UN CABINET DE M. TURGOT U
L'on ne fuit pas sa destinée, Madame ; je n'aurais point cru, assurément, lorsque, la dernière fois, j'allai prendre congé de vous, qu'au milieu des affaires de toute nature qui m'appelaient loin de Paris, j'eusse encore à m'occuper d'études bibliographiques. C'est pourtant là ce qui va faire le sujet d'un entretien que, malgré mes tendances naturelles, j'aurais volontiers rempli autrement. Il est vrai que
* Celte lettre parut, pour la première fois, dans la France littéraire du 5 février 4843. Depuis, M. Castaigne, bibliothécaire de la ville d'Augooléme et bibliographe distingué, donna, dans le Bulletin du bibliophile de juin \Sb6, une description fort ingénieuse du même cabinet, mais avec un autre pian et une autre direction d'idées.
ce sera de la bibliographie, à peu près comme Tombre est le corps ; mais cela présente un peu de singularité, chose si précieuse dans le genre : la suite de ma lettre. Madame, pourra seule vous expUquer ce début.
J'étais à peine arrivé depuis quelques jours dans la sauvage retraite qui partage mes aCTections avec les quais que vous sa\ez, lorsque j'eus occasion de
voir M. le baron R , administrateur intègre,
homme beaucoup plus lettré qu'il ne cherche à le paraître, et beaucoup plus bienveillant qu'il ne semble vouloir le montrer. On lui avait dit que j'aimais les vieux livres, et, comme tous les gens d'esprit, il mit la conversation sur le sujet que j'aimais. Moi, je n'examine guère, en pareil cas, si cela provient d'un véritable accord avec mes sympathies, ou si c'est là, tout simplement, affaire de bon procédé. Je commence toujours par profiter de l'occasion qui se présente, et je n'eus point à m'en repentir dans celle-ci.
M. R , en effet, touchait à un sujet particulier
bien propre à exciter mon intérêt. Il s'agissait de M. Turgot, dont il administrait l'ancienne intendance, et c'est un nom qui a toujours bien sonné dans ma famille. Mon père a eu autrefois de longs et agréables rapports avec M. Turgot. Assez bon agriculteur luimême, il se trouva souvent en mesure de le seconder dans ses grandes vues agricoles, et je vous dirai même, en passant, que je possède, parmi mes auto-
graphes^ une gracieuse réponse de H. Turgot, devenu ministre^ à une recommandation de mon père^ en faveur d'un de ses voisins. Plus d'un motif concourait donc à rendre intéressant pour moi tout ce qui se rapportait au grand économiste, au bienfaiteur du pays où je me trouvais.
— a Vous vous êtes bien souvent assis dans son cabinet^ me disait M. R ; quelquefois vous y avez passé
plusieurs heures, et vous n'y avez sûrement pas remarqué un souvenir resté de lui. Sur une porte où sont simulées des tablettes en rapport avec les rayons de la bibliothèque, figurent des livres également fictifs, et dont les titres sont évidemment l'œuvre de Turgot. Je vous en ferai les honneurs, la première fois que vous viendrez à L******. Ce n'est pas, je vous assure, sans quelques côtés assez piquants. x>
Je ne doutai point qu'il n'y eût, en effet, plus ou moins matière à observation dans un vestige quelconque du passage de Turgot. Il y avait, dans tous les cas, forme de bibliothèque, et comme, à quelque temps de là, j'allai passer plusieurs jours au chef-lieu, après les premiers moments donnés aux affaires, je ne manquai pas de visiter la porte littéraire qui avait été signalée à mon attention.
Je me retrouvai avec un véritable intérêt, mais sans trop d'enthousiasme, je dois l'avouer, dans l'ancien cabinet de Turgot. Depuis que j'ai dépassé ma
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vingtième année^ Madame^ et il y a longtemps de cela, j'en ai fini, Dieu merci, avec les opinions plus ou moms religieuses^ plus ou moins irréligieuses des hommes du xviji'' siècle, ce qui a généralement la meilleure part dans Tadbésion si ardente de leurs jeunes admirateurs. Cependant je leur conserve toujours beaucoup de sympathie littéraire, et je partage entièrement, à cet égard, les impressions et les distinctions d'un grand critique contemporain. Ces distinctions du reste, je les ai constamment faites dans toutes les circonstances de même nature. C'est ainsi que sans avoir jamais eu la moindre tendance aux idées jansénistes (qui pense à cela aujourd'hui?], je me suis toujours passionné pour les solitaires de Port- Royal; c'est ainsi que, quoique ancien élève des Oratoriens qui auront toujours mes plus tendres préférences, je ne pstsse jamais dans la rue Saint-Antoine sans penser à Bourdaloue, au père Bouhours, à tous les hommes marquants du corps jadis adversaire de mes chers maîtres. Aussitôt qu'on appartient aux lettres, aussitôt qu'on appartient aux arts, peu m'importe le drapeau particulier. Ils sont vraiment à plaindre ceux que d'aveugles, d'exclusives préventions empêchent de se livrer sans réserve à toutes les jouissances de l'esprit; ils y perdent, vous le savez, vous, Madame, plus qu'ils ne peuvent l'imaginer.
Je me mis donc en devoir de m'identifier, de mon
mieux, avec celui qui avait déposé dans ces titres quelques-unes de ses pensées. Là respirait, en effet, tout entier Tesprit sceptique de Tépoque ; là se révélaient, à chaque ligne, les opinions de M. Turgot en économie politique. Enfin, Madame, je me trouvai bientôt en plein Louis XV, et si je ne puis pas vous donner ici un relevé complet de ces titres, je veux, du moins, en attendant que je mette sous vos yeux le fac-similé qu'un homme rempli d'obligeance en a fait faire pour moi, vous citer quelques-uns de ceux qui sont le plus en rapport avec les sujets que nous traitons habituellement.
Mais tout en ne faisant ici qu'un choix. Madame, je ne vous dissimule pas qu'il faut souvent un assez grand effort de mémoire, parfois même quelques recherches, pour se remettre dans l'esprit les circon* stances politiques ou littéraires qui font tout le sel des épigrammes de Turgot, car c'est, à proprement parler, un véritable recueil d'épigrammes : le philo* Sophe le plus cauteleux parmi tous les autres, celui dont on a dit que nul n'avait mieux l'art de tirer la flèche et de cacher la main, s'en est là donné à cœur joie; on a, dis-je, besoin de se rappeler, en lisant ces titres, tantôt que Tabbé de Caveirac, à peu près oublié aujourd'hui, publia, vers le milieu du dernier siècle, plusieurs ouvrages remplis d'intolérance contre les protestants ; tantôt que Linguet fut longtemps l'enne* mi des philosophes, et défendit le pouvoir arbitraire^
avant d'entrer dans une autre voie; que l^abbé Galiani^ dans ses Dialogues sur le commerce des bléSy soutint, toucliant cette matière, quoique passablement philosophe lui-même, une opinion contraire à celle des économistes, qui du reste, on le sait, faisaient bande à part sur beaucoup de points j enfin, il faut se rappeler qu*à tort ou à raison. Ton reprocha aux frères Pftris d'avoir fort accru leur fortune dans la fourniture des armées ; tout cela est plus ou moins finement indiqué dans les premiers titres qui suivent:
— Traité de la Charité chrétienne, par l'abbé DB Caveirac.
— Déliges du gouvern. Turc, dédiées au Kisla^
KA6A, PAR s. N. H. LiNGUET.
—Art DE compliquer les questions simples, par l'abbé Galiani.
—Véritable utilité de la guerre^ par les frères Paris.
C'est surtout Linguet qui est le plus fréquemment Tobjel des sarcasmes de M. Turgot :
^Morale fondsb sur la force, par S. N. H.
LiNGUET.
— Digt. portatif des Métaphores et des compa-
raisons, par s. n. h. LiNGUET.
Trois énormes volumes.
Je remarquerai à ce sujet que souvent la grandeur du format et le nombre des volumes entrent pour quelque chose dans Tépigramme :
— S. N. H. LiNGDET, DE SUPPLIGIORUM 1N6ENI0SA DIVER. DIATRIBA !
—Dragon. Leges notis perpet. illustrât^ ^ a S.
N. H. LiNGUET.
—Dangers du païn, par S. N. H- Lingukt.
—Dialogue entre les trois gueules de Cerbère^ JEU d'esprit de s. n. h. Linguet.
EnQn^ plusieurs autres contre le même^ tant en latin qu'en français.
On retrouve aussi une autre fois Pabbé de Caveirac:
— Conduite des Espagnols dans les Indes^ justif. par l'abbé de Cayeirac.
Cependant chaque personnage en est généralement quitte pour un seul mot piquant ; ainsi Ton ne rencontre qu'une fois les noms que voici :
—Du pouvoir de la Musique^ par M. Sédaine.
— De l'emploi des images en poésie, par M. Dorât.
— Hist. complète des Néréides, ouvrage posth. de poinsinet.
Vous savez mieux que personne. Madame, ce que la réputation de Sedaine dut aux charmantes compositions de Grétry et de Monsigny. Vous savez aussi avec quel luxe de gravures furent publiés la plupart des ouvrages de Dorât. Pour ce qui est du trait relatif à Poinsinet, j'avais pensé d'abord qu'il se rapportait à cette carpe avec laquelle quelques mauvais plaisants persuadèrent au crédule auteur du Cercle qu'ils Ta-
raient mis en conversation^ et qui est si griginalement rappelée dans un couplet de la fameuse complainte^ sur Tair du cantique de Saint-Roch.
Ce fut avant le Warwick de Laharpe, Lorsqu'au théâtre on sifflait Astarbé, Que tout à coup, amoureux d'une carpe Dont il cuidait être le Sigisbé^
Notre invisible,
Imperceptible,
Voulut, dit-on.
Se changer en triton.
Mais lorsque je remarque cet énoncé : ouvrage posthume, je crains, en vérité, que ce ne soit une allusion à la mort du pauvre diable, arrivée le 7 juin 1769, en Espagne, où il se noya dans le Guadalquivir, et que Turgot, qui n'a quitté ce cabinet qu'en 1774, n'ait voulu se réserver le triste honneur d'avoir été le dernier à se moquer du malheureux Poinsinet, objet, pendant si longtemps, des mystifications de tous les écrivains du second ordre et de tous les cabotins de Paris.
Je parle avec quelque indignation de ce qui en a fait rire tant d'autres, parce que j'ai toujours trouvé qu'il y avait quelque chose d'ignoble et de méchant dans cette persécution dirigée contre un homme qui n'était pas, au fond, sans mérite littéraire, quoiqu'il fût fort inférieur, sans doute, à son cousin Poinsinet
— Î02 — de Sivry, routeur de Brism et le traducteur i*Anacrion.
Après cela, il revient peu de noms propres, Bacon^ Burlamaqui, Leibnitz, mis là seulement pour donner de la couleur à la chose; Ch. Eisen, dessinateur, dont les vignettes firent beaucoup valoir^ dans le temps, les Baisers^ de Dorât :
Tr. des ornements de la poésie moderne, par
M. ElSEN.
Le docteur Riballier, nom tant ressassé par Voltaire.
— ^HlST. NATURELLE DU GrIFFON ET DE L^lXlON, PAR
M. Riballier.
Enfin, un anonyme que je n'ai pas entièrement pénétré :
—Histoire naturelle et morale des Araignées, avec la description de leurs amours, par m. le