PRÉFACE VII
Ce que devint cette magnifique armée dans les neiges, au milieu des steppes glacés de la Russie, pendant sa funèbre retraite jalonnée de cadavres, livrée à son plus terrible ennemi, le général Morozow (gelée), comme on dit encore en Russie, les historiens nous l'ont appris.
L'Europe fut frappée de stupeur lorsque parut le fameux vingt-neuvième bulletin de la Grande Armée, dont il convient de citer ici quelques lignes. Outre sa douloureuse franchise, il s'en dégage un superbe exemple de force d'âme : (( Le froid, qui avait commencé le 7 novembre, s'accrut subitement, et du li au 15 et au 16 le thermomètre marqua 16 et 18 degrés au-dessous de zéro. Les chemins furent couverts de verglas ; les chevaux de cavalerie, d'artillerie périssaient toutes les nuits, non par centaines, mais par milliers, surtout les chevaux de France et d'Allemagne : plus de trente mille chevaux périrent en peu de temps. Notre cavalerie se trouva toute à pied ; notre artillerie et nos transports se trouvaient sans attelages. Il fallut abandonner et détruire une bonne partie de nos pièces et de nos munitions de guerre et do bouche.... Cette armée si belle le 6 était bien dilTérente dès le li, presque sans cavalerie, sans artillerie, sans transports... Ces difficultés, jointes à un froid excessif subitement venu, rendirent notre situation fâcheuse. Les hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement
<;ais, sept (les 5", G', 7°, 8", 9% 10% Scinvavl/eiiilterg et le i" corps do réserve de caviilerie) étaient" entièrement composés d'étrangers, ensemltie '200.000 hommes. La Grande Armée, on le voil, était formée presque par moitié de soldais étrangers. Et les sources aniiiontiques russes citées par M. Georges Berlin dans La Campagne de 1812 indiquent les pertes suivantes dans l'armée de Napoléon, depuis l'ouverture de la campagne jusqu'au passage de la Vistnie (31 décembre 1812, nouveau stylo) : 13.J.035 lues et 2 10. .330 prisonniers.
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pour èlrc au-dessus de toutes les chances du sort et de la fortune parurent ébranlés, perdirent leur gaieté, leur bonne humeur et ne rêvèrent que malheurs et catastrophes. Ceux quelle a créés supérieurs à tout conservèrent leur gaieté, leurs manières ordinaires et vii'ent une nouvelle gloii'e dans des difficultés difféi-entes à surmonter. »
L'armée d'Espagne, pendant les campagnes d'hiver, eut souvent ses opérations gênées par le froid et la neige. Le passage de la Sierra-Ciuadarrama par la garde impériale et le corps du maréchal Ney en novembre 1808, ayant l'Empereur à leur tête, fut i)arliculièrement pénible. Sébastien Blaze a reproduit dans ses Mémoires, tels qu'il les avait recueillis de la bouche môme des officiers et des soldats qui firent cette rude campagne, le souvenir des souffrances par eux endurées. Une température de plusieurs degrés au-dessous de zéro; la neige tombant à gros flocons et couvrant le sol d'un léger tapis, puis soulevée par un vent furieux en tourbillons glacés, enveloppant d'un blanc manteau la nature entière; les chefs et les soldats, les chevaux, les mulets frappés au visage par cette neige qui les aveuglait et les empêchait d'avancer; les attelages non ferrés à glace trébuchant à chaque pas; les colonnes d'infanterie s'allongeant démesurément; l'artillerie pouvant à peine passer par des chemins de montagne aux ornières profondes, ayant disparu sous un blanc linceul, telle fut, comme en Russie quatre ans plus tard, cotte dure étape d'Espagne pendant laquelle, nous raconte S, Blaze, plusieurs officiers et soldats moururent de froid. Un détail donnera la mesure des incroyables soulTrances et des extraordinaires fatigues qu'endurèrent, pendant ces cruelles journées, les soldats de l'armée d'Espagne. Le fait est raconté par le colonel de noniiovillc. qui en fut témoin. L'Empereur,
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ne pouvant pas se maintenir en selle à cause du verglas, avait mis pied à terre. Un guide de son escorte conduisant son cheval par la bride, il marchait en tête d'un bataillon d'infanterie. Parmi ces soldats d'élite un grand nombre avaient fait les rudes campagnes d'Austerlitz, d'Eylau et de Friedland. Ils étaient tous attachés à leur Empereur. Pourtant, tel était à cet instant leur état d'esprit, résultat de la fatigue et de la souffrance, qu'il terrifia Gonneville, qui marchait aux côtés de l'Empereur. « Les grenadiers, dit-il, s'excitaient mutuellement à lui tirer un coup de fusil et s'accusaient de lâcheté de ne pouvoir le faire. Lui entendait tout cela aussi bien que nous et n'avait pas l'air d'en tenir compte. » Il est vrai que le lendemain, lorsque nos troupes sorties enfin de cet enfer glacé, vinrent cantonner dans les villages de la plaine où elles trouvèrent des vivres et du vin, Gonneville raconte qu'un régiment d'infanterie salua d'unanimes acclamations l'Empereur qui passait. C'était le même qui la veille, au passage du Guadarrama, avait tenu ces propos criminels...
Cet épisode de la guerre d'Espagne semble marquer d'un trait sinistre les « grognards » popularisés par Raffet :
Ils gi'dgiiaieiil, Mijiis la suivaient toujours.
II ne faudrait pas nous exagérer la portée de cet incident. A la suite de nos grandes manœuvres de 1895 dans l'Est, auxquelles il assistait, le général russe Dragomirolï, dans sa remarquable Note sur le soldat fi'ançah^ publiée dans le Razvièdtchik, a écrit : « ... Quand ses soldats murmuraient. Napoléon savait bien que ces murmures ne venaient pas du cœur et qu'il ne fallait pas y prendre ganle ! 11 comprenait, du reste, que l'homme fatigué est toujours