ÉCRIVAINS DU XVIII* SIÈCLE, COMMENCEMENT DU XIX
J'aborde^ Madame, sinon la partie la plus importante, du moins la partie la plus étendue et la plus variée du long exposé de ce qui fait le fond de mes deux dépôts de livres, sorte de catalogue raisonné par lequel j'ai cru devoir établir la généralité d'une bibliothèque qui, fût-elle beaucoup plus considérable, ne pourrait me fournir la matière de lettres spéciales que par de rares et notables exceptions. Ce catalogue intime^ que je qualifie ainsi parce que, contrairement à ceux qui sont une œuvre de spéculation, celui-là me touche au cœur, ce catalogue, je le terminerai parla série des écrivains de divers ordres qui ont brillé dans le xviiie siècle; par celle des auteurs qui ont marqué les commencements du xix% soit que leur
carrière littéraire ait pris son point de départ dans le siècle précédent, soit qu'ils appartiennent exclusivement au nôtre ; enfin, par les traductions de tout genre qui, toujours utiles, parfois indispensables, et souvent recherchées pour leur propre valeur, ne doivent pas manquer à une réunion de livres où tout peut être appelé à servir dans un moment donné.
Je dois, pour le premier point, reprendre les choses exactement où je les ai laissées, n'ayant fait alors que prononcer les noms de quelques écrivains qui appartiennent au xvue siècle par la date de leurs débuts dans le monde des lettres, mais qui, par la prolongation de leur existence littéraire, ont pris rang dans le siècle quia suivi.
J'ai réuni tout ce que j'ai pu du savant, de Taimable Fontenelle, qui, à un grand nombre d'égards, est un de mes auteurs d'affection. J'ai même ce livre que lui attribue un simple titre, sans autre autorité: VHisloire de larépublique des AjaoienSyqwi n'est pas de lui, suivant quelques-uns, mais dont l'auteur est resté complètement inconnu, m'a positivement assuré feu M. Barbier. J'ai la première édition des Mondes, qui De contenait encore que les cinq premiers soirs.
Outre les meilleures éditions des divers ouvrages de Vertot, j'ai la première des Révolutions de Portugal, publiée en j 689, sous le titre de Conjuration: l'on trouve en tête une épître dédicatoire à Madame la Dauphine, qui a été supprimée dons les édilions sui-
vantes, je ne sais pourquoi; j'aurais dû dire, en parlant de Fonlenelle, que j'ai un exemplaire du Jugement de Pliiton qui porte la signature, assez rare, de Tabbé de Vertot, et, à côté, son nom imprimé en lettres rouges : ce volume provient de la bibliothèque de M. d'Argenson.
Mais un nom qui se lie étroitement à Fontenelle, c'est le nom du spirituel Lamotte. J'ai un bel exemplaire de ses ÔEuvres complètes. J'en ai un de ses Fables qui fut celui de l'abbé Terray. J'en ai un, surtout, de ses Odes, avec un envoi de plusieurs lignes à son confrère Danchet.
Enfin, de Jean-Baptiste Rousseau, un des membres de cette pléiade intermédiaire dont je rappelle ici quelques noms, j'ai réuni un assez gran"d nombre d'éditions primitives, notamment celle de Soleure (1712), la première que donna Rousseau lui-même, voulant atténucF, par là, le mauvais effet de ces odieuses publications que j'ai aussi, dont les libraires hollandais faisaient, à force de pièces, supposées quelquefois, quelquefois très-authentiques, des objets de curiosité. J'ai recueilli tout ce qui se rattache au procès des fameux couplets, et, par surcroît, le Mémoire de Boindin, publié séparément avec le corps du délit, gravé en fac-similé. Rousseau s'est assez bien soutenu, comme poëte, contre nos singuliers dédains, mais j'ai peine à m'expliquer la sorte d'oubli dans lequel est tombée sa Correspondance très -peu remarquable
sans doute^ en tant que production épistolaire^ mais où les matières littéraires sont souvent entourées de beaucoup d'intérêt.
Après avoir lié par des nuances plus ou moins indécises le règne de I^uis XllI à celui de Louis XIV^ et celui de Louis XIV aux temps qui l'ont immédiatement suivi, j'arrive directement à ceux des écrivains du XTiii® siècle qui sont sans aucune relation avec le siècle précédent, et d'abord :
Le premier, le plus grand de tous, Montesquieu, grand selon toutes les acceptions morales du mot. Entraîné par quelques circonstances de bibliographie matérielle, J'ai déjà prononcé le nom de Montesquieu, j'ai dit ce que j'avais d'éditions générales de l'illustre président. J'ai dit aussi quelques mots de ceux de ses ouvrages dont j'avais soigneusement recueilli les éditions primitives, notamment les Lettres persanes (Amsterdam, 1721), véritable première édition; une autre de la même date (Cologne, Pierre Marteau), exemplaire sur lequel on trouve les notes de la main de GueuUette, dont j'ai parlé, notes assez curieuses en ce qu'elles donnent la clef de quelques allusions; j'ai la première édition de son chef-d'œuvre, les Considérations sur la grandeur des Romains, celle du Temple de Gnide, avant sa division en chants; j'ai l'édition de V Esprit des lois (1764), que le genre des notes rend fort remarquable; j'ai, enfin, séparément aussi, les Publications posthumes, supplément intéressant.
Je me suis vu également amené, par le mouvement du début, à mentionner mes éditions générales de Voltaire et de J.-J. Rousseau. J'ai déjà cité aussi un exemplaire des Lettres philosophiques, accompagné de curieux accessoires. J'ai encore, du même livre et de la même date (1734), cette édition du libraire Jore, de Rouen, qui a tant encombré les premiers temps de la correspondance de Voltaire d'affirmations, de dénégations, de terreurs tantôt vraies, tantôt feintes, en un mot de tous ces dires si divers qui n'ont jamais manqué à celles de ses publications d'où pouvaient sortir pour lui de simples mécomptes. Cet exemplaire, qui était celui de M. Barbier, contient deux annotations du célèbre bibliographe, dont l'une présente comme auteur d'une réponse à ces lettres qu'on a jointe au volume, René de Bonneval, désignation que M. Barbier a rectifiée depuis dans son édition des Anonymes, de 1820. J'ai la première édition de l'ouvrage qui, le premier, donna au nom de Voltaire cet éclat qui a toujours été en grandissant depuis, sa tragédie d'OEdipe. J'en ai même un exemplaire qui me causa, lorsque je le rencontrai, une bien vive émotion d'amateur. Il est encore, dans sa brochure originaire, étonnamment conservé, tel, en un mot, qu'il sortit des magasins du Barba de 1719, au milieu du coup de feu des premières représentations. J'ai aussi la première édition de la Henriade, sous le titre de la Ligue y avec la signature de Richer, le fabuliste; j'ai
la comédie de l'Écossaise^ chargée de variantes d'une main inconnue. J'ai, comme un autre genre de curiosité, composés en anglais, son premier travail sur les temps de la Ligue, et son Essai sur la poésie épique^ ainsi que la traduction du premier par Tabbé Granet, du second par Tabbé Des Fontaines, le tout devenu aujourd'hui d'une grande rareté. J'ai enfin une innombrable quantité d'ouvrages séparés ou de pamphlets originaux tant de Voltaire lui-même que de ses antagonistes habituels: Des Fontaines, Clément, etc., etc.
Mais ce que j*ai de plus précieux en ouvrages séparés de Voltaire, ce sont d'abord ses Éléments de Philosophie de Newton, avec un envoi de deux hgnes à l'abbé de Sade, signé, comme il ne signa guère depuis, de Voltaire; et surtout un exemplaire de la Henriade (édition de Londres, 1730), auquel ont été ajoutés par lui cinquante-quatre vers, en trois passages différents: ce volume provient de la. belle bibliothèque de M. Jérôme Bignon.
J'ai de J.-J. Rousseau, pour lequel je me sentis toujours un peu plus de prédilection, la presque totahté des éditions originales :
Son premier, son célèbre Discours^ couronné par l'académie de Dijon. Je l'ai, non rogné, réuni sous un 'W^ seul cartonnage à toute la polémique à laquelle il
donna lieu. Sur les marges du discours sont de nombreuses notes, d'une assez belle écriture qui nn^'est
restée jusqu'ici inconnue. Ces notes criti(|ues, Irèssonvent justes, sont habituellement modérées;
J'ai les éditions primitives du Contrat social, de la Nouvelle Héloise, de Y Emile et de la Lettre à M. de Beaumoût, ces deux derniers in puris. Aucun accessoire de quelque importance ne manque aux exemplaires que j'ai recueillis;
J'ai les Lettres de La Montagne ayec la signature de M. Laine.
En souvenirs directs de Rousseau, j'ai, outre l'Imitation, qui a été l'objet d'une lettre spéciale, un volume composé de pièces de divers auteurs, auquel il a fait une table et mis d'autres indications de sa main; mais j'ai une plaquette à laquelle j'atlache beaucoup plus de prix. J.-J. Rousseau écrivait à Madame do Créquy, le 16 octobre 175J, qu'elle verrait^ avant le public, sa Lettre en réponse à M. Gauthier, touchant son premier discours. Eh bien! la plaquette dont je parle est un exemplaire de sa réponse avec cet envoi autographe: A Madame la Comtesse de Créquy. C'est là, bien certainement, la communication à laquelle il s'était engagé.
Du reste, comme je l'ai fait pour Voltaire, comme je le fais pour tous les auteurs dont les ouvrages ont domié lieu à de graves controverses, j'ai recueilli toute réfutation sérieuse des principes de J.-J. Rousseau, notamment /e/>e7s?nc réfuté parlui-même, de Bergier. J'ai, touchant Voltaire, plus d'une édition du hvre si
remarquable de Tabbé Guénée : les Lettres de quelques Juifs portugais, Enfin^ sur Voltaire comme sur Rousseau, j'ai tout pamphlet un peu piquant.
J'ai souvent entendu dire à maint professeur qu'après avoir réglé le rang des quelques premiers sujets dans tous les genres de sciences, il n'y avait plus guère moyen d'établir un ordre de capacité, croissant ou décroissant Cela est vrai aussi des hautes intelligences arrivées à leur zénith, des bons écrivains d'une grande époque. Après ceux que j'ai nommés les premiers, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Buffon (toujours en réservant les. grandes illustrations de notre temps), l'on peut bien éprouver, arrêter des préférences suivant le sujet et la nature des écrits, suivant les principes qui en forment le fond, mais les degrés, les nuances du talent échappent à une appréciation rigoureuse, et restent entièrement livrés au goût plus ou moins sûr, ou plutôt à la sympathie personnelle des lecteurs. Je prendrai donc ici comme toujours. Madame, ces écrivains en masse, mentionnant rarement mes préférences particulières, et me bornant à indiquer mes principales possessions.
J'ai donc, soit dit sans distinction de poètes et de prosateurs (ce qui n'est pas toujours aussi aisé à trancher que pour le siècle précédent), les éditions complètes de d'Alembert, de Marmontel, de Diderot, de Diiclos, de Vauvenargues, de Crébillon, de Des-
touches, de Gresset, de Bernard, de Thomas, de Moncrif, de Desmahis, de Dumarsais, de Bernis, de Chamfort, de Saint-Foix, de l'abbé Barthélémy, de Saint-Lambert, d'Hehétius, de Lebrun, de Rhulières, de Rivarol, de Tabbé Delille, de Cazotte, de Boufflers, de Saurin, de Beaumarchais, de Lemierre, de Parny, de Bertin, de Bonnard, de Gilbert, de Florian, de Malfllâtre, de Léonard, même de Dorât, même de Pezay; que sais-je? de quelques autres qui m'échappent ou que je n'ose nommer, soit à cause de leur faiblesse littéraire, soit parce que la force dont ils pourraient se prévaloir n'est pas toujours de très-bonne compagnie. Pans notre métier.
Madame, quand on veut avoir de tout, Ton est sujet à faire de mauvaises rencontres. Mais il reste à faire alors comme on fait souvent dans le monde. Rien n'obhge à confesser hautement certaines relations qu'on n'eût pas choisies, mais que les circonstances vous ont imposées : l'on accepte avec le moins de mauvaise grâce possible, et l'on se tait.
Maintenant, et sans trop tenir compte de mon plus ou moins de prédilection pour tel ou tel des écrivains dont je viens de dire que je possède les œuvres complètes, j'ai acquis, dans Toccasion, tantôt les éditions primitives de leurs ouvrages, tantôt celles de leurs éditions partielles qui pouvaient, à certains titres, exciter mon intérêt. Enfin, j'ai recueilli différents écrits qui, assez remarquables pour avoir rendu leurs
— iriR — auteurs célèbres, n'ont pas toujours été réunis sous un titre général, ou que Je ne tenais à posséder que séparément.
Parmi ces derniers écrivains il en est un que, sans aucun égard à Tépoque de son apparition dans le monde, je me hâte de nommer ici parce qu'il est impossible de le désigner simplement comme un auteur ordinaire du xvni« siècle, et parce que son immense renommée, en tant qu'orateur et homme politique, la place qu'il a tenue dans les plus grands événements de la monarchie, enfin le caractère particulier de ses écrits, le mettent, pour ainsi dire, en dehors et quelquefois au-dessus de la littérature proprement dite : le fameux comte de Mirabeau.
J'ai recueilli de Mirabeau une suite de productions restées plus ou moins célèbres, dont les unes excitent Tindignation des âmes honnêtes, les autres un étonnement mêlé d'intérêt, le plus grand nombre une admiration involontaire pour cette colossale individualité. J'ai la plupart de ses anciennes publications : le livre des Lettres de cachet et des Prisons d'État, YEssai sur le despotisme, les Mémoires de ses étranges procès, les plus curieux et les plus rares, quelques-uns corrigés de sa propre main ; son Histoire secrète de la Cour de Berlin, avec la condamnation par arrêt du Parlement; j'ai même un second exemplaire bien remarquable de cette aventureuse publication. Voulant aider son libraire, Lejay, dans des affaires embar-
rassées, il lui avait livré son manuscrit en lui disant: « Tenez, je vous sauve, mais je me perds. » Eh bien ! ce livre, qu'il avait tant d'intérêt à ne pas avouer, il n'a pas craint de faire, de sa main, sur un premier tirage, un assez grand nombre de changements, dont plusieurs, par leur nature, ajoutaient encore au danger. Ensuite, et en nous rapprochant d'une époque désastreuse, que j'ai, par ce motif, mise un peu à part dans le siècle qu'elle terminait si efiTroyablement, j'ai ses travaux, ses discours à l'Assemblée constituante, son travail posthume sur VÉducaiion publique^ avec un envoi de l'éditeur, le médecin Cabanis. J'ai les Lettres du Donjon de Vincennes, publiées par Manuel; j'ai sa correspondance avec Chamfort ; enfin j'ai de lui. Madame, d'autres écrits qui ne pourraient guère être nommés ici, et j'aime mieux vous raconter ce qui m'est arrivé à l'occasion d'une lettre autographe de Mirabeau. Quelques lecteurs donneront peut-être à Tanecdote plus d'attention qu'elle n'en mérite ; d'autres, au contraire, pourront n'y voir qu'un simple hasard peu digne de la leur; mais personne, assurément, ne pourra lui contester une assez grande singularité.
Je voulais acquérir une entière certitude touchant quelques annotations qui, suivant toute vraisemi>lance, étaient de la main de Mirabeau. Je connaissais déjà, par le renom du monde, ce que j'ai connu depuis par de longues et douces relations, l'obligeance par-
j faite, la bonne grâce en toutes choses de son fils
i adoptif, le digne M. Lucas de Monligny. Je me rendis
; donc chez lui avec pleine confiance, et j'en reçus,
j dès Tabord, Taccueilqui attendait tous ceux qui ve-
f naient l'entretenir de l'objet de son culte. Après avoir
'. un peu causé avec moi, et m'avoir donné son opinion
i sur la pièce que J'étais venu lui communiquer : « Sans
î doute, me dit-il, que vous avez bien d'autres auto-
I graphes de Mirabeau que celui-ci? » «Mais non, lui
' répondis-je, et c'est là ce qui me rend mon volume
doublement précieux. » « Oh ! reprit-il en se levant, ; vous ne sortirez pas d'ici sans être muni de quelque
I chose de mieux. » Et prenant une échelle de biblio-
I thèque, malgré ma petite résistance obligée, il monte
jusqu'à des cartons placés dans le voisinage de la corniche, il en ouvre un, et parcourt d'abord une ; lettre, puis une seconde : « C'est que, me dit-il, je vous
j cherche une pièce signée; Ton ne fait plus guère cas
' aujourd'hui que des autographes signés — ah ! voilà
' qui est bien, » poursuivit l'excellent M. de Montigny, et
* redescendant auprès de moi, il me remit la pièce que,
par une politesse de rigueur, je n'examinai point; je me bornai à lui en témoigner ma vive gratitude, et je le quittai, fort heureux de son gracieux présent.
Mon Dieu, Madame, ce que j'ai à vous dire à ce i sujet ne vaut peut-être guère la peine de s'être fait
! attendre si longtemps; mais, enfin, les moindres
choses doivent suivre leur cours, et voilà le dernier mot de mon petit conte.
Arrivé chez moi, je cours jeter les yeux sur le cadeau de M. de Montigny. C'était une lettre adressée du Donjon de Vincennes au correspondant ordinaire de Mirabeau, M. Boucher. Le fond et la forme ne manquaient pas d'un certain intérêt,mais tout le mystère était dans la date : celte lettre, Madame, était datée de Tannée, du mois, du jour même où je suis né. Qui n'a pas remarqué, parfois, ce rapport étrange, instantané, provenant l'on ne sait d'où, qui se produit tout à coup, comme par une sorte d'électricité morale, entre des choses ou des personnes et d'autres choses ou d'autres personnes d'identique nature? L'on parle d'un homme qui n'est nullement attendu : il entre. L'on converse autour de vous pendant que vous feuilletez un livre : un mot de la conversation vient frapper votre oreille au moment même où ce mot tombe sous vos yeux. Quand on parle du soleil on en voit les rayons, dit le vulgaire, impressionné par ces rapports aussi fréquents qu'imprévus, et des philosophes spirilualistes en ont tiré un argument de plus en faveur de l'existence d'un monde intellectuel. Certes, parmi les faits du même genre, il en est peu d'aussi frappants que cette circonstance d'une lettre que Mirabeau écrivait Vannée, le mois, le jour, à l'heure peut-être où je venais au monde, et qui, enfouie dans des cartons parmi des milliers d'autres, tombait, après
une suite d'hésitations dans le choix, sous la main du fils de celui qui Tavait écrite, pour m'êlre gracieusement offerte un si grand nombre d'années plus tard.
Chacun^ suivant la direction de ses idées, appréciera cela comme il voudra. Quant à moi je n'insiste, en aucune façon, là-dessus. Je ne suis point un promoteur de tables tournantes: je raconte purement et simplement un fait singulier qui se rattache d'une manière indirecte aux choses dont je m'occupe. Au reste, ce fait, je lui ai donné la permanence en plaçant mon autographe à la Qn du volume des Lettres inédites de Mirabeau, publié par son ami Vilry, et je suis prêt à le livrer en pleine communication à tout habitué des soirées de Robert-Houdin qui pourrait le désirer.
Bien qu'il ne fût pas fort étonnant que là où Mirabeau a contribué, pour sa part, à une espèce de miracle, on en vît faire à d'Alembert, Diderot et autres, je doute qu'il se trouve encore sur mon chemin de pareilles singularités. De d'Alembert, outre plusieurs ouvrages séparés qui ont subi certains change^ ments, j'ai un exemplaire de ses éloges avec un envoi de sa main. Ces envois de la main de d'Alembert ne sont pas communs.
J'ai beaucoup d'éditions primitives des divers ouvrages de Marmonlel. J'ai, entre autres, le Bélisaire avec toutes les publications relatives à ce livre. J'ai parmi ses pièces de théâtre, sa tragédie des Héraclidesy
avec un envoi signé à Madame du Boccage. J'ai un autre envoi de lui sur son discours de réception à TAcadémie. J'ai enfin VHéroïde d'un disciple de Socraie aux Athéniens, qui n'a pas été recueillie dans ses œuvres, mais qui lui est positivement attribuée par M. Barbier.
Il est, parfois/ de simples écrits de circonstance qui prennent les proportions d'œuvres historiques. J'ai, comme tout le monde, les Comptes rendus de M. de LaChalotais, mais j'ai pu y joindre son Essai d'éducation nationale, dans sa brochure originaire, avec un envoi de trois lignes du célèbre magistrat. Tout en me défendant de mon mieux contre le goût exagéré des autographes en général, j'ai toujours, comme vous savez, attaché plus ou moins de prix aux quelques mots dont les grands écrivains, ou simplement les écrivains distingués, peuvent avoir accompagné Fenvoi de leurs livres, même à leur seule signature sur d'autres ouvrages que les leurs. Ainsi, outre ce que j'ai déjà cité dans un genre et dans l'autre, outre ce que je pourrai citer encore, j'ai rencontré avec un très-grand plaisir im joli exemplaire de l'Usage des passions du père Sénault, avec la signature de Regnard : livre, du reste, que j'aurais déjà dû nommer ailleurs.
J'ai des éditions séparées de tous les ouvrages du président Hénault, notamment Cornélie, imprimée en i 768 à Strawberryhill, dans l'imprimerie particuhère
d'Horace Walpole, et tirée à deux cents exemplaires^ dont cent pour Tautear, dit M. Branet. Cest chose fort rare et fort recherchée. Cependant je fais plus de cas d'une sorte de trouyaille que j'ai faite récemment^ saYoir un manuscrit (dressé sans doute par Tordre^ et probablement sous les yeux du président Hénault) de ses différentes pièces de théâtre^ ayec beaucoup de Tariantes^ quelques-unes ajoutées de sa propre main^ et un opéra^ inédit je crois, d'Bippotnêne etAtalaniey dont le prologue a été imprimé sous le titre de Temple des Chimères, et mis en musique par le duc de Nivernais. Ce manuscrit forme un gros volume in-8*^ relié en parchemin vert, et porte la gravure d'armoiries attachée d'ordinaire aux livres du président. J'ai enfin ses piquants Mémoires édités par un de ses neveux, H. le baron de Yigan.
J'ai presque tous les ouvrages séparés de Duclos^ particulièrement Acajou et Zirphile qu'il faut avoir ainsi pour posséder, en même temps, les planches sur lesquelles a été fait ce singulier conte, et qui étaient, comme on sait, destinées, dans l'origine, à un autre roman qui a été perdu.
J'en ai beaucoup aussi de Diderot, principalement plusieurs de ces publications qui lui ont été attribuées quelquefois sans une entière certitude, comme le livre de l'Éducation publique dont H. Barbier, au contraire^ est porté à croire Crevier le véritable auteur. J'ai, surtout, un élégant, un charmant volume in-iâ dis-
posé par un amateurplein de goût, et où se trouvent réunis à la Lettre sur les aveugles de Diderot les Petites lettres sur de grands philosophes de Palissot, la piquante plaisanterie de Moreau, le Nouveau mémoire pour servir à l'histoire des Cacouacs, enfin un autre pamphlet, en sens opposé, rAléthophile^premievcouip d'essai de Laharpe , qui donna lieu, dans le temps, à bon nombre d'anecdotes, et qui est une vive satire contre Fréron.
Puisque j'ai nommé Tancien historiographe de France, M. Moreau, j'ajouterai que j'ai son Pot-pourri deVille-d'Avray, joli volume in-18, tiré à très-petit nombre, et seulement pour quelques amis.Tout ce qui vient de M. Moreau me touche d'ailleurs infiniment par le profond souvenir que je garde à son excellente
et spirituelle fille. Madame de C , souvenir qui se
lie à d'autres également précieux à mon cœur.
Le nom de Palissot me rappelle, à son tour, un recueil où sa comédie des Philosophes est suivie des innombrables pamphlets auxquels elle donna lieu, et où l'on trouve une grande quantité de jolies gravures du temps contre Palissot lui-même et contre d'autres. Ce volume, assez curieux, vient de la bibliothèque de M. Rozet de Folmon.
Vous ne sauriez croire. Madame, tout ce que les recueils de ce genre, je veux dire les recueils de pièces diverses, présentent, parfois, de morceaux intéressants. U est bien rare, à la vérité, qu'un goût
— im —
éclairé, que la pensée d'un yérUable amateur ait présidé a leur composition; mais alcyrsla marcbe à suivre est bien simple : Ton retire Igi perle du fumier où une main inhabile l'avait ensevelie, et Ton fait une plaquette à part du précieux opuscule qui acquiert ainsi, de son isolement même, une plus grande valeur. Je ne vous accablerai pas du détail de tous les petits diamaniè que j'ai créés de cette manière : il faut pourtant que je vous en cite quelques-uns.
La réponse de Gresset au discours de réception de d'Alembert fit, dans le temps, beaucoup de bruit, et le mit dans un état de demi-disgrâce à la cour, à cause d'un passage sur la résidence des évêques qui atteignait un assez bon nombre de prélats plus ou moins marquants. J'ignore pourquoi ce discours, cité dans toutes les biographies de Gresset, n'a jamais pris place parmi ses œuvres ; mais, enfin, c'est dans une des mauvaises associations dont je parlais tout à l'heure que je me le suis procuré ;
J'ai pu faire aussi, par une semblable dislocation, un joli petit volume de son discours du 4 août 1774, également remarqué pour lui avoir assez peu réussi sous d'autres rapports, et qui porte un ex-dono de sa main;
C'est ainsi encore que j'ai rencontré un pamphlet fort rare contre la cour de Louis XV, longuement déduit, longuement expliqué par Ch. Nodier, dans ses Mélanges tirés d'une pelile bibliothèque, et par M. Bar-
hier dans son Dictionnaire des anonymes. Je me bornerai à le désigner par son titre : les Soupers de Daphné et les dortoirs, de Lacédémone. Mon exemplaire a une clef, ce qui ajoute beaucoup à son mérite et à sa rareté ;
J'ai trouvé de la même manière un opuscule anonyme du cardinal de Remis, Myséis ou le visage qui prédit;
Enfin, c'est aussi d'un semblable recueil que j'ai retiré une brochure de Beaumarchais portant quelques mots d'envoi : ce sont des observations sur un mémoire de la cour de Londres faites avec sa véhémence accoutumée.
Mais un recueil qui n'a point été formé de pièces réunies au hasard, ni pour un seul possesseur, comme ceux que je viens de citer, qui se compose, au contraire, d'une réimpression commune d'opuscules habilement choisis, c'est le recueil publié en 1783 par Sautereaude Marsy avec ce titre : Tablettes d'un curieux. Ces deux volumes renferment, en effet, un grand nombre d'ouvrages de courte haleine, remplis d'intérêt, qu'on ne trouvait que très-difficilement avant cette publication. J\ii eu pourtant la bonne fortune de rencontrer séparément la première édition du discours du père Guénard sur cette question : En quoi consiste V esprit philosophique, modèle d'éloquence et de logique, couronné par l'Académie française en 1755. Je ne l'avais possédé, jusque-là,
que dans te recueil de Sautereau de Harsy. Ce n'est pas^ assurément^ aujourd'hui celui de mes petits volumes que j'affectionne le moins.
Mais suspendons^ du moins pendant quelque temps^ rénumération de ces petits bijoux^ dont quelques-uns^ il faut bien Tavouer^ ne sont des bijoux que par leiu* rareté, par leur reliure^ quelquefois par une curiosité de mauvais aloi; ils pourront se représenter ailleurs. En attendant revenons à des œuvres plus consistantes, sinon plus dignes de votre attention.
Je m'accuse, Madame^ de compter parmi mes livres les plus soignés un des auteurs dont je réprouve le plus les principes, un auteur que je ne suis jamais parvenu à lire tout entier : Helvétius. Il paraît, du reste, que tout le monde n'est pas du même goût; dfeir un amateur a pris soin de réunir toutes les premières éditions de cet écrivain en quatre gros volumes in-8«. Il a joint au livre de l'Esprit le fameux errata comprenant les suppressions du censeur Terrier, de qui on se moqua au moyen de ce prétendu errata qui offrait la reproduction littérale de tous les passages supprimés. Il y a également réuni toutes les condamnations, toutes les censures, civiles ou ecclésiastiques, formant une énorme annexe. Enfin, il a placé en tête de chacun des quatre volumes le beau portrait peint par Vanloo, et il a parfaitement fait relier le tout. Cet amateur, contemporain d'Helvétius, ne se doutait guère probablement alors qu'après une certaine amé-
lioratîon de la raison publique, je payerais toutes ces belles choses aussi bon marché que je Tai faiL
J'ai, de plus que les OEuvres complètes du poëte Lebrun, plusieurs de ses ouvrages qui ne s'y trouvent pas ou qui n'y ont été admis que par extraits : VAne littéraire, la Wasprie, ses Odes républicaines. Mais j'anticipe pour ces dernières. J'ai un exemplaire assez précieux de son Ode à Voltaire sur la petitc-fiUe du grand Corneille. Elle porte des corrections importantes de la main de Lebrun, et l'on peut suivre, dans quelques-unes de ces corrections, la marche des idées du poëte, ce qui a toujours un grand intérêt.
J'ai, par époques de publication, les divers ouvrages de Rhulières, y compris VHistoire de Vanarchie de Pologne, publiée en 4807 par M. Daunou, édition qui donna lieu alors à quelques cancans poli tico- littéraires. J'ai, notamment, un exemplaire de ses Éclaircissements sur l'édit de Nantes, avec un envoi de trois lignes, signé.
J'ai un beau volume formé des éditions originales des principales pièces de Piron avec un envoi de sa main.
Je vous ai dit. Madame, que cette dernière 'particularité, celle des envois autographes, m'allait droit au cœur : c'est surtout, naturellement, quand déjà l'auteur est en faveur auprès de moi. Aussi ai-je été ravi de trouver un ex-dono assez étendu de l'abbé Dubos en tête de son excellent livre des Réflexions critiques
sur la poésie et sur la peinture. J'ai réuni la plupart de ses autres ouvrages à celui-ci. Quelques-uns, comme l'Histoire des quatre Gordiens, ne se trouvent pas aisément.
Un peu d'eau de rose. Madame.
Les amateurs font cas de la première édition des Lettres péruviennes, Peine, sans date (1747), mais ce petit in-i2 n'a son véritable prix que lorsqu'on peut y joindre l'édition, première aussi, des Lettres d'Aza, même format (par M. de Lamarche-Courmont) sans désignation de lieu (Amsterdam), 1749. Ce dernier volume est d'une extrême rareté. J'ai pu me procurer l'un et l'autre et je leur ai donné l'uniformité qui convenait.
J'ai aussi, outres les OEuvres complètes de Madame de Grafflgny, ses curieuses lettres sur son séjour auprès de Voltaire et de Madame Duchâtelet, et une plaquette d'œuvres posthumes qui ne se trouvent point ailleurs.
J'ai souvent des transitions assez brusques, et je m'applaudis de ce que ma bibliothèque, par sa composition même, m'oblige à cela. Mais on peut nommer le chevalier de Boufflers après Madame de Graffigny, d'autant plus que c'est de sa succession que sont provenues les lettres écrites de Cîrey. Je me suis plu à réunir plusieurs éditions générales et particulières de ce gracieux écrivain, moins comme monuments li Horaires que comme éludes des mœurs ou plutôt des
formes de son temps. Par malheur c'est son pauvre livre du Libre arbitre qui porte le plus bel envoi du monde : je Teusse, de beaucoup, préféré sur un ouvrage plus analogue au genre de talent de Tauteur.
J'ai l'œuvre couronnée de Madame d'Epinay, les Conversations d'Emilie; j'ai ses singuliers Mémoires, je dirais ses Mémoires impossibles, comme je Tai dit de ceux du cardinal de Retz, si elle n'avait pas pris la précaution de les écrire sous la forme d'un roman. J'y ai joint, comme complément nécessaire, la Correspondance de l'abbé Galiani. J'avais déjà les spirituels Dialogues de celui-ci , sur le commerce des blés , ainsi que la longue et ennuyeuse réponse de Morellet. J'ai les Mémoires de ce dernier, qui se font lire avec plus d'intérêt.
Mais j'ai réuni tout ce que j'ai pu des livres d'un abbé autrement sérieux, même sous le rapport littéraire, que l'abbé Galiani et l'abbé Morellet : le savant, le sage, le judicieux abbé Pluquet. J'ai sa charmante collection des Livres classiques de la Chine (Debure et Didot, 1784); que je ne réserve point pour le chapitre des traductions, à cause de leur passage à travers plusieurs langues et des améliorations du dernier traducteur. J'ai son excellent livre de la Sociabilité, son Traité philosophique et politique sur le luxe, avec un envoi de sa main ; j'ai surtout son Dictionnaire des hérésies, chef-d'œuvre de savoir, de talent et d'impartialité. Celui-ci porte également un envoi de l'abbé
Pluquet^ qui restera toujours pour les bons esprits un auteur de choix.
J'ai quelques éditions plus ou moins curieuses des ouvrages de Rivarol, et principalement son célèbre Discours sur t universalité de la langue française arec un envoi de l'auteur.
J'expliquerai ailleurs^ ou j'excuserai^ si Ton tient à ce mot^ ma faiblesse pour les plus faibles ouvrages de Florian.En attendant Je me bornerai à remarquer ici que j'ai réuni, en papier vélin, toutes ses éditions primilivesin-18, un des plus charmants produits des presses de Didot; et, du même papier, du même format, toutes les premières publications posthumes, ce qui est assez peu commun. Cette collection est avouée des amateurs les plus difficiles, et ce point-là une fois reconnu qu'importe le mérile des ouvrages ? Suivant nos us et coutumes, je n'ai plus rien à justifier. Mais je puis me vanter, sans aucun remords de conscience littéraire, de tout ce que j'ai en différentes éditions de l'œuvre vraiment supérieure de Florian, son recueil de Fables. D'abord, la première et peut-être la plus jolie édition, celle de Didot (1792), sur tous les papiers; quelques autres encore, et enfin la très-belle édition de Neveu ( 1 821 ) , avec une grande quantité de gravures à laquelle j'ai joint encore un beau portrait de Florian, et un billet où il annonce que Don Quichotte est fini et qu'il n'attend plus que le travail du graveur Queverdo.
Peut-être devrais-je, à ce propos, parler des innombrables fabulistes français que présente ma bibliothèque ; mais c'est surtout ici qu'après en avoir nommé un tout petit nombre de supérieurs, l'on ne rencontre plus que des esprits plus ou moins distingués; et, comme chacun se réduit à un ou deux volumes, Fénumération qu'il faudrait en faire serait hors de proportion avec l'importance morale des ouvrages qu'elle indiquerait.
J'ai peu d'éditions particulières de l'abbé Delille, que j'aime à lire à son dernier point de perfection, et dans la belle édition deMichaud (1824). J'ai pourtant la première édition de la traduction des Georgiques et quelques éditions successives du même ouvrage, parce que c'est une des productions où l'on peut suivre avec le plus de fruit, la marche graduelle de son talent. Je n'en dirai pas autant de la traduction du Paradis perdu, ni même de celle deVÉnéide: Delille, du premier jet, y est arrivé au degré de perfection qu'il lui était donné d'atteindre, et quels que soient les préjugés actuels, ceux de ma jeunesse, moins fondés peut-être, me font encore regarder ce point-là comme assez élevé.
Mais puisque, par divers motifs, je recherche curieusement les premières éditions des auteurs dont j'ai déjà les œuvres complètes, je me plairai à vous en citer ici. Madame, quelques-unes qui sont parmi celles que j'ai recueillies avec le plus de bonheur et dispo-
sées avec le plus de luxe. Je veux parler surtout des éditions primitives de presque tous les ouvrages de Gilbert. C'est bien là qu'on peut suivre, avec autant d'étonneraent que de jouissance littéraire, la marche du prodigieux talent qui, parti d'un aussi faible recueil que le Début poétique, est arrivé, en peu d'années, à la belle satire du Diœ-huitiime siècle, et qu'on peut apprécier la grandeur et la variété d'un génie qui, semblant d'abord exclusivement voué à Fénergie, produisit, huit jours avant la catastrophe qui termina sa courte et malheureuse carrière, ces tendres, ces admirables stances que les amis de l'art citeront éternellement.
L'on retrouve les deux grandes satires de Gilbert dans un petit recueil en deux volumes des Poésies satiriques du dix-huitième siècle, joli recueil à tous égards, et qui devient précieux à un certain degré lorsqu'on rencontre, à la fin du deuxième volume, deux feuillets qui ne sont pas dans tous les exemplaires, et qui ne pouvaient pas manquer dans le mien.
Je ne sais pas jusqu'à quel point ce sera vous faire ma cour que de vous dire le soin extrême que j'ai apporté à réunir la plupart des premières éditions de Parny, d'autant plus que ce que celte réunion présente de plus remarquable est son regrettable poëme, avec une longue suite de variantes qui font de ce volume, disposé pour une édition qui n'a pas été faite.
une chose de quelque intérêt. J'ai aussi plusieurs éditions primitives des Poésies de son ami Bertin, notamment T^pl^re à M, Des forges-Boucher, tirée seu* lement à douze exemplaires, suivant le premier catalogue de M. de Saint-Mauris. J'ai bon nombre des éditions séparées de Léonard, particulièrement ses Poésies pastorales, avec un envoi de sa main.
A propos de poésies pastorales, je possède un poëte qui s'est fait une assez belle renommée par une seule, mais charmante églogue, Vabbé Mangenot: je fais cas de mon beau volume in-8° qui n'est pas rogné.
Nous avons déjà remarqué. Madame, au commencement et à la fin de chacune de ces périodes littéraires qu'on s'est accoutumé à nommer un siècle, par une sorte d'extension figurée, nous avons remarqué, dis-je, des nuances qui adoucissent la transition. C'est ainsi que nous sommes insensiblement arrivés aujourd'hui à des écrivains qui, ayant produit la plus grande part de leurs ouvrages avant dSOO, ne semblent pourtant guère pouvoir être décidément classés dans le xvin* siècle. Au reste, ne me trouvant enchaîné ici par aucune doctrine absolue, décrivant une bibliothèque et nullement des époques littéraires, je me sens fort à mon aise là-dessus. La plupart du temps, ainsi que je vous l'ai annoncé d'avance, je cède à mes seules impressions, même sans chercher à me rendre compte, à part moi, de ce qui les détermine, et je ne
sais pas^ en eBèt^ pourquoi je tous parle aussi tôt ou aussi tard de Bernardin de Saint-Pierre^ de Ducis^ de Fontanes^ des deux Chénier, après tous aToir parlé^ ou avant de tous parler de quelques autres qui ont yécu^ agi^ écrit en même temps qu'eux : mais enfin les voici :
Oh ! de Bernardin de Saint-Pierre, j'ai, avec tout ce qu'il y a de plus complet en éditions modernes, ses éditions primitives sans aucune exception, à commencer par son premier livre, le Voyage à nie de France. Mais j'ai surtout de son chef-d'œuvre, je pourrais dire de ses deux chefs-d'œuvre, Paul et Virginie et la Chaumière indienne, tout ce qui en a été fait de plus remarquable. La première édition d'abord, ce ravissant in-18 de 1789, plusieurs exemplaires habillés, attifés de toutes les façons; l'éditioa grandiose de 1806, splendide in-4», avec un envoi de Bernardin de Saint-Pierre; la très-belle édition de Méquignon-Marvis (1823), grand papier vélin, dont les dessins, faits à Paris, furent gravés à Londres. Enfin, sans m'arrèter à d'autres éditions plus ou moins jolies, j'ai cette édition monumentale de Curmer, que je n'essaierai point de décrire, exemplaire choisi, magnifiquement relié, auquel j'ai ajouté deux pages autographes de Bernardin de Saint-Pierre certifiées par Aimé Martin.
De son ami Ducis (ces deux génies si divers étaient étroitement liés), j'ai toutes les pièces dramatiques, et
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toutes les autres poésies^ à leur date de publication^ la plupart avec des envois.
Viennent ces deux infortunés Chénier, car j'ai la conviction que Harie4oseph a été^ moralement^ aussi malheureux que son frère^ sa haute intelligence^ comme ses tendances naturelles^ ayant dû constam^ ment lui faire sentir tout Todieux des voies où les passions du temps Pavaient entraîné. J'ai^ d^André Chénier^ tout ce que le monde a connu de lui^ et vous avez vu, dans une lettre précédente, que j'ai contribué à augmenter un peu ce trésor déjà d'une si grande valeur. Quant à Marie-Joseph, pour lequel je suis loin d'avoir le même genre de sympathie, j'ai, outre la belle édition de ses OEuvres, réunies à celles de son frère, tout ce que j'ai pu recueillir de ses publications faites séparément, tant littéraires que politiques, parce que, curiosité d'amateur à part, il y a fort à observer dans ce miroir confus des mœurs de répoque. Du reste il s'y trouve aussi quelques raretés dignes d'attention, telles, par exemple, que ses Poésies lyriques (Didot aîné, an VII), admirable petit volume numéroté par Chénier lui-même, 57 sur 250, avec un envoi de sa main.
Les deux Chénier! ce nom est venu m'arracher, comme par un coup de tonnerre, à mon doux rêve bibliographique, et me remettre en présence de l'effroyable tempête qui contrista, qui épouvanta mon enfance, le parlais, tout à l'heure, des nuances litté-
raires qui fondent un siècle avec le siècle qui le suit; mais ici c'est, au contraire, un affreux contraste auquel on ne peut assigner que sa date purement matérielle, car la période révolutionnaire proprement dite, celle de la Terreur, n'appartient pas^plus, moralement parlant, au xviii'' qu'au xix« siècle. Tous les deux doivent subir, du plus au moins, cette terrible responsabilité ou en être dégagés tous les deux. C'est sans doute cette impression qui, à mon insu, me faisait hésiter sur le classement de quelques écrivains, lesquels, après avoir, en se vouant au silence, survécu à cette épouvantable période, ont repris, continué leurs travaux dans des temps un peu plus sereins. Cependant cette période. Madame, la moins littéraire assurément de l'histoire de notre pays, occupe, ellemême, un certain recoin de ma bibliothèque. Mais comment assujettir quelque chose d'aussi exceptionnel par sa nature à la forme de nos exposés accoutumés! Que de déductions, que d'exphcatiôns et quels développements ne faudrait-il pas, sans pouvoir^ en définitive, donner à tout cela un caractère quelque peu bibliographique ! Laissons donc à cette déplorable littérature (si httérature ily a) sa destination véritable, celle des cabinets politiques ou des cabinets de curieux. Moi, par exemple, ainsi que je viens de le dire, j'ai la plupart de ces étranges productions, je possède à peu près toutes celles que M. Géruzez a si bien caractérisées dans sa belle Histoire de la Littérature française peu-
dant la Révolution; j'ai toutes ces choses-là, J^en conviens, c'est mon état ; mais je ne dois raisonnablement vous en indiquer qu'une bien faible partie.
Et d'abord ce que tout le monde peut avouer, les Mémoires de Fépoque, les Mémoires caractérisques s'entend, ceux des vrais contemporains, sauf à faire la part des passions du narrateur, et non des Mémoires faits après coup sur des Mémoires. J'ai les Mémoires des hommes qui, dès l'origine, ont paru sur la scène politique, ceux de Bezenval, de Bouille, de Dumouriez, puis de madame Roland, de Sénart, de Louvet, ces derniers avec un envoi autographe à Ginguené; ceux de Fréron, de RiouCfe, de Cléry, de l'abbé Edgew^orlh, de Madame de La Rochejuquelein, et plusieurs autres. Dans ces divers exposés, tous les bons, tous les mauvais principes, toutes les opinions, foutes les folies, toutes les nuances de folie, et puis la folie en action après avoir été ou avant d'être en récit. Les procès les plus atroces du temps, celui du malheureux Favras,et tous les écrits, plus ou moins curieux, qui s'y rattachent, procès si peu connu avant l'excellent travail de mon infortuné compatriote, feu M. de Vallon; celui du baron de Bezenval, la ridicule affaire du prince deLambesc, le procès sacrilège du saint Roi et tout ce que vomirent d'horribles calomnies ses malheureux juges, et des discours! (c'était le siècle des discours), les discours qu'ont prononcés, sur tous les sujets, les Mirabeau, les Gazalès, les Maury, les Bar-
nave, les Vergniaux, les Robespierre, les Danton^ les Saint-Just, les Barrère, leurs adversaires, leurs adhérents, parfois une rude, une grande éloquence, parfois les plus étranges aberrations; et puis les retours, les réactions, les récriminations, le tontmerveilleusement rendu par les hommes de la chose: a C'est nous qui sommes les victimes, qui sacrifions tout à la vertu. Vous êtes, vous, d'affreux conspirateurs, les ennemis de votre pays. » Ainsi parlait chaque parti, chaque fraction de parti à son tour; et les journaux de Fépoque, et les milliers de pamphlets ! j'ai de toutes ces horreurs-là, au moins un choix abondant.
Et faut-il le dire? ceux pour qui, comme pour moi, ces temps malheureux sont aujourd'hui à Tétat de souvenir personnel, en sont peut-être moins douloureusement impressionnés que ceux qui ne les ont pas vus, soit par la satisfaction secrète d'avoir échappé à un horrible danger, sojt par quelque autre mystère de l'âme. Toujours est-il que ces différentes collections sont loin d'être sans prix à mes yeux, que je les ai composées non pas au moyen de belles réimpressions, mais de préférence avec les éditions même du temps, faites sur le vilain papier brouillard de l'époque; offrant un texte ridiculement fautif, en un mot tout ce qui pouvait me rendre plus présent ce que j'avais vu, lu ou entendu dans ma première jeunesse. Et, à travers ces différents écrits dont quelques-uns sont si en dehors de la véritable sphère des lettres, j'ai toujours
flairé, j'ai toujours excusé avec moi-même, autant que je Tai pu, autant que je Tai osé, tout ce qui portait un cachet quelque peu littéraire, ou un nom qui refoulait un peu moins les sympathies^ comme ce pauvre Rouget de Liste qui, croyant de la meilleure foi du monde ne composer qu'une hymne patriotique, produisit cet odieux chef-d'œuvre, odieux seulement par l'apphcation qu'en fit bientôt la fureur populaire, et que je suis charmé de posséder, avec d'autres poésies de l'auteur et un morceau inédit écrit de sa main. Mais je n'ai pas le courage de m'arrêter plus longtemps dans ces terribles régions, et, comme dit Dante, dans le dernier vers de son immortel poëme, je me hâte de sortir à riveder le stelle.
La première étoile que j'aperçois. Madame, c'est le dernier nom prononcé avant cette triste digression, le nom de M. de Fontanes; je laisse le Monsieur k celui* là parce que nous l'avons tous vu, tous connu avec cette bonne grâce, cette distinction de manières, avec ces belles quaUtés de l'âme, cette haute supériorité d'esprit, tel, en un mot, que l'a peint, dans son admirable discours de réception, le plus digne successeur que pût lui donner l'Académie française, M. Yillemain. J'ai, outre son édition générale, plusieurs de ses anciennes et nouvelles publications, ses magniflques discours politiques de toutes les époques, son délicieux morceau du Verger (aujourd'hui un poëme), avec un envoi de sa main à Bernardin de Saint-Pierre, enfin
celte belle traduction en vers de VEssai sur l'homme^ qui^ ayant la réimpression de 1834^ était presque introuvable, et à laquelle^ indépendamment de quelques variantes assez curieuses, je crois, en vérité^ que je tiens compte du mérite rétrospectif de la rareté.
M. de Fontanes^ Madame^ d'un côté par la nature de son talent^ si éminemment classique, de Tautre par une certaine indépendance d'idées, convient merveilleusenîent pour former dans ce simple exposé un lien naturel entre le xviii* siècle où prit commencement sa belle carrière, et le xix«, à Tillustration duquel il contribua sous tant de rapports. Il convient d'autant mieux pour cela qu'il fut, en quelque sortéj non pas précisément l'introducteur, (le génie sait bien se produire de lui-même]^ mais le premier Je plus juste appréciateur de ce grand phénomène littéraire qui eut nom Chateaubriand. Quand je n'aurais pas répété jusqu'à satiété que n'indiquant aucun rang spécial à mes livres, je veux encore moins en indiquer un aux auteurs, certes, aucun écrivain contemporain, pas même ceux qui, à plusieurs égards, ont le droit de se dire ses égaux, ne s'étonnerait devoir nommer ici M. de Chateaubriand le premier. 11 est convenu, en effet, aujourd'hui, que c'est lui qui ouvre littérairement le XIX» siècle, même par la date matérielle, et j'observe cet ordre avec d'autant plus de liberté que les véritables rivaux de l'éminent écrivain se trou-
vent parmi ceux qui, par bonheur, vivent encore, et que, dans le rapide exposé des livres de ma bibliothèque, je vois plus d'une difflcullé à nommer dans un ordre quelconque des auteurs vivants; non pas sans doute que ces illustres vivants soient trop en minorité dans mon cabinet, ils s'y trouvent, au contraire, en très-grand nombre, et ils y ont été placés, la plupart, avec une sympathique admiration, quelques-uns avec la satisfaction d'une tendre amitié, heureuse de les voir, ajuste titre, comptés parmi les premiers. Ce n'est pas, non plus, dans la crainte que quelque omission, fruit du simple hasard, ne vint blesser de justes susceptibilités. Quel écrivain, d'une véritable valeur, pourrait considérer comme un mécompte de n'être pas mentionné dans ces humbles pages? Mais les premiers httérateurs de l'époque sont presque tous, en môme temps, d'éminents professeurs, de célèbres publicistes, parfois de grands hommes d'État : comment caractériser d'un seul trait, suivant mon usage^ des titres si divers et si justement acquis? Comment réduire aux proportions d'un exposé si abrégé par sa nature de si nombreuses éditions, des éditions si savamment, si fréquemment améliorées? Je me bornerai donc, comme je l'ai déjà fait, à citer leurs beaux noms lorsque je m'y trouverai naturellement amené par le sujet, heureux alors de cette occasion d'en vivifier mes déductions bibliographiques, mais en ne nommant, dans le cas actuel, que des auteurs
morts qui sont toujours^ eux^ et sur toutes choses, de bien meilleure composition.
J'ai donc de M. de Chateaubriand, dont les écrits exaltèrent ma jeunesse, et qui, par un peu d'amitié, honora mon âge mûr, j'ai d'abord sa grande, sa véritable édition, celle de Ladvocat, et tout ce qui s'y est joint depuis de posthume. J'ai plusieurs éditions primitives des ouvrages séparés, quelques publications de circonstance devenues rares, des feuilles volantes qui ont leur intérêt; enfin j'ai la première édition de son livre le premier publié en France, Atala, édition que M. de Chateaubriand eut, un jour, beaucoup de peine à se procurer, lui-même, je ne me souviens plus dans quelle vue, et qui sg lie à (Quelquesuns de mes plus doux souvenirs: je passe sur les soins de divers genres dont j'ai entouré les œuvres de celui qui, pour moi, ne fut pas seulement un grand écrivain.
Après avoir donné à H. de Chateaubriand, comme je l'ai fait, en motivant mon silence, l'escorte anonyme de ses pairs encore vivants, je citerai, au hasard-, les écrivains qui, connus un peu avant ou un peu après lui, n'en font pas moins partie de la même période littéraire, et dont les ouvrages, dans leur généralité ou avec quelque choix, ont pris place dans mes collections :
Et d'abord deux hommes qui, à plusieurs égards, ses émules, marchèrent longtemps l'un à côté de
l'autre, et tous deux à côté de lui, pour se voir ensuite bien tristement séparés, M. de Bonald et M. de Lamennais. Ce dernier a trouvé moyen, dans une occasion, de se moquer un peu de Tinnocente fantaisie de ceux qui, comme moi, mettent du prix même à la simple signature d'un homme célèbre. Ayant eu connaissance, lors de la première vente de 'sa bibliothèque, en 1836, de cette petite manie des amateurs, il écrivit d'une écriture bien évidemment récente, bien flamboyante sur tous ses livres : F. de Lamennais^ afin qu'ils se vendissent un peu mieux et un peu plus cher : nous méritions^ ma foi, bien cela ;
Les deux de Maistre, madame de Staël, Benjamin Constant, tous avec desaccessoiresde quelque intérêt. J'ai particulièrement de madame de Staël son premier ouvrage : les Lettres surJ.-J. Rousseau, que je n'annoncerais pas ici avec fracas si je n'avais appris dans un catalogue récent (c'est là souvent la source de notre érudition) que cette édition, la première (1788), a été tirée à moins de cinquante exemplaires destinés aux seuls amis de l'auteur. Le mien fut adressé à M. Emmanuel de Grouchy ;
Et l'un des plus aimables représentants du dixhuitième siècle, mais que le dix-neuvième réclame à tant d'égards, ne fût-ce que pour ne pas le séparer du digne fils que le corps académique fit asseoir à côté de lui, ce charmant comte de Ségur, le frère du charmant vicomte, Tami du prince de Ligne, ce der-
nier au8sj^ brillant reflet du siècle précédent; de combien de productions variées n'ont-iU pas enrichi mes possessions! J'ai pourtant mes préférences et je lis surtout avec délices les Mémoires où M. de Ségur a si bien raconté^ dans le plus beau langage du plus beau monde^ les années de sa vie qui précédèrent la révolution. Je les rapproche avec un vif intérêt de ceux du savant écrivain militaire^ le général Mathieu Dumas^ publiés^ en 1839^ par son digne fils le loyal général Christian Dumas. Enfin^ dans cette ligne d'hommes éminents qui^ après avoir vu d'autres jours^ ont honoré les nôtres^ ce héros si éloquent de la piété filiale^ le noble comte de Lally Tolendal^ dont les admirables défenses sont loin de se trouver faci« lement: j'en possède un exemplaire des plus com«plets.
Dans un autre ordre Utléraire^ notamment dans le genre dramatique et dans la poésie légère, presque toujours avec quelques mots de l'auteur :
J'ai un volume disposé avec luxe .de toutes les comé* dies originales de CoUin d'Harleville ;
Celles de Picard^ d'Andrieux et d'Etienne. De Picard, outre le plus grand nombre de ses comédies, son opéra comique des Viêilandines, devenu, depuis longtemps, sous ce titre, d'une extrême rareté ; avec les pièces d'Etienne, tout le procès relatif à Conaxa, accès* soire obligé mais rendu ici d'un intérêt plus qu'ordinaire; du spirituel Andrieux, la presque totalité
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de ses œuvres dramatiques et le Tolume de poésies^ publié en 1800;
Les choses les plus remarquables de Baour-Lormian^ surtout un volume fort curieux imprimé à Bordeaux^ eh 1803 et tiré à très-petit nombre, où Ton trouve, à la suite des Salires, sa polémique d'épigrammes avec divers auteurs du temps, particulièrement avec Lebrun ;
Toutes les tragédies d'Arnault, et l'édition la plus complète de ses Fables, imprimée à Bruxelles enl816;
indépendamment des OEwores compléta de Le« gouvé, plusieurs exemplaires exceptionnels de pièces séparées, mais, par^dessus tout, la charmante édition de Didot du Mérite des femmes (an IX), avec un envoi de Tauteur ;
L'édition complète des ouvrages de M. Roger, édition si remarquable par ces charmantes préfaces qui forment, à tout prendre, des mémoires très* intéressants. J'y ai joint, en publications partielles, en accessoires divers, tout ce que de longues et douces relations avec le si aimable, le si spirituel académicien m'avaient mis en mesure de recueillir.
J'ai aussi, vous l'imaginez bien, les œuvres de cet admirable Casimir Delavigne, homme de génie la plume à la main, un enfant, un ange pour la douceur et pour la bonté;
J'ai celles de Luce de Lancival, auteur dramatique
de talent^ mais qui a eu les honneurs d'une édition générale, tandis que d'autres, qui étaient loin dp lui être inférieurs, ont vu leurs pièces rester éparses dans la circulation.
Enfin, puisque je suis entré dans cette ligne des écrivains dramatiques plus ou moins rapprochés de nous, je remarquerai que je possède séparément toutes les pièces qui, à diverses époques, ont constitué tantôt un événement littéraire, tantôt un épisode politique, presque toujours, à tel ou tel égard, un triomphe particulier, quelquefois un triomphe exceptionnel dans la carrière de Tauteur.
Ainsi: l^Ami des lois, de Laya; VAgamemnonf de Lemercier; les Templiers, de Raynpuard ; le Sylla, de Jouy; l'Assemblée de famille, de Riboulté; la Clytemneslre de Soumet; les Macchabées, deGuiraud: le Louis IX, d'Ancelot, et plusieurs autres pièces ou un peu moins remarquables ou un peu moins remarquées.
J'ai beaucoup d'autres œuvres isolées, des œuvres qui ont pris un rang honorable dans le monde littéraire, et dont quelques-unes même ont paru avec un grand éclat.
Cet admirable, ce singulier poëme en prose de Grainviile, le Dernier homme, si longtemps ignoré de l'indifférent public, et qui l'eût peut-être été longtemps encore sans le tardif patronage de quelques hommes de lettres plus connus que l'auteur ;
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Le Printemps à*un proscrit, de Michaud, œuvre de sentiment qui, en même temps qu'elle ramène les impressions de nos grands désastres, ne perd rien de la grâce et du prestige d'un talent réel ;
Les nobles, et touchantes Élégies de Treneuil; le Génie de l'homme, de Chénedolié; la Navigation^ d'Esménard, toutes choses qui ont eu leur jour de bruit plus ou moins retentissant, leur jour de succès plus ou moins mérité.
Les deux jolis poëmes de Campenon, que nous avons connu vous et moi, poète aimable, et, chose bien plus rare, poëte modeste, remplacé à l'Académie française par un des esprits les plus distingués, par un des écrivains les plus éminents de notre époque, M. Saint-Marc Girardin ;
Les Plantes de René Castel, doux et poétique reflet d'une âme honnête, troisième édition disposée pour une quatrième, et où le digne M. Castel ajouta depuis, pour moi, une ou deux corrections de plus;
Et le spirituel poëme du spirituel Colnet, VArt de dîner en ville, et celui de Berchoux, si célèbre dans le genre, et cette sorte de jeu d'esprit dont Rrillat- Savarin a fait un chef-d'œuvre. Telle est l'action qu'exerce un livre, quel qu'en soit le sujet, dès qu'il touche à la perfection, que la Physiologie du goût m'a fait acquérir deux opuscules de l'auteur : la Théorie judiciaire et un Essai sur le duel, avec quelques
mots de sa main^ productions qui rappellent un mot connu: il sait même un peu de droit.
Et d'aimables muses qui, comme M. de Château^ briand^ ont leurs yéritables rivales parmi celles qui vivent encore : l'élégiaque madame Dufresnoy ; madame Verdier qui^ dans un petit nombre de morceaux^ compte des chefs-d'œuvre; madame de Yannoz; madame de Salm^ sœur de M. de Theïs^ auteur distingué lui-même ; celle surtout que les lettres ont perdue il y a peu d'années^ madame de Girardin; madame d'Haupoult^ madame deBeauharnais; j'ai de cette dernière une lettre autographe assez curieuse^ adressée au chevalier de Boufflers^ et dont celui-ci a orné l'exemplaire qui est dans mon cabinet.
Mais je m'aperçois que j'omets deux femmes célèbres qui doivent naturellement être placées ici, et cette distraction s^est produite par deux motifs entièrement opposés.
L^une, la marquise d' Autrement, ensuite baronne de Bourdic, et enfin madame Viot, a porté trois noms honorables, mais avant elle tout à fait étrangers aux lettres. Ce triple renouvellement d'existence sociale, pour finir par n'être qu'un-poëte agréable et un prosateur ordinaire, avait produit dans mon esprit une demi'Confusion qui me faisait oublier de lui rendre la justice qui lui est due.
L'autre, bien autrement remarquable comme écrivain, après avoir entouré de beaucoup de distinction
littéraire son nom de famille^ en reçut un tellement illustre que sous Tascendant de ce grand nom, je ne songeais nullement à la citer parmi Jes personnes de son sexe auxquelles Je n'ai jamais^ à la vérité^ assigné ici une place distincte. Mais là j'avais d'autant plus de tort que celle-ci^ à tout le talent d'un homme^ joi^ gnait tout le charme et toutes les vertus d'une femme : c'est madame Guizot^ jadis mademoiselle Pauline de Heulan.
J'ai un volume assez curieux : Essai de poésies, par M. de Clermont-Tonnerre, exemplaire offert à sa femme (la Delphine de ses romances^ depuis madame de Talaru) au moyen d'une épitre spéciale simulant l'imprimé, avec quelques dessins de l'auteur. — J'ai la réimpression in-18 augmentée de ses romances que chantaient nos mères avant 1789.
J'ai différentes«productions de H. Le Prévost dlray^ dont la jolie romance : Fontenay quembellissent les roses n'est ni la moins agréable ni la moins connue.
Enfin j'ai, avec les autres ouvrages de Millevoye, le précieax volume de la traduction en vers des Bucoliques de Virgile, couvert de corrections où l'on peut suivre, pas à pas, le travail du traducteur, volume si minutieusement décrit dans les Mélanges tirés d'une petite bibliothéquey page 395 à 304, par celui-là même qui l'avait formé d'épreuves détachées , Charles Nodier.
Si j'ai pu omettre, quelquefois involontairement, quelquefois très-volontairement, le nom de tel auteur du xviie siècle, quoique possesseur de ses ouvrages, de pareilles omissions, c'est-à-dire volontaires ou involontaires, ont dû se reproduire bien plus fréquemment encore pour le xviii» siècle et pour la première moitié du xix«, deux périodes pendant lesquelles Ton a tant écrit, si bien écrit, si mal écrit. En tout, je suis fort loin de vous avoir nommé la totalité de mes livres, ou seulement tous ceux qui ne sont pas sans prix à mes yeux. Il est même très-possible que tel lecteur préférât, de beaucoup, quelques-uns des écrivains omis volontairement ici, à d'autres que telle ou telle impression personnelle m'a fait mentionner honorablement. Mon Dieu ! il en est presque toujours ainsi des jugements humains. Ils sont généralement si divers, quelquefois si opposés que, surtout en littérature, il n'est pas rare de rencontrer un grand désaocord entre des juges d'un goût également sûr. Au reste, jamais, dans le monde bibliographique, la possession d'un livre quelconque ne supposa l'approbation absolue du possesseur. Il importe fort que cela soit reconnu comme cela l'est, en effet, et, en ce qui me concerne, je l'ai répété assez souvent ici pour éloigner de moi toute fâcheuse responsabilité.
Il ne me reste plus maintenant, Madame, qu'à vous exposer, en général aussi, les traductions de tout
genre qui existent dans mon cabinet. Malheureusement celte partie de ma revue aura un inconvénient inévitable, mais trop réel, celui d'entendre parler encore, quoique dans une situation nouvelle, de noms, de choses dont il a déjà été parlé. Cet inconvénient, du reste, je me trouve en position de le diminuer quelque peu. Des obligations beaucoup moins douces que celle de causer avec vous vont me forcer de m'absenter pendant une saison entière, et lorsque nous reprendrons le cours de nos lettres, vous vous trouverez par là un peu moins sous l'impression de noms si souvent prononcés. Ce repos, Madame, sera précieux pour vous, sans doute, mais il le sera surtout pour moi, car, pour peu qu'on ait le sentiment de ce qui convient en toutes choses, l'on est, assurément, beaucoup plus malheureux d'ennuyer les autres que d'en être soi-même ennuyé.
Agréez, etc.