TRADUCTIONS
Paris, mars 1848.
a Quel épouvantable avenir ! disait un jour au grammairien Domergue un homme effrayé des débuts d'une de nos crises révolutionnaires. Dieu seul sait dans quel abîme la France va tomber ! — Ma foi ! répondît le grand promoteur du complétif, arrive que pourra : j'ai dans mes cartons trois mille verbes bien conjugués; avec cela on peut attendre en paix les événements; la Providence fera le reste. »
On a beaucoup ri de la tranquillité d'esprit du bon Domergue, et de l'arsenal sur lequel il comptait pour braver la fureur des révolutions; mais, en vérité, tous ceux qui ont le bonheur d'avoir une passion plus ou moins vive se montrent des Domergue, tel ou tel
jour. Depuis ma dernière letlre, Madame, celle où je me complaisais dans la reproduction des paisibles temps de Louis XV, dans les souvenirs qui se rattachent à l'illustre ami de mon père, à M. Turgot, nonseulement les éclairs qui effrayaient Tinterlocuteur du célèbre grammairien ont aussi brillé à nos yeux, mais le tonnerre est tombé sur nos têtes, il a foudroyé nos plus chères, nos plus nobles affections; il a réduit en cendres la meilleure part de nos fortunes, il a effleuré notre moral .... Et je vous adresse aujourd'hui une lettre sur les traductions.
Tradultore : traditore, a-t-on dit assez plaisamment; mais ce n'est là qu'un jeu de mots appelé par la consonnance dans le pays des jeux de mots. Quant à moi, je suis loin de partager les préventions de ceux qui relèguent les traductions dans les bas fonds de la littérature, préventions injustes qui sont particulièrement celles des écrivains médiocres: les traductions, comme je l'ai déjà dit, ont plus d'un mérite, sans parler de leur utilité, parfois de leur nécessité.
Cependant, Madame, si quelques traductions sont de véritables chefs-d'œuvre il est assez rare que ce genre d'ouvrages forme en bibliographie des livres recherchés des curieux, des livres d'amateur. C'est ce qui a dû m'empêcher de citer les traductions de mon cabinet en même temps que les livres originaux qu'elles reproduisent, et ce qui m'oblige d'en faire
un article à part. Enfin les traducteurs^ même ceux d'untalent hors de ligne, n'occupant, à ce titre, par la nature des choses, que le second rang, je n'ai plus lieu de redouter l'apparence d'un classement quelconque. En conséquence, qu'ils soient morts ou qu'ils soient vivants, je n'aurai aucun motif pour taire ici leurs noms.
Lorsque j'ai compris parmi les originaux les différentes versions de la Bible, je ne sais pas pourquoi je n'y ai point ajouté Vlmitation de Jésus-Christ^ ce livre qui n'est pas un livre dans l'acception commune du mot, qui est un esprit, une âme, une pensée divine, qui peut bien parler plusieurs idiomes, mais qui n'appartient à aucun en particulier, qui appartient également à tous, et repousse ainsi le mot vulgaire de traduction. Du reste, tout pénétré que je sois de cette manière de sentir, évitons des formes trop ascétiques, et employons tout simplement la langue de notre métier.
Des soixante traductions si savamment déduites par M. Barbier, j'ai celle de Lemaistre de Sacy, trèsjustement estimée, surtout des vieux partisans de Port- Royal; j'ai celle des Cusson, si longtemps et si singulièrement attribuée au père Gonnelieu au moyen d'une équivoque de langage, parce que les pratiques et les prières qui sont, en effet, de lui avaient été annoncées avec leurs premières éditions.
J'ai la traduction du père Lallemant, et je ne sais
— 2!5 — pas8i c'est par le sentiment de certaine confraternité (il avait quatre-vingts ans quand il la publia)^ mais c'est une de celles que j'aime le mieux.
J'ai celle de Tabbé Pelletier, devenue rare par le triste motif qu'elle ne put avoir qu'une seule édition. Je trouve même un témoignage direct de la faiblesse de cette traduction jusque dans la beauté de mon exemplaire qui, bien que très-'vieux, est parfaitement
conservé: Sacrés ils sont J'ai la belle traduction
de M. l'abbé Dassance, qui sera moins ménagée des lecteurs.
J'ai, comment n'aurait-on pas ? celle de l'abbé de Lamennais, fort belle à plusieurs égards, mais qu'on dit avoir été parfois littéralement copiée de celle du père Lallemant, ce que je n'ai pas pris le soin de vérl-» fier, ce qui d'ailleurs, d'après les principes exposés plus haut n'aurait qu'une médiocre importance à mes yeux.
Bien que j'aie dit assez souvent qu'en faisant cas des raretés qu'on a la chance de rencontrer, je n'estime pas toujours beaucoup celles qu'on peut confectionner soi-même, j'ai la traduction du chancelier de Marillac dans la délicieuse édition donnée par H. de Sacy, chez Techener, double garantie d'une excellente publi-> cation; je l'ai surtout comme adoption d'une des plus grandes autorités de ce temps-ci en matière de goût. Aussi c'est bien parce que jô m'en rapporte plus à M. de Sacy qu'à moi-même que je préfère cette Ira-
(luction même à mon ancienne fayorite^ celle du père Lallemant. Enfin je prévois que ce sera celle-là qu'on désignera désormais dans le monde chrétien comme dans le monde des lettres par le titre de Traduction de Sacy.
Gela dit^ je passe aux œuvres purement littéraires en commençant par les traductions d'ouvrages didactiques.
La Rhétorique d'Aristote traduite par Cassandre, cette traduction annoncée dans une des premières préfaces de Boileau avec de grands éloges qui déjà étaient peu dans ses mœurs. Mon exemplaire (édition d'Amsterdam, 1733) oITre une des premières et cependant une des belles reliures de feu Simier; c'est un véritable livre d'amateur;
La traduction de l'Institution de Vorateur de Quintilien, œuvre si estimable de Gédoyn ; un de ces livres dont j'ai parlé comme portant la signature de l'abbé de Lamennais ;
La Poétique d'Aristole, traduction de Dacier, beau volume in-i2, relié en collection ayec la Rhétorique et par le même relieur;
La traduction à' Homère^ du prince Lebrun, où le grand poète grec n'a pas été tout à fait aussi heureusement senti que Tavait été un peu auparavant le grand poète italien par cet homme illustre, cet homme de bien d'un si vrai talent; Celle de La Yalterie, Barbin (4682), singulière à
ccrlains égards malgré reuphonic de la phrase, mais édition recherchée à cause des gravures de Schoonebeck.
J'ai la traduction d'Hésiode, en vers, et celle des Éf eorffigMCs de Virgile, par Le Franc de Pompiguan; •
Les Odes d'Anacréon, traduites aussi en vers par Lafosse, Tauteur plus heureux de ManlivLS'y
Une Imitation •d'Anacréon par Mérard Saint-Just, exemplaire cliargé, surchargé de corrections autographes pour une édition nouvelle de ce faible travail.
Mais j'ai une véritable, une véritablement belle traduction en vers d'Anacréon par M. Velssier-Descombes, très-bel in-8o avec un envoi du savant traducteur.
J'ai celle de M. de Saint- Victor qui jouit aussi d'un juste renom.
Les Idylles de Théocrite, traduction en prose de feu Geoffroy;
Les traductions d'Eschyle, par M. Pierron;d'i^wrtpide, de Sophocle, d' Aristophane, i^nv M. Arlaud, l'Histoire d'Hérodote, traduite par Larcher; Thucydide, traduit par Levêque; les Vies de Diogène Laerce, traduction de Cbauffepié; les Dialogues et les Petits traités de Lucien, traduits par Belin de Ballu; la République de Platon, traduction de Grou, enfin les Moralistes anciens: toutes belles et bonnes publications de M. Charpentier. Vous le savez. Madame, je
n'ai pas écrit sur le fronton de ma bibliothèque : luxe et rareté, mais bibliographie sérieuse, amour du beau, surtout du bon, fussent-ils à bon marché.
J'ai la Retraite des dix mille de Xénophon^ traduction de Perrot d'Ablancourt, Dieu sait! la Cyropédie, traduite par Charpentier, qui ne i^aut guère mieux; mais du moins celle-ci est un petit in-foh*o rendu précieux par un autre nom: il porte signé sur le litre le grand nom de La Rochefoucauld.
J'ai le Manuel d'Épiclète avec les Commentaires de Simplicius, traduction de Dacier. Mon exemplaire, très-beau en tout, est couvert de corrections et de passages entièrement traduits par le savant helléniste de Bure Saint-Fauxbin sous te toit duquel j'ai passé plusieurs années.
Vous vous souvenez, Madame, que j'ai traité la traduction du Daphnis et Chloé comme un original, mais je possède également Théagènes et Chariclée d'Héliodore, traduit par Fontaine, belle édition de Coustelier (1743) ;
Chéréas et Callirrhoé avec des remarques du savant Larcher.
Enfin, j'ai tout ce qui a paru (12 vol. sur 15) de la charmante collection des romans grecs commencée par feu Merlin et que la mort de cet honnête libraire n'aurait fait que suspendre momentanément, si son savant et digne fils n'eût rencontré de ces obstacles
que rhabileté, le courage et le plus véritable mérite ne suffisent pas toujours à lever.
J'ai les OEuvres de Virgile, traduction des quatre professeurs; j'ai la traduction en vers des EglogueSy parMillevoye, volume précieux dont j'ai parlé ailleurs; j'ai enfin celle de Tissot ainsi que la traduction^ par le même, des Baisers de Jean Second.
Ce malheureux Tissot ! j'ai cru un moment qu'il ne lui serait pas permis d'avoir fait une bonne traduction des Bucoliques. A une époque où il me semblait qu'on mêlait trop et trop longtemps le souvenir de ses torts politiques à Tappréciation de ses talents littéraires, j'ai entendu faire plus d'une fois le petit conte que voici :
L'on assurait que dans la première édition de ses églogues il lui était échappé ce singulier vers:
La vache pait en paix dans ces gras pâturages,
et qu'un critique ayant relevé cette cacophonie; Tissot l'avait corrigée en mettant*: la vache paUra^ ce qui, remarquait-on, valait encore moins.
J'ai rédition originale : j'y ai cherché longtemps cet hémistiche la Vache pait en paix, je ne lai point trouvé; à la vérité, il y a dans la première églogue:
Le cerf léger paîtra,
mais que cela ait été corrigé ou non dans une édition subséquente, la traduction de Tissot n'en reste pas moins la meilleure que nous ayons des églogues du grand poêle latin.
J'ai dit ailleurs pourquoi et comment J'ai recueilli toutes les éditions^ avec les variantes et les perfectionnements graduels, de l'admirable traduction des Géorgiques par l'abbé Delille.
Je possède une très-belle édition de la traduction en vers italiens de V Enéide ^ par Tabbé Annibal Caro;
La traduction à'Eorace, parBatteux; la traduclion en vers des Odes, par le général Delort, avec un envoi du général;
L'excellente traduclion de Jmiénal, par Dussaulx; et celte œuvre, une des premières qui aient faitconnaîlre le nom de ce littérateur, me rappelle que j'ai eu le tort de ne pas cora[)ter parmi les livres originaux du dix-huitième siècle tout ce que j'ai réuni de lui, c'est-à-dire la presque iolalité de ses ouvrages, quelques uns avec autographe, et les quelques notes écriles par sa veuve surl'bonorableviede Dussaulx.
J'ai la traduction de Perse par Sélis, celle de l'abbé Lemonnier, plus la polémique élevée entre eux à ce sujet, avec autographe de Sélis;
La traduction de Phèdre par Lallemant, avec des fables réformées dans la plupart des autres traductions ;
La PAarsa/e de Lucain, traduite en vers par Brébeuf; belles gravures.
J'ai la traduction des Commentaires de César, par Perrot d'Ablancourt, suivant le mot connu, l'une des belles infidèles, mais j'ai la même idulôt refaite que
revisée par feu M. de Wailly, sur le travail de LeMascrier, qui, lui-même, avait opéré sur celui de Perrot d'Ablancourt ;
L'excellerite traduction de Tacite de M. Louandre, ouvrage couronné par TAcadémie française ;
La traduction italienne de Davanzati, livre resté classique en Italie, et cité habituellement comme tel par r Académie de La Crusca.
J'ai la traduction de Quinte Curce par Vaugelas ; celle de Cornélius Nepos, avec des notes géographiques, historiques et critiques; enfin celle à'Eutrope par Tabbé Leveau, exemplaire du savant Desmarquets.
J'ai les traductions de Velleius Palerculus . et de FloruSy par Tabbé Paul, le Salluste du P. d'Hotteville et aussi la traduction italienne d'Alfieri.
Cet affreux père d'Hotte ville ! aucun de ses ouvrages ne devrait être admis dans la bibliothèque d'un amateur, ni son nom dans aucune œuvre se rattachant à la bibliographie, s'il faut croire ce qui m'a été raconté de lui par un de mes anciens professeurs, longtemps son commensal à l'Oratoire, et il ne m'est pas permis d'en douter.
Le père d'Holteville passait pour traiter avec une odieuse brutalité les livres qu'il empruntait de ses confrères. Néanmoins mon professeur, très-jeune oratorien alors, ne crut pas pouvoir refuser de prêter à un grand collier de l'ordre, comme l'était le père
— ZM —
d'Hotteville^ un Tolume auquel il tenait beaucoup. Seulement il le conjura d'en avoir grand soin^ ce qui lui fut promis de la manière la plus propre à le bien rassurer. Ilayait^ en effets repris un peu de confiance lorsque^ quelques jours apros^ entrant dans la chambre du P. d'Hotteyille^ il aperçut avec une douloureuse stupeur^ sur une table de nuit^ son malheureux livre qui, dernière lecture du soir de son vieux confrère, avait été marqué à la page où il se proposait de la reprendre avec le bout de la chandelle de suif qui Tavait éclairé. Mon pauvre professeur, à vingt années de distance, et après deux grandes révolutions, rugissait de colère en me racontant le fait: les profanes mêmes comprendront sa rancune.
J'ai les Offices de Cicéron, traduits par Dubois, volume qui porte sur le titre la signature de D'Ansse de Yilloison ; la traduction de l 'Orateur, par Fabbé Colin, enfin celle des Philippiques et des Catilinaires, par Fabbé d'Olivet.
Je^ssède deux jolis petits volumes auxquels j'attache un double intérêt : C'est d'abord le Traité des bienfaits et celui de la Colère, de Senèque, traduits, le premier par Malherbe, le second par Du Ryer, et YApocolokintosis, du même, traduit par le P. Spiridion Poupart, exemplaire envoyé au père Le Tellier avec quelques corrections de la main du traducteur et une note de Tabbé Sepher.
Voici encore un traducteur qui, comme Dussaulx,
me fait naître le regret de n'avoir pas mentionné ses propres œuvres, Louis de Sacy. Outre son excellente traduction de Pline le Jeune, j'ai son Traité de Vawitiéy si convenablement dédié à son amie la marquise de Lambert, et son Traité de la gloire, avec un long envoi écrit et signé de sa main. Pour ceux qui voudraient attribuer à Pline, au lieu de le donnera Âurélius Victor, le petit volume des Hommes illustres, j'ai comme complément de la traduction de Sacy, celle de ce livre i)ar Savin.
Enfin j'ai, en ouvrages de la latinité moderne, outi o les traductions jointes au texte de Tabbé de Latour, dont j'ai déjà parlé, V Utopie de Thomas Morus, traduite par Gueudeville, belle édition de Leide (4715), belles gravures, bel exemplaire relié en vélin. L'abominable Syphilis de Fracastor, VAnti-Lucréce du cardinal de Polignac et le poëme de la Manière de nourrir les enfants à la mamelle de Scévole de Sainte-Marthe, traduit par Abel de Sainte-Marthe, avec le texte : Livre assez difficile à rencontrer.
J'ai en traductions de l'italien :
Celle de la Divine comédie, par M. Fiorentino, une traduction complète des Poésies de Pétrarque, par M. de Gramont, et celle du Roland Furieux, par Panckouke et Framery, révisée par Antoine de Latour etBrizeux;
De la Jérusalem délivrée, la traduction vieillie de Mirabaud, une nouvelle traduction par A. Despla^es;
plusieurs éditions de la belle version du prince Lebrun, enfin la première édition de la traduction en vers de BaourLormian, in-4o, de Didot, avec les figures de Cochin.
Sans tenir aucun compte de la date de cette lettre (car lorsqu'on écrit d'une réunion de livres, il faut, ainsi qu'on le fait dans un autre ordre d'afl'aires, laisser aussi longtemps que possible le protocole ouvert) , c'est ici le moment de dire que des mêmes lieux d'où me vint, il y a quelques années, le Don Quichotte d'ibarra, j'ai reçu, depuis, la magnifique traduction en vers espagnols de Isl Jérusalem délivrée, par le lieutenant-général marquis de la Pézuela, de l'académie de Madrid, magnifique par le grand talent du traducteur, magnifique par les admirables accessoires de la gravure et de la typographie, qualités que rehausse pour moi, hors de toute mesure, la main de qui je tiens ce splendide présent.
J'ai la traduction en vers du Pastor fido avec le texte, Cologne (1686), qui va avec les Elzévirs.
J'ai le Traité des Délits et des peines (traduction de l'abbé Morellet) avec la note suivante :
a Cet exemplaire de ma traduction a appartenu au
« malheureux Bailly,mon confrère à l'Académie, qui
« le tenait de moi.
« Morellet. »
Le titre porte de la main de Bailly :
« Bailly, de l'Académie des sciences. »
L'infortuné savant n^était pas encore membre de J'académie française. Les hommes du même temps que moi ne pourront lire ceci qu'avec une profonde émolion.
J'ai la Fiammetta de Boccace, cette merveilleuse peinture d'un amour passionné, traduite par Chappuis de Tours.
J'ai enfin différentes productions de notre temps :
Les Fiancés de Manzoni, traduction de M. Dusseuil, le Théâtre^ les Poésies et l'Histoire de la Colonne infâme, du même, traduction d'Antoine de Latour ;
Les mémoires d'Alfieri, traduits par le même;
Enfin les Prisons et ïediscours sur les devoirs des hommeSy traduits aussi par Antoine de Latour.
Je dois m'abstenir ici, Madame, même d'une de ces courtes réflexions qui, jetées à la suite de chaque énoncé de mes livres, indiquent plus souvent une sympathie qu'un jugement littéraire proprement dit; mais je ne serai accusé, je crois, d'aucun sentiment de famille exagéré en répétant, à mon tour, ce que je trouve écrit et répété partout depuis vingt-cinq ans, savoir que cette traduction a popularisé, ou, du moins, a fortement contribué à populariser en France l'œuvre et le nom de Silvio Pellico. Je viens d'y joindre du même traducteur la Correspondance inédite, admirable annexe du livre admirable des Prisons.
J'ai en livres anglais plus ou moins heureusement traduits :
Le Paradis perdu, par Dupré de Saint-Maur^ avec les remarques d'Addisson;
La traduction en vers de Tabbé Delille^ œuvre dont j'ai déjà dit ma pensée ;
Tous les ouvrages d'Young^ traduction de Letourneur^ qui jouit d'uue faveur très-ancienne et trèsméritée ;
Lespoëmes d'Ossian, traduits aussi par Letourneufy ceux qui Tont élé par David Saint-Georges : nouvelle et belle édition de Dentu ;
L'ancienne traduction des Saisons de Thompson (1760); une nouvelle par M. Deleuze (1817), papier vélin, jolie gravure , beau volume non rogné;
Les Poésies de Gray, traduites par Lemierre (le neveu du tragique), une traduction en vers par M. Oyant;
UEssai sur Vhomme, de Pope, traduit par le contrôleur des flnances Silhouette, avec un ex-dono de sa main; la traduction en vers de Tablié du Resnel; j'ai déjà dit ailleurs que j'avais les deux éditions de celle de M. de Fonlanes qui offrent entre elles des points Irès-curieux de rapprochement ;
Les OEuvres complètes de lord Byron, traduites par M. Benjamin de Laroche;
VEssai philosophique sur l'entendement humain, de Locke, traduction de Coste; son Traité du gouvernement civil, deux beaux in-4o;
Le Voyage sentimental de Sterne, traduction de
Paulin Crassous, un peu plus exacte que celle de Frénais, trois jolis volumes de Didot.
J'ai un très-grand nombre de ces fictions, de ces , romans, de ces voyages imaginaires, qui, dans la littérature anglaise, reposent en général sur un fond plus ou moins philosophique, et offrent, à la fois,' une haute morale et un grand intérêt;
Et au-dessus de tout le Robinson Crmoëde Daniel de Foë, traduit par Van Effen, un de ces livres avec la première lecture desquels on s'identifie tellement que, lorsqu'on vient à lire plus tard ou une meilleure traduction ou bien l'original lui-même, l'on se sent quelque peu dérangé dans ses vieilles impressions. J'ai la première édition (1720-1721) fort recherchée des amateurs ;
Les Voyages de Gulliver , de Jonathan Swift; — Le Conte du tonneau, satire du même, on sait contrequoi;
Clarisse Harlowe , de Richardson ; Tom Jones, de son compétiteur Fielding et quelques autres du même temps;
Les Mystères d'Udolphe, d'Anne Radcliffe, traduits avec une sympathie particulière par feu Madame de Chastenay, cette si gracieuse, si spirituelle, si aimable Victorine de Chastenay ;
Enfin, pour conclure, la nécessaire, l'inépuisable jouissance de toute notre génération^ les OEuvres de Walter Scott et de Cooper, naturalisées, en quelque façon^ dans notre langue par H. Defauconpret.
Je suis peu riche en livres Iraduils de rallemand. Je reçus en présent, dans ma première jeunesse, un livre de philosophie auquel j'ai de vcrilables obligations : Phédon, ou Entretiens sur la spiritualité et l'immortalité de Vâme, imitation de Platon, par le célèbre juif de Berlin, Mosés Mendelssohn, traduction do Junker. J'ai entouré cet ouvrage de tous les ornemenls de luxe qu'on réserve aux livres rares ou à ses livres de choix. Celui-ci est un peu l'un et beaucoup Tautre.
J'ai les OEuves complètes de Gessner, traduites par Hubert, Orléans (1783). — Une édition encore plus complète, Paris (1826). Enfin deux volumes auxquels on a fait peu d'attention, mais où se reproduit, avec un grand charme, TindividuaUté de Gessner, c'est un recueil des lettres de toute sa famille, lui, sa femme, ses fils, etc. J'attache beaucoup de prix à cette possession ;
Musarion ou la Philosophie des grâces^ œuvre délicieuse de Wieland, dont j'ai plusieurs traductions, plusieurs éditions, plusieurs exemplaires; tout ce qu'on a d'un enfant gâté;
Le Messie de Klopstock, traduction complète de Madame de Carlowitz;
La plupart des œuvres de Gœlhe : Werther ^ traduction de P. Leroux; Faust, traduction de Blaze; le Théâtre, belle reproduction de l'original, par M. X, Marmier.
Le Théâtre de Schiller, autre traduction excellente de M. Marmicr*.
J'ai aussi la traduction de Werther, par M. de Sevelinges, charmante édition in-12 de Dentu, papier Télin, belles gravures, un véritable bijou que j'ai traité comme teL
J'ai les Mémoires du baron de Trench^ cet ancien prisonnier du grand Frédéric qui a pris pour nous un degré dlnlérêt de plus en mourant sur Técbafaud révolutionnaire à côté de Roucher et d'André Chénier.
Je possède en livres traduits de l'espagnol, commençant par un des plus vieux :
Les Diverses leçons de Pierre Messie, l'édition première, et une autre plus complète, toujours traduite par Gruget.
Puis la date, moins encore que tous les autres motifs, amène ici le livre immortel, immortel fondement de la littérature espagnole et qui appartient en quelque sorte aujourd'hui àtoutesles littératures et à. toutes les langues. Qui songe à dire, en eifet, j'ai telle ou telle traduction do Don Quichotte? l'on dit: j'ai Don Quichotte ; il n'y a véritablement qu'un Don Quichotte. L'on a le Don Quichotte de Filleau de Saint-Martin, ou celui de Dubournial, ou celui du regrettable Furne,
* El tout récemment, la Irès-belle tradiiclion des Œuvres de SchiUei^ précédées d*un admirable iravail sur la vie du grand poêle, par M. Ad. Régnier,
on a la traduction si remarquable de M. Viardot et Ton dit toujours tout simplement: J'ai Don Quichotte. Quant à moi. Madame, vous savez ce que J'ai déjà de Toriginal, et, pour ce qui est des traductions, j'en suis un peu à ce mal de l'enfance dont j'ai parlé à l'occasion de Robinson Crusoë. J'ai Ri jusqu'à extinction, presque en venant à la vie intellectuelle, la traduction de Filleau de Saint-Martin. Il ne tiendrait qu'à moi de dire, comme quelques-uns de ses éditeurs, réduits à ne pouvoir réimprimer que ce qui est dans le domaine public: c'est la meilleure. Je m'en garderai, ma foi bien; je sais que cela n'est pas vrai, et je ne veux pas commettre sciemment d'hcrésic littéraire; mais le cours de la narration, les formes du style, tout l'ouvrage et jusqu'aux défauts de Filleau de Saint-Martin se sont enracinés dans mon esprit en même temps que l'armet de Don QuichoUe et le bissacde Sancho Pança: il ne fallait pas moins que Toriginal lui-même pour les remplacer.
J*ai plusieurs traductions des fa&/c5 d'Yriarte, celle des Nuits lugubres de Cadalso et autres d'un moindre ntérêl : si cette littérature est un peu restreinte dans mabibliolhèque pour les livres originaux, elle doit naturellement rêtre plus encore pour les livres tradui Is. Mais ce que j'ai forcément de plus restreint, c'est ce qui tient aux livres de l'Asie dont quelques productions ne prennent pied, en France, que de loin en loin. J'ai deux traductions de VAlcoran, les Classiques de la
Chine, dont j*ai déjà parlé, le délicieux roman des Deux cousineSy traduit parle savant, le spirituel Abel Remusat:'le surplus est insignifiant.
Je crois qu'il faut que je mette enfin un terme à cette sorte d'appendice, car, au ton^ les meilleures traductions ne sont guère que cela. Aussi en ai-je un bien plus grand nombre que je n'ai osé en énuniérer ici, sans compter celles qui se trouvent dans mes polygraphes, répétition que j'ai surtout dû éviter.
Vous comprenez. Madame, et je Tai déjà dit, qu'ayant cru devoir vous offrir, un tableau développé de Tensemble de ma bibliothèque, je n'ai pourtant pas dû le faire en reproduisant la totalité de mon catalogue. Peut-être même n'ai-je encore que trop étendu ce rapide exposé. Quelques uns trouveront sans doute que j'ai cité un trop grand nombre de choses qui méritaient peu de l'être, tandis que d'autres penseront que je n'ai pas mis en dehors assez d'éditions splendides, surtout assez d'éditions rares, c'est-à-dire de ces livres qui, tant par un prix exceptionnel que par une exceptionnelle rareté, sont appelés à figurer dans quelques réunions de livres exceptionnelles. Non, si jamais vous avez été à Twickenham, ne continuez pas de lire ceci. Ma bibliothèque est une bibliothèque pratique, une bibliothèque destinée à être lue sans cesse, une bibliothèque juste milieu : enfin c'est ma bibliothèque, et j'ai connu
force véritables amateurs qui" s'en seraient aussi bien accommodés que moi.
Cela établi^ une fois de plus, je passe à quelques articles épisodiques qui s'y rattachent, comme, à la guerre, on procède à des expéditions plus ou moins utiles, sans trop perdre de vue son quarlicr-géncral.
Agréez, etc.,
P. 5. Voilà que je viens de lire. Madame, dans une lettre ded'Alembert à Vollaire, A mai 1762, que les trois mille verbes bien conjugués, que J'ai toute ma vie entendu attribuer à Domergue, sont .de Fabbé Dangeau. « Il en arrivera ce qu'il pourra, lui faisaiton dire en montrant son bureau, dans le temps d'Hochsttet et de Ramillies, j'ai là dedans trois mille verbes bien conjugués. »
Ma foi, mon siège est fait; ensuite il est tellement convenu dans le monde des anecdotes, que le dire est de Domergue, qu'il ne me paraît pas impossible qu'il n'aîtbien répété le mot comme citation, ou plaisante ou sérieuse (car il était homme à prendre la chose au sérieux); ainsi, au lieu de modifier le début de ma lettre, je me borne à ce petit post-scriptum.