CHAPITRE Xllf
L'IiKlnisilion en Espagne. Trilninal sans appel. Le tonrmenleur Jean Lanièle. Son inoile de procéder. Supplices de la pointe; de l'ean. — Les'afFaires temporelles soumises à l'Inquisition. — Le Saint-Office aboli par le roi Joseph. — Le palais de l'Inquisition à Séville devient la loge maçonnique. — La Franc-Maçonnerie en Espagne. Préjugés. Superstitions. Persécutions ultérieures. — Haine des juifs, Formalités humiliantes qui leur sont imposées. — Le dernier autodafé à Séville. La servante qui pondait des œufs.
L'Inquisition, comme tout le monde sait, était un tribunal composé de moines revêtus d'un pouvoir illimité. Ces inquisiteurs jugeaient en dernier ressort et ne rendaient compte à personne de leurs actions. Le roi luimême ne pouvait faire grâce à un malheureux qu'ils avaient condamné.
La question ordinaire et extraordinaire, les tortures que l'on exerçait sur les accusés pendant l'instruction des l)rocès criminels, n'ont été abolies en France qu'à l'avènement de Louis XVI. Ces moyens de persuasion existaient par conséquent encore sous le règne précédent; mais l'usage s'en était à peu près perdu. Lorsque Damiens se rendit cou])able du crime de lèse-majesté au premier chef, on ne possédait point en France des hommes assez adroits pour torturer un accusé selon les règles.
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Jean Lamèle vint lenr donner les véritables traditions qu'il tenait des inquisiteurs. Député par le légat d'Avignon, d'après la demande qui en avait été faite de souverain à souverain par une note diplomatique, ce tortureur expert se rendit à Paris pour présider à la question que l'on devait adresser à Damiens. Voici comment procédait le patricien Jean Lamèle :
L'accusé, dépouillé de tous ses vêtements, était étendu sur le plancher. Un nœud coulant formé avec une petite corde cirée venait serrer la dernière phalange de chacun de ses doigts et de ses orteils. Les vingt petites cordes réunies par groupes de cinq, se liaient à quatre grosses cordes passées dans des poulies fixées à la voûte. Le malheureux était enlevé. Ses membres séparés par les cordes prenaient toute leur extension possible. On se gardait pourtant de tirer par secousses et trop violemment, afin de prévenir les fractures. On le laissait descendre ensuite lentement à deux pieds de terre, et son corps suspendu reposait alors sur un chandelier do fer terminé en pointe de diamant. Cette pointe acérée était dii'igée sur la première vertèbre de la colonne dorsale, et causait une douleur inouïe en s'introduisant dans les reins. L'ne fois établi sur ce pal qui piquait toujours, sans pouvoir percer plus avant, l'accusé répondait ou ne répondait pas à l'interrogatoire du juge.
Les réponses étaient-elles de nature à satisfaiie le Iri- Ixiiial, cette première épreuve suftlsait. Dans le cas contraire, une seconde lui succédait immédiatement, et rhomme le jdus robuste, du courage le plus opiniâtre, ne pouvait y résister plus de dix minutes. Un petit tuyau placé au sommet de la voûte et dirigé perpendiculairement sur le patient, laissait tomber par intervalles une goullc d'eau dans le creux de son estomac. Cette goutte
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(l'eau froide tombant d'une grande liautoiir sur un corps ainsi suspendu et que la fièvre de la douleur tourmentait, produisait une sensation insupportable...
Les biens des malheureux condamnés par ce tribunal exécrable étaient confisqués au profit des inquisiteurs. On présumait nécessairement que les enfants d'un juif, d'un protestant ou d'un sorcier ne méritaient pas d'hériter de leur père, ^'oilà pourquoi tant d'étrangers fort riches ont été arrêtés par ordre de l'Inquisition, qui n'a pas manqué de prétextes pour s'approprier leur fortune.
Les inquisiteurs avaient droit de connaître des affaires temporelles. Leur juridiction s'étendait aussi sur les sciences et sur les arts. Un chimiste annonçait-il une découverte nouvelle : son livre était soumis, avant l'impression, à la censure du Saint-Office, qui en retouchait tout ce qui pouvait éclairer le peuple en propageant la science. Si la découverte paraissait extraordinaire et s'élevait au-dessus du petit cercle des connaissances acquises par les censeurs, ils s'empressaient de déclarer que l'auteur s'occupait de sciences occultes; qu'il avait des intelligences avec le démon et qu'il devait être brûlé comme atteint et convaincu de magie.
Le gouvernement du roi José abolit ce tribunal iulVnnr. Devenu propriété nationale, le palais de l'inquisilion fut mis en vente. Un garde-magasin de l'armée, M. Turcan d'Apt, l'acheta. Le nouveau propriétaire en habitait une partie et louait le reste. On y établit une loge de francsmaçons. La salle même du tribunal devint le tcnqile maçonnique et les souterrains servirent admirablement I)Our les épreuves réservées aux récipiendaires. L'es[)acc était assez grand pour les faire voyager. Il aurait pu suffire à la célébration des mystères d'Isis. « Les amis ^\Q la vraie lumière virent avec autant de plaisir (juc de salis-
faction, ses rayons pénétrer dans le temple des ténèbres. » J'ai retenu cette phrase d'un des nombreux discours prononcés par le Démosthène de la loge.
La franc-maçonnerie fit beaucoup de prosélytes parmi les Espagnols. Ils aiment tout ce qui est merveilleux. Les lumières maçonniques sont enveloppées de ténèbres mystérieuses ; elles piquèrent leur curiosité. Une inlinité de prêtres, un grand nombre de gens riches et de bourgeois s'empressèrent de se faire initier. En Espagne, les prêtres et les gens riches sont les seules personnes instruites, et il faut autant d'instruction que de force d'âme pour s'opposer ouvertement aux préjugés populaires, aux opinions généralement reçues. La masse du peuple espagnol croit, ainsi que quelques bonnes âmes en France, que les francsmaçons font pacte avec le diable, qu'ils se changent en chiens, en chats, en corbeaux, en serpents, et que quand on les tue, ils vont, comme les vampires, ressusciter en d'autres lieux.
Les Espagnols francs-maçons étaient honnis par leurs compatriotes non initiés. On les regardait comme des damnés volontaires, d'avance réservés aux brasiers de Lucifer et de Beizébuth. Les prêtres qui ne voulaient ou n'osaient se faire recevoir, tonnaient contre eux en chaire et les dévouaient aux tourments de l'enfer. Ce qui n'empêchait pas que dans toutes les grandes villes soumises à notre domination, il ne s'établît des loges composées seulement d'Espagnols, indépendamment des loges françaises qui s'y trouvaient déjà formées depuis quelque temps. Après la retraite de notre armée, ou considéra la franc-maçonnerie conmie une secte dangereuse, et on la persécuta. Poursuivis, les francs-maçons se réunirent dans des retraites inconnues. Leurs mystérieuses vétilles devinrent des cérémonies augustes. Le secret si fort
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rerommandé aux frères n'en devint que plus inviolable.
Une réflexion nous sera permise. La franc-maçonnerie, propagée en Es])agne et tolérée par le gouvernement, aurait rendu les habitants de ce beau pays humains et tolérants. La politique ombrageuse des moines et des inquisiteurs proscrivit malheureusement les francs-maçons, parce que cette institution aurait inspiré des idées d'indépendance et de liberté.
Il est un sentiment dont je dois parler, commun au peuple espagnol tout entier; contraire à ces idées de tolérance et de liberté, que je dois pourtant signaler ici : la haine du juif et de tout ce qui s'y rattache.
Nous retrouvons en certaines provinces françaises cette animadversion populaire contre les juifs, devenue une sorte d'héritage séculaire. Les enfants d'Israrl étaient traités beaucoup plus mal que les chiens errants. On leur faisait les avanies les plus dégoûtantes dans le pays papal, à Avignon surtout. Enfermés dans leur (juartier, ils n'en pouvaient sortir qu'aux heures marquées par l'autorité municipale ; ils étaient consignés pendant la célébration des fêtes solennelles du culte catholique. Un chapeau jaune pour les hommes, un chiffon de même couleur que les femiJies étaient obligées de placer sur leurs plus riches ajustements, les exposaient sans cesse aux insultes de la ■ populace. Ce chilfon élait-il caché en partie : le [u-emier polisson des rues portait ses mains sales sur la plus belle toilette alin de découvrir tout à fait ce signe de réprobation. Avait-on négligé de le mettre : un lambeau traîné dans la fange était aussitôt attaché sur la robe de satin ou de damas de l'imprudente juive, que la canaille poursuivait en l'injuriant. Un riche juif se raontrait-il dans une rue : tous les petits polissons se plaçaient sur son passage à dilfércntes distances et chacun lui disait à son tour :
— Faï cabo , salue-moi, ou. pour mieux traduire, prosterne-toi. Le juif obéissait à l'instant, ou donnait cinq sols aux enfants pour se soustraire à cette honte. S'il ne remplissait pas une de ces deux conditions, son chapeau était jeté dans la boue, et le juif assailli par cette foule insolente n'avait d'autre parti que de prendre la fuite.
A l'époque où j"étais à Séville (1810), les fureurs du Saint-Office avaient cessé; ce tribunal n'était jjIus ce qu'il avait été jadis. Depuis longtemps le peuple n'avait assisté à la cérémonie d'un autodafé^ acte de foi : c'est le nom que l'on donne aux exécutions inquisitoriales.
J'étais un jour dans la boutique d'un barbier, attendant que son rasoir expéditif eût fait tomber les poils du menton d'un hidalgo. Je regardais les mauvaises gravures, les images de six liards qui lai)issaient les murs et formaient tout l'ornement de cet atelier. Mes yeux s'arrêtèrent tout à coup sur une estampe qui représentait une longue procession de pénitents en sarrau et de prêtres en surplis. Je demandai quel pieux événement commémorait cette image. Le figaro sévillan me dit qu'elle représentait un autoclafr, le supplice d'une sorcière.
— D'une sorcière?
— Oui, seigneur chevalier.
— Existe-t-il encore des sorciers et des sorcières?
— Certainement. Et celle-ci en était bien une, je vous en réponds. Je m'en souviens comme si l'événement s'était passé la semaine dernière.
— Voulez-vous me raconter l'histoire de cette sorcière?
— Très volontiers. Mon seigneur père l'a vu brûler dans le.... Et vous verrez combien la diablesse avait besoin de faire son autodafé (son acte de foi).
Alors, tout en préparant ses ustensiles, en repassant
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son rasoir sur le cuir, le barbier me i-aconla l'histoire suivante, aussi extravagante en ses détails que débitée avec le sérieux le plus imperturbable.
Cinquante ans auparavant une femme, ayant nom Gertrudiz, était venu vivre à Séville. Elle habitait calle de Atalud^ la rue du Cimetière, un endroit gai î Couturière de profession, elle travaillait presque toujours à des habits de deuil, qu'elle exécutait avec une rapidité surprenante. Un costume complet lui était-il commandé à dix heures du soir : le lendemain à midi Gertrudiz l'apportait tout terminé, prêt à mettre. Ce n'était déjà pas naturel. Les voisins comprirent que pendant la nuit elle appelait les diables qui venaient l'aider et terminer son ouvrage. Ils ne dirent rien cependant. Mais quand Gertrudiz se mit à pondre des œufs...
• — Comment, lui dis-je, elle faisait des œufs?
— Comme je vous parle, oui monsieur! Elle n'avait que quatre poules dans son grenier... Comment voulezvous qu'elle pût vendre à toute heure du jour ou de la nuit des œufs frais? Elle le faisait cependant.
— Parbleu, voilà une véritable sorcière! Elle est couturière et confectionne des robes. Veuve, elle refuse de convoler en secondes noces. Elle nourrit des poules et vend des œufs.
— Ne faites pas l'impie, monsieur! Je sais fort bien ce que je dis. Et quand j'affirme que Gertrudiz faisait des œufs, c'est que cela a été prouvé et que j'en suis sûr comme si je les avais vu pondre.
— Peut-être bien cependant qu'elle achetait à d'autres marchands des œufs frais qu'elle revendait ensuite? Cette idée aurait bien pu venir aux voisins, comme elle m'est venue à moi-même. D'ailleurs, pour être persuadé que Gertrudiz faisait des œufs, les lui avez-vous vu pondre?
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— Non, seigneur chevalier, non, je ne lai pas vu. Je ne me permettrai pas de le dire. Mais voici comment la chose se découvrit. Un soir, on eut besoin de deux œufs frais dans une maison voisine. On envoya sur-le-champ un petit domestique les quérir chez Gertrudiz. Il était dix heures. Elle dit qu'elle venait justement d'entendre chanter ses poules. Notez que la nuit les poules ne chantent pas. La sorcière ouvrit une petite armoire, prit une bouteille et en se cachant but à même deux ou trois gorgées, remit la bouteille dans l'armoire sans avoir la précaution de la refermer à clef et monta au grenier. Le jeune garçon était gourmand. Resté seul dans la cuisine, il voulut à son tour goûter à la bouteille, espérant trouver du vieux Xérès. Mais la liqueur n'avait aucun goût. Il eut à peine le temps de replacer la bouteille. Gertrudiz rentrait avec deux œufs chauds quil emporta. Le petit domestique n'avait pas fait trente pas dans la rue qu'un besoin pressant le força à s'arrêter. Il crut que la bouteille contenait un purgatif violent. Ayant posé sa lanterne à terre, il se disposait à obéir à la nature. Jugez de sa surprise, lorsqu'en reprenant sa lanterne, il aperçut à terre deux œufs qu'il venait de ])ondrc lui-même. Au lieu de deux, il en eut quatre. A présent, répondez! N'était-ce pas la liqueur magique de Gertrudiz qui produisait les œufs? Voilà bien l'office du démon! Il faudrait être bien impie pour résister à de pareilles raisons.
— Aussi je me rends! Je cède à l'évidence! Laissezmoi même ajouter cette réflexion : que Gertrudiz dut s'estimer heureuse d'être seulement brûlée... Un exemple éclatant eût été nécessaire pour retenir les femmes tentées d'usurper dans l'avenir les fonctions des poules. Oui, vos inquisiteurs étaient humains, sages, prudents et surtout éclairés...
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Le perruquier fut enchanté de m'avoir convaincu.
J'ai raconté cette aventure avec quelques détails, parce qu'elle donne une idée bien exacte de l'esprit grossier de superstition qui régnait encore à Séville, cité instruite, à la fin du dix-huitième siècle. Le supplice de « la servante qui pondait des œufs » est rigoureusement historique. Elle est consacrée par des images et des complaintes. Les vieux se souvenaient encore de l'avoir vu brûler. L'esprit moderne, on le voit, n'avait pas encore à cette époque pénétré au cœur de l'Espagne.