KCRIVAINS DU REGNE DE LOUIS XIV
Parvenu naturellement. Madame, aux véritables grands écrivains du grand siècle, je débuterai par celui qui se présente, de prime-abord, à Tesprit. D'ailleurs, de Régnier à Boiieau la transition est toute faite. Quand je dis que Boiieau est le poète de l'époque où nous entrons, qui s'offre, le premier, à la pensée, je n'entends préciser, en aucune manière, le rang qu'occupent nos auteurs les plus éminenls dans les fastes du génie. Je nomme d'abord Boiieau, parce qu'il semble que ce soit en lui que se résume, si Ton peut s'exprimer ainsi, la civilisation littéraire du xviF siècle, et, surtout, parce que c'est lui qui a tracé, qui a fixé des règles dont les esprits les plus indépendants n'ont pas pu s'affranchir entièrement depuis.
Ainsi 5 sans plus longs développemeiilSj je viens au grand régnlateur : Boileau Des préaux,
SijCiiriosile à part, on aime à recueillir les éditions primitives pour observer, en les rappmclianl de moins anciennes, la marche progressive du talent^ ce rapprociiemenl a surtout de l'intérêt lorsqu'il s'agit de celui qni est resté, à la fois, le législateur cl le modèle de tous les autres.
Cependantj soit que cela ai télé pour moi une question d'à-pro[ioSj soit que je n'aie pas rencontré d'exemplaire qui me satisfît entièrement^ î^oit, enfin, que j'aie donné h mes recherches moins de suite que sll se fût agi de la première publication absolue de Boileau, toujours est-il que je n'ai point la première édition des satires réunies (l(>00), maïs:
J'ai rédition ia-4' de 1674, la première qui porte le titre cVOEuvres et ijui eontientj outre les neuf premières satireSj quatre éplfre$^ VArt pùêiiqitc et le cumuieneement du Luirin : Tcsemplaîre est très-beau de conservation: J'ai aussi 11ïi-1^2 de ta même date qui otTre quelques singularités.
J'ai d'auti'es éditions originales dont quelques-unes ont été Tobjet de controverses dans certains détails, 1683, 168;j, tte.^ jusqua celle de i701^ dite, à bon droit, [(ar Boilean, sa favorUe, car c*est, en effets la plus intéressante des éditions faites de son vivant, et aussi k première à laquelle il ait mis son nom ; toutes ces éditions, en exemplaires parfaitement purs et
parfaitement complets, de gravures comme d'autres accessoires, ce qu'elles n'offrent pas toujours, même dans les plus grandes bibliothèques publiques et privées.
J'ai la belle copie hollandaise, faite par Shelte, en 1702, de rédition de 1701. Ce libraire est le premier qui ait eu Theureuse idée de donner au bas du texte les passages des anciens imités par Boileau.
Je possède aussi rin-4' de 1713, dernière édition originale commencée par Boileau et continuée par ses amis Renaudot et Valincourt.
Des éditions qui ont suivi la mort du grand classique, j'ai d'abord celle du Commentaire de Brossetle (1716), deux beaux volumes in-4%oii se trouve, pour la première fois, la satire de l'Équivoque qui n'avait pas été admise dans l'édition de Renaudot;
La magnifique réimpression faite en Hollande, 2 vol. grand in-folio, avec les figures de Bernard Picart, et le commentaire augmenté, modifié dans certains passages par Dumonteil. C'est un superbe exemplaire; relié en veau fauve, doré sur tranches, et irréprochable de tout point. On y trouve même le portrait de la princesse Wilhelmine qui manque le plus souvent;
La première édition de Tabbé Souchay, 2 vol. in-12 (1735), avec une gravure satirique contre Brosselte, qui n'est pas dans tous les exemplaires. Édition saisie dans le temps pour une note janséniste;
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La seconde édition (veuve Alix, 1740, 2 vol. grand in-4«), exemplaire auquel ont été ajoutées, par surcroît, les belles figures de Cochin.
Enfin, et enlaissantde côté plusieurs reproductions en divers formats de ces différentes éditions, ainsi que quelques autres publications de Hollande renfermant de nombreuses satires faussement attribuées à Boileau, ou même dirigées contre lui :
J'ai les trois excellentes éditions (nos contemporaines) de MM. Daunou, de Saint-Surin et Berriat Saint-Prix ; exemplaires de cboix : la seconde est reliée avec magnificence : elle avait plus d'un droit à cette distinction.
Ainsi, Madame, voilà, de bon compte, en omettant celles que par égard pour vous j'ai eu la bonne grâce d'oublier, quatorze éditions anciennes ou nouvelles de Boileau. Mais aussi c'est Boileau, et j'ai dû m'arranger pour pouvoir mettre du Boileau à foison dans les deux localités où rien d'essentiel ne devait manquer.
J'aurais, certes, maintenant, plus d'une observation bibliographique à jeter tout autour de ces différentes éditions de Despréaux; mais que dire après son exact, son scrupuleux éditeur, M. Berriat Saint-Prix, exact jusqu'à produire parfois quelque confusion, suite de l'excès; scrupuleux jusqu'à donner fréquemment des inquiétudes sans motif aux bibliophiles qui en prennent le moins aisément? M. Berriat Saint-Prix choisit
ses exemplaires de Boileau en homme qui a vieilli sur la matière^ autant qu^en véritable connaisseur; puis, chaque exemplaire une fois adopté, il le considère comme le seul vrai type de l'édition entière, et, par ses énoncés absolus, semble signaler comme défectueux tous les exemplaires qui n'ont pas une rigoureuse conformité avec le sien. Ce serait là un procédé fort naturel pour apprécier des éditions contemporaines. On les a vues naître et croître sous ses yeux ; Ton sait, au juste, de quels éléments elles se composent, ce qu'elles doivent avoir de gravures, etc., etc. Mais M. Berriat Saint-Prix ne se rend pas bien compte de toutes les modificalions matérielles que subissait quelquefois un livre pendant l'impression il y a deux cents ans; par exemple : il n'était pas rare, au moindre accident qui arrivait à une planche, et à une planche qui n'était pas toujours isolée mais qui se trouvait souvent appliquée soit à un faux titre, soit même à une page du texte, il n'était pas rare, dis-je, qu'on ne substituât bien à la planche dégradée, ou celle d'un dessin qui avait déjà servi dans quelque édition précédente, ou une planche qu'on improvisait exprès en toute hâte et, par cela même, avec peu de bonheur. D'autres fois, la gravure était remplacée par un léger fleuron, ou même par un simple feuillet blanc, l'on n'y regardait pas alors de si près. Cependant, de tels accidents pouvant arriver au milieu, comme tout au commencement du tirage, la moitié
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ou plus de cette édition ne devait pas être, pour cela, frappée d'une demi-défaveur. Au reste, cette rigueur d'appréciation de M. BerriatSaint-Prixa produit, en ce qui me concerne, le bon effet que produit souvent une discipline trop rigoureuse. C'est dans mes recherches actives, pour me procurer ce qu'il m'avait persuadé qui manquait là ou là, que j'ai reconnu, par des faits matériels, la source de ses méprises. 11 en est résulté pour moi des exemplaires plus que camplets : tant pis pour les amateurs qui se tourmenteront sur son dire (du reste assez souvent fondé) sans chercher, comme moi, les moyens de retrouver la sécurité bibliographique. Jamais, en quoi que ce soit, l'on n'arrive à rien de parfait sans un peu de peine et de souci.
Après Boileau, son ami Racine. Je ne me suis pas, toutefois, autant évertué à courir après les premières éditions de nos trois grands dramatiques. Corneille, Racine, Molière qu'après celles de Despréaux, parce que, outre que chacun a ses tendances et que j'avais les miennes, le genre de productions, le caractère de ces trois auteurs, enfin la nature de leur génie supposaient plutôt les quahlés d'un premier jet qu'une progression qui dût appeler, au même degré que les ouvrages de Boileau, l'attention et l'examen littéraires. En effet, dans Racine surtout, peu de variantes; dans les deux autres quelques changements que ne reproduit pas toujours la suite des éditions. Je n'ai donc guère (à part plusieurs doubles) que de belles et
bonnes éditions modernes de ces trois grands écrivains, comme pourrait les avoir le premier commissaire-priseur venu, un peu lettré. Je fais surtout un cas particulier, ne fût-ce que par suite d'anciennes préventions amicales, du beau Molière de M. Auger, auquel j'ai ajouléles deux petites pièces nouvellement recueillies, et données à part, dans le temps, par le même libraire-éditeur, feu Desoer.
J'ai un peu plus multiplié mes La Fontaine.
Dominé par le charme de ce génie, à la fois fécond et naturel, je ne puis pas me séparer un instant de ses Fables, et j'en possède un bon nombre d'éditions particulières, sans avoir jamais trop visé au luxe que je réserve pourtant d'ordinaire à mes livres favoris. Quant aux œuvres générales, j'ai l'excellente et belle édition de Lefèvre (1822), où l'on a recueilli, sur mon observation, un vers qui, omis dès les premiers temps, semblait définitivement perdu. Cependant M. Walcknaer avait, depuis plus de trente ans, dans sa bibliothèque, nous dit-il quand je fis remarquer l'absence de ce vers, le volume de madame Ulrich où je l'avais puisé. J'ai donc ce volume de madame Ulrich, assez peu rare mais précieux. J'ai aussi celui de Barbin, La Fontaine et Maucroix ; j'ai la jolie petite édition des associés, etc., etc.
Maintenant j'ai des éditions convenables de tout ce qui forme l'escorte de ces grands maîtres de la poésie, escorte composée d'hommes qui seraient des maîtres
eux-mêmes, s'ils s'étaient trouvés un peu moins rapprochés de plus grands qu'eux; et d'abord, immédiatement après les premiers, tout près des premiers, Regnard, cet inimitable comique qui laisse loin de lui la plupart de ceux qui le suivent. J'ai Dancourt, Dufresny. Baron, Brueys et Palaprat, Boursault et autres; j'ai tous ces poètes, les premiers dans des genres plus secondaires : Chaulieu, Lafare, madame Deshoulières, Segrais, Sénecé*, Chapelle, Ducerceau, avec un envoi de sa main : à M. de Séneçay, car c'est ainsi qu'on écrivait alors ce nom. J'ai notamment de l'abbé de Chaulieu, outre l'édition originale et les deux petits volumes de Saint- Marc, la belle édition donnée par sa famille en 1774», papier de Hollande, non rognée, à laquelle j'ai ajouté les Lettres inédites publiées depuis par M. de Bérenger. Enfin, vous pouvez nommer vous-même, Madame, tout ce que doit contenir, même en auteurs du second ordre, parmi ceux du xviie siècle, une bibliothèque d'amateur, vous aurez la certitude qu'ils figurent dans la mienne; car tel écrivain que j'aurais pu négliger d'acquérir, s'il eût appartenu à une autre époque, je l'ai reçu de celle-ci les yeux fermés. Pour peu, en effet, qu'un auteur de ce temps-là ait gardé l'empreinte du siècle des lettres,
* A tout ce que j'avais déjà de Sénecé, je viens de joindre la très-remarquabie et très-intéressante édition elzévirienne de MH. Emile Gbasles et Cap , augmentée d'un volume entier 4'o^UTres posthumes et inédite».
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j'ai Toulu lui tenir compte d'avoir été un contempo- \ rain du grand roi.
Je ne puis me dispenser. Madame, de retirer du f nombre des auteurs que j'ai cités tout à Flieure, pour
^ leur consacrer quelques mots particuliers, deux
I grands vauriens du siècle de Louis XIV, deux vau-
l, riens, il est vrai, d'un type tout à fait à part : je veux
■ dire Chapelle et Bachaumont. Si quelqu'un vient à
trouver que ce ne sont pas là les deux écrivains du lf même ordre auxquels je devais réserver une mention
exceptionnelle, ce sera tout simplement une preuve f que j'aurai failli deux fois.
Quoi qu'il en soit, Chapelle et Bachaumont, malgré [ tout ce que semble avoir de frivole, au premier abord,
; cette renommée collective, sont loin d'être exclus des
tables de la loi bibliographique. Celui qu'il faut toujours citer en tout et partout, M. Brunet, vous dira que leurs œuvres complètes furent réunies par Saint- Marc, en 1755, petit in-12, que cette édition est f| assez jolie, et qu'il y en a des exemplaires en grand
papier, recherchés des curieux : « 9à 15fr., » ajoutet-il. C'est bien raisonnable pour un tout petit volume in-12.
Vous comprenez bien. Madame, que j'ai, moi, ce f' grand papier, magnifique exemplaire; j'ai aussi le
\ papier ordinaire, non rogné, les deux reliés avec une
: extrême distinction.
Eh bien! cette jolie édition, dont les amateurs
recherchent le grand papier, a été stigmatisée par Saint-Marc, lui-même, d'une note qui en révèle toute rimperfection :'
« L'édition de 1732 (avait dit Saint-Marc, dans cette c( note) diffère en beaucoup d'endroits de toutes les a autres, mais elle est venue trop tard à ma connaisa sance pour que j'en fisse tout l'usage que j'aurais c( pu. J'avertis seulement ici qu'on ne doit point réimprimer le VoyUge sans consulter cette édition « dont quelques leçons sont préférables aux ancien - « nés, et même à celles du texte de M. de La Monnoye « que j'ai suivi. »
Le peu de souci qu'on a eu depuis de mettre à profit cet important et loyal avis, la singulière distraction avec laquelle, dans des éditions postérieures, d'ailleurs d'une remarquable exécution, l'on reproduisait niaisement la précieuse note en son lieu sans en tenir aucun compte pour la révision du texte, m'avaient causé parfois des impatiences telles que l'habile éditeur de la Bibliothèque Elzévirienne m'ayant pris dans un de ces moments pour me demander de lui faire un livre, je lui proposai Chapelle et Bachaumont, qui sans cela, peut-être, n'eussent pas été le premier auteur de mon choix. Au reste, je ne cherche nullement à m'excuser ici d'avoir prépare cette édition en la rejetant sur une boutade bibliographique. Le célèbre Voyage est assurément un des livres du domaine public qu'on réimprime le
plus souyent, et puisqu'il en est ainsi, je ne sais pas si la conscience des bibliophiles n'était pas engagée à substituer enfin une édition exacte et correcte à des éditions où les plus belles apparences recouvraient de grandes défectuosités.
Adoptant donc la distribution et la forme de l'édition de 1755, qui a ses bons côtés, mais prenant pour base du fond celle de La Haye, 1732, après m'être assuré par le rapprochement de la presque totalité des textes connus que Saint-Marc n'avait pas assez dit en faveur de celui-ci, et que c'était là le meilleur, le véritable texte des œuvres de Chapelle et de Bachaumont, j'apportai tous mes soins, les soins d'un amateur qui travaille, en quelque sorte, pour sa bibliothèque, à ce que l'édition dont je m'étais chargé laissât le moins possible à désirer au public éclairé. Le jour de la publication arrivé, cette édition, compris ma faible notice, reçut dans les grands journaux et des plumes les mieux taillées ^ cette consécration sans laquelle un auteur ou un éditeur n'est jamais bien sûr, sinon du mérite, au moins du succès de son travail. Cependant, vous pouvez m'en croire. Madame (et c'est une des choses que je vous dois de ne pas vous laisser ignorer, afin que vous sachiez bien quelle est chez les bibliophiles la force des idées reçues), si le libraire, amateur comme nous tous, n'avait pte eu
^ MM. Sainte-Beuve, Guvillier-Fleury, de BeUêval, et ce si regrettable et si uttiveirseUement regjreUé EigauU.
soin de faire tirer des exemplaires sur papier fort, quelques-uns même sur papier de Chine, il est certain que la plupart de ceux qui se piquent d'être connaisseurs, moi peut-être tout le premier, nous eussions continué de considérer comme le Chapelle et Bachaumont le plus désirable le grand papier de cette médiocre édition de Saint-Marc, qui, faute d'autres, a été recommandée par le Manuel.
Je suis amené à indiquer aussi à part deux hommes que, par divers motifs, je n'ai pas classés parmi les autres victimes de Boileau, et qui cependant ne peuvent être rapprochés dans l'esprit de personne que par cette fâcheuse confraternité. L'un, le doux Quinault, qui finit par acquérir dans un genre spécial une supériorité aujourd'hui reconnue; l'autre, Pradon, le sec Pradon, indissolublement lié au xvn* siècle par le singulier patronage d'une femme justement célèbre, patronage presque aussi honteux pour madame DeshouHères que peu profitable pour lui : J'ai Quinault, j'ai Pradon.
Continuant de procéder par les poètes, si le mot poète peut être prononcé quand on vient de nommer Pradon, je rappellerai encore ici des écrivains d'un talent secondaire sans doute, mais qui appartiennent rigoureusement à ce siècle, qui en sont dignes sous certains rapports, et dont quelques-uns ont, par d'autres points que les titres littéraires, dû appeler mon attention.
Ainsi, je citerai la jolie et singulière édition des Madrigaux de la Sablière, encadrée de rouge (Diichesne., 1758), livre dont Charles Nodier avait jugé qu'on pouvait prendre la peine de former, feuille par feuille, un exemplaire de choix;
Les poésies du père Sarllecque, première édition^ publiée sous le titre de Poésies héroïques, morales et satyriques (Harlem, 4696), avec un envoi de l'auteur. Dans ce volume, assez curieux, se trouve la satire des Directeurs (à la main), offrant des passages fort différents de Fimprimé, plus une autre pièce restée.. je crois, en portefeuille. J'ai aussi la dernière et la meilleure édition de ces poésies : une assez jolie plaquette, 1726 î
L'agréable conteur Vergier dont la plupart des critiqïies jugent à propos de parler avec quelque dédain, pour mieux constater la supériorité de La Fontaine ;
L'ami de Chapelle, Alexandre Lainez, poète honoré de l'estime de Boileau, ce fruit si rare ;
Le chevalier de Cailly, plus connu sous l'anagramme d'Aceilly, dont on a d'assez jolies épigrammes, où l'on remarque particulièrement une des grandes qualités du genre, la brièveté ;
Le conseiller des aides Ferrand, auteur certain de poésies gracieuses, et auteur plus que douteux des pièces libres qui lui sont attribuées ;
Enfin, je terminerai en mentionnant avec une distinc-
tion toute particulière, cette charmante Guirlande de JiiKc, offerte à mademoiselle de RambouilletparM.de Montausier, sorte d'entreprise collective de galanterie, où de médiocres, de mauvais écrivains se sont trouvés transformés en poêles passables,, et qui put inspirer à Desmarets lui-même un très-joli madrigal qu'on cite encore. J'ai Tédition de Timprimerie de Monsieur, 1784, la première imprimée séparément sur le manuscrit original *.
Je viens heureusement d'écrire le nom si universellement vénéré de M. de Montausier. Sans cela, voulant passer aux prosateurs du xvn» siècle, comment, après avoir cité, quelques pages plus haut. Chaulieu, Lafare, Chapelle et autres, pourrais-je prendre sur moi de prononcer les grands noms de Pascal, de Bossuet, de Fénelon? Du reste il a été convenu plus d'une fois. Madame, que dans ces lettres comme sur mes tablettes, nous serions de la plus facile composition pour le classement, si classement il y a. Je ne m'arrête donc point à cette première impression, et je poursuis.
Mais, à propos d'impression, il en est une qui n'est pas, je crois, plus déraisonnable que tant d'autres, et qui m'a constamment dominé dans les dispositions
i Cest à la suite de la Vie de Montausier par le jésuite Nicolas Peiit que se trouve la première édition imprioiée de la Guirlande de Julie.
que J'ai pu prendre touchant certains lirres du temps que je rappelle ici.
Tout en maintenant mes prédilections pour les éditions primitives, je n'ai jamais répugné, tant s'en faut, à voir les grands poètes, les littérateurs proprement dits, revêtus de toutes les splendeurs de Timprimeric et de la reliure modernes: ceux-là me semblaient toucher d'assez près à la gaie science pour en arborer les couleurs. Mais de savants théologiens, de grands orateurs de la chaire, de graves moralistes par état, je me suis toujours plu à les voir sous la forme simple, modeste, souvent austère de ces hommes eux-mêmes, portant la reliure peu éclatante de répoque, en un mot, avec tout cet extérieur, pour ainsi dire religieux, dû, en partie, à Fempreintc laissée par le temps.
J'ai donc acquis, de préférence, les écrits les plus notables de Pascal, de Fénelon, de Bossuet, en anciennes éditions, en éditions estimées, de longue main, parmi les plus estimables, sans me préoccuper d'aucun autre genre de distinction.
J'ai particulièrement l'édition originale du Discours sur Vlïistoire wmverseHe (Cramoisy, 1681, in-i»); un bel exemplaire de l'édition de 1703, in-12, revue par Bossuet lui-même, et la dernière donnée de son vivant. J'en ai une troisième plus moderne avec le volume ajouté. J'ai Y Histoire des variationsy V Exposition de la doctrine de l'Église catholique^ les Slaxi-
mes sur la comédie, le volume si curieux et si controversé de la Justification des réflexions sur le nouveau Testament, ainsi que d'autres œuvres de Bossuet; mais je mets surtout un prix que vous comprendrez. Madame, à un exemplaire des Instructions sur la version du nouveau Testament, imprimée à Trévoux, avec un envoi de la main du grand évêque, adressé à son néophite Saurin, la dernière année de la vie de Bossuet.
J'ai diverses éditions des Provinciales et des Pensées de Pascal, j'ai la première de ses Traités de l'équilibre des liqueurs (1668). Rare et recherché : comme disent les catalogues de vente.
J'ai, entre autres éditions du Télémaque, celle des Wetsteins, 1725, avec les odieuses notes des réfugiés, volume toujours un peu couru, bien que n'ayant plus l'aiguillon de l'à-propos et de l'opposition politiques. J'ai la première des Directions pour la conscience d'un roi, exemplaire tout à fait inpuris. J'ai l'édition originale du livre des Maximes des saints (Paris, 4697), avec le privilège qui n'eût pas été obtenu un peu plus tard. Enfin j'ai réuni, avec la plupart des autres ouvrages de Fénelon, un grand nombre de pièces du temps faisant partie des difTérentes polémiques qu'il a soutenues, et que je me suis toujours inutilement efforcé de lire sans un peu de partiahté pour lui.
Dans la ligne de Pascal, j'ai comme une sorte d'ascendance et de descendance, les Arnauld, les Nicole,
les de Sacy^ toute cette austère famille de Port-Royal à laquelle sembleraient faire violence des tranches dorées^ du moins des tranches dorées d'hier.
Mais je nie garderai bien d'entrer dans le détail des innombrables écrits sur le jansénisme, sur le molinisme, sur le quiétisme, qui couvrent les rayons de ma bibliothèque. Cependant quelles observations curieuses n'y aurait-il pas à faire sur toulea les aberrations de l'esprit humain, sorties de ces différentes questions nées dans une époque de dissensions religieuses! Feu Aimé-Martin n'a pas pu s'empêcher de consigner sur un de mes volumes une réflexion à ce sujet, jetée avec l'énergie habituelle de sa manière, de sa manière parlée. Je ferai aussi une remarque du même genre quoique dans un sens opposé. La voici : que des hommes aussi pieux que savants n'aient pas cru voir dans les cinq fameuses propositions de Jansénius, dans les cent et une du père Quesnel, le germe d'hérésie que d'autres hommes d'une égale science et d'une égale piété prétendaient y exister, cela se conçoit parfaitement ; mais qu'un homme de l'opinion dite janséniste ait fait graver avec soin cent et un médaillons de formes variées, pour y faire insérer ensuite, avec le même soin, les Cent et une Propositions de Quesnel, condamnées par Rome, et les déifier ainsi, en quelque sorte, parmi toutes les autres du même livre, uniquement, sans doute, parce qu'elles ont été condamnées, voilà ce
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qui me paraît dépasser toutes les bornes de la déraison, mais non pas, heureusement, les bornes de la fantaisie, mon unique affaire. J'ai donc ce joli volume (car au fond c'est un joli volume) qu'il serait plaisant de mettre en pendant avec la charmante édition, encadrée aussi, des Madrigaux de la Sablière : je suis fort aise également d'avoir un des plus beaux exemplaires de la Protestation de Quesnel, un de ceux qui portent sa signature autographe. Enfin, dans le bord opposé, j'ai recueilli la plupart des folles productions ascétiques de madame Guyon : peu d'amateurs assurément iront sur ce point, plus loin que je ne l'ai fait.
A la suite de Fénelon et de Bossuet viennent les noms du sévère Bourdaloue, du disert Fléchier, de Mascaron, dont le siège et la chaire sont si dignement occupés aujourd'hui, enfin de Massillon qui, par la date de ses principaux triomphes oratoires, notamment par la date de son immortel Petit Carême, aurait pu être réservé aux commencements du xvui» siècle, si son admirable perfection classique ne m'avait pas entraîné à le nommer ici, ce que j'aurais été porté à faire d'ailleurs pour ne pas briser le groupe de ces quatre orateurs hors de ligne, qui, avec des formes de style différentes et à divers degrés, surent revêtir les grandes vérités de la religion tantôt de l'éclat d'une haute éloquence, tantôt du simple charme du bien dire, mais toujours de la puissance irrésistible d'une profonde conviction.
Et dans un autre ordre d'esprit^ surtout dans un autre ordre d'idées :
La Bruyère, le grand peintre La Bruyère;
La Rochefoucauld, le profond La Rochefoucauld;
Saint-Evremond, le sceptique Saint-Eyremond.
J'ai des deux premiers tout ce que j'ai pu recueillir d^édilions originales, et la plupart de celles qui, depuis, furent laborieusement employées à l'amélioration des textes. C'est surtout ainsi qu'on peut suivre avec un immense intérêt les progrès du talent, sous rinspiration du génie. Quant au matériel des choses, choix des exemplaires, soins de reliure, tout a été fait d'entière convenance et d'ardente sympathie. Je n'ai rien à me reprocher.
Je me suis un peu moins mis en frais pour Saint-Evremond. J'ai dû m'en tenir à la meilleure édition des douze volumes d'un auteur qui n'a été un remarquable écrivain que dans un petit nombre de pages, quoiqu'il n'en demeure pas moins une étonnante individualité.
J'ai le Roman bourgeois du satirique Furetière, la première et curieuse édition.
Ce n'est point parce que je viens de nommer La Rochefoucauld que j'évoque ici le souvenir de deux femmes dont la société charma et embellit ses derniers jours; c'est parce que je ne vois guère d'écrivain que, pour l'élégance, pour la variété, quelquefois pour l'énergie du style, il convienne de placer avant
madame de Lafayelle et Filluslre Sévigné : Pourquo n'y joindrais-je pas madame de Maintenon?
J'ai de la première et de la seconde les collections les plus soignées et les plus complètes; et, puisque j'ai touché à des auteurs de Mémoires, c'est-à-dire à La Rochefoucauld, à madame de Lafayelte, à madame de Sévigné qui, elle-même, nous a donné, dans ses Lettres, d'admirables Mémoires, meulionnons-en d'autres qui ont tous plus ou moins de droits à être nommés ici.
Mentionnons l'ami de madame de Caumartin, de naadame de Grignan et de sa mère, cet éloquent, cet impossible cardinal de Retz, je dis impossible, car ce qu'on soupçonnait de ses vues, de ses moyens d'action, de ses actes intimes, qui jamais eût osé l'avouer aussi effrontément, même à la plus sûre amitié. J'ai l'édition la plus belle et la plus recherchée (Amsterdam, Frédéric Bernard, 1731-4738). J'ai aussi celle où, depuis, les plus étranges passages ont été rétablis. J'ai enfin l'édition de Genève (Barillot, 1751) : la première a été remarquablement reliée par Derome le jeune. Nommons encore d'autres femmes :
La sage madame de Hotteville dont le témoignage, par la conflance qu'elle commande, ferait seul, sur certains points, si cela se pouvait, le contre-poids du cynique cardinal de Retz ;
La nièce de madame de Maintenons l'ingénieuse^ la ravissante madame de Caylus;
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La grande, la noblc^ la singulière Mademoiselle de Monipensicr;
La spirituelle de Launay^ madame de Staal^ fixée ici par sa spécialité;
Nommons encore :
Lafare^ déjà cité comme auteur de poésies légères; le sémillant abbé de Cboisy, l'aventureux Laporte, rinsolent Gourville, Perrault, qui reprend, comme auteur de Mémoires, une partie des avantages qui lui ont manqué comme littérateur ; cette mauvaise, mais sincère et fine langue, Tallemant Des Réaux.
Hais avant tous les auteurs de Hémoires de toutes les époques et de tous les pays, nommons cet effrayant et, malgré quelques préjugés sur les hommes et sur les choses, ce véridiqueduc de Saint-Simon, flambeau de rhistoire, flambeau des vies privées, avec lequel aucun doute n'est possible, car ce qu'il a vu il nous le fait voir, et, par là, ne laisse pas la plus petite place à la négation. Qu'importe le moment où il fut lu? il pensa, il écrivit presque en naissant.
Qu'importe aussi où je nomme l'aimable Hamilton, agréable poète, excellent prosateur, que je pourrais citer aussi comme auteur de Hémoires, ou tout au moins comme biographe, si je n'étais pas un peu disposé à considérer la charmante histoire du charmant comte de Grammont comme une sorte de plaisanterie poussée un peu trop loin ?
Qu'importe enfin que je place à côté de la gracieuse
figure d'Hamilton celle de Taustère Jacques Abbadie, dont mesdames de Coulanges et de Sévigné lisaient et se racontaient réciproquement les élucubralions théologiques et morales^ comme nos dames lisent et se racontent aujourd'hui le roman-feuilleton du jour? J'ai de son beau Traité de la vérité de la religion chrétienne, compris IMr^ de se connaître soi-même, outre une des plus anciennes éditions, celle de la Haye (Néaulme, 1771), reliée avec luxe et non rognée.
11 a été fait aussi bonne et convenable part à la philosophie : j'ai Descartes, le père Malebranche et Leibnitz.
Je ne saurais trop vous répéter. Madame, pour expliquer un peu, pour excuser, au besoin, les disparates de mon cabinet, que les mobiles du faiseur de collections ne sont pas toujours, tant s'en faut, des mobiles purement littéraires. J'ai réuni, avec une assez grande peine, la totalité des ouvrages de cet insupportable Bussy de Rabutin (c'est ainsi, je crois, que le quahfie très-justement Voltaire), ses Lettres, ses Mémoires; ce livre, la grande faute et la grande infortune de sa vie, deux volumes fort rares, le Supplément aux Mémoires et aux Lettres, sans date et sans désignation de lieu; enfin, comme annexe nécessaire, les lettres de son gendre qui, en définitive, font peu d'honneur aux trois intéressés.
J'ai aussi presque tous les ouvrages (quelques-uns devenus peu communs) du panégyriste juré de Bussy,
le père Bouliours, qui a souvent mieux employé un savoir, un mérite réels.
Mais une colleclion à laquelle j'allache un tout autre prix, c'est la collection la plus complète que j'aie connue des écrits en tout genre de Pellisson. J'ai réussi dans la recherche de ses moindres opuscules au delà de tout ce qu'il m'était permis d'espérer.
Je possède deux éditions complètes des OEuvres de l'abbé de Saint-Réal, notamment la plus jolie de toutes, celle d'Amsterdam (1740), exemplaire remarquable sous tous les rapports.
J'ai, du diamant de cet écrivain (je veux dire la Conjuration des Espagnols contre Venise), outre le délicieux in-18 de l'imprimerie de Monsieur, 1781, qui fait partie indispensable de toutes les bibliothèques d'amateur, outre l'édition sur plus grand papier, sortie de la même imprimerie en 1788, j'ai l'édition pnnceps (Barbin, 1674), beau volume in-1 2, de première reliure, doré sur tranche, et d'une irréprochable conservation. Le petit in-i8 a été, comme il lui appartenait, relié avec luxe en maroquin de choix.
Je rappellerai, à l'occasion de cet ouvrage, un petit livre italien, resté célèbre et cité par Saint-Réal comme un des principaux documents qui se rattachent à la Conjuration des Espagnols: le Squitinio délia liber là venela. Je l'ai cherché assez longtemps sans pouvoir le rencontrer. Enfin un exemplaire de l'édition de 1619 fut dédaigneusement jeté dans les lots d'une
vente qui eut naguère quelque retentissement. C'est là que j'ai eu la satisfaction de recueillir ce que de plus habiles sans doute n'avaient pas jugé digne de leurs collections.
Enfin, il est des écrivains qui viennent également à l'esprit, soit qu'on songe au xviis soit qu'on songe au xviii" siècle, parce que, comme plusieurs de ceux dont j'ai parlé dans ma dernière lettre, ils forment, à quelques égards, une demi-transition d'un siècle à lin autre; ainsi, sans trop m'arrêter à l'époque où ils ont le plus écrit, le plus marqué, je m'impressionne toujours comme malgré moi, de la pensée que Fontenelle, Lamolte, Rollin, Vertot, l'abbé d'Olivet, Jean- Baptiste Rousseau, Lesage (et à ce sujet je remarquerai que j'ai le Gil Blas de l'infortuné Roucher), que même l'abbé Prévôt, appartiennent tous au grand siècle, soit en ligne directe, soit en ligne collatérale. Ce sont, comme dit le poëte anglais : Kindred Spirits, et, dans les soins que j'ai eu à leur donner, j'ai constamment été fidèle à cette pensée.
Tel est. Madame, l'ensemble des écrivains du règne (le Louis XIY, auxquels je rends, dans mon cabinet, le culte matériel et moral qui leur appartient. Le nombre en est moins considérable que celui des écrivains des temps précédents, et que celui des écrivains du temps qui a suivi; mais il en est ainsi, vous le savez, de toutes les choses d'élite; et si ma lettre est aussi moins longue, si je me suis moins arrêté sur
des éditions rares, sur de petits détails de fantaisie^ c'est que le fond a dû emporter la forme^ et que j'eusse été honteux de me laisser entraîner par des niaiseries bibliographiques^ à Toccasion de ces grands noms qu'il suffisait de prononcer pour commander rintérêt. J'en ai, du reste, passé un certain nombre; les uns parce qu'ils étaient d'une moindre importance, les autres parce que j'aurai à vous en parler plus tard. Enfin, peut-être en est-il que J'omets involontairementy tout en les ayant là presque sous les yeux. Quel est celui qui, s'occupant de combiner une réunion d'amis inlimes, n'a pas oublié parfois d'y appeler telle de ses bonnes relations qu'il aurait été pourtant fort heureux d'y voir ?
Agréez, etc.