Séance des 4 et 5 juin. — Moniteur, pp. 586 et sniv
— MA — ment au roi , à la constitution, et que je devois alors les défendre jusqu'à la fin; et lui , il maudissoit nos électeurs de m'avoir donné leurs suffrages dont il avoitété tant flatté, et il me répétoit toujours : «C'est un malheur pour toi d'avoir été Fourré là. » Il ne se trompoit pas.
Je rentre à l'Assemblée pour y voir les événements que je vais décrire. Mais d'abord, quelques observations.
En révolution , il faudroit se garantir de deux choses : la crédulité, la peur. La crédulité qui crée les objets, la peur qui les grossit. La peur des honnêtes gens fait la force des coquins. Pourquoi les Jacobins étoient-ils si forts chez nous? Parce que les impartiaux trembloient, et ici , ce n'est pas légèrement que je les accuse, cent fois ils nous en ont donné la preuve. Nous votions par assis et levé; dans les occasions difficiles, une partie d'entre eux ne se levoit pas , ou bien se levoit avec le côté gauche. Quand les circonstances devinrent plus dangereuses , si par hasard nous avions la majorité , on la contestoit avec mauvaise foi, on demandoit à grands cris l'appel nominal , et alors qu'arrivoit-il ? Une défection honteuse dans les rangs des impartiaux : ces honnêtes gens se retournoient pour les Jacobins, et notre majorité devenoit ainsi minorité. C'est un fait constant , dont nous tous avons été témoins. Nous perdions toujours cent voix à l'appel nominal : c'est que , par un abus intolérable , les
appels nominaux étoient toujours imprimés ; il étoit bon , disoient les jacobins , que le peuple connût ses amis et ses ennemis.
Les impartiaux redoutoient d'être inscrits au mauvais
côté de ces listes fatales qui, en effet , dévoient devenir un jour des listes de proscription. Qu'on s'étonne à présent de
la manière dont les décrets étoient enlevés 1 Ces grands
moyens étoient pour les grandes occasions. Mais quelle
— Mo —
pitié encore dans les délibérations ordinaires ! H n'y avait point d'ordre du jour distribué à l'avance; dans tous les cas on n'étoit pas astreint à le suivre, en sorte qu'en entrant à l'assemblée on ne savoit pas ce qu'on alloit y faire. Le premier gredin du côté gauche (je n'efface pas cette expression parce qu'il y en avoit plusieurs parmi ces Messieurs) venait avec une motion toute faite et qui avoit été préparée la veille dans une coterie; il la jetoit au milieu de l'assemblée. On n'étoit point préparé ; nous, nous demandions le renvoi à un comité : point de renvoi ; on faisoit déclarer l'urgence, et, bon gré , mal gré, il falloit délibérer séance tenante. Autre tactique aussi peitide : celle-là étoit à l'usage de Thuriot , homme adroit et dangereux, car il se possédoit toujours; il était froid, même dans le crime. Ce grand drôle venoit proposer , non pas un projet de loi , mais ce qu'il appeloit un principe : ainsi il falloit décréter , en principe , que les biens des émigrés seraient mis sous le séquestre, que leurs revenus seroient employés aux frais de la guerre en attendant la confiscation des fonds , ou bien que les prêtres insermentés seroient soumis à une surveillance spéciale.... On lui répondoit : Mais votre principe , c'est l'âme de la loi , c'est toute la loi. Laissez donc délibérer , renvoi au comité pour faire son rapport... Pas du tout, il y a urgence, la proposition est décrétée , le comité arrangera comme il pourra les articles qui ne vaudront rien , si le principe n'a pas de sens commun. Voilà comment , avec la docilité des impartiaux , on se jouoit d'une assemblée qui dans la main des factieux n'étoit plus qu'une machine à décrets. Cependant, avant qu'elle tombe à ce degré d'avilissement, il y a encore des combats à soutenir ; nous allons la voir opposer une résistance quelquefois honorable , quoique inutile.
Voici une rude journée : c'est celle où le côté gauche proposa et fit décréter le licenciement de la garde constitutionnelle du roi '. Elle avoit été créée après la suppression des gardes du corps ; elle étoit composée de jeunes gens en général bien nés, et qui avoient été choisis sur la présentation des départements. Ils pouvoient répondre à la France de la sûreté du roi. Ils formoient donc un redoutable obstacle aux projets des factieux. Ceux-ci cherchèrent d'abord à la diviser, puis à la discréditer. Les imputations mensongères, les fables absurdes furent inventées; on répandoit dans le peuple la terreur de celte troupe d'élite, elle avoit fait des serments impies, juré l'extermination des patriotes. Enfin on excitoit contre elle les craintes et les fureurs populaires. Les choses arrivée; ' "e point, les meneurs, Jacobins et Girondins (car ils é ■ snt d'accord en cela) , crurent que leur projet étoit miir. us proposèrent à l'Assemblée la dissolution de cette garde , à la condition pourtant qu'elle seroit remplacée sans délai , condition illusoire dont ils se moquoient et qu'ils se promettoient bien de ne pas remplir. Cette fois le côté droit retentit d'accents d'indigna-
1. Séances des 28 et 29 mai. — T. XII du Moniteur, pp. 523 et suiv.
Celle garde, organisée par un décret de l'Assemblée constituante, volé dans sa dernière séance du 30 septembre 1791, était destinée à remplacer les gardes du corps, licenciés après le voyage de Vaiennes. Elle ne fut cependant installée que le 2 mars 1792. Violemment attaquée par Gensonn(' , dans la séance du 23 mai suivant, oii il dénonça l'existence d'un Comité autrichien , sa dissolution fut votée le 29 , sur la demande de Bazire, après un orageux débat.
La garde constitutionnelle avait pour commandant en chef le duc de Brissac ; sous ses ordres, MM. de Pont-l'Abbé et d'Herviliy commandaient, l'un l'infanterie , l'autre la cavalerie.
(Malouet, T. II, p. 137.)
tion , il n'y avoit plus rieu à ménager , dans cette occasion Girardin fut sublime.
« Voilà donc , s'écria-t-il , que se dévoile le projet d'in- « surrection dès longtemps méditél Le roi ne pourra se « défendre , on lui enlève la garde que la constitution lui « donne. La constitution ! Elle n'existe plus; vous l'avez « vingt fois violée. Mais le roi, que deviendra-t-il ? » Girardin prend ici un ton concentré et prononce ces paroles : « Je vois une faction qui marche au régicide !!! » — «Où est-elle, s'écrie le côté gauche? Dénoncez-la, signalez « ses auteurs, prouvez... » — « Ma preuve , dit-il , est dans « l'histoire, dans la frappante analogie de votre conduite « avec celle du parlement d'Angleterre. A une époque de « sa révolution on licencia aussi la garde d'un de ses rois. « Quel sort lui étoit réservé ? Quel sort est réservé au roi « de France • ?. »
Pour cette fois, nos impartiaux furent ébranlés, plusieurs d'entre eux (jui commençoient à voir où on les menoit, votèrent avec nous; le décret ne passa qu'à une faible majorité. Il n'en étoit pas moins rendu , et nous allons en voir bien d'autres ^ Puisqu'on avoit inventé une conspira-
1. Je dis que, dans un moment de faction, je craindrais que les malveillants ne lissent un rapprochement de votre conduite avec celle du parlement d'Aiigieierre. Dans une éjjoque trop fameuse des révolutions de ce
royaume, on a aussi licencié la garde d'un roi (11 s'élève de violents
murmures. Plusieurs membres demandent que M. Girardin soit rappi lé à l'ordre.)
Après un moment d'agitatu/u , M. le Président parvient à rétablir le silence {Moniteur, p. 527). ^
Vergniaud prit la parole api ; Girardin.
2. Pendant qu'on délibérait sur la suppression de cette garde constitutionnelle, nous nous réunîmes pour supplier le roi de ne pas sanctionner
tion dans la garde, son commandant, le duc de Brissac , ne pouvoit être qu'un conspirateur. Au fait, ce vieux militaire étoit ami du roi ; il avoit la franchise d'un soldat , ne parloit que de couper les oreilles des gueux" de Jacobins ; il n'en falloit pas tant pour attirer leur haine. Un décret d'accusation fut lancé contre lui. Voilà encore une victime envoyée à Orléans. Une autre va le suivre , c'est un juge de paix de Paris, la Rivière; voici sou histoire.
Il paroît (car rien ne fut jamais prouvé à cet égard) que le roi , qui avec raison avoit peu de confiance dans les ministres que les Girondins lui avoieut donnés s'étoit formé un conseil intime pour l'aider dans ces circonstances si difficiles. On plaçoit dans ce conseil ^\. Bertrand deMolleville^ , l'ex- ministre , M. le comte de Montmorin * et M. Ma-
le décret de suppression , et de saisir cette occasion pour reconnaître et réunir le parti nombreux qui ne demandait qu'à le défendre. Malgré toutes nos instances, le décret fut sanctionné....
Nous étions au désespoir ; nous vîmes tous les préliminaires du 20 juin sans qu'il y eût aucun moyen d'opposer le moindre frein à l'audace des factieux ; la personne du roi et la famille royale furent soumis aux plus avilissants outrages. Cependant la majorité des départements et l'armée tout entière se prononcèrent contre ces scènes de cannibales.
(Malouet, pp. 137 et 138.)
1. Bertrand de Molleville (Antoine-François, marquis de), ministre d'État, né à Toulouse en 174i, fut nommé intendant de Bretagne par le chancelier Maupeou, reçut la mission de dissoudre le parlement de Rennes et fut appelé par Louis XVI, en 1791, au ministère de la marine. Dans ce poste difficile , il eut de vifs démêlés avec l'Assemblée nationale, surtout à l'occasion des désastres de Saint-Domingue , et se vit bientôt obligé de se retirer. Il se réfugia en Angleterre, où il publia plusieurs écrits politiques et historiques. !1 mourut à Paris en 1818.
2. Montmorin Saint-Herem (Armand-Marc , comte de, d'une ancienne lauiilie d'Auvergne, né en 1745, ambassadeur à Madrid en 1777, et membre
— ii\) —
/ouef',hommes de talent et biendignesen effet delà confiance d'un roi malheureux. Mais se dévouer au roi , c'étoit conspirer contre le peuple. On appela cette réunion , réelle ou imaginaire , le comité autrichien. Un journaliste, Carra , en fit la révélation ; il accusa MM. Bertrand de Molleville et de Montmorin d'en faire partie. Ceux-ci sommèrent le journaliste de produire, devant le juge de paix la Rivière, les renseignements à l'appui de son accusation , à peine d'être poursuivi comme calomniateur. « Monsieur , auroit pu « dire Carra , calomnier est mon métier, car mon journal « est au profit des Jacobins. » Il se contenta de répondre que ce qu'il avoit écrit lui avoit été dit par Chabot, Bazire et Merlin , députés , membres du comité de surveillance de l'Assemblée nationale. Voilà donc ces trois honorables députés impliqués dans une affaire correctionnelle; aux termes, de la constitution ils étoient inviolables, on ne pouvoit les poursuivre qu'en vertu d'une autorisation de l'Assemblée; le juge de paix vint la demander, on lui répondit par un ordre du Jour , c'est-à-dire : il n'y a pas lieu à délibérer.
de l'assemblée des notables , fut ministre des affaires étrangères , du 16 février 1787 au 20 novembre 1791; massacré à l'Abbaye le 12 septembre
1. Malouet (Pierre-Victor), né à Riom en 1740, mort en 1814, servit dans la marine jusqu'en 1789, fut envoyé aux États généraux par la ville de Riom, y défendit les principes de la monarchie tempérée et fut appelé au conseil intime de Louis XVI. Forcé de quitter la France après les massacres de septembre, il y rentra en 1801 ; fut nommé par le premier consul commissaire général de la marine, à Anvers,, et conseiller d'Etat. Disgracié en 1812, il fut appelé par Louis XVIII au ministère de la marine.
Cet hoaime d'Etat, qui était en même temps homme de bien, a laissé des mémoires cxlrêmement curieux, qui ont été récemment publics par son petit-fils M. le baron Malouet.
(.'étoit une tête apparemment que ce M. la Rivière; il se dit: « Puisque l'Assemblée ne veut pas s'en mêler, elle me laisse donc libre.» Le premier acte de sa procédure fut un mandat d'arrêt contre les trois députés. Le malheureux ! 11 ne savoit pas à quels enragés il se jouoit : c'est à lui qu'on va taire le procès. Le côté gauche propose le décret d'accusation ; c'étoit à une séance du soir , toujours plus agitée , plus violente que les séances du jour, car nos patriotes, qui ne manquoient jamais de bien dîner, venoient avec la tête échauffée , quelques-uns d'entre eux se trouvoient dans un état d'ivresse ou dans un état voisin , le vin allumoit leur fureur. Cette séance du soir fut une des plus épouvantables. Le côté droit fit sa résistance accoutumée; je montai à la tribune avec l'espoir d'arracher le malheureux juge à ses bourreaux. En ma qualité d'avocat, je me regardois comme le défenseur né des accusés. Je cherchai d'abord à faire honte aux accusateurs : « Que demandez-vous à cet « homme? Il a rempli son devoir ; il est venu vous deman- « der l'autorisation de poursuivre; vous ne la lui avez pas « pas positivement accordée , mais il falloit la lui refuser « nettement.- C'est donc un piège que vous lui tendiez; « vous le poussiez à sa perte, car vous savez bien que « le cours de la justice ne peut être interrompu....
« Étrange position, dans laquelle i! faudra être coupable « ou pour agir , ou pour n'avoir pas agi ! C'est votie con- « duite qui l'est...» A ces mots je suis interrompu par les cris : « A l'ordre , à bas de la tribune , ôtez la parole à « l'orateur. »
Mais mon ami Gorguereau m'avoit donné un bel exemple de fermeté. « Coulinuez^ M. Hua », me crioit-on du côté droit; la parole m'est tnaintenue par le président, et je recommence avec plus de véhémence, animé par la coji-
tradictioii. Je ne sais plus ce que j'ai dit, il falloit qu'il y eût des choses bien fortes ; le côté gauche ne put supporter ma harangue jusqu'au bout. Les cris redoublent : A bas l'orateur; et pour exécuter ce vœu, les plus forcenés montent à la tribune pour m'en arracher. Un d'eux m'empoigne par le milieu du corps; j'étois furieux, je m'accroche du bras gauche à la balustrade, et du bras droit, tendu comme une barre de fer, je renverse mon antagonisie qui roule sur les marches et va tomber au beau milieu de la salle. C'étoit là un beau fait d'armes. Bravo, brovo, disoit-on au côté droit; mais ils crioient au côté gauche : C'est une horreur/à l'Abbaye! à l'Abbaye! Le vacarme était augmenté par les vociférations des tribunes. Quand le calme fut rétabli, on ne voulut plus entendre personne, et le décret d'accusation fut de suite prononcé. La proposition de m'envoyer à l'Abbaye ne fut pas reprise ; les Jacobins, contents de leur soirée, me laissèrent aller coucher chez moi. Mais tout n'est pas iini. Il étoit environ minuit quand la séance fut levée, tout le monde s'en alloit, je m'éfois arrêté au bureau du Président pour faire inscrire un rapport que j'avois à débiter le lendemain. Plusieurs de mes amis, ({ui avoieiit aperçu du mouvement dans les tribunes, étoient restés dans la salle, et ne me perdoient pas de vue; deux d'entre eux, Mathieu Dumaset /}ot'(?r//o?^/^ s'approchèrent de moi qui étois fort tranquille, ils me disent : « Partons, M. Hua : « vous n'êtes pas bien ici.... » En effet, nous trouvons à la porte un tas de gueux qui dirigent vers moi leurs poings et bâtons ; mais j'avois bonne escorte ; Dumas et Daverhoult , tous deux militaires, leur présentent le pistolet ; nous passons et avançons, quoiqu'avec peine. Mes collègues vouloient me conduiie jusque chez moi; à l'entrée de la rue de Seine où je demeurots, je les priai de me ([uitter pour que
— lâ^ —
ma femme ne sedoutât de rien. Elle étoit à la fenêtre, m'atteudant avec inquiétude. La pauvre femme en a eu bien d'autres... je ne lui dis pas un mot du danger que je venois de courir. Mais vous voyez déjà de quelle liberté nous jouissions. Cette séance étoit du 20 mai 1792 '.
Cependant l'idée du prétendu comité autrichien faisait
1. La Révolution, depuis le 5 octobre, faisait horreur à tous les gens sensés de tous les partis, et elle était consommée, irrésistible. La populace s'en était emparée; les fripons, les scélérats les plus obscurs avaient pris place aux premiers rangs , et ils contenaient les chefs comme les subalternes, quand ils ne les entraînaient pas.
La Terreur, dont les républicains purs ne proclament le règne qu'en 1793 , date , pour tout homme impartial du 14 juillet, et je serais personnellement en droit de la faire remonter plus haut, d'après deux faits connus qui me regardent. La veille de la constitution des communes en Assemblée nationale (séance du 16 juin 1789), nous étions, au moment de la délibération , dans une agitation extrême. Je proposai à l'Assemblée d'examiner froidement et sans tumulte, avant de former le décret, de quel côté se trouverait la majorité, promettant que le parti de l'opposition dont j'étais, s'y soumettrait et signerait l'arrêté comme unanime , si nous étions dans la minorité. Nous étions siîrs du contraire, et, dans un instant, tous les non se rangèrent de mon côté au nombre de plus de trois cents. Pendant ce mouvement , un homme de la taille et de la figure d'un portefaix, mais très-bien vêtu, s'élance des galeries dans la salle, fond sur moi et me prend au collet en criant : Tais-toi, mauvais citoyen! Mes collègues vinrent à mon secours. On appela la garde ; l'homme disparut, mais la terreur se répandit dans la salle; les menaces suivirent les députés opposants, et le lendemain nous ne fûmes que quatre-vingt-dix. (Malouef, T. I, p. 353.) Les opposants furent désignés à la populace...., outragés par les galeries ; leurs noms furent envoyés à Paris, et peu de membres eurent assez de courage ou de probité pour soutenir leur véritable opinion. (Mounier, Ri cherches sur les causes qui ont empêché les Français d'être libres , 1,291.)
Quinze jours auparavant, un message du roi, présentant des moyens concilialoires, nous est envoyé ; je demande que le message soit discuté à huis-clos et que l'on congédie les étrangers. Sur quoi, les spectateurs se révoltent, et M. Bouche, appuyant leur mécontentement, me dit ces paroles
du bruit, il étoit dans la politique des Jacobins de la propager. En révolution, rien n'est plus commode, on crée une conspiration; on y t'ait entrer, après, tousceux (luel'on veut. Il étoit évident que le côté droit s'entendoit avec ce fameux comité. Impatientés de cette calomnie, nous voulûmes que l'affaire fût éclaircie. Brissot et Gensonné* pri-
significatives : « Apprenez, Monsieur , que nous délibérons ici devant nos a maîtres, et que nous leur devons compte de nos opinions ! » Cette belle proposition fut couverte d'applaudissements, et ma proposition de huées. (Malouet, T. 1, pp. 353 et 354.)
Ctiarles-François Bouche, avocat au parlement d'Aix et député du tiersétat de c tte ville , se signala dans les débats relatifs aux biens et à la Constitution civile du clergé.
L'incident raconté par Malouet eut lieu dans la séance du 28 mai 1789. Meunier le rapporte en ces termes :
(( Les factieux dans tous leurs discours cherchaient à flatter les spectateurs qui assistaient aux séances dans les galeries. M. Malouet, ayant demandé, II- 28 mai, qu'on fît sortir les étrangers qui s'étaient rendusen grand nombre dans la salle des délibérations , un député s'écria : Comment oset-on nous proposer d'exclure nos commettants, nos maîtres ? « 'Recherches, I, 289.)
On lit dans le même ouvrage : « Les spectateurs placés dans les galeries... s'opposaient à la liberté des suffrages. Leurs applaudissements en faveur d'une proposition devenaient une déclaration de guerre de la part de la multitude contre tous ceux qui refusaient de l'adopter; des homii.es courageux pouvaient seuls mépriser les menaces , les lettres anonymes, les listes de proscription (II, 61). MM. Malouet, de Virieu, Clermont-Tonnerre, Cazalès, Maury et plusieurs autres, n'ont-ils pas couru les plus grands dangers ? Aucun député n'a péri des mains d'un assassin : on aurait craint que de pareils attentats ne fussent pas supportés par les provinces ; mais, si les menaces n'eussent pas été suffisantes pour produire l'effroi , les crimes n'auraient pas été épargnés !
1. La voie était ouverte et le temps n'était pas loin, un an après, (31 mai 1793), où la populace, ivre de sang et de fureur, devait célébrer le triomphe de Danton et <lc Robespierre sur les Brissofins en chantant :
reiit effrontément jour pour dévoiler à la tribune ce secret plein d'horreur. La séance fut solennelle, nous attendions avec impatience les grandes révélations qu'on alloit nous faire : les deux orateurs firent pitié, leurs discours furent un tissu de rapsodies, ils disoient toujours: «Nous prouvons», et ils ne prouvoient rien. Le côté droit étoit attentif et silencieux, car il s'agissoit, pour ainsi dire, de son acte d'accusation.Mais, quand l'homélie fut achevée,on demanda l'impression'avec des éclats de rire. « Ces documents sont précieux, « disions-nous avec ironie, il faut que la France les con- « noisse. » Le côté gauclie, qui atfcendoit merveille, fut aussi désappointé que ses deux orateurs qui avoient dit dans leur extrême embarras : o Que voulez-vous que nous prouvions? Les conspirations ne s'écrivent pas. » Phrase qui devint fameuse. Quand, par la suite, des Jacobins et Girondins, traduits au tribunal révolutionnaire , demandoient que l'accusateur public produisît des preuves, Fouquier TinviUe leur répondoit : Les conspirations ne s'écrivent pas., et ils adoient à l'échafaud!
Le roi avoit ses ennemis dans son Conheii , ses ministres le tourmentoient et ne le servoient pas. Il vouloit mettre le veto au décret qui licenciait sa garde ; ceux-ci protestèrent qu'ils ne pouvoient ]e contre-signer sans exposer leur responsabdité. Le roi céda. Peu de jours après , Servan, son ministre delà guerre, vint proposer à l'Assera-
La Montagne nous a sauvés Ea congédiant Gensonné :
Au diable les Buzot, Les Vergniau'l, les Brissot.
Dansons la carmagnole , etc.
blée la formation d'un camp de vingt mille hommes sous les murs de Paris, et pourquoi taire? Les ennemis étoient loin et ne faisoient pas mine d'avancer, Paris étoit alarmé, car ofi croyoit voir dans cette mesure toute autre chose qu'une défense, mais un moyen d'attaque. La garde nationale parisienne s'indigna qu'on ne se reposât pas sur elle de la sûreté du roi , de la défense de la ville. Huit mille citoyens signèrent une pétition pour obtenir de l'Assemblée la révocation du décret par lequel elle venoit d'autoriser la formation de ce camp. Je vais anticiper un peu pour rendre compte du sort de cette pétition au(|uel je ne fus pas étranger. Elle avoit été renvoyée aux deux comités de législation et de sûreté générale jéunis pour faire un rapport. Le hasard voulut qu'elle fût comprise dans les car- Ions du comité de législation où elle dormit longtemps. Mais après le 10 août et à l'époque où on préparoit déjà les proscriptions, le comité de sûreté générale, ne trouvant pas la pétition dans ses papiers, nous lit prier d'en faire la recherche dans les nôtres. Nous n'étions que deux au comité, quand cette demande nous fut faite, M. de V.... et moi. Il étoit (lu côté droit, comme presque tous les membres du comité de législation. Nous nous mettons à chercher la pétition, il la trouve. Je fus tout à coup saisi d'une idée; je lui dis : « Vous voyez cette liste de huit mille bons citoyens : si nous la remettons au comité de sûreté générale, elle deviendra une liste de proscription. C'est la Providence qui l'a envoyée dans nos mains, supprimons-la. — Y pensez-vous, me dit-il? Elle est enregistrée à notre secrétariat : c'est une preuve écrite qu'elle nous a été adressée. — Eh bien! on dira qu'elle est perdue. — Ah I répondit-il, cela est bien hardi. — Écoutez-moi : nous sommes entre nous deux, Dieu s'^ul nous voit, laissez-moi emporter la pétition, elle n'existera pas dans une heure. » Il me laissa faire, j'ac-
— ii>(j —
cours chez moi, je luenterme clans mon cabinet, et je brûle la pétition,
J'avois un contentement intérieur comme un homme qui vient de faire une bonne action. Mais elle devoit me donner par la suite de terribles inquiétudes. Ce V.... dont la conduite à l'Assemblée fut irréprochable, devint ou eut l'air de devenir un Jacobin enragé quand il fut revenu dans son département. Peut-être la peur lui fit-elle, comme à beaucoup d'autres, jouer ce rôle pour sa siîreté. Tant il y a toujours qu'en 1793 au fort de la terreur, et lorsque j'étois réfugié à Nogent, Carlier de Coucy me fit lire dans une gazette les hauts faits révolutionnaires du citoyen V.... Mon trouble fut visible apparemment; Carlier me demanda ce que j'avois. Je lui dis que je ne pouvois voir sans peine un ancien collègue que j'avois estimé, s'enrôler dans la bande de scélérats, et devenir la terreur de son pays. Mais j'avois aussi d'autres idées, des pressentiments funestes. « Si ce misérable, me disois-je, vient à se rappe- « 1er ce qui s'est passé entre nous, si par hasard il vient à « être instruit de ma demeure, s'il a la lâcheté de me dé- « noncer, je suis un homme perdu. » Cette idée me persécutoit souvent et me faisoit vivre dans des angoisses que j'avois peine à dissimuler. Ma femme me disoit quelquefois : « Tu es triste, tu as quelque chose. — Je n'ai rien en « vérité ; mais comment veux-tu qu'on soit gai dans ces « temps déplorables ? Je souffre du malheur de mon pays » -, et puis pour la réconforter, j'ajoutois : « Heureusement ici « nous n'avons rien à craindre. »
Nous recevions les journaux trois fois la semaine, et je lisois avec grande attention les débats de l'horrible Assemblée. Un jour je vois qu'un membre du comité de sûreté générale annonce à la tribune que la pétition des huit mille est retrouvée, que les signataires vont enfin être connus.
« Qu'ils tremblent, disoit-il, les scélérats : ils n'échapperont « plus à la justice nationale. » — « Parbleu 1 m'écriai-je, « voilà un effronté menteur! »
Cette exclamation m'échappa. «Et comment sais-tu , me « dit Vielle, s'il ment? » — « Parce qu'ils mentent tous ; « ne vois-tu pas le système des Jacobins? Il faut que tout « tremble , ils ont besoin de la terreur, voilà un moyen de « la répandre dans Paris. Voilà huit mille malheureux qui « ne pourront plus dormir. » Cela étoit vrai, mais je ne pouvoisleur rendre la tranquillité. Je sentis bien alors l'importance du service que j'avois rendu , et je remerciai Dieu de la résolution qu'il m'avoit inspirée.
Revenons à l'Assemblée législative. Ce n'étoit rien de commencer ; le plus pénible à présent est d'achever son histoire.
Le décret pour la formation du camp de vingt mille hommes près Paris agitoit toutes les têtes. On a vu que la garde nationale n'en vouloit pas. Chose assez singulière, les chefs les plus avisés des Jacobins n'en vouloient pas non plus, car ils n'étoient pas siîrs d'y trouver des auxiliaires pour les grands coups qu'ils méditoient. Leur armée à eux étoit dans le peuple qu'ils savoient si bien ameuter. Ce camp étoit donc l'œuvre du parti de la Gironde, il comptoit s'en servir pour contenir le peuple et pour intimider le roi. Telle étoit la profonde politique de ces messieurs.
Cependant le général la Fayette avoit écrit de la frontière qu'il sauroit bien la défendre contre l'ennemi extérieur , et dans sa lettre, qu'il adressoit à l'Assemblée , il se plaignoit à elle-même des atteintes qu'elle portoit à la Constitution, il disoit que son armée étoit décidée à châtier les factieux , si l'Assemblée ne savoit pas se délivrer et délivrer la nation de leur joug honteux. M. de la Fayette, qui voyait le péril, auroit bien mii u.k fait d'arriver avec quelques bataillons
pour rétablir l'ordre à Paris \ mais ce général, qui n'a jamais su que parader dans la révolution, ne fit , comme on le verra bientôt , qu'une école.
Cependant ces apparences dévoient rendre au roi de l'espoir et du courage. Il refusa sa sanction "au décret des vingt mille hommes, il renvoya Servan son ministre de la guerre qui l'avoit proposé , et avec lui deux autres ministres, Rolau i et Clavières Nous étions dans la joie et nous disions : « Bon! voilà le roi qui se montre; « l'armée , la garde nationale , tous les honnêtes gens de « France sont pour nous ; nos impartiaux se voyant sou- « tenus vont prendre courage, ils nous donneront entin
« la majorité. Les Jacobins n'ont qu'à bien se tenir »
Insensés! Nous étions vraiment trop bonnes gens, au côté droit !
Le roi fait un message à l'Assemblée pour lui annoncer le renvoi des ministres. Grandes exclamations au côté gauche! c'est une douleur qui s'exprime comme la rage. On propose de déclarer que ces chers ministres emportent les regrets de la nation. « Ah! pour le coup, c'est trop fort, c'est mener tir à la nation , c'est insulter le roi , il a le droit consti- « tutionnel de prendre et de renvoyer ses ministres , il a « bien fait de chasser ceux-là. A l'ordre , à l'ordre ! » Voilà les cris qui partoient du côté droit. Mais la proposition passe ; il est déclaré par décret que Servan , Roland et Clavières emportent les regrets de la nation'. Nous étions