X PRÉFACE
de mauvaise humeur el que surtout, la fatigue passée, il a conscience de sa faute et se retrouve tout prêt à faire un triple effort pour peu que son chef la lui ait pardonnée! »
En plus d'une circonstance nos soldats eurent à souffrir pendant l'été, comme en un désert africain, des chaleurs excessives du climat brûlant d'Espagne sur les plateaux arides de l'Estramadure, des deux Castilles et de la Manche. En 1809 et en 1810 les opérations furent interrompues pendant le mois d'août, par suite de l'élévation de la température. En cette saison, les marches étaient très pénibles i)0ur des troupes lourdement chargées, ayant à fournir de longues étapes, ne trouvant pas une goutte d'eau le long de la route. Les régiments s'égrenaient; le nombre des traînards allait croissant. Les retardataires rejoignaient le soir au gile d'étape, à moins (ju'nn coup de feu parti d'un buisson, un coup de poignard donné par surprise ne vinssent soudain faire un mort do ce soldat tout à l'heure encore plein de vie.
Nous avons dans notre enfance entendu raconter le trait suivant des campagnes d'été en Espagne :
Par une de ces marches du mois de juillet sur le sol bn'ilé de la Vieille-Castille les soldats d'un régiment d'infn literie, harassés de fatigue et de chaleur, avançaient lenteincnt, laissant en arrière des groupes de plus en plus nombreux. Le colonel du régiment, officier des plus énergiques, monté sur son cheval, allait de la droite à la gauche, apostrophant sévèrement les hommes qui ne suivaient pas à leur rang et ne cessant de faire serrer sur la tète de la colonne. Les soldats murmuraient :
— Il en parle bien à son aise, le colonel!... Si. comme lui, nous étions à cheval...
Le colonel entendit ces propos. Sans mol dire, il tira de ses fontes un pistolet, mit jtied à terre, brûla la cer-
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velle à son cheval et continua cà faire serrer ses hommes, achevant la route à pied. Jusqu'à la fin de la campagne il resta sans montui'e, et son régiment fut dès lors celui qui compta le moins de traînards... Acte exagéi'é sans doute, mais d'un fier exemple quand même, bien que d'une philosophie un peu brutale.
Les historiens militaires ont partagé la guerre d'Espagne en plusieurs périodes (huitgénéralement), qui commencent à la surprise et à l'enlèvement des places fortes des Pyrénées, de la Navarre et de la Catalogne au printemps de 1808 et se terminent à la jonction des armées des maréchaux Soult et Suchet après la bataille de Toulouse en 1814. Il serait plus exact à notre sens, si l'on envisage en bloc les événements, de diviser la guerre d'Espagne en deux parties : la guerre heureuse, lorsque Napoléon y commande en personne (et il n'y est plus revenu de|)uis 1809), et la guerre malheureuse, mêlée de succès et de revers, qui se terminera définitivement en 1813 par l'évacuation de la Péninsule, après beaucoup d'argent et de sang dépensés en pure perte. Car il faut le dire bien haut, les actes héroïques ont été nombreux pendant la guerre d'Espagne, depuis le général jusqu'au sous-officier et jusqu'au simple soldat.
Mais à partir de 1811 le découragement commence à envahir les troupes. A l'ardeur naturelle du soldat français succèdent l'indiscipline, le dégoût du pays, le sentiment d'une guerre injuste et la lassitude de combats de détail sans cesse renouvelés et présentant une suite de dangers sans gloire. « Là oii l'Empereur n'est pas, écrit déjà,
XII l'RÉFAGE
pendant l'hiver de 1808, le général des Odoards, alors capitaine, il n'y a guère que désordre et confusion parmi nos chefs. L'obéissance passive est dans l'occasion un devoir aussi rigoureux pour eux que pour un subalterne. Ça finira mal!... Il n'est loisible de sortir d'Espagne que pour ceux qui y laissent une jambe ou un bras. » Cette idée s'est retrouvée sous le crayon du général Bâcler d'Ali)e, chef du cabinet topographique de l'Empereur, dans le mélancolique dessin qui sert de frontispice au présent livre : Renconb^e à la frontière d' Espagne.
Joseph-Napoléon, successeur du roi Ferdinand VII, était animé des meilleurs sentiments. Ses intentions étaient pures. Ceux qui l'ont approché ont vanté en lui les qualités de l'homme privé. Ses manières étaient charmantes. Il savait dire des paroles aimables et les disait à propos. Miot de Melito raconte que, lorsqu'il traversa Burgos en 1808, l'horrible dévastation qui avait marqué le passage de l'armée française émut profondément le bon roi. L'affliction qu'il ressentit du traitement qu'éprouvait sous ses yeux une des principales villes du royaume qu'il était appelé à gouverner, altéra sa santé. II resta malade plusieurs jours. Pourtant ses sujets raillaient el Rey Jase. Sébastien Blaze nous dira que les Espagnols l'appelaient reij de copas, pepe bodllo, el bolille7'o, lui prêtant des habitudes de jeu ou d'intempérance qu'il n'eut jamais. On verra, au cours de ses Mémoires, l'aido-major retrouver dans la prison de l'hôpital d'Aranjuez le frère d'une de ses amies de Madrid. L'Espagnol raconte avec candeur ses désertions successives; comment il est passé des Joséphins aux Fernandinistes et comment, selon le sort des batailles, il est devenu tour à tour lo iirisonnier de l'un ou de l'autre Itarli. De tels cas étaient frétpjents. On retrouvait après chaque bataille, dans les rangs ennemis, beaucoup de
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jeunes Espagnols ayant déjà plusieurs fois prêté serment de fidélité au roi Jase et Tayant servi quelque temps avant de déserter, comme avait fait le sefior Santiago Samper. Le m.ajor-général, comte Jourdan, dans un ordre général adressé aux armées françaises opérant dans la Péninsule, prescrivit de faire juger ces déserteurs par des commissions militaires. Le roi Josc leur accorda plus tard son pardon. N'avait-on pas vu ce prince parcourir le champ de bataille au milieu des balles et des boulets, et dire aux soldats français :
— Mes bons amis, épargnez ces pauvres Espagnols. Un jour ils seront vos compagnons d'armes.
Touchant et naïf espoir, auquel seulement les événements n'ont pas laissé le temps de s'accomplir.
Un des premiers actes du roi Joseph fut l'abolition des couvents d'hommes. Le général Hugo, dans ses intéressants Mémoires sur la guerre d'Espagne, a très justement apprécié les résultats de cette importante mesure. Parmi les moines, si nombreux en Espagne, beaucoup savaient à peine écrire. La plupart de ces religieux ne devaient leur état qu'à leur penchant pour l'oisiveté. Lors de la suppression des couvents, les vieillards seuls regrettèrent de bonne foi ces retraites sacrées, parce qu'à leur âge on prend difficilement de nouvelles habitudes. Mais les jeunes gens furent généralement satisfaits, en ce qu'ils recouvraient une liberté que la réclusion leur avait fait regretter plus d'une fois dans l'âge des passions. Ils vinrent grossir les bandes des guérillas. Même ils formèrent parfois des corps réguliers. Pendant la deuxième retraite de Portugal, que dirigea le maréchal Ney, un bataillon déjeunes c( moinillons », la giberne au dos et la robe retroussée, eut l'audace d'attaquer notre arrière-garde. Ils furent promptemenl ramenés,