DE BOZE
Madame ^ Il est, vous le savez, des noms qui sont à peine connus des gens du monde, que les érudils ne prononcent point sans quelque respect, et qui réveillent toujours, chez ceux que leur rattache une certaine conformité de goûts, de secrètes sympathies. Celui de de Boze est assurément un de ces noms. En effet, même parmi les personnes qui ne sont pas tout à fait sans lettres, bien peu sans doute ont trouvé sur leur chemin un savant modeste, occupé toute sa vie de matières que n'accompagnent Jamais ni une grande popularité ni un grand retentissement. Eh bien ! il est pourtant une classe d'hommes pour qui de Boze est à la fois un ami et une autorité. Il ne fit pas seulement
de bons ouvrages^ il aima aussi ceux des autres : de Boze était bibliophile. J'accorderai bien >'ite, et sans qu'il m'en coûte trop, que ce ne fut pas là son plusgracd mérite ; mais puisqu'il est convenu aujourd'hui de prendre les individualités par leur côté le plus saillant, ceux qui savent quelle action exerce la simple apparition d'un nom propre dans les choses littéraires comprendront aisément qu'en raison des rapiK)rts de goût dont j'ai parlé, à côlé des grands noms, des noms illustres, soient accueillis, sans trop de défaveur, des noms plus humbles, et que tel lecteur, par exemple, suivant le genre de ses études habituelles, se trouve heureux de rencontrer le nom de de Boze, quand il ne rencontre pas celui de Barthélémy.
Vous vous demanderez peut-être. Madame, pourquoi, dans cette sorte d'opposition, l'auteur d'Amcharsis s'est présenté à mon esprit plutôt que des célébrités encore plus grandes : c'est ce qu'expliquera naturellement la suite de cette lettre, où je vous ai promis de me livrer à quelques considérations sur Fexistence bibliographique de de Boze. Établissons d'abord en peu de mots l'ensemble de sa biographie.
Notre savant bibliophile naquit à Lyon le 28 janvier 4680. Son nom primitif était Claude Gros ; mais un oncle maternel, trésorier de France, nommé * Boze, lui laissa le sien en même temps que sa charge et tout ce qu'il possédait. De Boze, après avoir terminé ses études daQ9 ça ville natale, vint faire son
droit à Paris, où il fut reçu avocat en 1698. Apres un nouveau séjour à Lyon, ses goûts scientifiques le ramenèrent naturellement dans la seule ville qui lui offrît les moyens de s'y livrer tout entier, comme il se sentait disposé à le faire. Il devint en 1705 élève de TAcadémie des Inscriptions, et, chose peut-être inouïe, dès Tannée suivante, à peine âgé de vingt-^six ans,il fut élu secrétaire perpétuel à la place de Tabbé Tallemant. Par une singulière coïncidence, de Boze refusa d'être sous-précepteur de Louis XV, et fut appelé à remplacer Fénelon à TAcadémie française ; mais je suis obligé d'avouer qu'il était bien loin d'être à la hauteur d'une pareille succession. C'est dans la science numismatique, dans la science des antiquités en général, qu'il faut chercher ce qui caractérise proprement de Boze. Il fut mis à sa véritable place lorsqu'il devint garde des médailles et des antiques, en 1719. Il avait déjà marqué dans les sciences depuis longtemps par des travaux d'un grand intérêt. Dès 1702 il avait publié» sous le voile de l'anonyme, son premier ouvrage, un Traité historique sur le jubilé des Juifs. En 1705 il donna une dissertation sur le Janus des anciens, et une autre sur la déesse Santé. Il rédigea les quinze premiers volumes des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et y inséra plusieurs éloges très-remarquablement écrits, ïlnfin il publia, dans le cours d'un demi-siècle, un grand nombre de dissertations plus ou moins impor*
tantes^ soit dans les Mémoires de cette académie^ soit dans le Journal des Savants ; ei, au hasard de sortir de cet ordre d'idées, j'ajouterai que je lui sais un gré particulier d'avoir été (du moins Tabbé Goujet rassure) Tun des auteurs de.rallégorie publiée en 1745 dans rintérêt du Prétendant, sous le titre : Démétrius Soter, ou le rétablissement de la famille royale sur Ze trône de Syrie* De Boze mourut en 1753, âgé de soixante-quatorze ans. II est assurément peu de carrières scientiflques ou littéraires aussi longues et aussi honorablement remplies.
Beaucoup d'écrivains ont parlé de de Boze: car rétendue et la variété de ses connaissances ont dû le faire entrer dans le cercle de bien des goûts divers. Hais Tabbé Barthélémy est sans contredit celui qui, dans ses Mémoires particuliers, fait le mieux connaître et l'homme et le savant, ou plutôt c'est le seul qui l'ait véritablement peint. Il m'eût été fort aisé, sans doute, de puiser dans cet ouvrage le fond d'un narré que je me serais approprié du plus au moins par quelques changements dans la forme ; mais si cela est bon en matière de simple biographie, lorsque, comme dans ce qui précède, il ne s'agit que de faits et de dates, ce serait en vérité vous voler, Madame, que de vous donner mon humble prose à la place de celle de l'auteur d'Anacharsis. Je vais donc le citer ici in extenso, d'autant plus que ces Mémoires ne sont pas aussi généralement connus qu'ils méritent de l'être :
cela vous dédommagera toujours un peu de la simple analyse à laquelle je serai obligé quelquefois dans le cours de ce récit.
« J'arrivai à Paris, dit Tabbé Barthélémy, au mois de juin 1744. J'avais beaucoup de lettres. J'en présentai une à M. de Boze, garde des médailles du roi, de l'Académie française, et ancien secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Quoique naturellement froid, il me reçut avec beaucoup de politesse, et m'invita à ses dîners du mardi et du mercredi. Le mardi était destiné à plusieurs de ses confrères de l'Académie des Belles-Lettres, le mercredi à M. de Réaumur et à quelques uns de leurs amis. C'est là qu'outre M.' de Réaumur je connus M. le comte de Caylus, M. l'abbé Sallier, garde de la bibliothèque du roi; les abbés Gédoyn, de La Bléterie, du Resnel; MM. de Foncemagne, Duclos, Louis Racine, fils du grand Racine, etc. Je ne puis exprimer l'émotion dont je fus saisi la première fois que je me trouvai avec eux. Leurs paroles, leurs gestes, rien ne m'échappait; j'étais étonné de comprendre tout ce qu'ils disaient ; ils devaient l'être bien plus de mon embarras, quand ils m'adressaient la parole.
« Au bout d'un an à peu près, dit un peu plus loin Barthélémy, M. de Boze, que je voyais assez souvent, et qui, sans dessein apparent, m'avait plus d'une fois interrogé sur mes projets, me parla des siens avec cette indifférence qu'il affectait pour les choses même
qu'il désirait le plus. Le cabinet des médailles exigeait un travail auquel son âge ne lui permettait plus de se livrer. Il avait d'abord compté s'associer M. le baron de La Bâtie, très-savant antiquaire de l'Académie des Belles-Lettres; il venait do le perdre; il hésitait sur le choix d'un associé : car, disait-il, ce dépôt ne peut être confié qu'à des mains pures, et demande autant de probité que de lumières. Il me fit entrevoir la possibilité de cette association, et je lui témoignai la satisfaction que j'aurais à travailler avec lui. Comme je connaissais son exlrême discrétion, ainsi que ses liaisons avec M. Bignon, bibliothécaire, et M. de Maurepas, ministre du département, je crus que celte affaire serait terminée dans huit jours ; mais 11 était si lent et si circonspect qu'elle ne le fut que plusieurs mois après. Je fus touché de sa confiance ; je tâchai d'y répondre pendant les sept ans que je vécus avec' lui dans la plus grande intimité ; et, après sa mort^ je fournis à M. de Bougainville, qui fit son éloge historique en qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie des Belles- Lettres, les traits les plus propres à honorer sa mémoire.
« Ceux que j'ajoute ici ne la dépareront pas, et sont amenés naturellement par les rapports que j'eus avec lui. L'ordre et la propreté régnaient sur sa personne, dans ses meubles, et dans un excellent cabinet de livres, presque tous reliés en maroquin et parfaitement nivelés sur leurs tablettes; de beaux cartons
renfermés dans de riches armoires^ contenaient ses papiers, rangés par classes, copiés par un secrétaire qni avait une très-belle main et qui ne devait pas se pardonner la moindre faute. Il mettait dans son air et dans ses paroles une dignité, un poids qui semblait relever ses moindres actions, et dans ses travaux une importance qui ne lui permit jamais de négliger les petites précautions qui peuvent assurer le succès. »
Barthélémy entre ici dans le détail des précautions sans nombre que prenait de Boze pour que Texécution des médailles, qu'il continua de composer même quand il eut quitté le secrétariat de l'Académie, fût d'une rigoureuse exactitude, et déplore la négligence incroyable avec laquelle était fait ce travail lorsque après la mort de de Boze il revint à l'Académie, « au point, dit-il, que sur la médaille qui représente la statue de Louis XV, le graveur, voyant que les lettres de l'inscription de la base devenaient trop petites pour être lues sans le secours d'une loupe, y grava les premières lettres qui lui vinrent dans l'esprit, de manière qu'il est impossible d'y rien comprendre. »
a J'allais, continue l'abbé Barthélémy, chez M. de Boze à neuf heures, j'y travaillais jusqu'à deux heures; et, quand je n'y dînais pas, j'y retournais et je reprenais mon travail jusqu'à sept à huit heures. Ce qui me coûta le plus, ce fut de m'assujettir à sa laborieuse exactitude. Quand je sortais de son cabinet à deux heures pour y revenir à quatre, je laissais sur
le bureau plusieurs volumes ouverts, parce que je devais bientôt les consulter de nouveau ; je m^aperçus dès le premier jour que M. deBoze les avait lui-même replacés sur les tablettes. Lorsque je lui présentais un aperçu de mon travail, j'avais beau Taverlir que je l'avais tracé à la hâte, comment pouvais-je échapper à la sévérité d'un censeur qui mettait les points sur les t, moi qui souvent ne mettais pas les i sous les points ! Il s'impatientait d'un mot déplacé, s'effarouchait d'une expression hardie. Tout cela se passait avec assez de douceur, quelquefois un peu d'humeur de sa part, avec une extrême docilité de la mienne : car je sentais et sens encore que sa critique m'était nécessaire. »
Ces détails sont charmants I Ne voyez-vous pas d'ici. Madame, cet excellent M. de Boze, touché d'une certaine faiblesse à travers sa grande érudition, niveler avec soin ses beaux livres sur leurs tablettes, et y replacer, ne fût-ce que pour une heure ou deux, ceux qui étaient restés ouverts sur le bureau ? Et l'abbé Barthélémy, qui appelle cela tantôt de l'ordre et de la propreté, tantôt une laborieuse exactitude ! Il ne comprend pas la chose, ce pauvre abbé Barthélémy : on voit bien qu'il n'était tout simplement qu'un savant distingué, un écrivain plein de charme, un homme enfin du plus admirable talent, et pas le moins du monde un bibliophile.
Ne perdons toutefois ici aucun de nos avantages, et
gardons nous d'immoler nos proprés goûls à une mauvaise plaisanterie. Si Tabbé Barthélémy n'était pas un bibliophile à la manière de de Boze^ ce n'était pas non plus un de ces hommes de lettres qui ne regardent les ouvrages d'autrui que comme des instruments pour composer les leurs. Il était, au fond, lui aussi, du plus au moins, un amateur de livres, et son catalogue est assez fréquemment cité par les bibliographes, notamment par celui qui fait avant tous autorité dans la matière, par H. Brunet. Hais reprenons notre héros.
C'est de Boze que je veux dire,
et, à notre tour, considérons-le par le côté que nous avons résolu d'examiner, par le côté de la bibliographie, ou plutôt de l'amour des Uvres proprement dit. De Boze avait donc, ainsi que le dit Barthélémy, un magnifique cabinet de livres^ et aussi complet que peut l'avoir un simple particulier qui ne jouit pas d'une fortune hors de ligne. Ce cabinet, comme tous les cabinets d'amateur, au moyen de la réunion, du rapprochement des livres précieux, présentait plus d'intérêt que ne le font les grandes bibliothèques publiques, où les ouvrages d'élite se trouvent dispersés, noyés dans d'immenses œuvres secondaires. La section de l'histoire y était peut-être la plus remarquable^ mais aucune autre n'avait été décidément sacrifiée à celle-ci, et l'ensemble de cette riche biblio-
thèque montrait, dès le premier coup d'œil, la main d'un bibliographe sérieux, recherchant le yérîtable mérite des Uvres avant de tenir compte de leur rareté, car on y trouvait, à côté de tel ouvrage estimé trois et quatre mille francs, un bon nombre d'excellents livres du plus modeste prix. Cependant tout ce qui composait cette bibliothèque était généralement d'une grande valeur. De Boze n'admettait pas dans son cabinet d'éditions médiocres. Sans donner précisément dans le luxe exagéré des reliures, il voulait qu'elles fussent toujours en rapport avec le mérite des ouvrages auxquels on les appliquait. Le maroquin y était la couverture dominante. Enfin, les hvres de M. de Boze avaient tous l'inestimable avantage d'un adnlirab^B état de conservation, quahté qui, comme chacun sait, fait passer un volume du prix le plus humble à un prix souvent élevé.
De Boze, on le pense bien, jouissait de ses livres non pas comme ces hommes de lettres dont j'ai déjà parlé ailleurs, et seulement pour aider à ses savants travaux, mais en connaisseur passionné, en ardent bibliophile. Aussi avait-il parmi ses collections tout ce que présentait déjà de plus marquant la science bibliographique, à une époque où nos Debure, nos Barbier, nos Brunet, n'avaient pas encore paru. Ce fut pour céder à ce charme d'heureuse possession de tant de trésors qu'il fit rédiger sous sa direction personnelle^ en 1745^ le catalogue de sa bibliothèque^ par
le célèbre bibliographe Boudot^ le fils de celui dans le dictionnaire duquel nous a\ons tous appris le latin. C'est là le dernier acte où nous voyons de Boze agir personnellement dans les choses de l'amateur de livres j mais c'est précisément à partir de ce moment-là que son nom prend dans ces matières la place qu'il y a toujours gardée depuis. Ce catalogue de i745, le plus notable peut-être de tous ceux qu'on doit à Boudot, fut imprimé in-folio à l'imprimerie royale, et tiré seulement à 25 exemplaires ; aussi prit-il dès l'origine un rang distingué dans les premières bibliothèques de l'époque. En 1753, et après la mort de de Boze, le libraire Gabriel Martin, chez lequel on avait déjà indiqué la publication dont nous venons de parler, fut chargé de rédiger le catalogue usuel, volume in-8, sur lequel on trouve assez souvent portés à la main> non pas les prix de vente, car l'ensemble de celle bibliothèque ne fut pas vendu en détail, mais des prix d'estimation établis par Martin lui-même, à la demande des héritiers. Le président de Cotte, dont le catalogue a eu aus^, depuis, son importance, et MM. Boutin frères, firent l'acquisition des livres de de Boze (au moins de la plus grande partie) moyennant le prix de quatre-vingt mille francs. L'année d'après, G. Martin publia un second catalogue des livres qui restaient à vendre, en les faisant valoir de son mieux dans une sorte d'avis au lecteur ; mais ce second catalogue, de 1754, lorsqu'on y a porté les prix, prouve, en général.
que la plupart de ceux qui avaient été fixés par Martin en 4753 ne purent pas être réalisés.
Permettez-moi ici. Madame, je vous en supplie, une toute petite digression critique. De la critique à propos d'un catalogue, cela semble bien un peu étrange au premier abord ; mais, au bout du compte, je n'écris point là une lettre Demoiislier, il ne s'agit chez nous ni de Castor ni de Pollux, et puisqu'en définitive il s'agit d'un cabinet de livres, il n'y a véritablement pas moyen de ne point parler un peu catalogue.
Un homme dont chacun a pu apprécier dans ces derniers temps le grand savoir en bibliographie et la parfaite bienveillance, le si regrettable M. Villenave, a dit dans une occasion :
cf L'on trouve aussi à la fin (il s'agit du catalogue de 1753) un catalogue de quatorze pages appelé le Petit Boze; les livres qui le composent, et parmi lesquels se trouvait... (je suis forcé, en vérité. Madame, malgré mon grand éloignement pour toute suppression, délaisser en blanc, dans une leltre qui vous est adressée, le titre rapporté par M. Villenave) la **** de l'Arétin, édition originale in-16, et dont on ne connaît que cet exemplaire, ou plutôt que cette indication, furent vendus en 1754 par le libraire Martin. »
J'aurais dans tous les cas, Madame, fait mention ici de CCS quatorze pages : car on ne les trouve presque, jamais à la suite du catalogue, et, par eonséquenl, elles rentrent, comme rareté du moins, dans le do-
maine de Tamateur. Mais je suis bien trompé si M. Viilenave n'a pas fait, à ce sujet, une grande méprise. D'abord, il donne fort improprement à ces quelques pages le titre de catalogue ; elles ont, à la vérité, une pagination distincte, mais elles sont tout simplement intitulées : Supplément, livres retirés. En effet, elles ne contiennent qu'une suite d'articles qui font lacune dans les numéros du catalogue, et que, par un motif ou par l'autre, on ne voulut pas exposer en vente. Avant de connaître ce supplément, et d'après la nature du livre cité par M. Viilenave, j'avais cru que ces pages présentaient beaucoup de productions du même genre, retirées par respect pour la morale publique : ce n'est nullement cela. On y trouve bien quelques autres ouvrages un peu hasardés, tant sous le rapport moral que sous le rapport religieux, mais il y a tout lieu de croire que le motif principal qui fit retirer ces articles fut la rareté, l'excellence des éditions qu^on y remarque, ou d'autres considérations tenant à des goûts particuliers. Rien n'a donc pu motiver ce titre de Petit Boze^ auquel M. Viilenave, en raison de sa citation, semblerait entendre un peu malice. Ce titre qui, hors le sens que j'indique, n'en aurait, ce me semble, aucun, attribue à un supplément aussi restreint, a plutôt élé donné au second catalogue publié par Martin en 1754, volume de cent quatre -vingtrdouze pages, que M. Viilenave n'avait probablement pas présent à l'esprit. J'ai vu souvent, en effet,
dans âes notes^ tantôt imprimées tantôt manuscrites^ ce Yolume désigné par le titre de petit catalogue de de Boze. Il faut donc^ en déflniti ye^laisser les quatorze pages dont j'ai parlépour ce qu'elles sont^ c'est-à-dire pour un supplément qui^ par l'intérêt qu'il présente^ comme par sa rareté^ fait partie intégrante et presque nécessaire du catalogue de 4753^ auquel tout bibliophile un peu exigeant doit être désolé de le voir man« quer.
Je ne pousserai pas plus loin^ Madame, l'examen de
ce qui est relatif au savant bibliopliile sur lequel vous avez désiré quelques détails. Tout le monde n'est pas de la même religion que nous, et il faut tant soit peu de fanatisme pour pardonner certaines longueurs. En résumé, de Boze, y compris son goût pour la bibliographie, restera un des hommes les plus marquants de la première moitié du xvuie siècle, et cela malgré quelques lignes dénigrantes d'un homme plus savant, plus illustre, j'en conviens, qui le suivit de près dans les deux académies. De Boze eut un jour le malheur de dire que Voltaire ne serait jamais un personnage académique. Il était fort permis, assurément, de rire d'une prédiction si singulière, surtout lorsque Voltaire fut devenu, plus tard, le Voltaire que nous connaissons. Mais l'esprit de secte n'entend pas plaisanterie sur certains sî^criléges, et voilà qu'à l'occasion de celui-ci, Condorcet adresse à la mémoire du malheureux de Boze les plus grosses ii^jures, les plus violents
sarcasmes que jamais savant ait adressés à un- autre savant. Cependant^ qui n'a pas eu à revenir, dans le cours de. sa vie, sur quelque horoscope littéraire que la suite du temps n'a pas confirmé? Certes, si de Boze eût vécu quelques années de plus, son malencontreux pronostic ne Feût pas empêché de réunir dans la bibliothèque qui vient de nous occuper les soixantedouze volumes du grand écrivain, et les meilleures éditions, j'en réponds. Mon Dieu ! quel est celui d'entre nous qui n*a pas, une fois ou l'autre, placé dans la sienne les productions de tel de nos contemporains qu'il était loin de croire un personnage académique, et en se trompant peut-être comme de Boze, quoique non sans doute au même degré?
Daignez agréer, etc.