés. Nous bûmes le punch et le vin cliaud à notre liberté, à l'espoir de nous retrouver le lendemain au milieu de l'armée française.
Nous nous endjarquàmes ensuite un à un dans la habella. Les soldats de garde nous voyaient arriver avec plaisir. Ils nous donnaient la main pour descendre et nous faisaient j)asscr dans Tintériour du vaisseau à mesure que nous arrivions... Lorsque nous fûmes tous réunis, on ferma les écoutilles.
— Nous sommes trahis! s'écria Castagner. Nous avons eu tort de ne pas désarmer ces gens-là !*
Cependant maître Simon était encore sur le pont. Il nous dit à voix basse qu'il n'était pas nécessaire de se
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presser et qu'il nous avertirait lorsque le moment serait venu. Ce moment se faisait bien attendre. Il arriva pourtant et nous montâmes sur le pont.
Maître Simon, aidé par deux marins, s'approcha des câbles pour les couper. Au même instant trois coups de fusil diriges sur nous partent de VArfjonaute. Nous vîmes alors la faute que nous avions commise en ne désarmant pas la garde. Les marins reculèrent. Personne n'osa plus s'avancer vers les câbles. On parlait même de remonter sur l'Argonaute.
Tandis que nous tentions de mettre fin à un projet si bien conçu et si mal exécuté, de grands événements se passaient à la Vieille-Castille. Quelques coups de canon attirèrent nos regards sur ce point. Nous vîmes clairement ce ponton dégagé de ses entraves filer vers la eôte à la faveur du vent et de la marée.
La bouteille d'acide sulfurique préparée par M. Fouque ne servit point. Quelques ofliciers, résolus à braver tous les dangers malgré l'opposition des ventrus, coururent aux câbles. Armés d'une hache et d'une scie ils s'apprêtèrent à les couper. Plusieurs commandants au large ventre s'y portèrent aussi, mais pour les empêcher. L'un d'eux parvint à s'emparer de la scie et la cassa. La colère et le mépris furent alors portés au comble. Les jeunes officiers ne reconnurent plus des supérieurs qui se déshonoraient par de semblables actions. On traita ces indignes chefs comme ils le méritaient. Repoussés, bousculés, gourmés, battus même, ils roulèrent du pont dans l'escalier pendant que les câbles tombaient sous la hache pesante. On désarma la garde. Le sergent espagnol se réfugia dans la chambre de ses amis, les officiers supérieurs...
Revenons â la Isabella, qui nous retenait encore captifs
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dans ses flancs. Le moment était critique. Au lieu d'être encouragés par l'exemple de la Vieille-Castille, nos compagnons furent effrayés des périls qu'ils paraissaient mépriser tout à riicurc. Ils craignaient d'être atteints pailes canons qui poursuivaient la Vieille-Castille. En vain cherchions -nous à ranimer leur courage. Je leur présentai d'un côté la mort qui nous menaçait, inévitahic conséquence du rapport du sergent sur les événements de la nuit; de l'autre nos camarades arrivant sur la plago avec tranquillité. Ils ne voyaient rien; ils n'écoutaient rien et leur troupe timide remontait en toute hàlc à bord de VAryonaide. Leur retraite s'opéra avec tant de précipitation que plusieurs tombèrent dans la mer et s'y noyèrent. Un plus grand nombre fut écrasé entre les deux navires qui s'entre-choquaientpar suite de l'agitation des flots. Le feu le plus meurtrier des canonnières n'aurait pas fait tant de victimes... Jetais navré!
Abandonné de tout mon monde, il me fallut aussi songer à la retraite. Je cherchai à rentrer sur V Arfjonaute. Comme je ne voulais ni me noyer, ni être moulu i>ar le choc des pontons; comme je n'avais aucune envie d'être coupé en deux en passant d'un sabord à l'autre, je pris sagement toutes les précautions qui pouvaient assurer mon retour au bercail. Après avoir hésité quelque temps, je m'accrochai comme un singe à la fenêtre de la bouteille, et je fis mon entrée mystérieuse par une ouverture où pour la première fois peut-être un visage s'était montré.
Je regagnai doucement ma chambre et me couchai, pour faire croire au sergent espagnol que je n'en étais pas sorti. Mais on me dit qu'il avait déjà dressé un rapport sur lequel étaient inscrits les noms de tous ceux que la habella avait reçus à son bord. Nous étions perdus...
Je ne perdis pas courage pourtant et, réprimant l'émotion qui m'avait saisi d'abord, j'allai trouver le seigneur sergent qui tenait en ses mains le fil de ma destinée et de celle de mes compagnons. Je demandai au sbire ce qu'il allait faire :
— Demain matin, dit-il, je présenterai mon rapport au gouverneur de Cadix.
Je l'en dissuadai vivement, lui représentant qu'il allait faire une sottise qui se retournerait contre lui.
— Le gouverneur, ajoutai-je, croira que vous étiez de connivence avec nous... Vous aviez de sarmes, des munitions, et ne vous en êtes pas servi! A qui ferez-vous croire le contraire? Vous serez rendu responsable, non de ce qui s'est passé, mais de ce qui aurait pu se passer... Et vous serez fort heureux, en dehors de notre mort que vous aurez sur la conscience, d'en être quitte pour troquer votre habit de sergent contre une veste de galérien. Tout bien considéré, mon cher, restez tranquille... Et gardez votre rapport pour une meilleure occasion...
Mon éloquence eut le don de convaincre le pauvre sergent, qui reconnut on tremblant que j'avais raison et qui, d'après mes conseils, déchira la liste des proscrits.
Le lendemain, nous eûmes le plaisir de voir descendre à terre nos camarades de la Vieille-Castille. Le chagrin de n'en avoir pas fait autant rendait ma situation encore plus pénible. Les Anglais, du reste, n'avaient pas mis beaucoup d'acharnement à les poursuivre. Sur sept cents hommes que ce ponton renfermait, il n'en jiérit que trois cents par le feu de l'ennemi.
L'évasion de la Vieit/e-Caslille rendit en revanche les Espagnols plus actifs et plus vigilants à notre égard. La garde fut doublée. On nous enleva, le jour même, tous les marins et les hommes valides que nous conservions
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avcc tant de souci. VArgonaule rétrograda vers les remparts de Cadix d'une demi-lieue. Ces précautions m'affligeaient d'autant plus qu'elles semblaient nous fermer pour toujours le chemin du rivage occupe par les troupes françaises.
J'étais inconsolable d'avoir quitté la Vieille-Caslille ; de ne pas m'être jeté dans l'embarcation du capitaine Grivel; enfin de n'avoir pas gagné la côte à bord de la Isaùella, même tout seul. Mais, hélas! ces regrets étaient superflus.