‹ Mémoires d'un bibliophileChapitre 13 sur 19 · DUC DE · texte numérisé non relu

DUC DE

Il reste encore, toutefois. Madame, un nom que quelque autre visiteur, à la sagacité duquel n'aura pu échapper le sens caché de cette forme extérieure, a essayé de supprimer en le grattant légèrement. Ce nom-là est fort au-dessus d'une épigramme de la part de qui que ce soit. Cependant, puisqu'il s'est trouvé quelqu'un qui, par une bienveillante intention, a cru devoir le faire disparaître, je m'abstiendrai de le joindre ici aux autres : c'est le sort des Mémoires inédits d'aller se heurter contre des égards contemporains.

Le reste de ces titres^ c'est-à-dire le plus grand nombre, se forment de pensées plus ou moins hardies, plus ou moins voltairiennes, parfois simplement littéraires. Quelques-unes sont des critiques fort justes, d'autres des allusions qui joignent la finesse à la malignité ; le tout, enfin, est assez curieux comme une sorte de type de Fépoque librement colorié par un peintre habituellement plus circonspect :

— Traité de la Dévotion politique.

— HisT. gouplette des Coiffures religieuses.

— J. Malatesta, J.-C. de Regirus, Eorum natura

ET AFEGTIRUS.

— Farnarius, de âugurum yeragitate.

-'Jugement d^Erashe, sur les disputes de son temps.

— ^NOUV. SYSTÈME SUR l'ORIGINE DES ClOGHES.

—Dictionnaire de caractères a l'usage des Poètes comiques.

Deux grands Yolumes.

— ^Histoire naturelle des Boeufs Tigr. ayeg figures.

— Vérit. usage des Faits dans les matières de raisonnement.

—Traité du droit de Conquête, ouvrage posthume DE Cartouche.

—Histoire des Pénitents avec la chronologie DE LEURS Prieurs.

—Choix des friponneries les plus ingénieuses, publ. en faveur des dupes.

Deux volumes in-folio.

— Doutes modestes sur l'rxgell. du despotisme.

— Code complet d'une nation raisonnable.

Un simple Yolutne. Il ne se doutait pas que cela se réaliserait dans peu d'années.

—Utilité des Bonzes^ appréciée par un lettré Chinois.

— AUL. TiGELLINI HI8TRICIS DE LeGUM ABROGA-

tione.

—Th. Rainaldi de forma gaye^ pullorum Sa-

CRORUM.

— Dissertation sur la propriété de la soupe des c0rdelier8.

—L'art de faire les glaces^ par un Buvetier DE l'Inquisition.

— Apologie de l'Esclavage des Nègres^ contre

LES économistes.

— Cours complet de Morale extr. des Romans.

eux modestes volumes.

—Catalogue des Confesseurs des princes Chrét. jusqu'à l'an m. C.

— Corps complet des découvertes des trente-une Sociétés d'Agriculture.

Un faible volume.

— Esprit des Discours prononc a l'Acad. Franc, dep. son étab.

Volume exigu.

Telle est, en général^ Madame^ cette suite de plai-

santeries plus ou moins bonnes^ de censures plus ou moins justes^ mais assez curieuses^ ainsi que je TOUS le disais^ comme ^>u d'esprit d'un homme qui a beaucoup marqué depuis dans les affaires et dans les opinions de son temps. Certes^ c'est là ou jamais le grand homme pris en robe de chambre^ car Turgot était loin sûrement, par plusieurs motifs, de vouloir donner à cet amusement la moindre publicité. Aussi est- il quelques-uns de ces titres qui ne m'ont pas semblé d'un excellent goût comme, par exemple, le jeu de mots suivant, déjà fait par Voltaire, sur le théologien Grillandus :

— R. P. Grillandi ord. pr^d. Jurisprudent. Inquisition ; comme quelques allusions plus malignes que fondées aux mœurs alors assez peu avancées du pays dont il était Tintendant. Ce serait assurément, aujourd'hui, un assez mauvais moyen d'administration; mais dans ce temps-là où le pouvoir avait tant de force, et où, par suite, ses mandataires pouvaient se permettre impunément telle facétie qui leur réussirait mal dans celui-ci, la petite licence que se donnait Turgot à cet égard manquait autant de générosité que de convenance, et surtout était bien mal venue, vous en conviendrez, sous la plume d'un de ces grands réformateurs de tous les genres d'abus.

Mais puisque j'ai tant fait. Madame, que de mal prendre les plaisanteries de Turgot sur les habitants

de son anctanne intendance^ et vous savez pourquoi, il faut que j'achève de les venger^ en vous montrant ici une des victimes immolées dans ses titres justifiée par une autre. Vous y verrez jusqu'à quel degré d'animosité peuvent se porter môme les hommes d'un ordre supérieur^ lorsqu'ils sont entraînés par Fesprit de système^ ou égarés par d'aveugles haines de parti. Cette petite digression me semble loin d'être dépourvue d'à-propos ; mais^ dans tous les cas^ il a été convenu entre nous^ vous le savez^ que la bibliographie^ lorsqu'elle n'est pas tout à fait matérielle^ reste la maîtresse de se tracer à elle-même ses propres limites, et que tout ce qui se rattache, de près ou de loin, au livre qu'on a sous les yeux, appartient de plein droit à celui qui le décrit.

Cet abbé de Caveirac, retombé ici deux fois sous la main de M. Turgot, était un assez vilain homme en tant qu'homme de parti. Non-seulement il écrivit toute sa vie contre la tolérance dont Louis XV était disposé à user envers les protestants, mais il mit luimême l'intolérance en action dans un procès où une femme calviniste, subitement convertie, voulait^ en sollicitant la nullité d'un mariage qui datait de plus de quinze années, faire subir à ses enfants les affreuses conséquences des lois en vigueur. Tout cela rendait l'abbé de Caveirac fort attaquable sans doute, mais c'était un motif de plus pour ne pas recourir^ contre lui, à l'arme odieuse de la calomnie. Or, voilà ce que

dit Linguet^ dans sa Réponse aux docteurs modernes. Le plaidoyer est peut-être un peu trop chaud pour le mérite du client; mais ce ne serait là^ au surplus^ qu'un nouvel exemple de Texagération où jette toujours rinjustice, et il reste, en définitive, du moins au profit du panégyriste, un fait que rien ne saurait annuler entièrement.

a Un cri universel s'est élevé, il y a quelques anci nées, dit Linguet, contre ce malheureux abbé de « Caveirac. Toute la basse-cour philosophique l'a hué « avec indignité. On a dit, on a écrit, on a imprimé « quil avait fait tout exprès une apologie de la Sainta Barthélémy. Vous verrez dans le monde des milliers a de personnes qui en sont persuadées de bonne foi, <c et qui regarderaient comme le plus téméraire de a tous les hommes, celui qui oserait en douter. Cea pendant prenez la peine de chercher le livre de cet « auteur si indignement et si injustement avili.

a Vous vous convaincrez d'abord que la Saint-Bar- « thélemy n'était pas son principal objet. Il a fait un a ouvrage plein de force, de lumières et de vérité sur a l'expulsion des protestants au siècle dernier, et sur c les motifs qui ont pu y déterminer Louis XIV et « son conseil. Ce n'est qu'à la fin qu'il a joint une a dissertation de soixaate-trois pages, sous le simple a titre de Dissertation sur la journée de la Saint-Barc< thilemyy à laquelle je ne vois pas trop qu'on ait a répondu.

Ensuite, si vous lisez ce petit ouvrage, vous serez a étonné de n'y trouver qu'un homme raisonnable, a humain, philosophe même, qui combat un préjugé a (celui que la religion eut part aux 'meurtres de la a Saint-Barthélémy) ; qui pourrait avoir tort dans le fond, sans qu'il fût possible de lui faire le moindre a reproche dans la forme ; enfin, qui n'a point chera ché à justifier cette abominable catastrophe dont « on lé suppose le panégyriste, qui a tenu à ce sujet a le langage d'un cœur compatissant et d'un esprit a éclairé.

« On peut répandre, dit-il en commençant, des a clartés sur les motifs et les effets de cet événement « tragique, sans être V approbateur tacite des uns, ou a le contemplateur des autres. Quand on erUèverait à « la journée de la Saint-Barthélémy les trois quarts « des horribles excès qui Vont accompagnée, elle serait a encore assez affreuse pour être détestée de tous ceux a en qui tout sentiment d'humanité n'est pas entièrea ment éteint. Et c'est l'homme qui parle ainsi, que « l'on déclare l'apologiste de la Saint-Bar Ihélemy, que a l'on flétrit sous ce prétexte, dont le nom peut-être c( ne sera transmis à ia postérité qu'avec les qualificaa lions afiTreuses et plus iniques encore dont on l'a a accablé I

a Je ne connais point l'abbé de Caveirac, ajoute « Linguet, dans une note ; je ne l'ai jamais vu ; je n'ai a jamais eu avec lui de liaison d'aucune espèce et n'en

« aurai jamais vraisemblablement; mais j'avoue que a sur la dénonciation authentique qui a été faite a a l'Europe de ses opinions et de son livre^ j^ai été a longtemps^ comme beaucoup de ses ennemis sans a doute, à le croire, sans Tavoir lu, un homme et un « écrivain détestable ; le hasard a fait tomber, il y a « quelque temps, son livre entre mes mains, j'ai frémi <c de mon injustice, et je saisis avec ardeur Toccasion a de la réparer. »

Certes, voilà une sortie où Ton retrouve bien le genre d'esprit de Fauteur des Mémoires sur la Bastille et de tant d'autres écrits plus ou moins empreints de déclamation. Hais ce qu'il ne dit pas, et j'ignore pourquoi, c'est que ce fut Voltaire qui, le premier, avec ce ton de certitude qu'il prenait habituellement, proclama que Vabbé de Caveirac avait fait l'apologie de la Saint-Barthélémy. Cette assertion une fois tombée de sa plume, il la reproduisit dans plusieurs écrits, dans sa correspondance, dans toutes les occasions. Enfln, il en vint à Tbabitude de dire tout simplement l'auteur de l'apologie de la Saint-Bar ihélemy, comme on aurait pu dire l'auteur de la Henriade. Ce fut donc d'après le maître que chacun répéta la chose, sans songer le moins du monde à la vérifier. Pendant ce temps-là, Turgot insinuait silencieusement dans les titres reproduits plus haut que l'homme était fort capable de justifier les excès des Espagnols dans les Indes ; et cependant vous le voyez. Madame, il peut

bien y avoir dans 8a Dissertation sur la Sainte Barthélémy, quelque si, quelque mais, suite inévitable de rintolérance de ses opinions ; niais^ d'après les phrases pleines d'énergie dont il flétrit cette effroyable journée^ il n'était pas plus juste de dire que Tabbé de Caveirac avait fait l'apologie de la Sainl-Barthélemy^ qu'il ne le serait maintenant de dire que j'ai fait^ moi^ dans cette lettre^ l'apologie de l'abbé de Caveirac.

a Us s'imaginent^ » disait un jour le naïf Lemierre^ scandalisé de voir le même parterre qui avait si bien accueilli sa Veuve du Halabar^ maltraiter je ne sais plus laquelle autre de ses pièces, a ils s'imaginent a qu'on peut leur donner tous les jours une veuve du « Malabar ! x> Je ne me suis pas engagé ^ moi^ Madame^ à mettre tous les jours la main sur un livre de pocbe de J.-J. Rousseau, ou sur un manuscrit inédit d'André Ghénier. Je vous l'ai dit^ d'ailleurs^ en commençant^ ce n'est là qu'une pure fiction^ un simple reflet de bibliographie^ et vous ne vous attendez pas^ sans doute^ à ce que je critique ici la reliure de ces dos probablement confectionnés sur les lieux mêmes^ ou l'orthographe vicieuse de quelques-uns de ces titres^ ce qui ne peut être raisonnablement attribué qu^à l'artiste local. Ce serait me rendre^ pour ainsi dire^ le complice des mauvaises plaisanteries de Turgot. Mais cette oeuvre^ telle qu'elle est^ a le mérite de rappeler vivement^ de caractériser d'une manière intime un

homme illustré par de 'grandes vertus. Cet homme a étéj en quelque sorte, le créateur d'une province importante, et son nom, quoique devenu célèbre depuis ce temps-là, y est encore presque toujours accompagné du titre de Monsieur, comme n'ayant jamais cessé, un instant, d'être présent à tous les esprits. Tous ceux qui abordent celte province, quelque position qu'ils viennent y occuper, s'associent bien vite à ce juste sentiment du pays. Enfin, c'est un culte qui a supporté, sans s'altérer en aucune manière, l'épreuve de nos longues révolutions, et je crois savoir que dans quelques arrangements d'intérieur devenus indispensables, l'on se propose de conserver religieusement la porte de Monsieur Turgot.

Agréez, etc.

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