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CHAPITRE XV

Promenades dans Séville. Bien pauvre! Dineis olleits au confeiir. La nièce de mon ami le chanoine. Vertueux scrupules. — Chez D. Manuel Palcria. La belle Antonia. La dague d'acier. Amour inqiiit'tant. Lurtif départ. — 1). Rafaël de Ledesma. Morgue espai.çnoIe. La senora Kncarnacion. Imprudente sieste. — L'épée à la main. Garnison en déroule. Retraite digne. — Chez D. Pedro Ramirez. l'réliminaires galants. Un carme. — Et Frayle de Mari- <|uita. Le paradis à prix tixe. — D. Vicente Calderon. — rirille de fer. Planton zélé. — André cl la dame du balcon. Corruption. La grille s'ouvre, DoRa Inez, — Le jaloux puni. Double intiigue. Indiscrétions. — Chez D. Thumas Numez jusiiu'à mon départ de Séville.

Dès que mes blessures furent cicatrisées, impatient de jouir de ma liberté, je me promenais du matin jusqu'au soir. J€ ne pouvais me lasser de voir, d'examiner et d'admirer même ce qui charmait mes yeux. Je n'ai jamais été plus heureux qu'à cette époque. J'étais pourtant bien pauvre. Une chemise, un pantalon et la capote du grenadier Salmon composaient toute ma toilette. Et le reste de ma garde-robe n'aurait pu tenter la cupidité des voleurs, 11 est vrai que quand mon humeur vagabonde m'entraînait loin du toit hospitalier de D. Cayctano, je ne savais d'abord comment je ferais pour dîner.

Dans les tavernes, en effet, on ne paie son dîner qu'en sortant, et en appliquant le principe d'Arlequin, j'aurais

pu ne pas sortir. Mais je n'élais point rétluit à ces extrémités cruelles qui désolent un gastronome sans argent. Mes promenades étaient si longues, je parcourais un si grand espace, que je finissais toujours par rencontrer un amphitryon qui m'invitait à dîner i)Our avoir le plaisir d'entendre le récit de mes aventures. Je faisais honneur au repas. Je payais mon écot, non pas en monnaie de singe, mais en narrations émouvantes.

Ma position s'améliorait peu à peu. Avec les économies que je réalisai sur ma solde je (piitlai la modeste capote du soldat pour reprendre l'uniforme au collet de velours vert de l'officier de santé. J'ai dit que le secrétaire de la commune me changeait mon billet de logement toutes les fois que je le désirais. Je quittai la maison canonicale de D. Cayetano. Mon ami le chanoine avait chez lui une jeune personne charmante qu'il appelait sa nièce, et dont il était jaloux au point de la faire garder à vue par une vieille duègne. Le devoir, la loyauté me défendaient de tenter aucune chasse défendue sur les terres du chanoine. Ses possessions, d'ailleurs, étaient surveillées de manière à laisser peu d'espoir aux amoureux. Voilà pourquoi je me décidai à chercher ailleurs galante aventure.

La recommandation de la belle Mariquita avait produit un effet si satisfaisant, que le secrétaire de la commune m'avait promis de changer mon billet lorsque je le désirerais. Ainsi fis-je, accompagné des regrets plus apparents que sincères de mon ami lo chanoine. • Je quittai la maison canonicjde de I). Cayetano pour aller m'installer chez D. Manuel Palcria, ancien militaire retiré du service. Pour me consoler de la nièce du chanoine, j'adressai mes vœux à la jeune fille de l'officier, âgée de dix-huit ans. La trop sensible Antonia ouvrit la première son jeune cœur à l'aide-major français. Elle' fit les

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trois quarts du clicrain et s'embarqua bravement avec moi sur le torrent des passions fougueuses. Mais c'étaient là des amours trop belliqueuses pour un non-combattant. Je ne me rendais en eiïet auprès de la belle Antonia que le sabre à la main, comme le farouche Othello quand il arrive dans la chambre de Desdémona, en crainte de son père, ancien guerrier. Je me défiais avec raison de D. Manuel et de son fils; ils auraient pu m'attendre au passage. Et quelles idées sur l'amour avait cette jeune fille ! Un jour, en badinant avec mon Hélène, je lui trouvai, en certain lieu qui sert ordinairement de portefeuille pour les billets doux, une jolie petite dague très affilée, dont la poignée de nacre et d'or, admirablement ciselée, servait à mettre enjeu une lame d'acier superflu, dentelée et percée à jour pour rendre ses blessures mortelles. Je lui demandai, en riant, à quel usage elle réservait ce précieux bijou. Elle me répondit très sérieusement :

— Pour te percer le cœur, si jamais tu m'étais infidèle !

Cette manière d'aimer devenait inquiétante. Je repris le chemin de l'aj/unlamien/o, où le complaisant secrétaire me donna un nouveau billet de logement. Ma garde-robe n'était pas très considérable, je la pliai dans deux mouchoirs, et, pour me dérober aux tendres reproches d'An-tonia, à l'expression un peu trop vivo de sa fureur, je délogeai sans prendre congé de mes hôtes et comme un locataire insolvable. Quelques jours après je rencontrai à la promenade ma farouche amoureuse. Un frisson me parcourut le corps... Antonia, [tassant à côté do moi, me dit tout bas qu'elle m'attendrait chez elle le soir à minuits Elle me pinça ensuite fortement le bras... C'est la seule blessure que j'aie reçu d'elle... car, on le i)ense'bien, JQ me gardai d'aller au rendez-vous. ' ' . >

Je portai mes pénates chez 1). lialacl de Ledesma,

homme cousin du Cid. Le fier hidalgo n'imaginait pas que sa noble épouse pût jamais écouter les propos amoureux d'un Français qui aurait été fort embarrassé de prouver un quartier de gentilhommerie, bien qu'il descendît en droite ligne des conquérants de l'Espagne. D. Rafaël vivait dans une noble et tranquille sécurité. D'ailleurs l'intrigue avait marché avec tant de rapidité que nous ne lui avions pas donné le temps de concevoir le moindre soupçon.

Les dames françaises qui suivent la carrière de la galanterie ont une tactique dont je leur ai souvent démontré la fausseté. Les désagréments nombreux qu'elles éprouvent viennent tous d'un défaut qu'on ne peut reprocher aux Espagnoles : l'indécision. J'en eus la preuve avec l'épouse de mon nouvel hôte, la senora Encarnacion.

La fierté naturelle, la présomption de mon nouvel hôte le rassuraient pleinement sur la fidélité d'Encarnacion. Il allait, venait, sortait sans poser des sentinelles et sans fermer les grilles. Un jour qu'il était parti de grand matin, l'aimable Encarnacion crut qu'il ne rentrerait pas avant la nuit et vint chercher un asile dans ma chambre à l'heure de la sieste, afin de se dérober, disait-elle, à la chaleur du jour. Mon appartement était situé dans la partie septentrionale de l'hôtel et le zéphir le plus agréable se plaisait à le rafraîchir. Or, voilà que précisément D. Rafaël revint en ce moment, chercha sa femme et ne la trouva point. Je ne sais quel malin génie lui suggéra l'idée qu'elle pouvait être chez moi. Il mit l'oreille à ma porte... et s'y présenta un instant après avec la force armée. Quatre hommes de la garde civique, munis de fusils rouilles, formaient l'escorte et se mirent en devoir de m'arréter. Impossible de faire un trou à la muraille pour me sauver. 11 ne me restait d'autre res-

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source que de forcer la garnison. Je lirai mon épée et m'élançai sur l'escouade. J'arrivai sur l'escalier sans avoir une égratignure et mes ennemis se portaient aussi bien que moi après la bataille. Je les avais frappés vivement, mais à coups de coude. Or les blessures de cette arme sont peu dangereuses. Je m'arrêtai un instant sur le perron pour foudroyer d'une virulente apostrophe D. Rafaël et sa troupe désappointée. Je les menaçai de porter contre eux une plainte sévère pour avoir tenté de m'assassiner... déclarant que je ne rentrerais plus dans une maison qui donnait à riiospitalitc espagnole un aussi éclatant démenti.

Puis je quittai la maison, n'ayant pas l'intention d'y revenir et laissant à l'ennemi mes misérables bardes.

Je pris le parti de changer de logement, et j'allai camper chez D. Pedro Ramirez, toujours avec un nouveau billet de mon ami le secrétaire.

Mon nouveau propriétaire était un riche négociant, bon vivant, joueur déterminé, comme le sont presque tous les Espagnols. Sa femme était très gentille et jouissait d'une entière liberté. D. Pedro sortait continuellement pour se«» affaires, ou se servait de ce prétexte pour n'être jamais chez lui. J'en étais encore aux préliminaires de la galanterie avec madame, lorsqu'une découverte que je fis sans le vouloir et qui pouvait favoriser mes projets, vint les arrêter. Je rentrais dans mon logement à l'heure de la sieste. J'allai droit à ma chambre sans parler à personne et je trouvai la senora assise sur mon lit avec un carme. Ils ne s'attendaient pas à celte visite importune... Mon premier mouvement de surprise passé, je ris de bon cœur et pris congé du couple amoureux en lui disant :

— Cuidado con D. Pedro; prenez garde à D. Pedro.

Ce mot les effraya beaucoup. Ils s'imaginèrent (jue

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j'allais avertir le mari. On m'appela, ou me supplia de reveuir sur mes pas, sans doute pour solliciter mon indulgence et m'inviter à garder un silence bienveillant. Comme je n'avais pas plus l'intention de leur nuire que de les déranger, je m'éloignai sans répondre. Quand je revins à la maison le soir, la senora m'attendait sur l'escalier et me dit à l'oreille :

— Soyez discret.

Je la rassurai en lui répondant que cette recommandation était inutile, le hasard m'ayant fait découvrir un secret dont je connaissais toute l'importance. Confident et témoin de l'intrigue de la senora, j'étais traité par elle avec beaucoup d'égards et de prévenances. J'aurais pu mettre un prix à mon silence; je ne voulus rien devoir à l'embarras de sa position. D'ailleurs la rivalité d'un moine eût blessé mon amour-propre, et je n'étais point assez accoutumé aux usages espagnols pour accepter le partage.

Quoique la belle Mariquita n'eût pas voulu me loger, j'allais la voir quelquefois. Sa conversation était fort agréable. Elle était la seule personne de Madrid avec laquelle je pouvais m'entretenir du passé. Nous parlions souvent de mon camarade Lavigne et de tout ce qui nous rappelait Madrid. Je savais quel était le genre d'industrie de l'aimable Mariquita et de son amie Llena. Je me serais gardé de former une liaison plus intime avec ces dames. Aussi mes visites se bornaient à une simple conversation.

Tandis que j'étais chez elle, on frappa à la porte. Mariquita demanda :

— Qiiien? Qui est-ce?

Alors une bonne grosse voix de basse répondit gravement :

— Ave Maria pun'ssuna. ,

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— Es el Fraijle. C'est le frôrc, dit ^fariquila.

Ces (lames se regardaient d'un air embarrassé. Ma présence les gênait. Je crus que ce moine venait jouer ici un rôle apsez fréquent dans certains ménages espagnols. Je ris beaucoup de leur embarras et leur fis part du jugement téméraire que je portais en ce moment. On me dit que je me trompais et que je prêtais des pensées coupables à ce frayle qui venait dans les meilleures intentions.

Le (( frère » avait entendu la voix d'un Français. 11 n'osait pas monter et restait au bas de l'escalier, on atlcn- (lant qu'une de ces dames se rendit auprès de lui. Maiiquita voulut descendre. Je la retins par le bras. Elle fit un signe à doua Llena, qui alla dans, la chambre voisine chercher de l'argent. Très intrigué, je demandai alors à Mariquita le motif de la visite du moine:

— Puisque ses intentions el les vôtres n'ont rien de coupable, vous ne devez pas craindre de m'en faire pari.

Après bien des hésitations, les deux Andalouses m'apprirent que le saint homme se présentait chez elles tous les mois pour recevoir (juarante piastres, vingt francs. Moyennant cette légère rétribution il se chargeait du salut de leurs âmes. C'est-à-dire qu'il leur était loisible de faire tout ce qui pouvait leur plaire sans encourir les foudres du Seigneur. En outre, si elles venaient à mourir subitement et sans confession, le moine leur garantissait la vie éternelle.

Je ne savais ce qu'il me fallait admirer le i)lus : de la crédulité des deux Espagnoles ou de routrecuidance du moine. Je descendis à la cuisine et parlai durement au .frayle^ le traitant de mauvais chrétien et d'escroc. .Le .moine leva sur moi de grands yeux qu'il roulait mystîquement, croisa ses mains, baissa la lète et s'éloigna. A

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mon retour je trouvai les deux amies très effrayées. Elles redoutaient la vengeance du frayle et craignaient aussi de ne plus avoir la vie éternelle qu'il leur avait promise. Je les rassurai de mon mieux et la dîme fut supprimée.

Le lendemain de la scène du trop galant père carme, j'envoyai réclamer par mon fidèle André les objets et effets m'appartenant et restés chez D. Rafaël. Ils me furent rendus sans diflicuité. La seûora Encarnacion, dont j'avais prié André de me rapporter des nouvelles, resta invisible. Je n'ai jamais eu depuis lors aucune nouvelle de cette grande dame espagnole, dont le cœur se montra sensible pour un amoureux aide-major français.

J'allai de nouveau trouver mon ami le secrétaire de Yayuntamiento, qui m'envoya dans un autre quartier.

D. Vicente Calderon. mon nouvel hôte, me reçut dans son manoir antique et me logea au rez-de-chaussée. Je remarquai que l'escalier intérieur était fermé par une grille de fer. Je ne vis pendant une semaine que la laide ligure du maître de la maison. Son humeur bourrue, l'aspect maussade des lieux, n'avaient rien de très récréatif, et je formai le projet de m'éloigner au plus vite de ce désagréable séjour, quitte k supporter une fois encore les réflexions du secrétaire de la mairie. La chambre qu'on m'avait donnée était humide et malsaine. Je ne voyais jamais personne, excepté l'ours 1). Vicente qui, en passant, me saluait quelquefois d'un bueno dias lâché d'un ton grondeur. J'avais déjà remarqué avec surprise qu'un vieux mendiant déguenillé restait assis constamment à la porte de ma chambre. Les premiers jours, je pensai que c'était un malheureux qui recevait des secours de D. Vicente. Je passais et repassais devant ce pauvre homme sans faire à lui aucune attention. J'avais soin seulement de bien fermer ma porte quand je sortais.

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Cependant un jour il me prit la fantaisie d'interroger ce planton si exact dans rexercice de ses fonctions et je lui demandai ce qu'il avait à faire à ce poste. Il me répondit que D. Vicente lui ordonnait de rester à ma porte pour être à ma disposition à toute heure et se charger de mes commissions. Cette attention délicate me parut d'autant plus singulière de la part de mon hôte, que depuis quelques jours le hasard m'avait fait rencontrer le petit André, qui me servait sur le ponton V Argonaute. Cet enfant était entré à mon service et valait dix domestiques espagnols pour l'inlelligence et l'activité.

Je ne savais encore comment expliquer l'assiduité du mendiant qu'on avait mis en sentinelle à ma porte. La présence de cet homme, son aspect rebutant me déplaisaient au dernier point. Je m'en plaignis à D. Vicente, en lui faisant observer que mon petit André n'avait besoin d'aucun aide et suffisait à mon service. I). Vicente me répondit par un alabado sca Bios. « Dieu soit loué », et sortit. Le soir do ce même jour, le petit André me dit que, pendant mon absence, une très jolie dame s'était montrée au balcon et l'avait appelé. Il était monté chez, la dame et avait reçu d'elle un aimable accueil. Après de nombreuses questions sur moi, elle lui avait remis des friandises pour notre table.

— Voilà, dis-je, une dame qui fait preuve de présence d'esprit. Elle prend le soin de me révéler le trésor que l'on cachait à mes yeux.

Je compris alors que le mendiant était posté pour épier mes actions et pour garder la femme de D. Vicente. J'appelai dans ma chambre le mendiant et lui dis :

— Je sais maintenant que tu n'es là que pour m'empêcher de parler à la senora.

— Cela est vrai.

■ — Combien rerois-tu (Je don Calderon pour payer un service si important et si honorable?

— Un réal par jour, senor.

— Eh bien, je fen donnerai quatre, à condition que tu favoriseras mes entrevues avec madame.

J'employais un argument sans réplique. Cet homme accepta de grand cœur ma proposition, reçut d'avance une semaine de sa haute paie et se mit en devoir de commencer à l'instant ses nouvelles fonctions. Elles demeuraient les mêmes que dans le passé. Il montait toujours la garde au pied de l'escalier. Seulement je lui donnais la consigne et il devenait le portier du paradis.

La grille de fer s'ouvrit devant moi et je montai bravement chez la senora sans me faire annoncer. La séduisante Inez parut fort étonnée en me voyant entrer dans son appartement. Elle n'osait me dire de rester et n'aurait pas voulu me congédier. C'est une belle position pour un galant, lorsqu'une femme ne met d'autre obstacle à ses entreprises que la crainte qu'elle a d'être surprise par son mari. Je rassurai complètement la senora en la mettant au courant des précautions que j'avais 1) ri ses.

L'amour fait des progrès rapides sur le cœur d'une femme sensible qu'un vieux. jaloux fait garder à vue. Et c'est justice! La vertu do la dame recluse n'est plus à sa charge, elle est entièrement sous la responsabilité directe de ses surveillants. Tout allait à merveille et, grâce à la vigilance active de mon ami le mendiant, je passais auprès de la belle Inez tous les instants que nous ménageaient les longues et fréquentes absences de son mari. Je ne savais comment faire accorder la jalousie de D. Vicento avec les heures qu'il passait hors de chez'lùi. In jaloux vient souvent, à l'improviste, s'instruire de ce

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