CHAPITRE XVH
Siège (Je Badajoz. — Bataille iiuiécise d'AUjnera. — Défense glorieuse (lu gcîuéral Philippon. — Les non-combaltanls pendant le siège. Kscadron des découés. — Injuste dédain à leur égard du maréchal Soult. — Les non-combattants non eonsidérés comme ils 1(! méritent. — Tentatives de guérillas contre Sévillc. Le général Rigoux, gouverneur de la ville, se retire à la Cliarlreuse avec tous les employés et les femmes appartenant à l'armée. — Les guérillas n'osent pas entrer dans Séville. Retour de l'armée française. Railleries des Se villa iis. — Les Anglais en Portugal. Leur retour oll'ensif sur Badajoz, dont ils s'emparent. — Balailh» des Arapiles. — L'armée d'Espagne dégarnie pour renforcer la grand(' armée de Russie. — Nombreuses désertions des soldats espagnols du roi José. — Les Anglais et les Espagnols reprennent l'ollensive. — Ij'abandon de l'Andalousii' décidé. — I). Cayetano se dispose à partir avec nous. Pendu 1 Lc< francs-marons dénoncés. Autodafé volontaire.
Au commencement du mois d'avril 1812 les Anglais vinrent assiéger Badajoz. Le duc de Dalmatie réunit les troupes que nous avions à Séville ou dans les environs, et marcha vers l'ennemi. Les deux armées se rencontrèrent près d'Albuera. On se battit avec acharnement; l'action fut meurtrière de part et d'autre. Comme à Talaveyra. chacun s'attribua la victoire. Ces balailles, (juo fh.icun croit avoir gagnées, sont quolqucFois perdues pour les deux parties et ne donnent pour résultat qu'un cliainp
couvert de morts et de blessés. Ce champ, qui resta en notre pouvoir, aurait suffi pour constater notre victoire, si les Anglais ne nous avaient cédé la place en levant le siège de Badajoz. Le général Philippon, qui commandait la ville, acquit une gloire immortelle en la défendant. Toute la garnison fit des prodiges de valeur. Manuel d'Avignon, lieutenant au 34'' de ligne, se porta sur la brèche avec ses grenadiers et repoussa l'ennemi. C'est là que ce jeune et brave officier gagna la décoration qu'il ne reçut que trois ans après (l).
Pendant le siège de Badajoz les non-combattants voulurent partager les travaux et la gloire des soldats de la garnison. Ils formèrent un escadron que l'on appela les dévoués; organisé militairement, cet escadron se composait des officiers de santé et des employés de tous les genres. Cette troupe rendit les plus grands services, et le général Philippon n'en parlait qu'avec éloge. Ouï^nd les Anglais eurent levé le siège, le duc de Dalmalie alla re-
(1) Lorsque l'armée franeaise s'empara de Badajoz, qui fui pris et repris trois fois pendant celte f^nerre, des traits de bravoure et d'une incroyal)le témérité signalèrent ce siège; ils sont trop nombreux pour que je puisse les rappeler ici. Je me bornerai à citer, parmi tant de braves, l'intrépide Foucault, sergent, qui monta le premier à la brècbe. 1.400 Anglais faisaient partie de la garnison; ils n'eurent pas le temps de s'enfermer dans la citadelle et se réfugièrent dans une église. Nos soldats les poiusuivirent, et dans leurs rangs se trouvait un bon nombre de mes compagnons mitraillés si indignement sur le ponton VAi-goiiaule, par l'escadre anglaise. La porte de l'église fui brisée, les réfugiés demandèrent quartier. Nos siddats furieux le refusèrent et les l.'KU) Anglais furent mis à mort. « ^'oilà pour l'Argonaute, disaient-ils en frappant les Anglais; vous avez été pour nous sans pitié, vous ne méritez point de grâce. » T^a garnison espagnidc fut traitée avec douceur et la ville livrée au pillage pendant trois jours. Sa résistance avait été si vigoureuse et l'assaut si meuririer que les cliefs ni' purt'iil pas préserver IJadajo/ de la fureur du soldat.
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connaître la place, y fit entrer des vivres et renouvela une partie de la garnison. En passant la revue des intrépides défenseurs de Badajoz, le duc fut très surpris de voir une troupe de cavaliers dont il ne connaissait pas l'uniforme; on lui dit que c'était l'escadron des dévoués. A ce mot, le major général fait un signe de tête, hausse les épaules et passe son chemin. 11 était si facile de récompenser le généreux dévouement de ces volontaires par deux ou trois décorations ! Que dis-je ! Deux ou trois mots flatteurs auraient suffi : ces braves amateurs n'en demandaient pas davantage.
Les non-combattants ne jouissent d'aucune considération, et c'est un grand mal; ils sont utiles, indispensables même. Leurs chefs directs devraient être entourés d'une considération proportionnée à l'importance des fonctions dont le gouverneur les a chargés. Que le soldat méprise l'employé des vivres qui met de la paille dans l'orge et mêle du sable à la farine pour doubler ses profits, cela se conçoit; mais il devrait respecter le chirurgien qui s'expose à périr sur le champ de bataille en donnant des secours aux blessés ou ({ui meurt d'une épidémie en les soignant à l'hôpital. Ces exemples se sont renouvelés souvent en Espagne : un éclat do bombe emporta la jambe de mon compatriote Batailler, au moment où il se disposait à amputer le bras d'un officier blessé.
Tandis que notre armée se battait à Albuéra contre les Anglais, Séville était restée à découvert. Les guérillas des environs apprirent aussitôt que la ville n'avait pas de garnison et vinrent rôder autour de ses rcmiiarts pour tenter un coup de main, si l'occasion paraissait favorable. Le général Rigoux était gouverneur de Séville. A notre retour de Saint-Roch le duc de Dalmalie lui confia ce poste honorable précédemment occupé par
le général Darrican, qui venait de prendre un service actif. Le nouveau gouverneur, exagérant peut-être le danger, donna l'ordre à tous les Français restés à Séville de se retirer à la Chartreuse, que l'on avait fortifiée. II y fit transporter aussi les magasins. Tous les employés, toutes les femmes qui appartenaient à l'armée nous suivirent à la Chartreuse, où l'on bivouaqua trois jours dans un bosquet d'orangers fleuris qui répandaient un délicieux parfum. Cette retraite précipitée ne put s'opérer sans un travail énorme, un remue-ménage dont les Sévillans s'amusaient beaucoup. Les guérillas se bornèrent à quelques bravades qu'elles firent devant nos postes avancés, mais elles n'entrèrent pas dans la ville. Nous y revînmes quand le danger fut passé. Les habitants, ou pour mieux dire leurs femmes se moquaient de nous, en disant « que nous n'étions pas courageux, que nous avions eu peur, etc. », et l'on en riait. Quel est le Français qui se fâcherait contre une aimable Sévillane assez hardie jiour lui tenir ce propos : No lia stdo usted may vialenle?
Les Anglais avaient levé le siège de Badajoz après la bataille d'Albuera. Retirés en Portugal, ils en sortirent bientôt et revinrent sur Badajoz. Leur attaque fut si prompte et si Aigoureuse, que cette ville était en leur pouvoir avant que l'on sût à Séville que l'ennemi l'assiégeait de nouveau. La bataille des Arapilas vint encore ajouter à nos malheurs. Les Anglais nous avaient rejn'is le Portugal. Nos armées faisaient des prodiges de valeur, mais elles s'affaiblissaient et ne pouvaient guère recevoir de renforts. L'Empereur s'avançait au milieu de la Russie avec une armée formidable. Il emmenait toutes les troupes dont ou aurait pu disposer pour l'Espagne. Les guérillas nous harcelaient sans cesse et nous faisaient un
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mal uiïreux; chaque jour elles nous enlevaient quelque détacliement, un petit convoi, une petite garnison et toutes ces petites prises réunies formaient ensuite un tout considérable. Leurs forces s'augmentaient par les désertions continuelles des soldats espagnols que le roi Joseph avaient enrôlés dans son armée. Les Anglais et les Portugais, conduits par Wellington, reprenaient l'ofTensive et ces ennemis étaient plus redoutables que les Espagnols. Il fallait concentrer nos forces et réunir l'armée sur un seul point, il fallait abandonner l'Andalousie, la plus belle province de l'Espagne et peut-être de l'Europe. Le 10 août 1812, chacun fit ses préparatifs de départ.
J'allai voir D. Cayetano pour lui faire mes adieux. Je le trouvai au milieu de malles et de paquets et lui demandai s'il s'absentait pour longtemps de Séville. A ma grande surprise, le chanoine me répondit qu'il quittait pour toujours sa ville natale et se disposait à suivre notre armée. Comme je m'en montrais étonné :
— Je ne veux pas, dit-il, être pendu le lendemain du départ des Français.
— Vous, pendu! Et quel mal avoz-vous fait?
— ... Je n'ai rien fait, non, j'en conviens! mais...
A ces mots il me prit la main à la manière des francsmaçons et je connus la cause de ses alarmes.
— Tout ce qui se passe en loge doit être secret, lui dis-je. Comment pourrait-on savoir que vous êtes francmaçon?
Il me saisit vivement par le bras, me conduisit mystérieusement dans un coin de sa chambre et me dit à voix basse :
— Connaissez-vous le prêtre D. liodriguez, ipie l'on a reçu, il y a six mois, à la loge de Saint-Josc])li d'ilalica?
— Oui, sans doute.
— Elî bien! ec même Rodriguez est parti pour Cadix quinze jours après sa réception, emportant avec lui la liste de tous les frères maçons de la loge de Saint-Joseph d'Italica et même de la Propagande, bien que cette dernière ne soit composée que de Français. Cette pièce est entre les mains des inquisiteurs. Elle va devenir une liste de proscription!... 11 ne peut pas y avoir de trêve entre les francs-maçons et les familiers du Saint-Office... Aussitôt après le départ des Français vont recommencer les persécutions. Les derniers coups de canon que vous tirerez dans la Péninsule vont rallumer les bûchers de l'Inquisition... Je veux m'y soustraire.
D. Cayetano me fit entrer ensuite dans sa bibliothèque pour me montrer ses livres, reliés théologiquement, ainsi que je l'ai raconté plus haut, destinés par lui aux flammes. Les œuvres de Voltaire, étiition de Khcl, de Diderot, etc., y figuraient au premier rang.
— Vous voyez que je fais le petit inquisiteur en préparant un autodafé. Je ne puis pas emporter ces livres. Je vais les brûler, afin qu'ils ne servent pas de prétexte pour incendier le reste de ma Ijibliolhèquc et peut-être de ma maison, lorsque je serai parti.
Je pris congé de mon ami le chanoine et lui donnai rendez-vous au quartier général, afin de marcher en compagnie d'un excellent compagnon de voyage.