CHAPITRE XII
Arrivée de nuit à Scville. — Le faubourg de Triana. — MM. Fée, Devergie, Forget, Biu-ei, Salard, Déformes. — Bienveillance de ^r. Blondel, pharmacien en chef de l'armée. — Billet de logement de sous-oflicier. — Chez D. Benito de la Madrid. Son peu d'hospitalité. — Autre billet de logement. Ave, Maria pui-issima! Je letrouve Mariquita. « Deux femmes seules ne peuvent loger un militaire. » he novio de Mariquita. — Billet de logement de colonel. — Chez D. Cayetano, chanoine inquisiteur. — Sabre au côté. — Mes blessures se rouvrent. On veut me coiiper la cuisse. J'oppose un refus formel. — Un inquisiteur bon diable. — L'ingénieusi; bibliothèque du chanoine. — Livres prohibés i)rùlés par l'inquisition.
Nous abordâmes vers six heures du soir à Séville, et mon voyage se termina sans accident. Le Guadalquivir est large. Le bord où nous touchions était dans une obscurité complète, tandis qu'il y avait beaucoup de lumières de l'autre côté. J'ordonnai alors au marinier de me déposer sur le bord éclairé. Je descendis sur le rivage et je me dirigeai vers les lumières. J'arrivai à une grande rue où des fruitières et des marchands de comestibles avaient leurs magasins éclairés par des lampes et des chandelles. Je cherchai une auberge. On m'indiqua une mauvaise taverne où il n'y avait pas même un lit. J'y passai la nuit cependant, couché sur une paillasse au fond de hi cuisine. Dès le point du jour je quittai cet inhospitalier faubourg de Triana pour entrer à Séville après avoir passé un pont.
liG MEMOIRES DUN AIDE-MAJOR
Les bureaux où se distribuaient les billets de logement n'étaient pas encore ouverts ; le soleil se levait à peine. Je me dirigeai sur l'iiôpital. J'y rencontrai plusieurs de mes anciens camarades attaches au deuxième corps d'observation de la Gironde, et d'autres confrères avec lesquels je fis connaissance. Ces messieurs m'accueillirent à merveille et je ne saurais trop louer les soins affectueux. les procédés pleins de délicatesse de MM. Fée, Forget. Burel, Loyer, Devergie, Salard et Désormes. Un dîner de corps, donné pour célébrer ma venue, nous réunit d'abord. Nous nous rendîmes ensuite chez M. Bloudel, pharmacien en chef de l'armée.
M. Blondel me reçut avec son. amabilité accoutumée, et me donna une invitation qu'il adressait au commandant de la place pour me faire accorder un logement. M. Bloudel me témoigna le plus grand intérêt, il connaissait mes malheurs. Sachant combien j'avais souffert, il me promit de me garder au quartier général aussi longtemps qu'il le pourrait, afin de ne pas m'exposer à être repris par les Espagnols.
Le comnumdantde place me remit une autre invitation, que je présentai à la municipalité espagnole. Comme mon extérieur n'était pas très imposant, les chefs de bureau des communes de Sainte-Marie et des autres villes qui s'étaient trouvées sur mon passage, ne m'avaient donné que des logenu'uts de sous-ofhcier. A Scville. je ne fus pas mieux traité : ma capote, hélas ! déposait contre l'élévation de mes prétentions.
On me logea d'abord chez el senor D. Benito de l.i Madrid, homme d'un caractère insupportable : violent, colère, jaloux. 11 détestait les Français à un point extrême. D. Benito avait deux filles charmantes, qu'il tenait sous clef au [)remicr étage. 11 me donna une chambre au rcz-
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(lu-clulusscc, au jned do l'escalier, fermé par une grille de fer. Celle barrière, (jui me séparait des demoiselles Benito, ne s'ouvrait (^ue quand j'étais absent. Le soir, j'allai au spectacle, et, comme je ne connaissais pas la ville, Pascal Tournel, mon compatriote, m'accompagna au retour; il était onze heures. Toute la maison de D. Benito dormait depuis longtemps d'un profond sommeil. Mon hôte vint m'ouvrir lui-uiême. 11 m'avait attendu. Cet espagnol bourru commença par m'adresser des reproches sur l'heure tardive à laquelle je rentrais, me signifia qu'il se couchait à neuf heures et demie et me prévint qu'à l'avenir, si je ne me conformais pas à l'usage qu'il avait adopté, je serais exposé à passer la nuit dans la rue. Tout cela fut dit d'un ton impératif et brutal.
J'avais été trop cruellement opprimé et persécuté par les Espagnols pendant ma captivité, pour pouvoir supporter un pareil langage, étant libre. Je répondis à D. Benito sur le même ton, que dans l'avenir je rentrerais à l'heure qui me conviendrait; ([ue si je trouvais sa porte fermée, je l'enfoncerais. Là où les Français commandaient, un bourgeois esitagnol n'avait aucun ordre à prescrire. D. Benito répliqua. Je le serrai de près. Des impertinences il en vint aux menaces et fit un geste comme pour tirer un poignard. Je n'avais point d'armes, je saisis l'épée de Tournel. La (luerclle allait devenir sérieuse, lorsque mon camarade parvint à nous séparer. H se retira ensuite, .le gardai son éi)ée pour m'en servir le cas éeiiéant. précaution non inutile dans le manoir grillé de D. Benito de la Madrid.
La paix étant faite, j'entrai dans ma chambre. Je m'aperçus alors que les draps du lit étaient sales. Je voulus courir après le maître do la maison. Mais eu faisant sa retraite il avait eu soin de fermer la grille. J'a[q)elai, per-
sonne ne répondit. Je fis alors un vacarme épouvantable. Toute la maison s'éveilla, et D. Benito descendit furieux. Je l'attendais l'épée à la main, au bas de l'escalier.
— Que voulez-vous encore? me dit-il d'un air insolent.
— Que l'on change ces draps à l'instant.
— Vous les trouvez sales? Ils n'ont servi que quinze jours à un officier français ; ils sont assez bons pour vous.
Sur ce propos qu'un sourire amer accompagnait, j'imprimai une légère correction sur le chef de D. Benito. Il se mit à crier comme un possédé. Sa femme et ses filles descendirent à sa voix.
Je fis connaître à ces dames quel était le sujet de l'altercation. La maîtresse delà maison alla chercher aussitôt une paire de beaux draps blancs. Elle les tenait sous son bras. Je m'avançai pour les lui prendre en ajoutant quelques compliments sur sa manière d'être, qui était plus polie que celle de son mari.
— Mais ce n'est pas pour vous que je les apporte, ditelle.
— Et pour qui donc?
— Ces draps sont réservés à mon lit. J'ai voulu seulement les montrer. Vous voyez bien qu'ils sont trop fins pour vous.
Je les lui arrachai des mains sans répondre à son observation impertinente. Le mari cria de nouveau ; je le laissai faire. Les draps sales volèrent aussitôt dans la cour, et tandis (juc D. Bcuilo et sa famille m'accablaient d'injures, je refis mon lit et me couchai.
Je dormis peu. Cette scène m'avait singulièrement agité. Je profitai de mon insomnie pour réfléchir sur ma situation présente. Quels changements s'étaient opérés en vingt jours ! Je me serais estimé fort heureux, si l'on m'avait olfert sur les pontons un lit tel que celui que me
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donnait le hargneux D. Benilo, quand même les draps n'en auraient pas été d'une propreté irréprochable. Mais j'en conviens, rien ne pouvait excuser l'insolence de ce hobereau espagnol.
Apres ce qui s'était passé je ne pouvais trouver aucun agrément à demeurer chez D. Benito de la .Madi-id. Je résolus de quitter sur-le-champ sa maison, laissant à d'autres le soin d'apprivoiser cette bête féroce. .le sortis dès le matin et retournai à la municipalité pour demander un autre logement. Le secrétaire, instruit de mon aventure, ne fit aucune difficulté pour me donner un nouveau billet, portant le nom de Doua Llena Samper, calle de la Mrgei).
.Te m'acheminai vers la rue de la Vierge et, le numéro trouvé, je frappai à la porte.
— Çf^'e/?? Qu'est-ce?
— Ave Maria pia'issnna. répondis-je en tournant le loquet.
Des éclats de rire partirent alors de deux gosiers féminins en voyant un Français s'annoncer comme un Espagnol. Après avoir moulé un mauvais escalier, je fus introduit dans un salon étroit et très simplement meublé, où la senora Eleua, dans la maturité de l'âge, et une de ses amies, plus jeune, semblaient m'attendre. Tout à coup, après m'avoir regardé, la plus jeune poussa un cri de surprise... A mon tour, fixant mon inconnue avec attention, je reconnus la séduisante Mariquita de Madrid, l'amie, la maîtresse et l'héritière dépouillée de mon camarade Lavigne.
Le premier moment de surprise passé, j'exprimai à la séduisante Espagnole toute ma joie de l'avoir retrouvée et mon plaisir de demeurer avec elle chez une de ses amies. Mariquita m'écouta avec une politesse glaciale,
déclarant que son amie et elle étaient deux femmes seule^^ et ne pouvaient loger des militaires. En réfléchissant, j'ai compris plus tard que le peu de richesse de mon habillement était la raison principale de cette fierté dédaigneuse, de cette pudeur outragée. La capote du brave grenadier Salmon était sur mes épaules. J'avais l'accoutrement d'un soldat. Je fus traité comme un soldat logeant le diable au fond de sa bourse; indigne, par conséquent, du plus léger intérêt... Mais sur le moment je pris fort mal les observations qui me furent faites par ces demoiselles, et me retirai en les priant de faire échanger ellesmêmes mon billet de logement contre un autre, que je viendrais prendre à deux heures après-midi.
L'empressement de Mariquita m'assurait pour le soir une autre demeure. Il me parut sage pourtant de m'en occuper moi-même. Je m'acheminai, une heure après, vers l'hôtel de ville. En entrant dans la salle del cabildo de la municipalité, je vis beaucoup de personnes attendant leur tour. Au milieu brillait la séduisante Mariquita. accompagnée d'un jeune homme de fort bonne mine, élégant et robuste, qui lui donnait la main. Elle me le présenta comme son uovio, fiancé. Le galant se montra pour moi fort aimable et me présenta au secrétaire, qui paraissait être son ami.
— Voici, dit-il, un cavalier qui, indépendamment de sa bonne mine et de son mérite personnel, se recommande encore par l'intérêt que lui porte cette belle demoiselle.
Le secrétaire distributeur se montra dès ce moment plein d'égards et de complaisance. Les billets de sousofficiors furent réservés pour d'autres gens à capote. J'obtins un logement de colonel. Le secrétaire me dit cnlln que si je n'étais encore pas content de mon gîte, il
sors LE PREMIER EMF>IRE loi
me le chaiij^'erait. C'est ainsi (jiie Je dfvins l'hôte fie 1). Cayelano, chanoine.
Ainsi que tous les autres prisonniers délivrés, je reçus, en arrivant <à Sévi Ile, un pantalon de toile, deux chemises, une paire de bottes et un grand sabre anglais. Dès que ce cimeterre fut en ma possession, je m'y attachai et ne le quittai plus. Je le traînais après moi nuit et Jour. Mon imagination était encore frappée des cruautés de nos ennemis. .Te croyais voir toujours les Espagnols le poignard à la main : il fallait bien se tenir sur la défensive.
On pouvait aisément faire des distributions d'armes, elles abondaient à Séville. Les Anglais en avaient envoyé des chargements énormes aux Espagnols. Lorsque l'armée française entra dans cette ville, les habitants furent surpris, comme partout ailleurs. Ils comptaient toujours sur la valeur de leurs troupes et les autorités locales usaient de tous les moyens en leur pouvoir pour inspirer une confiance qu'elles ne partageaient point elles-mêmes. La sécurité des habitants de Séville se prolongea jusqu'au dernier moment, au point que les troupes esjiagnoles s'échappaient par une porte, tandis que les Français entraient par le côté opposé. Les habitants étaient tous armés. Surpris de la promptitude de nos attaques, ils n'eurent pas le temps de se reconnaître. Craignant d'être compromis par les armes qu'ils avaient chez eux et n'ayant pas le temps d'aller les déposer dans les magasins, ils les laissèrent dans les rues et sur les places publiques. Les plus diligents les portèrent jusqu'au Guadalquivir et les jetèrent dans le fleuve. Le pavé de Séville était couvert de fusils et de sabres anglais.
Impatient de jouir de ma liberté conquise, j'étais sorti trop tôt de l'hôpital de Sainte-Marie. Mes blessures se
rouvrirent. Les petits fragments de bois restés dans ma cuisse que j'avais imprudemment fatiguée, déterminèrent une inflammation plus terrible encore que la première. Les chirurgiens me firent connaître toute la gravité de mon état : ils craignaient la gangrène. Pour la I)révenir il s'agissait tout simplement de me couper la cuisse. Je réclamai contre cet arrêt. Je sollicitai vivement de n'être point séparé de ce membre si utile pour ceux qui sont obligés d'aller à pied. Enfin je déclairai à mes bourreaux que je préférais mourir en totalité plutôt que de vivre par fragments. Cette résolution fit redoubler le zèle de mes camarades, qui me servaient avec tout le dévouement de l'amitié. Les symptômes alarmants disparurent peu à peu. Je gardai longtemps le repos et mes blessures finirent par se cicatriser.
Les blessures au pied et à la jambe sont toujours désagréables, mais elles contrarient plus que tout autre un pauvre prisonnier qui se sauve après deux ans de captivité. J'étais obligé de garder la maison. Je ne pouvais me faire apporter à manger sans augmenter considérablement ma dépense; j'étais assez mal argenté. Mon hôte me tira d'embarras en me proposant galamment do m'asseoir à sa table. J'accej)tai cette oITre avec d'autant plus de plaisir qu'elle m'était faite par un chanoine frais et vermeil. La figure de ce vénérable ecclésiastique était d'un bon augure et me promettait une chère abondante et délicate.
D. Cayetano. chanoine de la cathédrale de Séville, était familier du Saint-Office, ou, si l'on aime mieux, membre de la Sainte Inquisition. Ce dernier titre n'était pas une rccomniandalion. Mais l'expérience m'avait appris à distinguer les gens par leur mérite personnel. Je m'étais troj) souvent trompé en les jugeant sur l'habit qu'ils por-
sous LE PREMIER EMPIRE l'^l
taicnt. D. Cayetano me traitait à merveille ; il avait beaucoup de complaisance et d'aflabilité. C'était un très brave homme, franc, loyal, disant ouvertement ce qu'il pensait. Bon prêtre, vrai chanoine et mauvais inquisiteur; ce dernier mot complète son éloge.
]). Cayetano me tenait compagnie, plus encore p goût que par civilité. Il aimait le repos; il était casanier. Mais son repos devait cire complet ; la conversation même le troublait. Rêveur et taciturne, il s'étalait dans un immense fauteuil et paraissait plongé dans les réflexions les plus sérieuses et livré aux soins d'une haute contemplation. Je réussis toutefois à rompre son silence habituel et à l'intéresser par mes récits. La conversation s'engageait alors. Une fois lancé, il laisait sa partie et se montrait conteur fort agréable. Il mit sa bibliothèque à ma disposition. Et comme je me récriais, disant que les livres latins de théologie et de controverse religieuse qui la composaient étaient un fort mauvais antidote contre l'ennui :
— Vous avez mal vu. Gageons que vous n'en avez pas ouvert un seul.
— Ce n'était point nécessaire... Lisez plutôt vousmême : Samma sancti Aiigustini. — Sanchez : de maln~ vionio. — Dispulationes R. P. de S. A.
— Ne vous en rapportez pas à l'enveloppe. Prenez, ouvrez et lisez.
J'ouvris en effet quelques volumes pris au hasard sur les tablettes, portant tous au dos le litre d'un livre de théologie ou de droit ecclésiastique. Jugez de ma surprise! Sous cette fallacieuse couverture je trouvai une collection complète de livres prohibés par l'Inquisition.
Le chanoine vit ma profonde stupéfaction ol m'oxplii|ua
J3l MÉMOIRES DUN AIDE-MAJOR
alors comment il n'était devenu inquisiteur que pour se mettre à l'abri de l'Inquisition,
— J'ai toujours eu du goût pour la lecture. Les défenses de l'Inquisition excitaient vivement ma curiosité : je voulus connaître ce qu'elle prohibait. Je cherchai et je parvins à me procurer des livres défendus, enlevés par les familiers du Saint-Office... J'ai sollicité la première place vacante dans ce redoutable tribunal, pour me soustraire à son pouvoir. Depuis lors je conserve les livres que j'ai déjà. Je prends même le soin de confisquer ceux qui me manquent lorsque je fais des recherches à domicile. Je fais couvrir ensuite mes volumes d'une enveloppe enfermée et sous d'autres titres. Il suffit qu'ils soient ainsi reliés pour qu'on n'y touche pas. Examinez d'ailleurs tous ces ouvrages. Vous n'en trouverez pas un seul qui ne puisse raisonnablement figurer dans la bibliothèque d'un prêtre... L'Inquisition veut absolument retenir l'Espagne dans les ténèbres de l'ignorance, pour oser proscrire des livres comme ceux-ci...
Et il me montrait, derrière leur dos ecclésiastique, les Aventures de Télémaque, plusieurs volumes de Bossuet, le Génie du C/n-islianisme, etc.
L'aventure de la bibliothèque m'amusa beaucoup. Je trouvai dans la bibliothèque du chanoine quelques bons livres, grâce auxquels les jours pendant lesquels je gardai encore la chambre me parurent moins longs.
Je trouvais la morale de D. Cayetano, inquisiteur seulement pour la forme, un peu jésuitique.
Pourtant je compris qu'il avait, en agissant ainsi, obéi à un sentiment de sécurité pci'sonnelle. Car il déplorait en secret les pratiques cruelles de l'Inquisition. Peu à peu je gagnai la confiance du chanoine, qui me raconta les horreurs commises par le Saint-Office, ou pour mieux