CHAPITRE XX
Départ de Grfiniili' (Ki scplciiilur ISl'^'). I^a rclniile ciinlinui'. Ariivée à Calaspni-ra (1"' oclolire). A travers les rizières. Yécla. — La lièvre jaune, ('ordon sanilaire. — Ordres sévères. Affreuse mort de plusieurs soldats pillards. L'épidouiie dans la 4' division. — Mon intime ami cl camarade de ponlon d'Aslui,Mie meurt de la fièvre jaune par suite d'imprudence. — Pas de châteaux en Espas^ne, — Attaque du fort de ("liincliilla (1-2 octobre). Violent orage. Le fort pris par If « Ihdi IMru ». — Arrivée à Aranjuez ("29 octobre) dans la famille dr mon ami I). Ramou Morillejos. Deuil et tristesse. Dolorès enlevée par un officier anglais. Regrets rétrospectifs de la famille. Flalteuse préférence. — Arrivée à Madrid ('2 novembre). Toute l'armer m retraite. Triste aspect d'.VranJuez et de Madrid. Visite à I>. Domingo Alonzo. Sa mort. Douleur de sa veuve. L'ennemi poursuivi à son tour. Temps détestable. Pluie et neige; routes défoncées. — A Salamanque (10 novembre). Disette. Je retiouve Dcdorès. Klle retournera chez ses parents. Départ de Salamanque. Nourris de glands. — Boulanger. — Ai'rivée à Tolède (7 déceiubre).
Api'ôs quinze joiifs de repos, nous partîmes de Grenade pour aller coucher à Imalos; le 10 septembre au bivouac, près de Ciuadi.v, où nous restâmes trois jours dans un vallon délicieux planté de vignes et d'arbres couverts de fruits excellents. Le 19 l'armée bivouaqua sur la route de Bara, le 20 à Bara, séjour; le '2-2 à CuUa: le -23 à Huescar. séjour. Le 27 on coucha au bivouac, à une lieu de Caravaca; le 28 à Séguin, séjour; le 30 à Calas-
2i6 MÉMOIRES D TN A 1 1» E-M A.I 0 R
parra, séjour et bivouac. Le l" octobre, nous établîmes notre bivouac à un quart de lieue de Calasparra. C'est là que je vis des rizières pour la première fois. Le riz était en épis. Cette plante a le port du blé, sa tige est plus haute et sa feuille est très rude. L'éi)i est disi)Osé comme celui du millet et porte environ soixante grains. Chaque plante produit sept à huit tiges, quelquefois treize ou quatorze. On cultive le riz dans des terrains marécageux. Et cette plante, qui se plaît dans l'eau, ne se laisse pas submerger par les inondations. Le riz s'élève constamment au-dessus de leur niveau, et, dans la saison des pluies où surviennent des crues rapides, on le voit monter dans un seul jour de sept à huit pouces.
Le ^ octobre nous arrivâmes à Yecla, après avoir passé devant Jumilla et d'autres villages, où la fièvre jaune exerçait ses ravages. Les ordres les plus sévères en défendaient l'approche. Malgré ces précautions, l'ajipàt du pillage y attira quelques soldais, qui moururent dans des tourments affreux et communiquèrent cette horrible maladie à la quatrième division. Cependant couimc la saison était déjà un peu avancée et que nos troupes étaient toujours au bivouac, la contagion s'éteignit sans faire beaucoup de mal. Il ne périt que trente personnes, parmi lesquelles se trouvait d'Astugne, mon intime ami.
Je l'avais connu au ponton de la Vie'dle-Caslille ; il était sous-lieutcnant à la 5^ légion quand je m'enrôlai dans ce corps en prenant d'emblée le titre d'officier. D'Astugne était allé avec (juclques camarades dans le village pesliféré. H en rapporta du pain, du vin et d'autres provisions, dont il m'offrit une partie. Je refusai ce dangereux présent. Il se vantait d'avoir bravé la coutagion.
-- Les coups de la lièvre jaune, lui dis-je, sont moins elïVayants, (jue ceux du canon. Ils fi'appent sans bruit,
sous LE i> r, i; M 1 1: Il kmi'IIîk ±zi
mais ils portent plus loin. Je désire vivement que vous n'ayez pas à vous repentir de cette imprudence, qui peut vous faire mourir à vingt lieues d'ici d'une maladie que vous emportez peut-être avec vous.
llélas ! je ne me trompais pas.
Nous nous promenions de bivouacs en bivouacs, mais non pas de châteaux en châteaux, comme les anciens paladins. Lorsque nous faisons des projets dont l'exécution est très difficile, nous les appelons des châteaux en Espagne. C'est sans doute parce qu'en Espagne il n'existe point de château que cette expression est devenue proverbiale. ,I'ai parcouru ce ])ays dans toute sa longueur et dans une partie de sa largeur : de Bayonne à Cadix, de Séville à Salamanque, à Tolède, sans rencontrer une seule maison des champs habitable.
Les couvents remplacent les châteaux. Encore existe-t-il bien peu de monastères dans les champs et les villages. Ils sont presque tous réunis dans l'enceinte des grandes villes. Les moines y trouvent un sol plus riche à exploiter; ils y sont au milieu des richesses et des plaisirs. La recette du cepillo est plus abondante, et ceux qui oui fait vœu d'humilité et de pauvreté arrivent plus facilemonl aux honneurs et à la fortune et se moquent de ces pauvres diables d'anachorètes qui ne songent qu'aux félicités de l'autre vie.
Le 4 octobre l'armée arriva à Almanza, où l'on s'arrêta pendant quelques jours. Le 12 nous étions à Chinchilla, petite ville dominée par un fort. Il fallait s'en emparer afin d'assurer le passage de l'armée. On lit le siège de ce fort, que l'ennemi nous abandonna dès le secon<I j<»iir. 11 ne pouvait résister plus longtemps; mais une circonstance singulière vint hâter la capilidatiou. Le lemps était à l'orage. Des nuages noirs couvraient l'horizon ; des éclairs
éblouissants les sillonnaient; le tonnerre grondait, ensuite la pluie tomba par torrents. On attaqua le fort. Pendant le combat la foudre éclata, frapi)a sur une tour, mais ne fit de mal à personne. Les Espagnols, effrayés par l'explosion de ce météore que l'orage avait dirigé sur eux, crurent que le ciel se déclarait pour les Français; que ce signe de la faveur divine était trop éclatant pour s'obstiner à combattre des ennemis protégés par un auxiliaire aussi puissant. Sur-le-champ la garnison mit bas les armes pour ne pas s'opposer plus longtemi)S aux volontés de Dieu. En entrant dans le fort nos grenadiers disaient :
— Ce n'est pas nous qui l'avons pris, c'est le bon Dieu.
\o\id pourtant les fruits de l'ignorance et de la superstition.
Le 15 octobre nous étions à Albacete et le 29 à Aranjuez, où l'armée arriva en passant àLaroda, San Clémente, Belmonte, Villa Mayor, Santa Cruz de la Sarsa, Ocana.
Je descendis chez D. Ramon Morillejos, l'honnête bourgeois d'Aranjuez, chez lequel j'avais logé en 1808. Je ne trouvai que sa veuve. Elle fondit en larmes en me voyant. Je lui rappelais des souvenirs bien chers. Elle était heureuse alors! Quel changement affreux s'était opéré dans sa maison depuis que je l'avais quittée. 1). Ramon était mort. Doua Thereza déjjlorait encore la j)erte de son (ils Santiago, assassiné par un soldat espagnol, et la fuite de sa nièce qu'un officier anglais avait enlevée. La petite Antonia n'était plus à la maison, et le beau Juliaii, celui que nous a])pelions le nuijo à cause de l'élégance et de rextièine propreté de ses vêlements, couvert maiulcnanl de la livrée de la misère, avait perdu sa gaîté et son amabilité.
Doua Thereza appela ses voisins et ses amis, que j'avais
sous IJ-: l' r. i: M 1 1, r> i: m i> 1 1; ]•: tut
connus on 1808, et tous me témoignèrent beaucoup d'intérêt. Je retrouvais encore des amis sur celte terre désolée, mais mon amie Dolorès avait décampé. Sa tante me donna tous les détails de cette aventure.
— Je sais qu'elle vous aimait, ajouta-t-elle. Je le soupçonnais, et Dolorès m'en lit l'aveu. C'est moi qui l'empêchai de faire une folie en vous suivant alors. Combien je m'en repens aujourd'hui! J'aimerais bien mieux qu'elle fût avec vous.
Je remerciai doua Thcreza de la préférence qu'elle voulait bien m'accorder sur un habitant de la Grande-Bretagne, et lui donnai l'assurance que je n'aurais jtoint approuvé les projets de sa nièce en ma compagnie.
— Une jeune fille est exposée à trop de danger en marchant à la suite d'une armée,
— Ah! que je vous estime, don Sébastian! Vous tenez le langage d'un galant homme. Mais que deviendra cette infortunée?
— Elle partagera le sort de toutes les femmes qui ont suivi les Anglais ou qui s'attachent à nos pas. Elle sera abandonnée, si cela n'est pas déjà fait. Et alors...
Doua Thcreza versa de nouvelles larmes. Je devais bientôt la consoler de ce dernier jnalheur.
La ville d'Aranjuez et ses environs n'élaicnt plus reconnaissables. La plupart des maisons démolies ou brûlées, les jardins délicieux où jamais l'exjjlosion d'une arme à feu n'avait effrayé les paisibles oiseaux (jui peuplaient leurs bocages, où la cognée des bûcherons avait respeclé pendant des siècles le chêne et l'acacia, olïraieul partout la triste image de la dévastation et le silence funèbre du désert. Partout la guerre avait porté le ravage et la destruction. Nous quittâmes Aranjuez le l'"" novembre, et le '± nous étions rendus à Madrid.
Je ne rentrai pas dans cette capitale sans éprouver une vive émotion. C'est là que j'avais été livré sans défense à la rage du peuple espagnol. C'est là que j'avais été accablé de vexations outrageantes et que cent fois la mort s'était offerte à mes yeux. Comme tout était changé depuis lors! Les brillants équipages avaient disparu, les grands de la cour et les gens riches s'étaient éloignés en laissant les plus belles maisons désertes. Des troupes de mendiants parcouraient les rues et les places publiques on demandant du pain. La ville entière retentissait des cris de ces malheureux. Ce douloureux tableau des misères humaines m'affligea moins que si j'étais arrivé à Madrid en temps de paix et par une route fréquentée. Mais nous venions de parcourir un espace de cent lieues sans rencontrer un habitant. Ils fuyaient à notre approche pour aller se cacher dans les montagnes. Partout nous avions trouvé des maisons abandonnées, et ces antécédents me rendirent moins sensible aux malheurs qui affligeaient la capitale de l'Espagne. Tout fuit devant une armée victorieuse. Mais il est plus prudent encore d'éviter la rencontre d'une, armée eu retraite.
En arrivant à Madrid, je courus chez D. Domingo Alonzo. Que l'on a de plaisir à revoir ses amis, après une longue absence, après de longues infortunes! Je me jiréscntai chez Alonzo avec cette délicieuse agitation que l'on éprouve en rentrant sous le toit j)aternel. Je ne doutais point du i)laisir que lui ferait ma visite, et je me réjouissais d'avance de l'agréable surprise que j'allais lui causer. 11 faisait nuit et les lampes n'étaient point allumées encore. Malgré l'obscurité tout le monde me reconnut, même la grande et belle Jumecinda, qui n'était qu'une enfant quand j'avais quitté Madrid. Ou me reçut comme ou aurait reçu le fils de la mais(jn, qui servait alors dans
sous LK PUKMIEII EMlMKi: 231
l'armée espagnole en qualité d'officier. Je demandai à voir mon ami Alonzo. La tristesse que j'aperrus sur tons les visages m'inspira de funestes soupçons. 11 n'était pas mort, mais hélas! il touchait à son heure doi-nière. On ne voulut pas me permettre d'entrer dans sa chambre, attendu qu'il s'était mis au lit pendant l'absence des Français éloignés de Madrid depuis quelque temps, et l'on craignait avec raison que ma présence ne lui fît une sensation fâcheuse en lui annonçant brusquement leur retour. Le lendemain je retournai chez Alonzo. Comme on se disposait à m'introduire auprès de lui, je dis à sa femme :
— Il sait donc que les Français sont à Madrid?
— Non, me répondit-elle; mais il a perdu tout à fait l'usage de ses sens, il ne saurait vous reconnaître.
Triste conjoncture! Je ne retrouvai cet ami sincère que pour le voir cxj)irer. Il était déjfi dans les angoisses de la mort. Toute sa famille fondait en larmes. Sa femme surtout était inconsolable. Dans l'excès de son désespoir elle s'arrachait les cheveux, se traînait à terre, appelait son époux à grands cris et voulait le suivre dans sa tombe. Tout le monde était effrayé de la violence de sa douleur; on craignait pour sa vie, et je dis en la quittant :
— Voilà une malheureuse qui va mourir de chagrin. J'aurais bien voulu prendre un pou de repos ajirès un
voyage si pénible. L'ennemi nous avait poursuivis longtemps. Nous prenions noire revanche en le pourchassant à notre tour. H (aliuL partir le i novcnibre [loiir aller à Gaadarrama, le 5 à Labajos, le 6 ;V Arrevalo. séjour; le î> à Penaranda. Le 10 nous couchâmes au bivouac à unt^ lieue de Alba de Tormès où l'on resta trois jours, le \'A au bivouac, dans un bois de chênes sur la gauche. Nous manquions absolument de tout. Nous étions fort heureu-
sèment dans une forêt, et comme l'enfant prodigue je mangeai des glands pour me soutenir. Le 15 nous bivouaquâmes à deux lieues de Salamanque, avec un peu moins d'agrément. Il pleuvait, il neigeait, le temps était plus froid et la boue effroyable. Le 16 mon estomac tressaillit à l'aspect des clochers de cette ville. Je me nourrissais . de glands depuis cinq jours et j'espérais trouver au moins du pain à Salamanque; je me trompais. Le premier jour il n'y eut de comestibles d'aucune espèce. Le second on put acheter des glands à trente sous la livre. Le troisième jour enfin il fut possible de se procurer un pain de munition au prix de vingt francs, si l'on était assez heureux pour avoir des amis puissants. Les Anglais en se retirant avaient emporté tous les moyens de subsistance.
Salamanque est une jolie ville : la grande place est magnifique. On ne saurait mieux la comparer qu'à la cour d'un immense palais. Les magasins du Palais-lloyal de Paris sont plus riches sans doute, mais l'ensemble et les détails de cet édifice sont inférieurs à la place de Salamanque. Elle est moderne, grande, carrée, et d'une architecture élégante. Un portique de quatre-vingt-dix arcades, au rez-de-chaussée, règne tout autour. Les maisons ont trois étages, ornés chacun d'un superbe balcon continué sans interruption. Des balustres couronnent l'édifice. Sur le haut des façades on voit des médaillons qui contiennent les portraits des rois de Castille et de Léon jusqu'à Charles III, et ceux des guerriers les plus fameux de l'Espagne.
J'allai un jour chez un garde-magasin des vivres pour solliciter sa j)roteclion, afin d'obtenir une ration de pain. J'aperçus dans son appartement une jeune lille, que je pris pour la servante de la maison. Elle me regardait avec atleution pendant que je parlais au garde-magasin.
SOLS LK !• P. E M 1 1: 1'. I:M1'1I;i; i'.J3
Je n'étais occupé que de ma requête et je faisais peu d'attention à cette fille, qui me reconnut et m'appela par mon nom. Cela me surprit d'autant plus que je n'étais jamais venu à Salamanque. Je m'approchai d'elle à mon tour, et reconnus Dolorès d'Araujuez, la nièce égarée de D. Kamon Morillejos. Je lui dis les inquiétudes de ses parents qui la croyaient morte. Elle m'expliqua qu'ayant oublié ses devoirs de jeune fille, elle avait dû fuir pour cacher sa faute devenue trop apparente. Puis elle aperçut à mon cou le scapulaire qu'elle m'avait donné au moment de mon déjjart.
— Que vois-je? dit-elle. Ouoi? vous avez conservé ce faible gage d'un amour que j'étais indigne de partager?
J'ex])liquai à la malheureuse jcuuc filk' que le scapulaire ne m'avait jamais quitté et que même il m'avait sauvé la vie. Emue, joyeuse et triste tout à la fois, Dolorès me raconta sa funeste aventure. Elle avait suivi un officier anglais, qui depuis longtemps lui faisait la cour et l'avait leurrée par de belles jiromesses. Elle l'avait suivi pendant deux ans dans ses divers déplacements. Puis quand les Français avaient approché, l'Anglais était parti subitement avec sa compagnie, laissant seule en son logement la jeune fille qu'il avait séduite et enlevée à sa famille, la conjurant de rester et promettant de venir la rechercher le lendemain... Il n'avait pas reparu. Son amant était-il mort, blessé, prisonnier? Dolorès ne savait à quoi s'attendre... J'adressai des consolations à la pauvre fille et l'engageai à s'armer de résignation et de patience.
La maîtresse de la maison arriva dans ce moment, et fut très surprise de me trouver auprès de la malheureuse Dolorès, qui pleurait en me contant ses peines. Cette circonstance provoqua une explication, à la suite de huiuelle je demandai à, la senora qu'elle voulût bien accorder sa
prolecliûii à culte infortunée. Je dis que je connaissais sa famille, qu'elle appartenait à des parents respectables. Je n'omis rien de ce qui pouvait augmenter l'intérêt qu'elle avait d'abord inspiré et je finis en disant :
— Excuscz-la I Dolorès est plus à plaindre qu'à blâmer.
— Et comment ne l'excuserais-je pas, répondit cette vertueuse dame. Si l'on doit pardonner une erreur dans des temps heureux, quand une jeune fille surveillée par sa mère n'a aucun prétexte qui puisse motiver en quelque sorte sa faiblesse, pourquoi se monlrerait-on moins indulgent lorsque la guerre a rompu tous nos liens sociaux et que dans les désordres qu'elle entraîne avec elle, chacun se croit autorisé à suivre ses penchants, à satisfaire ses passions? Xe savez-vous pas que, parmi les nombreuses fugitives qui suivent l'armée française, la plupart appartiennent aux premières familles de Madrid, de Séville, de Grenade? Et, dans ce moment même, n'avons-nous pas la nièce de l'archevêque de Tolède qui partage la bonne et la mauvaise fortune d'un sous-liuulcnant français?...
Puis, s'adressant à Doloiès :
— Kassurez-vous, ma clière enfant. Si jusqu'à ce jour j'ai- gardé le silence à voire égard, c'est par discrétion et pour respecter des malheurs que j'avais devinés. Restez chez moi tant que vous voudrez, et quand votre état vous le permettra, je vous donnerai les moyens de retourner auprès de vos parents.
Ces paroles consolèrent la Irislc Dolorès. Ses pleurs cessèrent de couler et son visage reprit sa sérénité. Je lui {)romis de revenir la voir et de faire écrire à sa tante doua Théréza. Je priai la dame espagnole de se charger de cette commission délicate et d'unir ses démarches aux miennes.
SOI s LE l'IîEMIl:;!', K M I' I lî K 2.ri
J'étais déjà loin do k maison du f,^•ll•(le-ln;l;,'asilI, quand je me souvins que j'étais venu chez lui jiour avoir du pain, et que je n'avais i)as pensé à lui en demander. Je revins sur mes pas. Il a])Oslilla mes bons, et me fit délivrer une double ration. Le garde-magasin était encore touché de la scène qui venait de se passer devant lui.
Nous partîmes de Salamanque le 20 novembre 1812. On coucha à Canilla, le 21 à San Pedro Rosado, le 22 à Matos, le 23 à Berujar. Jusque-là nous nous étions nourris de glands. Depuis une semaine je manquais de jiain et je n'avais pas l'espérance d'en avoir de longtemps. Un hasard heureux me fit rencontrer ce jour-là deux soldats jiorlant chacun un sac de farine qu'ils venaient de voler. Deux officiers de l'armée de Portugal m'avaient donné l'hospitalité et j'avais déjà fait l'observation qu'il y avait un four dans la maison qu'ils habitaient. Les soldats étaient fort embarrassés de leur farine, et ne savaient comment faire pour avoir du pain. Je leur [)roposai de la converlir en pains beaux et bons, à condition (jue j'aurais poui- ma part la moitié de la fournée. Le marché jiroposé fut à l'instant accepté avec plaisir, et me voilà devenu milrnn et préparant le four et le pétrin. En Provence on fait le pain chez soi. Cent fois j'avais pris des Icc^'ons de liose, notre fidèle cuisinière. En la voyant poser le levain, le délayer, pétrir et faire le pain je ne me doutais pas qu'un jour mon expérience me serait utile. Mes deux officiers mirent habit bas. L'un alla chercher du bois, lautre lit chauffer l'eau. J'allai prendre du levain chez un boulanger de l'aimée et je pétris. Je fis une fournée. Un de mes camarades pétrit l'autre. Pour prix de nos soins et de nos labeurs nous obtînmes quarante-cinq pains excellents; vingt-deux pour les soldats, vingt-deux pour nous. Lo quarante-cinquième pain appartenait au maître boulanger
})Our SOU droit, et je me l'appropriai. Voilà encore un métier que l'Espagne m'a fait exercer.
Nous quittâmes Berruj.ar le 24 pour aller coucher al (Jiuijo de Avila, le 25 al Villar del Corncjo, le 26 à Piedrabrila, séjour; le 30 à Muguana; le 1" décembre à Avila, séjour ; le 4 à Tremblo, le o à Cadalso, couché à Fenicientos; le 6 à Escalona, couché à Portillo; le 7 à Tolède.
Les Anglais n'ayant pas voulu accepter la bataille du cùté de Salamanque, nous vînmes prendre des cantonnements sur les bords du Tage et nous restâmes trois mois à Tolède dans un état de paix et de tranquillité parlaites.