‹ Mémoires d'un aide-major sous le premier empireChapitre 28 sur 53 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Enlin! — Noire évasion. I)islril)ulioii îles rôles entre Caslagncr, Montchoisy et moi- — Le 26 mai. La garde est désarmée; les câbles sont largués. — Vers la terre! — Sous le feu. Bombardement. Furieuse mousqueterie. — Abordage repoussé avec nos di.\ fusils.

— 1j' Argonaute criblé de balles et de boulets. Une bombe éclate à fond de cale. Xomltrenxtués et blessés. — Échoués. — Une batterie française nous protège. — Nuit terrii)Ie. — Confection de radeaux. Clialoupes françaises. — Incendie du ponton. — Blessé à la cuisse.

— Dans la mer. — Un fou. — Recueilli. — « Mes amis, vous êtes libres! » — Le brave Grivcl protège notre débarquement. — Notre évasion a été la dernière sur les ponlons.

Nos tristes regards ne pouvaient se détacher du rivage libérateur qui venait d'accueillir nos compagnons de la Vieille-Caslille. Plus d'espoir de salut! Trois fois nous avions laissé échapper l'occasion favorable : notre captivité devait être éternelle. Cependant, un nouveau i>rojet fut formé. Plus téméraire que les autres, il s'agissait d'enlever notre forteresse flottante, le ponton VArçjonaule. Les Anglais nous avaient privés du secours des marins et du })lus grand nombre des hommes valides. L'absence de cette troupe d'élite rendait l'e-xécution de noire plan inllniment plus difficile... Mais notre position était plus cruelle; le désespoir doublait la force et le courage des misérables captifs.

Nous avion? toujours à bord MM. Castagner et de Montclîoisy. Le nombre des bien portants qui faisaient le service d'infirmiers s'élevait à trente-sept; cinq chirurgiens et moi. Voilà notre corps de bataille que complétait une centaine de convalescents.

Pour ne jias recommencer les mêmes fautes on s'assembla de nouveau. Il fut décidé que nous profiterions du premier coup de vent... Afin de ne pas donner de soupçons au sergent espagnol, on distribua les rôles de manière qu'à un signal convenu chacun fût prêt à agir de son côté. Castagner, suivi de dix hommes, se portait aux ancres, les coupait ou les larguait. Montchoisy, accompagné de quinze sous-officiers ou soldats, devait s'emparer de la garde, la désarmer et distribuer les fusils et les cartouches à sa troupe. Quant à moi. je fus chargé de me rendre maître du sergent. Les choses ainsi disposées, chaque acteur étant bien i)énétré de son rôle, nous attendîmes patiemment que la Providence eût encore une fois pitié de nous. Cet heureux jour ne se fit pas désirer longtemps. La mer roulait, agitée par les dernières tempêtes. Les débris des A'aisseaux naufragés le 7 mai étaient dispersés sur la grève, et la carcasse de la VieilleCast/lIe que les Français avaient embrasée, fumait encore. Notre parti était pris, nos dispositions arrêtées. Il fallait seulement différer le départ jusqu'au moment où la marée serait favorable. Elle devait l'être à quatre heures après midi, selon le calcul des marins. Ainsi, nous étions obligés de passer en plein jour sous des batteries meurtrières, tandis que la Vieille-CastUle avait pu se dérober à leur feu à la faveur des ombres de la nuit.

Le vent se renforça le 26 mai au matin. Les quatre médecins espagnols, le commissaire et l'armurier vinrent à bord à midi. Le sergent qui commandait notre garde

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prit leur chaloupe, cl passa à Cadix pour ses affaires. Il revint malheureusement trop tôt et son retour délivra les deux hricands tombes sous notre patte, et que nous regardions déjà comme de bonne prise. Quelle fortune! L'escroc Abarria ne s'était pas contenté de s'ajjproprier notre solde; il a^ait encore volé des montres, des bagues, et s'était fait un riche trousseau de nos dépouilles. Avec quel plaisir n'aurions-nous pas aussi exposé avec nous aux coups de l'ennemi le moine bourreau Tadéa, qui se faisait un jeu de punir nos malades en les laissant mourir sans confession !

L'heure fatale approchait, quand une voix retentissante appela le sergent de Y Argonaute. Cette voix, dont un cornet accoustique triplait les sons, parlait de la canonnière qui nous gardait. Le seigneur sergent, muni de son portevoix, s'avança sur la proue pour écouter ce qu'on avait à lui dire. On lui crie de faire attention au vent, de mettre des factionnaires aux câbles et de prendre garde aux armes. Le sergent rentra dans sa chambre, posa son porte-voix sur une table, prit un soldat armé de sa baïonnette, et ces deux algua/.ils descendirent pour faire leur ronde dans les batteries, afin de s'assurer qu'il n'y avait ni rassemblement ni complot.

Je ne perdais pas de vue le sergent et le soldat. Je marchais sur leurs talons, prêtant l'oreille afin d'entendre le signal. Je les suivis à la batterie de dix-huit, puis à celle de trente-six. Enfin ils entraient dans le faux-pont, quand un grand bruit se fit entendre sur notre tête. Aussitôt je m'élançai vers le soldat. Je lui arrachai des mains sa baïonnette et, faisant deux pas en arrière, je menaçai les deux Espagnols de les percer de cette armts'ils ne se rendaient à l'instant mes prisonniers.

Le sergent avait trop maltraité nos malheureux infirmes

pour se croire en sùrelé parmi eux. Il redoutait leurs justes ressentiments. Il pâlit, se jeta à mes pieds et me pria de l'épargner. Je promis la vie sauve au sergent et à son compagnon. Ils allèrent se cacher dans les ténèbres de la cale après m'avoir adressé leurs remerciements.

Montchoisy et sa troupe avaient désarmé la garde. Les câbles largués par Castagner et ses marins n'opposaient plus aucune résistance aux efforts du vent et de la marée. Tout avait été fait avec la rapidité de l'éclair. Les fusils enlevés aux soldats espagnols furent distribués aux plus déterminés, et surtout aux meilleurs tireurs. Les femmes, les enfants descendirent à fond de cale. Ils s'y trouvaient en sûreté et pouvaient nous servir dans ce poste. Une chaîne s'établit à l'instant pour monter les l)ierres, les boulets et les gueuses qui formaient le lest du vaisseau. On enleva tous ces projectiles pour en faire des tas auprès de chaque sabord de la batterie de dix-huit. La batterie basse fut fermée.

Notre navire avait à peine changé de place que l'amiral anglais s'en aperçut et donna le signal du bombardement. Douze chaloupes montées par des soldats arrivèrent sur nous à pleines voiles. Elles étaient suivies par six chaloupes canonnières qui se mirent à une demiportée de canon de VArgonaule. Les premières chaloupes s'approchèrent après nous avoir sommés de nous rendre. Elles firent un feu de mousqueterie terrible pour dégarnir le pont et préparer ainsi l'abordage.

Des pierres, des boulets, des gueuses qu'on lançait avec la main dans les embarcations ; dix fusils bien servis et le courage du désespoir : telles étaient les armes que nous avions à 0])poser à la fureur des Anglais et des Espagnols réunis pour nous écraser; à douze chaloupes remplies de gens armés jusqu'aux dents, à six canonnières

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chargées de l'arlillerie la plus formidable. Nous étions trop avancés pour reculer... Il fallait vaincre ou mourir.

Le premier choc fut terrible. Les Anglais voulaient absolument nous prendre à l'abordage. Nous nous défendîmes en désesjjérés. Nos fusiliers tiraient rarement, pour ne pas perdre leurs munitions. Mais ils ajustaient à bout portant et faisaient souvent coup double. La première attaque nous fit perdre cinq hommes, deux sous-officiers et trois soldats. Mais vingt-trois hommes et un enseigne de vaisseau tombèrent sous nos coups et plus de cinquante mis hors de combat.

Etonné de cette résistance si meurtrière, l'ennemi recula devant nous et les premières chaloupes se retirèrent. Les six canonnières qui s'étaient embossées à demi-portée commencèrent alors leurs feux. La Sa'nile- Lucie, vaisseau à trois ponts, le fort du Pantal, à une demi-lieue des remparts de Cadix, se joignirent bientôt aux chaloupes et dirigèrent sur nous des myriades de projectiles. Boulets, bombes, mitraille, boulets incendiaires et tout ce que l'artillerie a de plus destructeur fut employé ce jour-là contre un hôi)ital peuplé de mourants, contre un asile de misère et de douleur, que l'ennemi le plus acharné respecte toujours en portant ses coups sur une ville assiégée.

Cependant la nuit approchait, la marée commençait à descendre. Notre vaisseau, bien qu'il eût marché, se trouvait encore loin de la côte et nous ne savions pas s'il était échoué. Un roulis presque imperceptible me faisait craindre qu'il ne le fût i)as.

— Nous sommes perdus, dis-je à Castagner; le vaisseau n'est pas échoué. La marée descend et va nous emporter au milieu de l'escadre anglaise.

Castagner s'était aperçu du roulis avant moi, sans oser

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en parler; il tâcha même de me rassurer à cet égard. Le roulis néanmoins continuait, devenait plus sensible. Pour mieux connaître tous les dangers qui nous restaient à courir, nous prîmes un point de repère, et au bout de quelque temps nous vîmes que notre position ne changeait point. Alors nous fûmes rassurés. L'A?-go)}aii(e louchait et il roulait encore en creusant son lit dans le sable.

L'abordage n'était donc plus à redouter, puisque les Anglais tiraient toujours des coups de canon et continuaient à lancer des bombes peu redoutables. Les boulets étaient plus à redouter. Ils fracassaient les flancs du vaisseau, le traversaient même de part en part, tandis que les bombes tombaient à droite et à gauche dans la mer. Une cependant, frappant d'aplomb sur notre bord, descendit dans l'intérieur et vint éclater dans la cale au milieu des infortunés qui s'y étaient réfugiés. Ce fut un ravage épouvantable. On ne saura jamais le nombre de victimes qui restèrent ensevelies dans le fond de cet horrible tombeau. Un sergent de grenadiers, sa femme et ses enfants furent mis en pièces. Les prisonniers que la bombe avait épargnés ou qui du moins n'étaient pas blessés grièvement, se hâtèrent de remonter. Les autres périrent étouffés par la fumée.

Heureusement une batterie française, établie derrière les ruines du fort Matagorda, dirigea ses coups sur les canonnières. Nous étions placés entre deux feux, mais cette diversion nous fut très utile. Condamnés à recevoir le feu de l'ennemi sans pouvoir lui riposter en aucune manière, il nous fallait attendre la mort dans une inaction alTreuse. Cette position était désespérante. Aussi beaucoup de nos compagnons, affaiblis par la maladie, en perdirent la raison. Je la conservai heureusement au milieu de ce désastre et ne perdis pas mon sang-froid.

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Xous passâmes la nuit dans une alerte perpétuelle, sans nous livrer au sommeil, de crainte d'une surprise.

— Je ne me suis jamais trouvé à pareille fête, disait le marin Castaguer.

— Ni moi. ...l'ai emjdoyé bien des pilules, mais jamais de ce calibre-là !

Les boulets, les bombes, la mitraille continuaient à cribler V Ai'gonaule en passant sur nos têtes, marquant leur route comme un sillon lumineux, un véritable feu d'artifice.

Je n'avais plus à craindre que l'administration espagnole vint examiner ma comptabilité. Aussi le vin chaud fut-il prodigué à nos combattants. Il restait encore une bouteille d'cau-de-vie, que je plaçai sur le porte-hauban pour Castagner et moi.

Nous passâmes le reste de la nuit dans une perplexité cruelle. Au point du jour, nous entendîmes battre ladiane dans le camp français. L'ennemi ne tirait plus. On monta sur le pont et chacun s'occuita à faire des radeaux. Nous vîmes une foule de gens venir sur le bord de la mer. Ils apportaient une chaIoui)e ; on la mit à flot. Trois matelots, une rame à la main, s'embarquèrent, jtrirent le large et vinrent vers nous. On se figure aisément notre impatience. Chacun voulait partir le premier. Le pont du vaisseau était couvert de gens prêts à se précipiter dans la chaloupe.

Afin de mettre de l'ordre dans le débarquement et pour récompenser en quelque sorte les braves qui s'étaient sacrifiés pour le bien général, nous ordonnâmes (pie les blessés seraient embarqués les premiers. Il fallait éviter la confusion et faire exécuter rigoureusement cette mesure. Deux factionnaires furent placés au bas de l'échelle avec la consigne de ne laisser passer que les blessés. La

chaloupe avançait peu à peu. Elle fut bientôt assez près de nous pour nous permettre de distinguer qu'elle contenait un baril d'eau-de-vie, douze fusils et des cartouches. Quand elle arriva contre le vaisseau, nos deux factionnaires jetèrent leurs armes à la mer et s'élancèrent les premiers dans l'embarcation.

Tant de gens s'y précipitèrent en même temps, que les matelots furent obligés de prendre le large dans la craint^' que la barque ne coulât à fond. Non seulement il leur fui impossible de nous donner les armes, mais encore, pour comble de disgrâce, on jeta dans l'eau ces objets précieux, afin d'alléger la chaloupe.

Six hommes se sauvèrent dans cette embarcation. Plusieurs s'étaient mis à l'eau dans l'espoir d'en profiter aussi. Ils ne purent l'atteindre et se noyèrent en cherchant à rentrer sur V Argonaute. La chaloupe avait à peine déposé sur le rivage les prisonniers qu'elle portait, que nous la vîmes revenir accompagnée de deux autres. Notre joie fut extrême. Les plus pressés partirent à la nage pour aller à la rencontre des barques de salut. Mais, hélas ! le vent, qui s'était calmé, reprit toute sa violence et souffla plus fort que jamais. Les chaloupes, ne pouvan! surmonter les efforts du vent et de la marée, retournèrent au rivage, et les malheureux nageurs trouvèrent la mort dans les flots.

Les Anglais avaient recommencé leur feu, persuadés que nous ne pouvions leur riposter. Ils amenèrent leurs chaloupes canonnières si près de nous, que les boulets traversaient de part en part les flancs pourris du vaisseau et tombaient encore assez loin dans la mer. Criblé par des boulets lancés à portée de pistolet, saccagé, fracassé jiar la mitraille, l'Argonaute ne pouvait jjIus supporter le poids de tant d'infortunés qui faisaient retentir l'air de

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leurs cris de douleur et de désespoir. Le pont était couvert de cadavres. Des tas de morts encombraient les batteries. On ne pouvait faire un pas sans marcher dans le sang et sur les membres épars des prisonniers hachés par le canon. Cette grêle de boulets n'était pas ce que nous redoutions le plus. Une bombe pouvait mettre le feu au vaisseau ; alors tout espoir était perdu. Que devenir alors? Battus par la tempête et par l'artillerie, nous ne pouvions attendre aucun secours des Français tant que lo vent conserverait sa violence.

Chacun alors se mit à l'ouvrage pour construire un petit radeau. Les planches, les tonneaux, les débris du navire, les cordes des hamacs, les clous, les crampons, tout fut enlevé. Tout le monde s'occupait à réunir, attacher, clouer des fragments de bois pour former la charpente de son radeau. Mais chacun travaillait pour luimême. Je fis comme les autres. J'allai chercher sur la dunette, dans les ruines du plat-bord, de quoi me lu'éparer une bouée de sauvetage. Je trouvai une masse de liège qu'un boulet avait ébranlée et mise à découvert. Je l'arrachai tout à fait. Après l'avoir fortement attachée avec une corde, pour lui donner plus de solidité, je réservai ce moyen de salut pour échapper au naufrage, résolu à ne l'employer qu'à la dernière extrémité.

Je revins dans ma chambre. Assis sur mon liège devant le sabord, les yeux fixés sur le rivage, j'attendis avec sang-froid que le péril fût assez pressant pour me forcer à me jeter à l'eau.

Tout le monde n'eut pas la môme constance. La plupart de nos gens se crurent perdus quand ils virent que les embarcations françaises, repoussées par le vent, ne pouvaient plus arriver à nous. Dès que les radeaux furent construits, on les descendit dans la mer avec des cordes.

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Les malheureux s'y précipitaient. Les radeaux n'étaient }ias assez solides. Les pièces, mal liées, se détachaient à l'instant et le navigateur téméraire se noyait. D'autres se lançaient dans la mer, velus de leurs dégoûtantes guenilles, emportant sur leur dos un havresac rempli de haillons enlevés à leurs camarades morts. A peine étaient-ils dans l'eau qu'ils demandaient du secours. Personne ne pouvait leur prêter assistance. Gênés i)ar leurs habits mouillés, entraînés par le poids de leurs bagages, ils périssaient tous misérablement.

Nous aurions tous péri comme nos malheureux camarades, si la tempête avait continué. Mais la Providence prit pitié de nos maux.

Le vent s'étant calmé vers quatre heures après midi, les trois chaloupes qui depuis le matin restaient attachées au rivage furent mises à flot et vinrent l'une après l'autre nous apporter des secours. Les dangers qu'avait courus la chaloupe venue au i)oint du jour, rendirent les marins plus prudents. Sans arriver jusqu'au vaisseau ils s'aj)[)rochaicnt assez près pour qu'on pût les joindre à la nage.

— Jetez -vous, criaient -ils. Nous vous recueillerons.

Tous les nageurs se précipitaient aussitôt.

Les marins les saisissaient l'un après l'autre. Lorsque, son chargement complet, la chaloupe prenait le large pour retourner à la côte, les nageurs qui n'avaient pu prendre place dans la barque se rapprochaient alors du vaisseau, se cramponnaient aux cordes et aux radeaux en attendant le retour du couvoi.

J'étais debout sur le porte-hauban; je m'apprêtai à descendre dans la première embarcation qui viendrait à bord. Je me déshabillai. J'attachai à ma ceinture un mouchoir, j'y plaçai mes papiers et mes linances, s'élevant à

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trois piastres, et je me disposai à nager vers les chaloupes lorsqu'elles reviendraient.

Quand je les vis quitter le rivage, je descendis à la batterie basse afin de ne pas sauter dans la mer de cette hauteur. Mais les sabords étant fermés, on n'y voyait entassés que des morts et des mourants.

Saisi d'horreur à cet affreux spectacle, je reviens sur mes pas. A ce moment un boulet passe à côté de moi, coupant en deux un petit enfant! Le projectile fracasse l'escalier sur lequel je me trouvais et me renverse au milieu de la batterie. Le coup avait été si violent que je portai mes yeux sur ma cuisse gauche croyant qu'elle était emportée... Le boulet ne m'avait pas touché, mais un éclat de bois s'était incrusté dans ma peau. Je me hâtai de l'extraire avec mes doigts.

La blessure était profonde. Mon sang coulait, et, pour comble d'horreur, j'étais couvert des débris du pauvre enfant qui venait de périr à mes côtés. Je me relevai cependant, surmontant ma douleur. Je revins dans ma chambre. Après avoir bandé sommairement ma plaie, je passai par le sabord. Enfin j'étais dans l'eau.

Une chaloupe était près du vaisseau. Elle partit pendant que je plongeais, et quand je reparus, elle était déjà loin. Je n'avais pas assez de forces pour tenter de la suivre ; je m'approchai du vaisseau, je m'accrochai à une corde qui pendait et là, ballotté par les vagues, j'attendis encore une fois le retour des chaloupes. Tandis que j'étais dans cette position, un malheureux se laissa glisser le long de la corde et descendit près de moi. La violence des vagues l'épouvanta. Je m'aperçus bientôt qu'il avait perdu la raison. Dans l'excès de sa frayeur il me prit les bras avec ses mains, tandis qu'il me serrait le corps avec ses jambes. Persuadé que nous allions nous noyer tous les

deux si je le laissais faire, je me dégageai brusquement et j'allai me placer sur un des radeaux attachés le long du bord. J'abandonnai la corde à cet homme : il ne sut pas s'y maintenir. Sa tête était perdue. Il disparut un moment après : la lame l'emporta.

Je restai trois quarts d'heure sur mon radeau, en conservant toujours mon sang-froid et l'espérance de me sauver. Quand une forte vague arrivait sur moi, je me couchais en avant, elle passait sur ma tète. Je me relevais ensuite. Après avoir craché et toussé, je me frottais les yeux et je me préparais à un nouvel assaut. Les chaloupes reviennent enfin. Dès qu'elles ont parcouru la moitié de l'espace, j'abandonne le radeau, je m'élance dans la mer. Je suis englouti dans l'abîme. La vague me relève pour m'y replonger et m'enlevcr encore dans les airs. Je ne me trouble pas; je combine mes mouvements avec ceux de la lame ; je me plie à ses ondulations en coupant toujours VOIS la chaloupe la plus proche. J'arrive enfin auprès d'elle ; j'allonge le bras... Dieu, quel transport ! Ma main a touché le bord : elle l'a saisi. Je tiens le bord à deux mains et j'essaie de monter dans la chaloupe : vains olTorls! Le froid, la fatigue avaient épuisé mes forces. Les matelots viennent à mon secours : deux quittent la rame, l'un me prend par un bras, l'autre par une jambe et je tombe sans mouvement au milieu de l'embarcation. Ils ramassent encore quatre hommes qu'ils jettent sur moi et se dirigent vers la côte.

Je restai surplace et dans la môme immobilité jusqu'au moment où j'entendis les matelots nous dire :

— .Mes amis, vous êtes libres!

Ces mois magiques me tirèrent tout à coup de l'anéantissement où je me trouvais et me donnèrent de nouvelles forces. Je me jetai de nouveau h la mer el je fus accueilli

SOLS LE PUEMIi;!! C .M 1' I II K KM

par quatre soldats qui étaient dans l'eau jusqu'à la coin- Inro.On les avait j)lacés là pour nous aider. Ils m'oiïriront <Ie l'oan-de-vic qu'ils portaient dans une outre. .J'en I»ms avec avidité et Je m'emiiressai de f,'at,'ner le rivage.

En arrivant sur la grève, je tombai à genoux, .l'embrassai cette terre chérie, depuis si longtemps l'objet de mes vœux, et je remerciai avec effusion de cœur le Dieu tout-puissant qui m'avait sauvé à travers tant de périls.

C'est ainsi que se termina pour moi cette journée affreuse et mémorable. Elle n'(!ut pas de semblables résultats pour tous. Nous étions cinq cent quatre-vinirlquatre à bord le 2G au matin; deux cent cinquante euviron sont venus à terre. Le canon a l'ait un ravage terrible sur h\ ponton : beaucoup de prisonniers se sont noyés et les Anglais, en mettant le feu à V Argonaute, ont détruit le reste.

On ne peut trop louer la conduite des marins qui vinrent à notre secours. Lorsque le ponton s'embrasa, ces braves montèrent à bord. Ils enlevaient les malades et les jetaient dans la mer. D'autres marins les ramassaient pour les embarquer. Ces marins appartenaient à la garde imitériale. Le généreux, le vaillant capitaine Grivel les commandait. En arrivant sur la plage, je vis deux officiers qui se promenaient et qui paraissaient diriger le débarquement. Je volai auprès d'eux. J'embrassai le premier que je rencontrai : c'était M. Grivel. Il me serra dans ses bras et me renvoya en disant qu'il était à son poste et que le mien devait être plus loin. Je me mis à courir jusqu'à ce que je fusse hors de la portée des bombes et des boulets.

Les soldats espagnols qui nous gardaient sur le ponton furent mis à terre avec nous. On les retint prisonniers, mais leur captivité n'olTrait aucune des rigueurs de la

nôtre. Ils étaient d'ailleurs si peu surveillés que tous ceux qui voulurent retourner à Cadix s'échappèrent. Après notre évasion les autres pontons furent gardés avec tant de soin que toute nouvelle tentative de ce genre devint impossible. On transporta les prisonniers en Angleterre : Is n'en sont revenus qu'en 1814.

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