‹ Mémoires d'un aide-major sous le premier empireChapitre 35 sur 53 · CHAPITRE XVr · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVr

Au fauhourg de Tiiana. La Cliarlrciise, forteresso et maison do campagne. Arsenal el jardin polai^er. l'Iours et fruits. — Le commandant et madame Pelit-Puni. - Di-jeuner champêtre. Basse-cour. — Le ponl-levis relevé. - - Déjeuner accepté cliez D. Numez. Politesse verbale des Espagnols. Maria-Juliana. Las finezas. — Jeux de hasard. La monte. La roulette française ambulante. — Gens d'Kglise aux tripots. — Les maisons à Séville. Jalousie. Mœurs andalouses. « Je me meurs pour les militaires français ! » — Après la velada de la Saint-Jean. ^Militaires espagnols. Attaque nocturne. — Départ de Séville (2i octobre ISil). A. Borreos. Hôpital et Pharmacie. A Saint-Rocli (14 octobre). Ville abandonnée. Serins en cage. — Vers Gibraltar. Le colonel du 12* de ligne. — Relais à Séville. Échec de la colonne Godinot. — Suicide de ce général. Je vends mon ciieval.

Séville est séparée du l'aubourg de Triana par le Guadalquivir. Un pont de balcanx les réunit. 11 y avait à l'entrée de Triana, vers la campagne, une chartreuse située sur une colline, et dont nos officiers du génie avaient fait un fort. J'allai un matin la visiter. Un caporal m'ouvrit la palissade qui servait d'enceinte au pieux couvent transformé en place de guerre. J'arrivai au moment oîi l'on baissait le pont-levis. Je vis alors — si je puis m'exprimer ici — les coulisses de cette forteresse improvisée. Il y a avait des pièces de canon enclouées, couchées par terre ; des aiTûts, des caissons, des soldats, des

lyâ MÉMOIRES D'LN AlbE-MAJOU

eanonniers, enfin tout l'appareil militaire. Je poursuivis ma course, et la scène changea tout à coup. Je me trouvais dans un bosquet d'orangers, au milieu d'un jardin délicieux. Les fossés dont on avait entouré le couvent pour en faire une redoute étaient les jardins du monastère.

Je trouvai un carré cultivé nouvellement avec le plus grand soin. Beaucoup de plantes rares portaient leur signalement sur des étiquettes. C'était un petit jardin botanique. Un pavillon s'élevait au milieu, habité par une infinité d'oiseaux. Le commandant du fort avait fait planter le jardin et construire la volière. Il avait le goût des sciences naturelles et se délassait des travaux de la guerre par l'étude de la botanique et de l'ornithologie. Le commandant Petit-Pierre, un Lorrain, passait en outre pour être le meilleur et le plus brave homme du monde. Enchanté de trouver un confrère au milieu de cette forteresse, je m'empressai d'aller présenter mes hommages au seigneur châtelain. Je le trouvai entouré d'armes et de livres de science. Cinq ou six fusils de ses soldats malades figuraient en faisceau dans un angle de la pièce. Son sabre élait suspendu à la clé de sa bibliothèiiue. Une paire de pistolets reposait sur une pile de plantes desséchées. Sur son bureau on voyait Linné à côté de la théorie militaire, et l'état de situation de la garnison à côté du catalogue des plantes vivantes de son jardin.

Bravant les fatigues, les hasards d'un long voyage, sa compagne fidèle et tendre avait quitté les bords paisibles du lac de Genève pourvcnir rejoindre son époux àSéville. Le commandant Petit-Pierre présenta à sa femme le visiteur et nous sortîmes tous les trois pour nous promener à travers le fort improvisé.

Dos chèvres grimpaient aux glacis et broutaient l'herbe nruivelle. Une vache se [U'omenait à pas lents dans l'en-

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clos ; des poules, des dindons peuplaient la basse-cour. De blanches colombes voltigeaient sur les toits. Le couvent, la forteresse, avaient disfiaru : j'étais dans une ferme. Ménagère parfaite. M'"*" Petit-Pierre préparait d'excellente crème avec le lait de ses chèvres et de sa vache. Elle faisait encore des nouilles, \i\nt lorrain, espèce de vermicelle, et aussi de la choucroute. Ou dînait chez elle comme ù, Neuchâtel, à Paris ou à Séville. Douce, aimable, prévenante, elle recevait avec une égale affabilité l'officier français et le bourgeois andalou. Généreuse <'t compatissante, son cœur et sa porte étaient toujours ouverts aux malheureux. Les indigènes de Triana trouvaient auprès de la commandante du fort autant de secours et plus de consolations qu'ils n'en recevaient naguère du supérieur de la Cnrluja (Chartreuse).

Le commandant m'invita à déjeuner et nous jasâmes longtemps en sablant la /m^///a de Rota et le vin de Xérès. Nous visitâmes ensuite son jardin et sa volière. Je fis remarquer à ce brave militaire, ravi de l'intérêt que je prenais à sa collection d'oiseaux et de plantes, un palmipède qu'il avait mal classé. Il me remercia avec effusion et conçut une haute idée de mon savoir en ornithologie. Nous nous séparâmes seulement à la fin du jour, les meilleurs amis du monde. Le commandant et M""' Petit-Pierre m'accompagnèrent jusqu'à la porte du fort. Nous passâmes de nouveau au milieu des canons, des alîùts et des boulets. Quand le pont-levis s'abaiss.i de nouveau pour moi, je laissais dans le fort de la Chartreuse de Triana deux amis.

Depuis mon arrivée chez D. Numez, tous les jours à l'heure des repas, avant de s'asseoir à table, mon nouvel hôte entrait dans ma chambre pour me prier tle lui faire l'honneur de dîner avec lui. Je le remerciais de cotte prêta

venance hospitalière. Il revenait le lendemain, sans que rien pût jamais lasser son inépuisable politesse. Une fois cependant, devant ses instances réitérées, je voulus combler les vœux de mon aimable propriétaire et lui déclarai que j'acceptais avec plaisir sa gracieuse invitation. A mon grand élonnement, je vis que ma réponse affirmative l'avait désappointé. 11 me quitta sans mot dire i)Our aller prévenir sa femme. Ils revinrent bientôt tous les deux : leur embarras était manifeste. Ils s'excusèrent sur l'exiguïté du repas que j'allais faire. Le dîner eût été plus abondant si l'on avait compté sur moi. Je ne savais pas alors que lorsque les Espagnols invitent quelqu'un à partager leurs repas, c'est avec la conviction intérieure qu'il refusera. Si l'invité connaît les usages, il prétexte une excuse, et par ce moyen les devoirs de la civilité sont remplis. Le repas de famille se trouve ainsi préservé de l'atteinte des étrangers.

Mais j'étais ignorant de ces usages. Je m'assis au dîner familial de mon propriétaire. D. Numez dit avec solennité le Benedicite et nous lui donnâmes la réplique. Il coupa le pain, le distribua et remit le reste sur la table, en observant de le placer sens dessus dessous. Le boulanger avait tracé une croix sur l'énorme pain et ce signe devait être à découvert. D. Numez servit Icguisado (ragoût garni d'œufs et de tomates) et mangea avec sa femme dans la même assiette. Assis à côté du maître de la maison, je fus admis à prendre ma part de son quartillo de vin, contenu dans une petite bouteille. Les autres personnes buvaient de l'eau.

La maison de D. Xumez était une bonne maiaon. La gentille Maria-Juliaua, la fille de D. Numez, me regardait en souriant et me faisait passer à la dérobée des morceaux qu'elle avait déjà mordus, que je saisissais en allongeant

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le bras derrière la chaise de son petit Trère. Si nous avions été seuls, elle aurait pris une longue feuille de salade avec les dents par un bout, me l'aurait présentée et chacun l'eût mangée de son cote Jusqu'au parfait contact des deux bouches. C'est ce qu'on nomme las finezas, les finesses de l'amour, i.c repas fini, I). Xumez récita les Grâces, fit une nouvelle croix sur le reste du pain, donna sa main à baiser à sa femme, à ses enfants et à ses domestiques. Puis chacun se leva, de table et je me promis bien de refuser d'une manière absolue toutes Ic^ invitations à dîner qui i)0urraient m'èlre faites à l'avenir selon la mode espagnole.

L'occupation de Séville par l'armée française, occupalion qui se prolongea plusieurs années, ne modifia pas, tout au contraire, le goût de ses habitants pour les jeux de hasard. Les passions sont les mêmes partout. On observait à Séville, dans les maisons de jeux, ce que l'on peut remarquer dans les mêm.^s lieux à Paris. Seulement, alors que dans cette ville les trijiots sont resplendissants de lumière et décorés avec autant de luxe que d'élégance, ceux de Séville sont obscurs et démcublés. Les rangs y sont confondus. Le marquis, le barbier, le comte, le tailleur s'asseyent pêle-mêle sur les bancs qui entourent la roulette ou la table de monte, vieux jeu espagnol où l'on perd son argent comme au trente-et-quarante. Le banquier de moule tient les mises do tous les pontes. Ce jeu ressemble au lansquenet et à la vendôme, que l'on joue encore en Provence.

La roulette, en revanche, faisait partie des innovations que nous avions introduites en Espagne. Une roulette ambulante suivait notre armée et s'arrêtait dans un café à côté des stations du quartier général. Elle oIVrait d'ailleurs aux naturels du pays, comme aux officiers français,

le moyen de se ruiner en peu de temps. Des croupiers espagnols soutenaient cette roulette, qui était tenue par un Français. Les femmes ne fréquentaient pas les tripots. Mais on rencontrait en ces lieux des jirêtres et des moines trop mal déguisés pour ne pas être reconnus à l'instant. Ils fréquentaient les maisons de jeu, comme les cafés, les spectacles et d'autres lieux publics que je ne nommerai point. Et l'on appelle l'Espagne le dernier boulevard de la chrétienté !

La jalousie, qui est le fond du caractère andalous, a fait des maisons de Séville autant de prisons d'État. Toutes les fenêtres, depuis le rez-de-chaussée jusqu'au troisième étage inclusivement, sont garnies de grosses barres de fer. La croisée du milieu de l'édifice est la seule qu'on ne grille pas. Ornée d'un balcon, elle appartient au salon de compagnie. Celles du rez-de-chaussée, outre les barreaux de fer, sont encore défendues par une rija, grille en bois, tellement serrée qu'il est impossible de passer le doigt à travers. Mais l'amour trouve jjour ceux soumis à, ses lois mille savantes ruses. Il sait franchir les murailles les plus hautes, traverser les murs les i)lus épais, passer à travers les grilles les plus étroites, ouvrir les plus formidables serrures...

Il faudrait renoncer à parler des Andalouses, si l'on voulait garder le silence sur leurs amours. Dès leur plus tendre enfance elles font de l'amour une étude approfondie et joignent le plus souvent la pratique à la théorie. Sous ce climat brûlant, l'amour règne en maître et triomphe aisément des préjugés, des obstacles, de la raison même. Voil;\ pour(iuoi, quelque ardentes patriotes que fussent les jeunes fdles de Séville, leur cœur se laissa toucher souvent par les militaires français. S'il leur arrivait parfois de chanter un nTrain farouche contre les

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envahisseurs elles désavouaient bientôt Io> injures qu'elles avaient chantées.

Voilà pourquoi, lorsque nous quittâmes Séville, il y eut tant de j)leurs répandus par de beaux yeux. Ainsi s'explique cette exclamation significative répétée en matière de plaisanterie dans l'armée entière :

— Yu vie muero pov la génie de tropa francese! Je me meurs pour les militaires français!

Ces sentiments bienveillants étaient loin d'être partagés par les jeunes Andalous, jaloux des succès de nos compagnons d'armes. Les demoiselles qui se montraient le soir, même accompagnées de leurs familles, avec des Français, couraient le risque d'être injuriées ou plus encore. Il m'arriva certaine nuit une aventure personnelle que je vais narrer en quelques lignes. Je revenais avec les deux jeunes filles de mon hôte, Seraphina et Dolorès, de la velada de la Saint-Jean, qui avait été fort animée. Nous sortîmes très tard. La fête était finie. Avant de rentrer à la maison, les deux sœurs voulurent profiter encore d'un instant de liberté et nous nous dirigeâmes vers la Alameda, le jardin public de Séville. La nuit était superbe et la lune promenait son disque argenté sur un ciel sans nuage. Arrivés au milieu de la Ahuneda nous passâmes à côté d'un groupe de soldats espagnols au service du roi Joseith. Ils étaient armés de sabres de cavalerie et n'avaient pas d'uniforme. Je remarquai qu'ils regardaient attentivement les deux demoiselles que j'accompagnais. Ils nous laissèrent passer. Un instant après, j'entendis courir et je vis les soldats venir vers nous en se dispersant afin de nous entourer. La promenade était déserte, et je fus alarmé pour les deux Sd'urs, qui de leur côté n'étaient pas très rassurées. Je tirai mon épée et nous marchâmes sur le palais de l'Inquisition, où nous devions trouver un

corps de garde français. Nous en étions encore assez éloignés, lorsque quatre de ces bandits arrivèrent sur nous en même temps : un devant, un derrière, un de chaque côté. Sans m'inquiéter de ce que pourraient faire les autres, je fondis sur celui qui se présentait devant moi. 11 ne m'attendit pas et fit un signe à ses compagnons, qui disparurent aussi. Est-ce la vue d'une épée nue ou d'une cocarde française qui les mit en fuite? Est-ce la crainte du secours que le corps de garde pouvait nous envoyer ? Je n'en sais rien. Dolorès et Seraphina me serraient de toutes leurs forces : elles craignaient d'être enlevées par ces brigands. Le danger passé, je les fis asseoir sur un banc. Elles reprirent haleine. Je les ramenai tremblantes à la maison. De longtemps elles n'eurent plus la fantaisie d'aller courir les veladas.

Plusieurs mois s'étaient écoulés lorsque des circonstances peu favorables pour l'armée nous firent craindre une retraite. J'achetai un cheval et fis, comme tous les autres, mes préparatifs pour me mettre en route. C'était une fausse alerte. Nos troupes reprirent leurs positions et nous restâmes à Séville jusqu'à nouvel ordre et dans le repos le i)lus parfait. Peu de temps après, la division du général Oudinot, qui était avec nous, se disposa pour aller audevant de l'armée de Ballesteros. Notre chef n'en fut averti que la veille. 11 fallait qu'un pharmacien suivît cette division. A celte époque, j'étais à peu près le seul qui fût monté. On jeta les yeux sur moi, et, le 23 septembre 181 1, à sept heures du soir, je reçus l'ordre de marcher avec la division le 2i-, au point du jour. Je maudissais mon cheval qui me valait cette corvée. A mon retour, je lui en aurais volontiers témoigné ma reconnaissance. Je n'avais que quelques heures pour faire mes préparatifs de départ. Je m'occupai d'abord de mon ser-

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vice. Le reste du temps fut consacré à de tendres adieux.

Le 24 septembre, je partis avec la division. Nous allâmes coucher à Utrera; le 2.j à Bornos; le 26 au bivacà la venta (kl Prado del Rey ; le 27 au bivac à une lieue de Ubrique. Comme le général n'avait pas l'intention d'aller plus loin avant d'avoir réuni tout son monde, nous retournâmes sur nos pas et nous arrivâmes à Bornos le 29, par le même chemin.

Nous n'étions en campagne que depuis quelques jours et nous avions déjà des malades et des blessés en assez grand nombre pour songer à leur préparer un petit hôpital. J'allai visiter une vieille maison que l'on avait destinée à cet usage, et nous y installâmes de noire mieux l'hôpital et la pharmacie pendant les quelques jours que la division passa à Bornos.

Nous en partîmes le 10 octobre, et le 14. au milieu de la journée, nos troupes étaient sous les murs de Saint- Roch, ville bâtie sur une élévation, à un quart de lieue de la mer, à deux lieues environ de Gibraltar. Ballesteros s'était réfugié sous les batteries de cette forteresse et n'avait laissé à Saint-Iloch qu'une partie de sa cavalerie pour protéger la retraite de cette armée espagnole. On se battit avant d'entrer dans la ville. L'escarmouche fut légère et la cavalerie nous livra bientôt le passage.

Le général Iligoux, blessé devant Ubrique, avait l'œil gauche crevé par une balle. On le logea à Saint-Roch, dans la seule maison qui fût encore habitée. C'était un café. Le maître avait pris la fuite. Ses garçons curent le courage de nous attendre. On ne leur fit aucun mal, comme chacun le iiensc bien. Les femmes, les vieillards s'étaient renfermés dans l'église. Ils furent invités â rentrer dans leurs maisons, que l'on respecta. Mais le général Oudinot ne put empêcher que les habitalions abandonnées

ne fussent pillées. Or la ville était à peu près déserte. Le soldat brise les portes sous prétexte de se procurer des vivres ou de, l'avoine pour son cheval. En cherchant des vivres il s'cmjiare de ce qu'il trouve à sa convenance. Or, les militaires ne sont pas difficiles : tout leur est bon. Si les habitants de Saint -Roch étaient restés chez eux, la plupart des maisons n'auraient pas été saccagées, brûlées ou démolies. Mais Ballesteros les avait forcés à le suivre, afin de faire piller la ville et d'augmenter ainsi la haine des habitants contre les Français.

Tous les officiers de santé furent jjlacés aux alentours du café oi'i l'on avait déposé le général blessé. Nous lui donnions ainsi des soins plus assidus et plus complets. On me logea avec un chirurgien allemand, M. Roesler, dans une belle maison voisine du café. Nous n'y trouvâmes d'autres habitants que trois serins des Canaries dans leur cage. Ces jjetils citoyens ailés avaient droit à notre assistance. Comme il n'y avait pas de graine dans la maison, j'allai en chercher, non sans peine, dans la ville et je nourris la petite famille abandonnée. En parlant, j'attachai à l'une des cages ce billet adressé au maître du logis : « Vous avez eu tort de fuir devant nous. Si vous étiez restés, on ne vous aurait pas traités plus mal que les serins. »

Noire armée ne pouvait poursuivre l'ennemi jusque sous le canon de Gibraltar. Elle s'arrêta et prit des positions à l'ancien camp de Sainl-Hoch. Placés à un quart de lieue de Gibraltar, nous pouvions voir les côtes d'Afrique et distinguer même les villes qui y sont baignées par la mer.

Cette expédition n'eut aucun succès. Nous décampâmes six jours après. Des personnes qui prétendaient être bien instruites me dirent que l'intrépide colonel du 12" d'in-

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fanterie légère avait demandé la permission de faire, avec son régiment, un houra sur l'armée espagnole, en répondant de la réussite de son entreprise, et que le général Godinot s'y était opposé. Quoi qu'il en soit, nous nous retirâmes sans avoir attaqué Ballesteros, qui nous poursuivit à son tour quand nous eûmes quitté le camp de Saint-Koch. Quelques hommes de notre arrière-garde furent tués ou tombèrent entre les mains de l'ennemi. En repassant devant Ubrique, le général Godinot envoya des compagnies contre les partisans qui nous avaient harcelés dix jours auparavant. Le village était abandonné. La guérilla embusquée derrière les rochers lirait sur nos gens, qui ne pouvaient l'atteindre.

Le 22, l'armée coucha au bivac à une lieue d'Ubrique, au même endroit où elle s'était arrêtée le il. Nous y arrivâmes pendant la nuit, que des nuages noirs rendaient très obscure. Des éclairs éblouissants brillaient de temps en temps sur l'horizon. Je me dirigeai vers un arbre sous lequel j'avais déjà passé une nuit. Comme les nuages s'avançaient, je me hâtai d'attacher mon cheval et je me couchai sous une couverture. J'avais à peine terminé ces petites dispositions, que l'orage le plus terrible que j'aie vu fondit sur nous. Malgré le bruit du tonnerre, qui retentissait dans les montagnes avec un épouvantable fracas, malgré la pluie et la grêle qui me tombaient sur le corps, je dormis une bonne partie de la nuit, tant j'étais fatigué.

La division se remit en route le 23 au point du jour. Il était facile de pousser jusqu'à Bornos. Mais le général nous lit bivouaquer à la centa del Prado del liey. pour donner aux habitants de Bornos le temps de nous préparer des vivres, et prévenir ainsi la maraude, le pillage et les autres désordres que le soldat commet sous le prétexte do chercher du pain. Le lendemain, à deux

heures après-midi, nous arrivâmes à Bornes, où nous nous ravitaillâmes abondamment.

Le lendemain nous allâmes coucher à Otrera, où je fus logé chez le curé. Je laisse à penser dans quel embarras se trouvent les habitants d'un village lorsqu'ils sont obligés d'héberger six mille hommes. Le curé ne savait où donner de la tête. Il fallait qu'il s'occupât des Français logés chez lui, et qu'il se dérangeât à tout moment pour répondre à ses i)aroissiens qui venaient lui demander des conseils.

Le 26, nous partîmes d'Otrera i^our rentrer à Séville. Longtemps avant d'y arriver nous aperçûmes la fameuse Giralda. Je tressaillis en la revoyant, comme le passager qui retrouve le clocher de son village après avoir parcouru des plages lointaines.

Le lendemain de notre arrivée à Séville, je me i)rcsenlai chez le général Godinot pour lui faire une visite. On m'annonça qu'il s'était donné la mort pendant la nuit. Le bruit courut que le duc de Dalmatie, major général de l'armée d'Andalousie, lui avait adressé de sévères reproches sur le peu de succès de l'expédition de Saint- Roch et que le général Godinot, très susceptible sur ce qui touchait à l'honneur, ne voulant pas survivre à cette disgrâce, s'était brûlé la cervelle avec un pistolet.

C'était à mon cheval que je devais la course que je venais de faire. Comme je craignais qu'il me procurât de temps en temps de semblables corvées, je vendis mon quadrupède andalous à moitié prix, et ce fut encore une bonne affaire. Je ne redoutais pas d'ailleurs ces expéditions militaires. J'aimais à voir de nouveaux pays. Mais le séjour do Séville et les amis ijuc j'y avais laissés présentaient, je l'avoue, encore plus do charmes pour moi.

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