CHAPITRE XIX
GreiKuIe. La pltis agréal)lo villo de l'Kspagne. Posilioii riante. Momiinenls siiperlios. C-ampaguc lerlile. — Visite à l'hôpital. Saiiliai,'»» Haiiiper, le frère de Mariqiiila, en prison à l'hôpital. Comme j'étais à Fréjenal ! — Aventures de f^anliago. Volontaire forcé. Orgueil espagnol après Baylen. Déserteur. Soldat de nouveau. Prisonnier à Ocana. Dans la gard(^ du roi José. Nouvelle désertion. Avec iiallesleros. Blessé et prisonnier. — Je donne à Santiago des nouvelles de sa famille. — D. Sébastian Larrosal)at. La chasse aux parasites. Tocayo. On me prend pour un ("asiillan. — .\rrivée à Séville de l'arrière-garde française. — Infâme trahison des Sévillanaprès notre départ. Franrais assassinés par leurs anciens amis.
De toutes les villes d'Espagne que je connais, (jîrenade est celle que j'aime le mieux. Sa position est superbe, son séjour est enchanteur. Des campagnes fertiles et riantes, un climat dont l'ardeur est tempérée i)ar l'air Irais qui descend des montagnes voisines, toujours couvertes d(^ neige, rendent cette ville prcl'érable aux aulros cités de l'Andalousie.
L'Espagne est restée pendant des siècles et à diverses époques sous la domination des étrangers. A Sagonte, à Murviedro, l'on voit encore des lortilications laites par les Carthaginois, les Romains, les Goths, les Maures, qui tour à tour ont fait la comiuéte de l'ibérie. Les Français, les derniers, ont mis la main à Ttruvro et coulinué les travaux
de leurs devanciers. Grenade offre au plus haut point les empreintes de ces dominations successives.
J'allai visiter le grand hôpital de Grenade. En traversant la cour, je m'entendis appeler par mon nom en espagnol. J'aperçus un malheureux derrière une fenêtre grillée ; le scapulaire et le chapelet pendaient à son cou. Je m'avançai vers lui et reconnus alors Santiago Samper, le frère do Mariquita, celui que Lavigne avait institué son héritier par fidéi-commis et qui s'empara du dépôt testamentaire. Je cherchai l'escalier de sa prison, et j'entrai chez ce captif infortuné qui se traînait sur le plancher pour venir à ma rencontre. Sa triste situation me toucha vivement. Elle me rappelait trop bien les misères de ma captivité.
— Voilà, me dis-je, comme j'étais dans les prisons de Frejenal et de Santa-Olalla.
Après les premiers épanchemcuts je voulus connaître les événements qui avaient conduit Santiago dans les prisons de Grenade.
— Vous étiez encore à Madrid, me dit ce guerrier malheureux, quand je fus désigné ])Our faire partie du second régiment des volontaires de cette ville, que nous appelions les volontaires forcés. Je pris cependant mon parti en brave et partageai bientôt le noble enthousiasme de mes compagnons d'armes, qui croyaient arriver à Paris sans (jue rien ne pût les arrêter en chemin. La victoire de liaylen avait exalté les esprits à un tel point que ce mouvement d'orgueil était bien pardonnable. Nos camarades avaient triomphé des vainqueurs d'Austerlitz; nous devions par conséquent être invincibles! Ce sentiment exagéré de nos forces dura jusqu'à la première bataille, où mon régiment se trouva. Notre gloire de Baylen et nos palmes futui'es s'évanouirent en un instant. Refoulés, terrassés par les Français, nous ajqirimes à nos dépens
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quelle est la différence qui existe entre ujie troupe aguerrie et disciplinée et de jeunes soldats sans expérience. Chargé par la cavalerie, notre régiment se débanda. Nous revînmes en arrière avec précipitation. Dans la confusion qui suivit je perdis mes armes... Celle première épreuve refroidit mon ardeur belliqueuse et me fit prendre la sérieuse résolution de renoncer à la carrière militaire. Je revins à Madrid sans m'arrêter et ne trouvai plus personne chez moi. Les nouveaux locataires qui occupaient nos appartements m'apprirent que mon père était mort, et que ma mère et ma sœur avaient disparu sans faire connaître le lieu de leur retraite. Sans parents, sans ressources et sans asile, ne sachant que faire et que devenir, je m'engageai de nouveau dans un régiment qui se formait à Madrid. Ce corps fut enveloppé, pris en totalité, ou du moins peu s'en faut, à la journée d'Oràna. Je fus parmi les prisonniers. Le roi Joseph nous faisait solliciter alors pour entrer dans sa garde. J'acceptai ses propositions et retournai à Madrid, où je passai deux ans, servant avec plaisir notre bonhomme de roi. Je jouissais du sort le plus tranquille, lors(|u'il me prit fantaisie de changer encore une fois de maître. Je désertai avec neuf camarades, emportant armes et bagages. Notre petite troupe se dispersa pour échapper plus facilement à la surveillance des troupes françaises. J'arrivai seul dans l'Eslramadoure, où je rencontrai la guérilla de l'Emjjecinado et je m'enrôlai sous ce nouveau chef. Après avoir fait la guerre en partisan dans l'Estramadure elle royaume de Léon, je quittai l'Empecinado pour aller joindre l'armée que le général Ballesteros commandait. A la dernière affaire (jui vient d'avoir lieu près de Malaga, atteint par une halle qui ui'a fracassé la jambe, je suis tombé. Les français m'ont ramassé et me voilà dans la prison de l'In^pital.
Blessé et prisonnier, Santiago n'en était pas plus affligé pour cela ; il supportait les rigueurs de son sort avec philosophie et n'avait rien perdu de sa gaîté naturelle et de la fierté castillane. Quand il eut fini de parler, je lui donnai des nouvelles de sa mère doua Ilena et de sa sœur Mariqnita, et je lui racontai comment je les avais trouvées à Séville. Il me demanda ce qu'elles y faisaient; je ne répondis rien. Santiago devina la cause de mon silence, et murmura k voix basse quelques « carajo » avec colère. ,1e recommandai aux chirurgiens de l'hôpital le frère de Mariquita et lui promis de revenir le voir avant notre départ, l'engageant, quand il serait guéri, à renoncer pour toujours à la carrière des armes.
On me logea à Grenade chez D. Sébastian Larrosabal. Quand je me présentai chez lui, je trouvai M'"^ Larrosabal, dona Irena, qui peignait sa servante. Assise près de la fenêtre, elle faisait la guerre aux insectes qui trottaient dans la chevelure de sa camériste. Celle-ci était accroupie, les mains et la tète appuyées sur les genoux de sa maîtresse. Cette scène familiale ne m'étonna point. Les dames espagnoles vivent très amicalement avec leurs servantes et les services du genre de celui que j'avais sous les yeux sont réciproques entre elles.
Le maître de céans rentra un instant après. Celait un homme fort aimable. Il me reçut à merveille et commença l'entretien en me demandant mon nom.
— Como se Uama usted? (C'est la première question que vous adresse un Espagnol).
— Sébastian.
— Ah ! ab ! nous sommes lorai/os, rar je m'aiq)elle aussi Sébastian.
Alors il me prit la main, me la serra avec alTection et me couild.i (le témoignages d'amitié.
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— Soyez le bienvenu, don Sébastian. Ma femme, je te ]»i-ésentc mon locayo. Fais-nous apportor du vin do Xérès et des biscuits.
Après avoir fumé le ciganio^ il me conduit à la botillcria, espèce de café de peu d'apparence, oii l'on ne [irond cependant que des glaces et des sorbets.
Je savais depuis longtemps que cette conformité de prénoms produit un effet magique sur les Espagnols. Je no m'attendais pas pourtant à un accueil aussi fraternel. A la vérité, D. Sébastian Larrosabal était un homme loyal et ])Iein de franchise. Il aimait les Français. Nos officiers qu'il avait logés s'étaient toujours bien conduits ;V son égard, et la qualité de locayo me fit faire des progrès rapides dans son amitié. Les braves gens s'entendent facilement, et nous fûmes bientôt les meilleurs amis du monde.
Je |)arlais bien le castillan, et pendant un séjour de trois ans à Séville j'avais pris le grasseyement doucereux des Andalous, ce qu'on appelle dans le pays liahlar f/nnf/ozo. Larrosabal s'en étonnait. Sa femme croyait que j'étais Espagnol et l'un et l'autre riaient aux éclats lors- (ju'ils m'entendaient contrefaire la manière de parler de leurs compatriotes; des gens du peuple surtout, qui, à Grenade comme à Paris, est différente de celle de la bonne compagnie.
J'étais à Grenade d(q)uis ipiatre jours, lorscpie mes camarades sortis de Séville avec l'arrière-garde arriveront. J'ai déjà dit que le 26 août, jour de notre départ, on n"outendait que des soupirs et des gémissements dans les rues de Séville. Chacun embrassait ses amis et recevait leurs adieux. La scène changea le lendemain. Des liaisons d'amitié, qu'un long séjour avait cimentées, donnrit'nl :\u\ Français une confiance funeste. Chacun de nous crovait
22i MÉMOIRES D'UN AIDE-MAJOR SOUS LE PREMIER EMPIRE
avoir autant d'amis que de connaissances et se reposait aveuglément sur la loyauté des Espagnols. A lïnstant où notre arrière-garde quitta Séville. la garde civique armée par nous pour maintenir le bon ordre, trahissant les serments qu'elle avait si souvent et si solennellement prononcés, se déclara contre nous et tira sur tous les Français qui étaient encore dans la ville. Personne ne s'attendait à cette infâme trahison. Chacun se croyait en sûreté chez son hôte et prolongeait ses adieux pour passer encore une heure auprès des personnes qui lui étaient chères. Dès que le signal fut donné, tout le monde suivit l'exemple de la garde civique et tous les habitants s'empressèrent de montrer des sentiments patriotiques en assommant nos camarades. Les tuiles, les pierres, les meubles, les pots de fleurs tombaient dans les rues comme la grêle. Et, ce qu'il y a de plus afîreux, plusieurs Français sortant de leurs logements ont été assassines, lapidés par les mêmes personnes qui venaient de les embrasser en pleurant, et de leur dire avec l'expression de l'amilié la plus tendre :
— Vaya usted con Bios, llevé usled fel'iz viage! Allez avec Dieu, faites un heureux voyage!